Michel Bouquet (1925-2022)



Michel Bouquet est mort hier le 13 avril 2022
Pendant ces jours-ci donc …

Michel Bouquet : 93 printemps en compagnie des grands auteurs

Sa vie a été belle, il a tant joué, tant aidé à jouer ceux qui ont eu la chance de l’avoir un jour comme professeur et ceux qui ont eu le bonheur de lui donner la réplique au théâtre et au cinéma. Il inspirait le respect et témoignait du sien à ceux qui l’entouraient.
Chacun se souvient de tel film où il était formidable ou de tel autre où il était extraordinaire.
Pour ma part, c’est dans un Chabrol que je l’ai rencontré.
Dans La Femme infidèle (1969) avec Stéphane Audran et Maurice Ronet.
Je l’ai regardé et vu. Vu son sourire doux nimbant la violence de son regard d’acier.
Il m’a impressionnée et, depuis, toujours continué à me fasciner.
Je repense aussi à lui, magnétique, serpentaire, dans Le Promeneur du Champs de Mars (2005) de Guédiguian.
Et puis j’entends sa voix … Calme, toujours. Terriblement calme.
Adieu Michel Bouquet. Reposez en paix

Pattes blanches Jean Grémillon 1949

Marie-No

Vers la bataille de Aurélien Vernhes-Lermusiaux

Vers La Bataille
Prix Louis Delluc Premier Film 2021

Week-End Jeunes Réalisateurs 26 et 27 mars 2022 
7 films, 7 mondes 

Premier film du week-end, un pur moment de cinéma, la douce imprégnation d’une histoire fascinante dans l’écrin des images superbes du chef opérateur : David Mabille (France de Bruno Dumont)
Dans les années 60 (1860), Louis, photographe français célèbre qui s’ennuie à Paris, réussit à se faire envoyer au Mexique pour prendre des clichés de la guerre coloniale qui oppose français et mexicains et devenir en quelque sorte le premier reporter de guerre. Conflit sanglant, « l’expédition du Mexique », eut bel et bien lieu de 1861 à 1867, sous la direction de Napoléon III.
Seul et ignorant, Louis se perd dans ce territoire et passe son temps à chercher désespérément le lieu des combats, et à survivre. Le film réussit à faire passer les ressentis de Louis : on a faim, on a mal, on a peur. Comme lui. Bientôt accompagné par Pinto (Cosme Castro), un campesino mexicain qui lui a sauvé la vie, on assiste à la naissance d’une amitié entre ces deux-là qui ne parlent pas la même langue et ne peuvent communiquer que par les bonnes ondes qu’ils s’envoient.
Louis lui ayant transmis son art, Pinto partira photographier ses vivants.
C’est fort, subtil, délicat. On sillonne avec eux la sierra avec un petit passage poétique comme un rêve dans la selva nimbée de lucioles, âmes légères …
Passant par une formidable scène de guerre, fake news XXL, véritable mise en scène, allant jusqu’à échanger les vêtements des soldats, pour composer un « cadre » et rapporter leurs images « bankable » !
On s’achemine vers le cœur de l’histoire, la marche éperdue de Louis vers son enfant, vers la folle recherche du cliché inexistant, inaccessible, impossible. Les kilos de matériel dont il se charge illustre l’encombrement qui est le sien et qu’il porte vers la bataille, l’ultime bataille, son chemin de croix vers sa délivrance. Comme il doit souffrir, persévérer pour atteindre son fantôme !
Le rôle de Louis devait, au départ, être tenu par Bouli Lanners qui n’était pas libre et on peut juste imaginer qu’avec Bouli Lanners, ça aurait été une autre version de cette histoire, un autre film donc.
Pour l’heure, Malik Zidi est formidable dans le rôle et son physique très jeune le mène à se confondre avec l’absent, nous mène à l’assimiler à ce fils disparu qu’il finit enfin par rejoindre.

Vers la bataille est un long métrage bouleversant et sensoriel, rempli d’idées de cinéma et si bien accompagné par la musique bluesie de Stuart Staples
Aurélien Vernhes-Lermusiaux ne puise pas son sujet dans son vécu, ce n’est pas autobiographique et c’est à souligner car assez exceptionnel pour un premier film.

Un premier film en costumes qui impressionne par son ampleur, par le sujet, les décors … Un premier film audacieux et ambitieux.

Un premier film demande une grande foi et beaucoup d’abnégation.
Aurélien Vernes-Lermusiaux, venu nous parler du sien, nous dira qu’il lui aura fallu 7 ans … 7 ans pour faire aboutir son projet !
La foi, Aurélien Vernhes-Lermusiaux l’a, sans aucun doute.
Il est habité par le cinéma. Le cinéma existe, il l’a rencontré !

Ce Week-End Jeunes réalisateurs a pour ambition de faire découvrir les nouveaux réalisateurs, ceux qui prendront la suite.
Aurélien Vernhes-Lermusiaux promet de venir présenter son second long métrage aux Cramés de la bobine.
Début de tournage janvier 2023, rendez-vous donc en 2024.

Marie-No

L’été l’éternité de Emilie Aussel

Week-End Jeunes Réalisateurs 26 et 27 mars 2022
7 films, 7 mondes

L'Été l’éternité

L’été, l’éternité
Commencer par celui-là, évidemment.
L’histoire d’un groupe de jeunes entre l’adolescence et l’âge adulte, à la période charnière de l’après bac, qui s’apprêtent à prendre leur envol, se lancer (enfin!) dans la vraie vie, partir peut-être, se voir moins souvent, s’oublier un peu, pas trop …

Mais toi qui connais tous mes secrets, jamais je ne te quitterai ! Comment pourrais-je vivre sans toi ?
Ils rient, et dansent, se frôlent et s’embrassent. Il y a le ciel, le soleil et la mer …
Ils ont 18 ans et ils sont immortels

Quand la mort s’impose dans leur paysage, c’est sidérant.
Les coeurs sont chavirés à jamais. Cette douleur, c’est comme la vague d’une tempête qui les submerge, Lise en première ligne, Malo et puis les autres, qui les asphyxie, leur coupe le souffle.
Eux qui respiraient si bien dans la série interminable de leurs journées de vacances, sont, soudain, frappés d’hypoxie, devenus tout petits et inconsolables …
Les eaux bénies de leur enfance se sont refermées sur eux. Comment comprendre l’incompréhensible, accepter l’inacceptable ? Comment trouver le chemin vers son histoire ré-écrite, trouver l’impulse pour remonter au soleil de la jeunesse abandonnée et trouver quand même belle la surface de l’eau, troublée pourtant, désormais, par un clapotis incessant, entêtant, inquiétant, laissé là pour la vie, abandonné par cette lame de fond.
Apprendre alors à respirer autrement, à voir ce qu’on ne voyait pas, à sentir ce qu’on ne sentait pas et retrouver dans l’air, dans la musique, dans les autres le goût de vivre et accueillir sereinement l’empreinte floue de ceux qui sont morts.
Dans L’Été l’éternité, son premier long métrage, Émilie Aussel nous invite à réfléchir en douceur à la violence particulière d’un deuil vécu à l’âge tendre de l’insouciance.

Le drame fait de la mer un des personnages principaux de l’histoire. Un ennemi, un animal sauvage que les protagonistes tentent, chacun à leur manière d’approcher à nouveau, de ré-apprivoiser, un mystère où ils décideront, par instinct, un jour, de re-plonger pour renaitre.
Leurs visages, souvent filmés en gros plan, expriment les tourments de leurs âmes, aucun mot ne saurait occuper les silences de leur sidération

Les jeunes acteurs sont tous épatants, Agathe Talrich, Lise, toute en réserve, incarne parfaitement l’absence ponctuelle et nécessaire de soi-même, Marcia Guedj-Feugeas, Lola, pétillante croquant la vie comme un bonbon acidulé, Matthieu Lucci, (L’Atelier de Laurent Cantet) en Malo devenu opaque.
Et Nina Villanosa en Rita, (quelle présence !) en Rita re-née et Idir Azougli (Shéhérazade de Jean-Bernard Marlin) en Marlon. Ils crèvent l’écran.

L’Été l’éternité se savoure, sans hâte, comme l’adolescence.

L’Été l’éternité, c’est l’histoire de cet été-là où la mort s’est invitée dans la vie, greffée pour l’éternité.

Marie-No

Tromperie d’Arnaud Desplechin

Tromperie


Adapté de l’essai « Deception » de Philip Roth paru en 1990 et de son flot continu en huis clos, Arnaud Desplechin a fait « Tromperie » un film romanesque, brillant, lumineux, magnifique.
Structuré et découpé en 12 chapitres, c’est l’histoire d’une liaison sur une année, de l’automne 1987 au printemps 1988 avec un épilogue à l’été 1990.
Richesse de l’imagination, verdeur, ironie, humour, selon un alliage très particulier d’exubérance et de délicatesse fidèle à l’ouvrage d’origine, « Tromperie » raconte l’histoire de gens qui se sentent déplacés, qui se déplacent, qui se font déplacer aussi.
La jeune exilée tchèque, l’amante anglaise enfermée dans un mariage sinistre, Rosalie dans son hôpital…
Le seul qui semble à sa place, c’est Philip, l’écrivain, dans son bureau. Il retranscrit les paroles d’abord dans un carnet, puis fait danser les mots sur sa machine à écrire avant de les laisser s’envoler, finalement publiés.
Si le bureau de Notting Hill est un élément central, on en sort, allant à Hyde Park, New York, en Tchécoslovaquie en flash-back, : il va rendre visite à Rosalie, à l’étudiante américaine, l’amie tchèque, à son ami metteur en scène, à son père.
Le pub anglais, des lieux abstraits, les murs de glaise au début et une autre fois, les fonds blancs, immaculés …
La première scène montre l’amante anglaise à sa coiffeuse, actrice pour de vrai ? actrice de sa vie ? actrice pour lui ?
Elle se tourne et sa parole nous fait basculer au cœur du décor, dans le bureau où Philip assis sur fond de glaise, lui fait fermer les yeux pour décrire la pièce. Chaque objet, chaque détail est en elle, dans sa tête, c’est son environnement, à ce moment de sa vie, où, coulant vers lui, il est son ancrage. Moments merveilleux pour elle et pour lui qui s’y ressource. Instants merveilleux de désir réciproque, de fusion des corps et des esprits, de parole et d’écoute, de regards subliminaux.
Leurs visages et leurs mains se touchent. Ils rédigent un questionnaire : « Le rêve des amants qui veulent s’enfuir ensemble », et s’échangent une vingtaine de questions.

Les différents costumes de l’amante anglaise, tous très élégants, ponctuent le récit et on verra que, plus on se dirige vers la rupture, plus le ciel s’éclaircira.
Arnaud Desplechin colle à ce point au récit qu’il adapte que, déparée de sa substantifique moelle, dans l’épilogue, deux ans après la rupture, l’amante anglaise est devenue transparente, insipide, fade, mal coiffée, mal fagotée. Philip se réjouit d’en avoir fini avec elle, avant qu’elle ne devienne « joyeuse ». C’est triste, pâle, maigre, élégante, inquiète qu’il l’a vue. Et aimée, dit-il. S’il la rencontrait maintenant, sans doute ne la verrait-il pas.
Les visages des comédiens sont filmés en plans très serrés, visant même les plans trop serrés, en particulier celui où Rosalie/’Emmanuelle Devos, à l’hôpital dit à Philip : « Redis-le-moi, redis-moi que je vais vivre ». Et Philip lui redit. Son visage, s’approche près, si près, c’est comme s’il lui insufflait ce souffle vital qu’elle demande. Très beau … très faux. La grâce du gouverneur est un mirage. Et lui n’a aucun pouvoir sur la vie.
Sauf s’il le décide, l’écrit dans son bureau où Kafka le regarde. C’est la fiction qui s’impose à la réalité. « Kafka n’a pas écrit la métamorphose en se souvenant de sa relation avec son père mais c’est son roman qui lui a fait ainsi voir son père » réfléchissait, en d’autres temps, son étudiante la plus brillante. En quoi a-t-il participé à sa descente en enfer ?
Parfois, déstabilisé, sans jamais douter, Philip s’imagine mis en procès pour misogynie, tracassé, dérangé au nom des femmes qui ne sont pourtant vraiment pas son sujet ! Les femmes ne l’inspirent pas : il s’inspire des récits de femmes particulières, singulières. Et qu’il baise.
Bien que, à l’épouse en alerte, il commence par soutenir le contraire, reprenant à son compte la théorie selon laquelle c’est la fiction qui nourrit l’expérience et non l’inverse : l’amante anglaise n’existe pas, il finit par s’emporter, lâche et avoue : « je ne baise pas avec les mots ! »
Personnage difficilement attachant, Philip … Et pourtant
Tendre, il est tendre, non ? A moins qu’on ne se trompe
Tout au long des chapîtres, tout peut être. tromperie, deception, imposture.
N’empêche qu’il est séduisant, Philip
Un film au charme fou, habité par des acteurs tous exceptionnels, Denis Podalydès et Léa Seydoux en tête, et Emmanuelle Devos, Anouck Grinberg, Rebecca Marder, Madalina Constantin, Miglen Mitchev, André Oumansky, si bien cadres par le grand directeur de la photographie qu’est Yonick Le Saux.
Et la mise en scène subtile, inventive, épurée, inspirée d’Arnaud Desplechin nous ravit.
C’est un film que j’ai vu deux fois avec, deux fois, l’impression rare de « boire du petit lait » .
C’est ça : j’ai bu du petit lait.

Marie-No

Monica Vitti (1931-2022)


« Quand la représentation prend fin, pour moi, la réalité se termine »


Maria Luisa Ceciarelli avait voulu être actrice « pour ne pas mourir », pour « tout réinventer, effacer et reconstruire (…) pour faire semblant d’être une autre et (se) faire rire autant que possible au théâtre et au cinéma. Dans la vie, c’est une autre histoire. »
Elle avait pris pour nom d’artiste le début du nom de sa mère (Vittiglia) et était devenue Monica. La merveilleuse Monica Vitti.
Shakespeare, Brecht, Molière sont à son répertoire, mais c’est en la voyant jouer dans une pièce de Georges Feydeau que Michelangelo Antonioni la repère.
Sa voix enrouée … Coup de foudre, artistique et sentimental ! Il filmera ses yeux :
« C’est ce qu’il y a en elle de plus bizarre. Ils ne s’arrêtent sur aucun objet, mais fixent de lointains secrets. C’est le regard d’une personne qui cherche où finir son vol et ne le trouve pas » « L’Avventura, La Notte, L’Eclisse »
Monica jouera pour Vadim « Château en Suède », Losey « Modesty Blaise », Salce  » Les Poupées « , Monicelli « La Fille au pistolet « , Ettore Scola « Drame de la jalousie », Risi « Moi, la femme » où elle joue douze rôles.
Et pour Sordi « Poussière d’étoiles », Buñuel « Le Fantôme de la liberté », Carlo Di Palma « Teresa la voleuse, Ici commence l’aventure, Mimi Bluette »
Sa dernière apparition à l’écran sera orchestrée par elle-même dans « Scandalo segreto » qu’elle réalisera. Le film sera sélectionné à Cannes 1990, section « Un certain regard » et obtiendra le David di Donatello couronnant une première réalisation.
En 1994, Monica déclinera la proposition de Patrice Chéreau d’incarner Catherine de Médicis pour La Reine Margot.

Addio, Monica, riposi in pace

«Se fossi stata attrice, chi avresti scelto di essere? »
Monica Vitti, evidentemente

Marie-No

« Le Diable n’existe pas » de Mohammad Rasoulof

Le Diable n'existe pas

Quel film !
Enveloppés de poésie, on sort de ce film apaisés réconfortés. Confiants.
C’est pourtant de quatre histoires et autant de variations autour de la mise en application de la peine capitale en Iran qu’il s’agit.
Pas autour de la peine capitale mais autour de son application.
Pour pouvoir exister et ne pas perdre eux-mêmes la vie, les jeunes hommes doivent faire leur service militaire de 21 mois et obéir à tous les ordres y compris celui de tuer son prochain, de retirer le tabouret, quand ils sont affectés à l’exécution des peines. Chacun, à son tour, peut devenir bourreau.
Bourreau, ça peut aussi être un travail lamda, pour monsieur tout le monde.
On appuie sur un bouton quand les voyants sont verts. C’est tout.
C’est là l’originalité du film singulier et puissant de Mohammad Rasoulof: son regard sur les bourreaux. Qui sont les victimes et qui sont les coupables ? Et le diable dans tout ça ?
Une invention des Hommes et Mohammad Rasoulof choisit de montrer en l’état dans la violence de son pays, dans sa beauté, dans la douceur des sentiments, ce diable qui n’existe pas.
Les protagonistes se ressemblent dans leur intégrité, et si les 4 histoires interfèrent et se répondent, avec des interprètes tous différents, chacune, avec un titre annonciateur de son dénouement final, interroge sur la capacité de l’être humain à résister à la compromission, à la lâcheté.
« Le diable n’existe pas » : Un bon père de famille, mari attentionné, tout dévoué à sa petite famille, sa femme et sa petite fille gâtée et capricieuse. Mais voilà la nuit quand tout le monde dort, il est bourreau.
« Elle a dit : tu peux le faire » : le jeune appelé, torturé à l’idée de devoir tuer un autre homme. Sa fiancée Tamineh lui sauvera la vie (donnera la vie, perdra sa vie). Et elle a un frère.
« Anniversaire » : L’amoureux qui vient se porter volontaire pour retirer un tabouret en échange d’une permission de 3 jours pour aller demander Nana en mariage. Un mariage et un amour anéantis par cet acte de mort.
« Embrasse-moi » : Celui qui a renoncé à toute vie civile et sociale pour ne pas devoir tuer un autre homme. Sentant sa fin approcher, il fait le seul acte égoïste de sa vie d’adulte forçant le rempart du mensonge nécessaire pour, enfin, embrasser son enfant la jetant alors pour le reste de ses jours dans l’eau trouble de sa vie inventée.
Traitant toutes quatre de la responsabilité individuelle dans une dictature, chacune des histoires se déroule dans un lieu différent : voiture dans les embouteillages, prison caserne, maison isolée, désert …
Plus ils seront courageux et intègres, plus les hommes qui ne tuent pas devront s’éloigner, se cacher, pour pouvoir survivre. Epouses, compagnes, filles, fiancées … seules les femmes permettent de ne pas s’effondrer. Leur souvenir, leur présence permettent de survivre. De danser, même, parfois. D’esquisser quelques pas de danse vers l’avenir.
Les femmes, on ne les voit pas danser mais on les voit rayonner, ô combien !
La beauté des visages tout au long du film nous saisit. L’humanité est là dans les regards, les paysages arides, désertiques, la chambrée dans la prison ou au bord de la rivière.
Les images sont à couper le souffle, la mise en scène claire, brillante. C’est magnifique.
Mohammad Rasoulof a pris tous les risques pour donner ce film (coupé en 4 parce que la censure est moins pointilleuse sur les courts métrages) qui déborde de détails et de secrets, qui inonde de beauté et qui continue à nous transporter bien après la projection.
L’avoir en tête, y repenser, c’est formidable.
S’ajoutant à la longue liste des grands films iraniens,« Le diable n’existe pas » a obtenu en 2020 l’Ours d’or de la Berlinade

Ce film est un chef d’œuvre. Du cinéma qu’on n’oublie pas.

Marie-No

Gaspard Ulliel (1984-2022)

L’acteur français de 37 ans est mort dans un accident de ski le 19 janvier

Ci-dessous, en partage, le très bel hommage de François Morel :

« On se dit c’est injuste. On se dit c’est tellement triste. 37 ans, Gaspard, ce n’est pas du tout un âge pour mourir.
Non. 37 ans n’est pas un âge pour mourir. 39 non plus ferait remarquer Boris Vian. Pas plus que 36 ans noteraient Gérard Philippe et Marylin. 33 ans encore moins, si je puis me permettre, ajouterait Jésus-Christ…
Et 24 ans ? interrogerait James Dean, 24 ans, vous trouvez que c’est un âge pour mourir?
Non, on est d’accord avec vous, James, Jésus, Gérard, Boris, Maryline. Il n’y a pas d’âge pour mourir. D’ailleurs, il n’y a que des âges pour vivre.
Gaspard rejoint la communauté des étoiles filantes avec tous ceux-là. Et Kurt Kobain. Et Pascale Ogier. Et James Morrisson. Et Jimi Hendricks. Et Jean-Michel Basquiat. Et tant d’autres. Célèbres ou anonymes.
Parce qu’on a oublié ses prières, dans la tête on se récite un poème de Verlaine pour un autre Gaspard si différent puisque les femmes ne le trouvaient pas beau. « Oh vous tous ma peine est profonde, priez pour le pauvre Gaspard ».
Juste la fin du monde. Juste la fin du monde de Gaspard. On a lu des articles. On a vu des images. On a lu des hommages.
Des hommages attristés, consternés, mortifiés, sidérés, suffoqués, sincères.
Pour la première fois de sa vie, ce garçon discret qui ne faisait pas parler de lui entre deux films fait la une de journaux pour un évènement qui n’a rien à voir avec son métier.
Gaspard Ulliel, comme les quatre adolescents du lac de Chalain, vient d’entrer dans l’éternité.
Tant de tristesse qui rend tout dérisoire, le reste de l’actualité, les déclarations, les commentaires, les soubresauts du quotidien.
On se souvient des paroles de Jean-Louis Trintignant évoquant Marie. « Ne pleure pas de l’avoir perdue, mais réjouis-toi de l’avoir connue ».
On se dit, quand même, c’est injuste. On se dit c’est tellement triste. Et puis on se tait. Parce qu’il n’y a rien à dire.
Alors on écoute de la musique parce qu’il n’y a rien que la musique (…) pour exprimer le silence »

Adieu, Gaspard

Serre moi fort de Mathieu Amalric

Serre moi fort ne ressemble à aucun récit cinématographique sur le deuil et c’est une expérience unique et irradiante.
Comme dans un lieu de recueillement, c’est d’abord à la musique qu’on s’accroche, pour avoir moins peur.
Et c’est peu dire que la musique de Serre moi fort occupe une place prépondérante !
Le récit fantomatique et mystérieux de Clarisse (Vicky Krieps, éblouissante) s’ouvre et se referme sur les Gavottes de Jean-Philippe Rameau puis son parcours s’articule, avance sur des morceaux d’abord classiquement harmonieux avec sa Lucie, enfant qui joue la Lettre à Elise, la Sonate pour piano n°1 de Beethoven, l’Etude n°1 pour les cinq doigts de Debussy.
Le cheminement douloureux de Clarisse est plus tard enveloppé par le kyrie de la Petite messe solennelle de Rossini, la Sonate n°16 en do majeur de Mozart, la Valse n°1 et le Concerto n°1 en mi mineur de Chopin, le Concerto en Sol ou le Ondine du Gaspard de la nuit de Ravel.
Et puis, quand elle n’y arrive plus, quand ses souvenirs ne suffisent plus pour voir ceux qui sont partis, elle les crée, les invente, les trouve « en vrai », se les approprie et les morceaux plus modernes que joue Juliette alias « Lucie adolescente » viennent illustrer la dissonance dans l’esprit de Clarisse qui tient de plus en plus difficilement sa solution pour faire face et c’est la Musica Ricercata n°1 de Ligeti avec sa même note, le La, répétée de plus en plus sauvagement en passant par le Kleine Klavierstücke n°3 d’Arnold Schönberg et le Quatuor pour la fin du temps d’Olivier Messiaen qui l’occupent.
Le cinéma de Mathieu Amalric n’est pas des plus faciles à appréhender : l’opacité du silence et la fragmentation y jouent des rôles essentiels, au profit de récits non linéaires qui se dévoilent parcellement.
C’est le cas pour Serre moi fort.
Les choix de narration sont définitivement courageux et il n’est jamais question d’être gentiment pris par la main pour se faire raconter l’absence et la disparition mais on nous amène, par cercles concentriques, à s’en approcher progressivement.
A l’image du prologue où elle « joue » au Memory avec des polaroïds, les morceaux s’accumulent sans forcément se rejoindre et cette confusion est une mise en forme de la pudeur pour affronter l’insoutenable.
La mère, l’épouse se construit une forteresse au-dessus de l’abime et dans l’attente de la confirmation de son malheur, son choix n’est pas une fuite en avant, mais une fuite en arrière. Elle ne se départit pas de ce qui fut sa joie, et qui, progressivement, perd de son évidence.
Elle s’invente alors une sorte de fiction qui prend le relai, comme par exemple le futur possible de sa fille, qu’elle rêve en Martha Argerich,.
Le film vous happe dès la première image, par son extrême beauté (Chef opérateur : Christophe Beaucarne). Paysages brumeux, quand ils ne sont pas enneigés, usines fumantes au fond de la vallée, la photographie se met au diapason de l’esprit embrumé de sa protagoniste
Son brouillard psychique se lit dans les décors, c’est à peine si elle sait où elle va, ni où elle est. Elle se perd par nécessité, à la recherche de la lumière qui surgit sans cesse et s’enfuit aussitôt.
On ne sait pas très bien où se situe l’action et qu’importe.
C’est un personnage qui doit justement frôler les limites de la raison pour continuer à vivre. Mathieu Amalric lui donne une intensité qui n’est jamais hystérique, ni trop effacée, pour laisser s’exprimer la maternité défaite, l’absence physique, le manque de contact charnel.
L’instant suspendu durant lequel elle touche le torse du musicien en atteste avec une vibration naïve et bouleversante.

Le film se referme sur Rameau et sur le « jeu » de Memory.
Clarisse découvre facilement les cartes identiques ou plutôt « presque identiques » : en regardant bien, sur la première photo découverte, Marc, Lucie et Paul sont en gros plan. Sur la deuxième, le cadre est élargi.

« J’aime te regarder les yeux fermés »
Désormais, c’est comme ça qu’elle pourra les voir.

Marie-No

France de Bruno Dumont (2)

France

« Un orage montait que nul ne voyait venir »
Inspiré par Un demi-clair matin de Péguy, c’est à l’orage qui monte que Bruno Dumont cherche à nous faire tendre l’oreille dans son magnifique film France, sorti en septembre, toujours à l’affiche de l’Alticiné et qu’il faut courir voir.
Dans une satire rutilante du monde du journalisme télévisuel, c’est l’irruption brutale de la réalité qui fait mouche et révèle la face cachée de France, Léa Seydoux, comme une évidence, actrice géniale habitée et si inquiétante.
France de Meurs, mortel, un nom pareil ! Péguy, Dumont, on pense à Jesus bleibet meine Freude, Jésus que ma joie demeure, Bach cantate BWV 147. Et si le prénom France choque d’entrée, toute charge symbolique tricolore est vite écartée pour laisser place à la « pure » France de la « pure » Jeanne de Péguy, de Dumont.
Les décors léchés des studios télé, les dorures de l’Elysée, les tenues Couture … le Pouvoir enivre France qui s’y vautre dans son narcissisme, boostée minute par minute par son assistante (géniale Blanche Gardin) qui lui cire les pompes non stop, sans répit, qui souffle sur elle les mots qui confortent, qui la flatte, lui disant ce qu’elle veut entendre, qui l’abreuve de ses certitudes, l’abrutit des nombres de like. Ne pas laisser retomber le soufflé ! Bravo, l’artiste, brava la Diva ! Connivence totale de tous ceux-là dans ce monde là.
Mais voilà, c’est le monde réel, la réalité de la vie, qui viennent catapulter tout son cirque. Un banal accident va changer la donne et c’est en renversant un livreur beur, Baptiste – prénom too much, clin d’œil à Über ? à une intégration voulue, forcée, empêchée ? – que le voile se lève sur une France ébranlée, décomposée et voilà que frémit son humanité, sa conscience, voilà qu’une culpabilité la dévore qu’elle va tenter de calmer en offrant sa présence qui vaut de l’or et qui décervelle, à grand renfort de chèques mais l’argent a-t-il jamais pu apaiser les âmes ?
Avec France, Bruno Dumont pointe du doigt le fabriqué des reportages authentiques mais toujours montés, donc ni vrais, ni faux, une représentation du réel et c’est le problème qu’il exacerbe ici en montrant sa France qui fait son show avec des combattants du djihad, leur demandant de prendre la pause, en réclamant les pleurs de migrants en gros plan, en fabriquant un débat politique et sa mise en scène d’altercations entre protagonistes qui copinent.
Pourvu que ce soit beau … France, frappée par le malheur, déchue pour s’être crue intouchable, hébétée, étonnée et étonnante de trouver beau un paysage de la Somme en hiver, forcera la porte pour revenir et retrouver cet empire du faux où elle s’oubliait si bien, déjà au taquet sur un reportage glauque sur une victime de fait divers porteur. Champ, contre-champ, plan de coupe. C’est sa vie.
Enrobé de notes bleues de Christophe, sa dernière musique de film, France est un film tragique, une satire magnifique, unique en son genre.