« Mister Universo » de Tizza Covi et Rainer Frimmel

 

Primé en 2016 aux festivals de Marrakech et de LocarnoDu 22 au 27 juin 2017Soirée-débat mardi 27 à 20h30
Présenté par Marie-Annick Laperle

Film italo-autrichien (vo, avril 2017, 1h30) de Tizza Covi et Rainer Frimmel avec Tairo Caroli, Wendy Weber et Arthur Robin
Distributeur : Zeugma Films

Synopsis : Il était une fois Tairo, jeune dompteur de fauves dans un petit cirque itinérant des villes et villages de la péninsule italienne. Effondré par la perte de son fer à cheval, son gage de chance et d’amour, Tairo va parcourir l’Italie, à la recherche de celui qui, jadis lui avait offert ce porte bonheur : Arthur Robin, ex Mister Univers, dit « l’homme le plus fort du monde ».

Sur le mode de l’escapade, mêlant personnages réels et fiction,Tizza Covi & Rainer Frimmel continuent avec poésie et humour leur exploration de ces mondes marginaux qui luttent pour perdurer.

Compter : Uno, due, tre, lancer le sel derrière son épaule , à gauche, à droite et le reste à gauche. Graver un nom aimé au couteau sur une bougie blanche et quand elle a fini d’éclairer, jeter la cire dans la rivière pour qu’elle éloigne le malheur de celui dont le nom y était enfermé. Vérifier dans les cartes …
Mais à quoi bon tout ça quand on n’a plus son porte bonheur ?
Tairo est superstitieux, comme tout le monde. Le fer à cheval, qu’il possédait depuis quinze ans et gardait parmi ses objets fétiches, qu’il embrassait avant de faire son numéro avec ses fauves, a disparu. Il éloignait le mauvais œil. Il faut le retrouver. Ou le remplacer.
A partir de là commence un périple, de Rome vers l’Italie du Nord, à la recherche de Mister Universo qui avait plié autrefois le fer précieux. De Tairo, visage poupin et sourire d’enfant, si jeune  -vingt ans ! -se dégage une force impressionnante. La force des enfants élevés dans ces cirques de fortune. Il croit en l’instant présent. Il réagit à l’instant T. L’avenir ? On verra. Après.
On rencontre dans ce film des personnages qu’il faut regarder avec attention. Ils disparaissent sous nos yeux. Tairo , bientôt, n’aura plus de fauves, Wendy, vingt ans dont quinze de contorsion est usée. Son corps est en train de la lâcher. Et elle n’aura pas le loisir d’apprendre un autre métier.
Le directeur du cirque, avec ses lunettes à monture en or, d’une autre époque, s’accroche à ce qui reste et son premier et seul souci finalement est de nourrir sa troupe. Tant bien que mal. Se débrouiller pour, déjà, arriver à demain.
Mais tous aiment leurs vies.
Tairo trouvera Mister Universo, alias Arthur Robin qui, à 87 ans, accompagné de son épouse Lilly,magnifique !, respire le bonheur. Il a toujours un corps d’athlète mais ne plie plus le fer.
Wendy sera plus efficace en allant directement frapper à la porte de la relève : le fils d’Arthur. On est impressionné quand, sous nos yeux, au cinéma, il commence à plier le fer sur son genou !
Mais dans la vraie vie ça n’intéresse plus grand monde, sans doute.

J’ai aimé faire la connaissance des personnages du film que j’ai beaucoup aimés. Ils sont forts, dignes et riches.
Le monde du cirque itinérant est fascinant de désuétude. Bientôt il n’existera plus du tout.
« Mister Universo » fait partie du bouquet final.
Respect.

Je pense que l’avenir de Tairo Caroli est dans le cinéma. Il a une présence, un charisme qui font penser à Tahar Rahim . Il va rester dans la lumière. Sa place.

Marie-Noël

 

« Album de famille » de Mehmet Can Mertoglu

1 prix et 3 nominations à la Semaine Internationale de la Critique 2016
Du 15 au 20 juin 2017
Soirée-débat mardi 20 à 20h30

Présenté par Françoise Fouillé

Film turc (vo, mai 2017, 1h43) de Mehmet Can Mertoğlu avec Şebnem Bozoklu, Murat Kılıç et Müfit Kayacan
Distributeur : Le Pacte

Synopsis : En Turquie, un couple marié, approchant la quarantaine, tente à tout prix de garder secrète l’adoption d’un bébé en constituant un album de photo fictif… .

En sortant de la séance j’aurais dit que le film ne m’avait pas plu, encore que … J’y ai repensé et il m’a quand même pas mal plu. Mais je n’y ai aimé aucun des personnages et puis tous ces plans fixes …

Ça commence super bien avec la partie avant générique de début qui est vachement réussie ! La première image est « blanche ». Une personne, en combinaison intégrale aseptisée, se tient dans un sas, au-delà on voit un large volet électrique baissé, en deçà en arrière, de côté, proviennent des bruits non identifiés. Identifiés quand même très vite car cette personne tient, derrière son dos, un bâton. Le midi même, mon amie D. m’avait révélé que, très jeune, elle avait compris qu’armée d’un simple bâton, elle maîtrisait les vaches et n’en avait, par conséquent, jamais eu peur. C’est des vaches qu’on entend ! On est dans une étable !
Ensuite, il y le taureau, la scène de copulation. Procréer c’est très très simple.

Mais ça peut, aussi, être très très compliqué.

Chez les humains, le recours à l’adoption, dans tous les cas, est un parcours du combattant d’autant plus quand il faut qu’elle reste secrète, toujours, et qu’on a des exigences sur le « produit » : sexe, faciès, couleur de peau … Exit bébé fille, 70 à 85 jours : trop noirs, les cheveux, trop mate, la peau. Pas de lien social avec elle (!).
Se présente le petit Ali qui leur ressemble, croient-ils. Pour le faire passer pour leur enfant biologique, pas question d’adopter un enfant de sangs mêlés, un métisse, un étranger, risquer d’élever un kurde, un syrien !
Ali, bébé garçon tout tendre et rose,  trente à quarante jours de vie. À l’orphelinat, on dit l’âge en jours, comme dans une basse cour . Apparaissent d’ailleurs dans le film beaucoup de volatiles, des poules, des canards, des oies, des pintades … Jusque dans le bureau du directeur de l’orphelinat où surgit d’un coup sur le côté, une grosse oie grise. Le directeur s’agite et la chasse. C’est avec la scène du cambriolage, où Cuneyt chasse l’intrus (le pousse du 11eme étage ?)  la seule scène d’agitation. Sinon c’est toujours deux de tension. Les fonctionnaires (police, impôts) s’endorment même à la première occasion, assis, la tête sur le bureau comme frappés de narcolepsie (ou de poil dans la main fulgurant). Quand ils ne dorment pas, les « chefs » sont préoccupés par des sujets comme les cravates en solde, les champignons, le taux des crédits, ils parlent à leurs subalternes, maîtresse ou subordonnés, au téléphone souvent, comme à des chiens.
Pas un personnage pour rattraper l’autre. A fuir. Tous.

Les deux protagonistes Cüneyt et Bahar sont d’abord déroutants puis franchement antipathiques. Ils ont la quarantaine, sont mariés depuis longtemps se comprennent 5 sur 5 sans besoin de longs discours. Leur vision du monde est restreinte. Ils font partie des nantis, ne sont pas impliqués dans grand chose, travaillent sans passion ni conviction. Ils flottent dans une sorte de sirop poisseux, englués avec leurs concitoyens. Seule ombre au tableau : ils n’ont pas eu d’enfant et ça, ça n’est pas conforme. Le grand frère de Bahar n’est pas content quand il apprend que l’adoption est sue, publique. Sa réaction est  terrrrible !!!
Alors, cet enfant qu’ils avaient mis dans leur décor, auquel ils n’étaient toutefois pas spécialement attachés, auquel ils n’accordaient pas beaucoup d’attention, dont les pleurs ne les réveillaient pas, un comble,  qui faisait partie des meubles … autant le gommer, le faire disparaître. Passer à la suite. Allez, les cascades de Düden, prés d’Antalya, tu te rappelles ? Si on allait se balader par là, tous les 3 ?

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Marie-Noël

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Adieu Mandalay (3)

Grand Prix au Festival International du Film d’Amiens
Du 7 au 13 juin 2017
Soirée-débat mardi 13 à 20h30

Présenté par Laurence Guyon

Film birman (vo, mai 2017, 1h43) de Midi Z avec Kai Ko, Wu Ke-Xi, Wang Shin-Hong

 

 

 

Il y a certes une interprétation par spectateur mais je prétends avoir bien étudié le film et ses personnages. Concernant Liang, Georges nous dit : « D’abord, ne plus être pauvre ». Je ne suis pas d’accord. Liang recherche avant tout une dignité, un statut social conforme à ses études menées jusqu’à la fin du lycée. Elle sait qu’avec des papiers, dans un premier temps, elle gagnera moins d’argent qu’à l’usine. Ce qu’elle vise, c’est un ailleurs plus digne et c’est précisément ce qu’elle achète en se livrant une seule fois (j’insiste) à la prostitution. Comment, d’une autre manière acquérir ces papiers hors de prix ? Et c’est précisément ce besoin de reconnaissance sociale qui fait qu’elle ne fera pas de la prostitution son métier. Elle n’a pas suivi le chemin de sa cousine et de sa colocataire, elle n’avait cependant aucune naïveté sur la nature de leur activité.

S’il n’y avait pas eu cette fin tragique, elle serait à Taïwan, comme le réalisateur et aurait une vie épanouissante dans un métier choisi, conforme à ses études qu’elle aurait même prolongées.

Merci Marie-No pour « Mandalay » par Frank Sinatra.

« Adieu Mandalay » de Midi Z (2)

Grand Prix au Festival International du Film d’Amiens

Du 7 au 13 juin 2017Soirée-débat mardi 13 à 20h30

Présenté par Laurence Guyon

Film birman (vo, mai 2017, 1h43) de Midi Z avec Kai Ko, Wu Ke-Xi, Wang Shin-Hong
Distributeur : Les Acacias

 

De Lashio, pour rejoindre la Thailande, clandestinement, il faut payer. Cher. Plus ou moins selon le « confort souhaité » … Dans le coffre du pick-up c’est 8000, le moins cher, un enfer (les passeurs ont prévu les cachets pour éviter de nettoyer leur outil de travail à l’arrivée !).
Liangqing paie 8000 kyats. Guo échange avec elle sa place à 10000. Il s’auto-promeut chevalier servant, ange gardien, il en fait sa muse, son idéal. Il fait une véritable fixation sur elle et ne la lâchera plus.
Ce n’est pas une rencontre, c’est un kidnapping. Il y a maldonne. Ces deux-là n’auraient pas dû se rencontrer. Alors Liangqing aurait tracé sa route, contre vents et marées, solide, déterminée. Mais son chemin a croisé celui de Guo, personnage sans envergure, qui prend possession de sa destinée, l’empêche de vivre sa vie. La scène de la chambre, filmée du dessus, nous éclaire sur leur relation. Ils sont allongés, séparément, elle en haut, lui en bas. Elle laisse pendre sa main. Il ne s’en saisit pas. Il l’approche, la frôle, n’ose pas. Ose peut-être. La scène s’arrête là et on se demande si, pour finir, ils se sont (ré)unis. Non.
Il continue à la dévisager, elle le voit à peine, à peine une fois repose-t-elle sa tête sur son épaule sur le scooter, découragée de s’être faite arnaquée par les faussaires.
Les scènes d’usine sont magnifiques. On voit Liangqing tendre les fils, les séparer, les réunir en boisseaux. On dirait une déesse, gracieuse joueuse de harpe et on sait la musique que ces gestes lui jouent. Musique d’affranchissement, possibilité de liberté.
Et Guo, inlassablement, à contre courant, la débarrasse de tous les petits fils restés collés à sa peau, visibles de lui seul. Il l’immacule.
Quand apprenant qu’il l’a trahie en lui cachant l’intervention de Wiangang pour lui faire obtenir des papiers, Liangqing décide de partir et Guo perd la raison cf les scènes magnifiques de sueur et de feu, scènes de tragédie. Liangqing a décidé de gagner vite les 300000 baht nécessaires à l’obtention de ses papiers. La scène de prostitution est stupéfiante. On est horrifié par la laideur et la brutalité de ce gros client éructant, de cet énorme varan battant de la queue dans le cou de Liangqing.
Guo, fou de douleur viendra la saigner dans son sommeil et, puisqu’il était dit que leurs fluides ne se mêleraient pas, s’éloignera un peu pour faire jaillir le bouillonnement de son propre sang, éclaboussant Bouddha dans son cadre.
Mais c’est vrai, au fait : et Bouddha dans tout ça ?

Marie-Noël

NB : Ou bien, Guo symbolise la conscience de Liangqing, son moi, son éducation, son chemin tracé, qui l’encombrent et dont elle sera débarrassée, dans un bain de sang, après être devenue une autre. Alors elle pourra tracer sa route, contre vents et marées etc … Armée de ses papiers,  réfléchie et courageuse elle fuira la médiocrité, et sa vie se présentera sous de meilleures auspices, à Taïwan ou ailleurs, plus jamais Liangqing et sans retour à Lashio.

Le titre français « Adieu Mandalay » n’a rien à voir avec le film.
Le titre anglais « The road to Mandalay » fait référence au poème de Kipling « Mandalay » (189o, Kipling a 24 ans), évocateur d’orient romantique et lumineux, mirage d’alors aujourd’hui plus que disparu, et qu’on aime sans le connaître.
Pour rester dans le thème »rien à voir avec le film « , Sinatra l’a chanté. Très bien.

ADIEU MANDALAY de Midi Z

Grand Prix au Festival International du Film d’Amiens
Du 7 au 13 juin 2017
Soirée-débat mardi 13 à 20h30

Présenté par Laurence Guyon

Film birman (vo, mai 2017, 1h43) de Midi Z avec Kai Ko, Wu Ke-Xi, Wang Shin-Hong
Distributeur : Les Acacias

Synopsis : Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs
Liangqing et Guo, deux jeunes birmans, émigrent clandestinement en Thaïlande. Tandis que Liangqing trouve un emploi de plonge dans un restaurant de Bangkok, Guo est embauché dans une usine textile. Sans papiers, leur quotidien est plus que précaire et le jeune couple ne partage pas les mêmes ambitions : si Guo veut gagner assez d’argent pour retourner en Birmanie, Liangqing est prête à tout pour obtenir un visa de travail et échapper à sa condition.

« Aux objets répugnants nous trouvons des appas/Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas ».  Charles Baudelaire.

C’est un truisme de dire que les cinéastes comme tous les auteurs ne sont que partiellement maîtres des significations qu’ils donnent à leur film. Il y a un film par spectateur et encore c’est un minimum ! En d’autres termes, chaque film est interprétable à l’infini. Ce préambule pour dire que si je prends le risque d’être pesant, d’exagérer, ma lecture sauvage « d’Adieu Mandalay », toute contradiction sera bienvenue.

Commençons par la fin, comme chacun je suppose, j’éprouve ce sentiment de répulsion pour les dernières images. De répulsion mais j’y repense, disons alors d’attraction /répulsion. Le jeune Guo armé d’un couteau pénètre dans la chambre de la jeune et belle Liangqing endormie, allongée sur son lit. Il s’agenouille, un genou de chaque côté du frêle corps de Liang, il la domine, la regarde, il aime cette femme-là, il pleure. Elle est sans défense mais se réveille, comprend, se débat, c’est inutile, du sang rougit déjà sa chemise, elle s’agite encore un peu, mais son corps lâche, sa vie l’abandonne. Guo s’allonge par terre, cette image rappelle  un peu une autre en début du film : il dort par terre, elle est dans son lit, il approche sa main pour frôler celle de Liang dormante. Tendresse furtive, une promesse qu’il se fait. Mais pour cette dernière scène, cette même main de Guo qui naguère rêvait de caresser, cette fois est armée du couteau, celui du meurtre et du suicide… Avec sa lame, Guo s’allonge au sol en dessous d’elle,  trouve en même temps que le courage, sa carotide – geyser d’hémoglobine- Un couteau comme une lame de fond     – Drôle d’hymen – Fin.

Cette image en évoque  aussi une autre, la sexualité violente, telle celle qu’à son corps défendant elle a choisie, figurée par la scène du gros et répugnant  lézard.

Leur vie à tous les deux ? Celle des pauvres, de misérables serfs, bêtes de somme, celle d’innombrables individus de par le monde, maintenant. La Thaïlande où ils arrivent, la Birmanie d’où ils viennent, c’est corruption et rançonnage, malheur aux pauvres ! De ce point de vue, le film nous montre des choses banales, nous les avons vu dans de nombreux films*nous sommes sans mauvais jeu de mot, des spectateurs repus.

Alors considérons la violence sociale, le parasitage des pauvres, comme une toile de fond habituelle, de règle, l’ordinaire. Regardons ces deux-là, dans le décor.

Elle et lui viennent du même village, ensemble ils seront voyageurs clandestins. Guo, secrètement amoureux, sera un peu l’ange gardien de Liang, son chevalier servant. Selon Lacan, la condition de l’amour c’est la pauvreté, le manque, celui qui aime offre son manque. Bref aimer c’est offrir ce qu’on n’a pas… Offrir ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui ne demande rien ! Et Liang ne demande rien. Il y a dans ce film mille attitudes de Liang qui nous la montre indifférente. Un instant pourtant, elle sera souriante, comme heureuse, lorsque Guo lui offrira un faux bijou en attendant le vrai. Une promesse. De Guo,  elle concède qu’il est son petit ami, tout cela est chaste. Au fond, Liang ne peut pas s’offrir une histoire d’amour, les histoires d’amour, c’est un truc de riches. D’abord ne plus être pauvre.

Quand Guo considère qu’ils vont faire route ensemble, Liang imagine certainement, être à une croisée de chemins. Il veut gagner assez pour retourner en Birmanie avec elle et elle de son côté, veut aller vivre à Bangkok, avec ou sans lui.

Pour avoir des papiers, de faux papiers, une fausse identité, elle travaille dur. A 18 000 bath soit environs 450 euros par mois, avec ça, quand on a envoyé de l’argent à ses parents, là-bas, on économise, juste assez pour se faire escroquer.

Liang est vierge, cela a son importance. Après ce fiasco, elle conçoit de mettre en vente sa virginité dans un hôtel de luxe. Cette pratique n’est pas spécialement locale, en Allemagne il y a quelques mois nous dit Libération, avec la participation d’une société d’escorte, Alexandra, une jeune femme mannequin roumaine, qui venait de passer 18 ans a mis aux enchères sa virginité et obtenu 2,3 millions d’Euros**. Dans Adieu Mandalay, ce sera 150 000 Baht soit environ 4 000 euros, pour cette virginité. Elle réussit à avoir 300 000 baht pour payer ses faux papiers… Alors, combien, le prix d’un rapport avec une femme non vierge ? Sachant qu’il lui faut 300 000 bath soit 150 000 de plus, que la virginité ne sert qu’une fois, quelle est l’inconnue ? Liang est-elle en voie de professionnalisation ? Ce métier est celui de 2 millions de femmes et 800 000 hommes en Thaïlande (en 2004 selon Wikipédia). Alors, mille fois un Varan sur le corps ou une fois ? Au fond quelle importance dans cette vie-là ? Bangkok, c’est tout.

Mais dis donc Georges, t’en fais un peu trop avec cette histoire, c’est délirant et sordide ces élucubrations. Garde tes fantasmes pour toi. On te présente un film où une pauvre jeune femme exploitée, broyée se fait poignarder durant son sommeil par un amoureux jaloux alors qu’elle allait peut-être s’en sortir avec sa fausse identité, et t’en fais une prostituée ?

 Ce n’est pas un film sur la prostitution, c’est un film sur la misère. L’usage du corps dans cette misère, celui de Guo, celui de Liang. J’objecte que ce n’est pas parce que Liang a fait des études, qu’elle est intelligente qu’elle ne peut pas être prostituée, ce n’est pas un sacrilège, c’est un malheur ordinaire, une condition. Une condition quand la précédente était déjà un numéro, le 369. Alors, ce que tuerait atrocement Guo serait le projet atroce de Liang.

Maintenant, il faudrait revoir la chambre de la scène ou Liang est assassinée, où dort-elle ? Revoir le décor, revoir la cheminée, peut être celle de l’usine ou Guo s’emploie comme bête humaine (lui aussi). Parfois, à  moins de 3 fois, on n’a pas vu un film!

Adieu Mandalay est un film qui vise à donner au spectateur faute d’un sentiment de révolte, dégoût et répulsion. Et je trouve qu’en cela, ce film ressemble à « on achève bien les chevaux », ou encore à « des souris et des hommes » soit la fatalité, le poids des choses, le drame. Quels que soient les mobiles de ces deux pauvres hères, au fond quelle importance ? Si l’on peut ressentir du dégoût, on peut, on doit aussi ressentir de la compassion, et les desseins de ces deux personnages sont sans importance devant leur malheur. Tu nous as présenté un film formidable Laurence.

*Les étudiants en cinéma qui voudraient faire leur thèse sur le thème de la bête humaine sur celui de la corruption  (le léviahtan actuel) où les deux réunis, dans le cinéma contemporain, auraient avantage à savoir classer leurs piles

** et « la petite » de Louis Malle 1978

Le gouffre aux chimères de Billy Wilder (2)

du 25 au 30 mai
Soirée-débat dimanche 28 à 20h30

Présenté par Henri Fabre
américain (vo, avril 1952, 1h51) de Billy Wilder avec Kirk Douglas, Jan Sterling et Porter Hall
Version restaurée sortie en février 2017
Titre original : Ace in the Hole

Synopsis : Charles Tatum, journaliste sans scrupules, va exploiter un scoop. Au Nouveau-Mexique, Léo Minosa, un Indien, est coincé au fond d’une galerie effondrée. S’arrangeant pour être le seul journaliste sur le coup, il va persuader le shérif de choisir la formule de sauvetage la plus lente. Tatum va devenir l’amant de la femme de la victime et poussera l’hypocrisie jusqu’à devenir l’ami de Léo.

Le gouffre aux chimères – 1952, de Billy Wilder

C’est assurément un film de moraliste qui représente avec une énergie mortifère l’obscénité d’un journaliste – Kirk Douglas – à la recherche du plus grand scoop …  La cupidité de Tatum, son vampirisme le pousse à créer l’événement populaire dont il sera finalement la victime. Les mass media – quel nom ! – nous manipulent plus qu’ils ne nous informent. Toutes les semaines, combien de polémiques stériles, de rumeurs illusoires épuisent vainement notre attention ?

Autour du drame de Minosa, mineur indien agonisant, un village se construit, comme par magie, avec des attractions diverses, toujours monnayées. Les “villageois”, nouveaux venus, ne voient jamais Minosa, traité comme un objet, une pure abstraction. Réifier. Jusqu’à un cirque, métaphorique de l’ambiance générale ! Jusqu’à la mort, the show must go on !

Du passage de la ruée vers l’or journalistique, de la nuée des vautours, au vide du désert montagnard rendu à lui-même : s’est-il vraiment passé quelque chose ? Errant, accablé de tant de violences, le père de Minosa se retrouve seul, privé de descendance.

Est-ce une volonté plus ou moins consciente d’évoquer le “génocide des Indiens” et, ici , la légende oubliée de “la colline des sept vautours” ? C’est le retour d’un refoulé impossible, un condensé de la Conquête de l’Ouest sauvage, par un metteur en scène nommé Wilder, le sauvage.

Est-ce aller trop loin, dans une élaboration plus profonde, que de parler d’une “foule de villageois pogromistes”, Wilder étant issu d’une famille judéo-polonaise ?
Emigré aux Etats-Unis alors que l’Europe démocratique chancelle sous la pression des nationalistes violents, Wilder deviendra un réalisateur important dont l’humour iconoclaste sera la signature permanente.

Guy Debord : la société médiatique du spectacle permanent s’est développée, exponentielle et illimitée ! Crash permanent de la réalité et de la vérité qui ne sont plus recherchées…
Des images spéculaires nous assignent en voyeurs impénitents et insatisfaits… Insatiables ?

 

Michel Grob, juin 2017

 

 

« Félicité » d’Alain Gomis

Ours d’argent à la Berlinale 2017Du 1er au 6 juin 2017Soirée-débat mardi 6 à 20h30
Présenté par Jean-Pierre RobertFilm Sénégalais (mars 2017, 1h38) de Alain Gomis
Avec Véronique Beya Mputu, Papi Mpaka et Gaetan Claudia
Distributeur : Jour2fête

Synopsis : Félicité, libre et fière, est chanteuse le soir dans un bar de Kinshasa. Sa vie bascule quand son fils de 14 ans est victime d’un accident de moto. Pour le sauver, elle se lance dans une course effrénée à travers les rues d’une Kinshasa électrique, un monde de musique et de rêves. Ses chemins croisent ceux de Tabu.

Félicité, d’abord, ne s’appelait pas Félicité. Enfant, elle est morte et on l’a placée dans un cercueil avant qu’elle ne revienne « finalement » à la vie et on l’a rebaptisée Félicité. C’est pour moi, ce double traumatisme de mort et de changement d’identité qu’elle revit encore et encore dans ses errances nocturnes, revêtue d’une robe blanche comme un linceul, au milieu des arbres, qui la mènent au fleuve où elle se laisse couler et d’où elle resurgît toujours. Ce monde parallèle est son refuge où elle fait entrer, selon besoin, les trop plein de sa vie, son fils Samo accidenté, le regard fixe mais debout, Tabu, son amoureux, colosse aux pieds d’argile, entre autres.

Félicité est une femme forte qui lutte et qui travaille, affranchie des hommes. Sa voix envoûtante les tient à sa merci. Mais c’est une course de fond. « Cent fois sur le métier remettre votre ouvrage ».
L’APPEL, redouté de toutes, la déracine et malgré sa ténacité, son énergie, les bassesses qu’elle s’inflige pour rassembler l’argent nécessaire à l’opération, malgré l’entraide et le soutien de ses voisins, tous plus pauvres les uns que les autres … scènes ubuesques, elle ne parviendra pas à sauver la jambe de son fils.
Le sentiment de culpabilité, d’échec, alors, ne la quittera plus. Elle ne peut plus chanter, elle sombre. La main tendue de Tabu est tentante. Il est émouvant Tabu, corpulent, imposant, quand il lui dit ses beaux poèmes, si délicats.
Et il est rassurant même s’il n’arrivera sans doute jamais à percer le mystère du frigo en panne. Et sans frigo à Kinshasa … Qu’est ce qu’on mange ? Les préparations culinaires ici ne sont pas très alléchantes …
Tabu gagne son coeur quand il fait bouger, sourire, revivre son fils.
Après avoir dégager ses conquêtes, Félicité va, peut-être, enfin, se laisser approcher, se mettre nue devant lui, se laisser apprivoiser, poser ses fardeaux. Dans cet ordre-là, sans doute.
Et après … Elle retrouvera sa voix, l’envie de chanter. La musique est salvatrice. Et elle pourra revivre. Samo amputé. Autrement.
Je suis restée à l’entrée de Kinshasa, à l’entrée du bar, à l’entrée de l’hôpital, au-dessus du marché. Je ne suis pas entrée de plain pied dans Kinshasa. Une première approche de cette ville qui m’a parue « épouvantable ». Misère, corruption, machisme, brutalité. La scène du marché est, par exemple, épouvantable. Un couple est massacré et personne ne bouge. Tabu regarde, On attend qu’il s’interpose. Il ne bouge pas. On a le sentiment que l’individu doit faire abstraction de la foule pour pouvoir avancer . Comme dans la scène en plan large (mais oui !) où la foule se fige et où seul Tabu avance.
Epouvantable, le médecin qui veut ses sous avant d’opérer. Et comment on fait si on ne peut même pas payer les médicaments ? Rien. On hurle de douleur. C’est comme ça à Kinshasa.

Film particulier, étourdissant. Intéressant.

J’ai aimé le personnage de Félicité, sa force travaillée, sa maîtrise d’elle-même, sa dignité, son beau visage, première et dernière image du film.
Et Tabu, ex petit Bandit, vrai gentil dans un grand corps puissant.

Marie-Noël

«Après la tempête» (海よりもまだ深く) de Hirokazu Kore-eda

nominations au Festival de Cannes 2016Du 25 au 30 mai 2017Soirée-débat mardi 30 à 20h30


Présenté par Marie-Annick Laperle

Film japonais (vo, avril 2017, 1h58) de Hirokazu Kore-eda avec Hiroshi Abe, Yoko Maki et Yoshizawa Taiyo
Distributeur : Le Pacte

Synopsis : Malgré un début de carrière d’écrivain prometteur, Ryota accumule les désillusions. Divorcé de Kyoko, il gaspille le peu d’argent que lui rapporte son travail de détective privé en jouant aux courses, jusqu’à ne plus pouvoir payer la pension alimentaire de son fils de 11 ans, Shingo. A présent, Ryota tente de regagner la confiance des siens et de se faire une place dans la vie de son fils. Cela semble bien mal parti jusqu’au jour où un typhon contraint toute la famille à passer une nuit ensemble…

Qu’est ce que tu voulais faire de ta vie ? Est-elle telle que tu l’imaginais, enfant, celle dont tu avais rêvé ?

La réponse est …

Pour Ryôta, le père, personnage principal, à l’instant, la réponse est, de toute évidence, « non ». Mais l’amour à jamais intact de sa mère lui permettra d’ajouter un « pas encore », salvateur, peut-être. Doué pour la littérature, admirateur de Jean-Henri Fabre (1823-1915) célèbre humaniste, écrivain et poète français très connu au Japon (pour moi un inconnu, ou un oublié, jusqu’à mardi dernier …) dont il parle à son fils Shingo. Ryôta, piètre calligraphe, faiblesse sans cesse soulignée par sa mère, transmise par elle, a écrit un premier roman «La table déserte» pour lequel il a reçu un prix. Un bon début. Il est célèbre mais, semble-t-il, juste dans le quartier où il a grandi et qui est resté le quartier de ses parents. Un petit prix qui lui est monté à la tête alors qu’il y a des « table déserte », des invendus plein ses étagères et que son père, joueur invétéré, a distribué, gratuitement, aux habitants du quartier, pariant sur la renommée future de son fils et leur disant de garder précieusement leur exemplaire qui, un jour, vaudra très cher ! Mais quand ?
Pour un écrivain, le deuxième livre est le plus difficile à écrire mais Ryôta n’a pas de page blanche. Sa vie lui échappe. Il a pris ce boulot de détective, à temps partiel, soit disant pour trouver de la matière pour son second livre. Mais il n’utilise pas son temps libre devant son ordinateur (plus besoin de l’encrier et des pinceaux pour écrire, la calligraphie ne sert plus qu’à l’envoi de faire-parts), ordinateur sûrement mis au clou, d’ailleurs, avec tout le reste. Ryôta est occupé à jouer. Il s’est englué dans ses combines, ses arnaques pour toujours pouvoir parier sur tout et n’importe quoi. Son père jouait, il joue et son fils jouera. La vie de Ryôta est en désordre, à l’image de l’endroit où il vit.
La prochaine étape est l’expulsion, la rue. Sa mère.

Sa mère, Yoshiko qui est là. Dans cet HLM où l’addiction au jeu de son mari les a fait migrer il y a tant d’années, provisoirement, pour toujours. Sa mort l’a libérée, elle revit et de lui, elle dit à son fils s’être débarrassée de tout. On verra qu’elle en a gardé pourtant l’habit, la chemise dont elle revêtira leur fils, une nuit de tempête. Elle porte en elle le deuil de ce mari défaillant, qui vient la visiter, l’accompagne la nuit déguisé en papillon. Leurs deux enfants, adultes, attardés, à charge, la pillent, jouent avec sa corde sensible pour lui extirper, qui des leçons de violon, qui des cours de patinage « arctistique ». Elle voudrait vivre un peu enfin pour elle-même et s’octroie pour commencer le plaisir d’assister avec six autres habitantes de la cité aux « cours de Beethoven » prodigués par un voisin retraité, lui aussi et qui héberge « sa fille », son fardeau. Provisoirement, peut-être.
Yoshiko cuisine « à l’ancienne », le secret semble être de laisser refroidir, infuser pour que les arômes se libèrent, se mélangent, se diffusent. Une recette aussi pour faire (re)fleurir le talent. Et trouver le bonheur. Il s’agit de bien choisir les ingrédients, de renoncer à certains pour goûter les autres, de mêler les bonnes saveurs, les faire s’accorder. Yoshiko donne cette recette à son fils puis, émue, ironise : tu pourras mettre ça dans ton prochain roman. J’ai pensé à la scène, plus acide, dans « Juste la fin du monde »de Xavier Dolan entre la mère Martine (Nathalie Baye) et son fils Louis (Gaspard Ulliel). Pareil. Ailleurs.

Grâce au typhon, la famille se retrouve dans l’appartement de Yoshiko qui est petit mais l’espace est resté le même alors qu’eux ont grandi. Ils ont le réflexe, à table, de se pencher en avant pour qu’on puisse ouvrir le frigo, dorment dans le salon sur des futons alignés côte à côte provisoirement étalés. Ils partagent naturellement le rituel du bain. Dans la pièce dédiée faite pour les ruissellement et les débordements, on se lave d’abord, on se douche et une fois bien propre, on se plonge chacun son tour dans la même eau du bain familial.

Transmission volontaire et involontaire, modèle à suivre, amour perdu, préoccupations d’adulte infligées aux enfants, difficulté à trouver son chemin, embûches, mensonges, précarité …
Autant de sujets délicats traités en cascade, de façon subtilement réaliste dans ce très beau film mettant en scène des personnages à la fois résistants au « chaud et froid » et fragiles.
Comme de la porcelaine. Japonaise, par exemple.

Marie-Noël