« Un beau soleil intérieur » de Claire Denis

 

Prix SACD à la Quinzaine des Réalisateurs 2017Du 16 au 21 novembre 2017Soirée débat mardi 21 à 20h30Film français (septembre 2017, 1h34) de Claire Denis
Avec Juliette Binoche, Xavier Beauvois, Philippe Katerine, Gérard Depardieu, Josiane Balasko Alex Descas et Sandrine Dumas

Distributeur : Ad Vitam

Présenté par Marie-Noël Vilain

Synopsis :Isabelle, divorcée, un enfant, cherche un amour. Enfin un vrai amour.

«L’amour, c’est se jeter dans le vide vers quelqu’un» Claire Denis lors d’une présentation en Avant Première du film au Gaumont Opéra (propos rapporté par Jean-Claude qui a eu la chance d’y assister)
Isabelle a cinquante ans et veut encore se jeter dans le vide vers quelqu’un qui va la rattraper et lui faire passer l’envie, le besoin de recommencer, qui va la laisser rayonner tout en lui procurant le bonheur d’excercer sa séduction sur lui seul. C’est ça qu’elle recherche. Vivre pleinement et aimer un homme qui lui donne envie de vivre pleinement sa vie.
Isabelle est pressée, elle n’a pas le temps de tourner en rond, d’attendre que celui-ci libère ses jours et ses nuits pour elle, que celui-là trouve tout seul et dise les mots qu’elle attend, que cet autre redevienne à l’identique, au geste près, celui qu’elle a aimé, qu’un autre encore se décide à la mêler intimement à sa vie, à son quotidien, à ses amis, que Marc revienne de vacances …
Qu’est-ce qu’ils ont tous à ne pas être « son amour » ?
Elle se coltine une série d’hommes impossibles ! « Le film est comme une complainte de jazz : à chaque couplet, il y a un soliste qui vient donner sa partition, au début elle est harmonieuse mais elle finit toujours par une espèce de dissonance » dixit un critique.
Le fait est qu’à chaque chapître, à chaque rencontre, Isabelle s’envole et retombe sans personne pour la rattraper. Elle se remet debout, chaque fois un peu moins droite.
Le film traduit formidablement bien les tourments, les états d’âme de cette femme seule de 50 ans, son spleen, sa peur. Isabelle est merveilleusement interprétée par Juliette Binoche qui doit, pour le coup, faire en sorte de cacher un peu de son soleil intérieur, tant elle est naturellement rayonnante, comme éclairée de l’intérieur.
La séquence finale d’anthologie (de 16mn) entre Gérard Depardieu et Juliette Binoche nous enchante !
Tournée en une seule prise, avec deux caméras, une sur chacun, elle a été montée en champ contre champ. Les acteurs n’avaient pour dialogues qu’une trame, un fil conducteur. Gérard Depardieu commence à broder et Juliette Binoche le suit, lui colle aux mots et c’est un grand moment. Le charme opère. Une rencontre a lieu et on voit progressivement s’éclairer le corps et le visage d’Isabelle. David va s’employer à lui faire retrouver son beau soleil intérieur. La veinarde !

Tous les autres acteurs sont excellents  dans leurs rôles, Xavier Beauvois, Nicolas Duvauchelle, Josyane Balasko, Denis Podalydès etc …
Dirigés.

J’ai aimé ce film,
mais … le bémol, c’est Christine Angot. Gros bémol quand même car si on ne prend garde, ses mots (comme on les reconnaît ses mots !) nous cacheraient presque le beau soleil intérieur de Claire Denis.

Marie-Noël

PS : Je vais renseigner sur l’artiste, américaine semble-t-il à l’accent, qui expose et explique son œuvre que je trouve sublime, une juxtaposition de cieux, à Marc/Alex Descas.

« Faute d’amour » de Andrei Zvyagintsev

Prix du Jury au Festival de Cannes 2017Du 9 au 14 novembre 2017Soirée débat mardi 14 à 20h30
Présenté par Sylvie Braibant 
Film russe (septembre 2017, 2h08) de Andrey Zvyagintsev avec Alexey Rozin, Maryana Spivak et Marina Vasilyeva

Titre original Nelyubov
Distributeur : Pyramide Distribution

Synopsis :Boris et Genia sont en train de divorcer. Ils se disputent sans cesse et enchaînent les visites de leur appartement en vue de le vendre. Ils préparent déjà leur avenir respectif : Boris est en couple avec une jeune femme enceinte et Genia fréquente un homme aisé qui semble prêt à l’épouser… Aucun des deux ne semble avoir d’intérêt pour Aliocha, leur fils de 12 ans. Jusqu’à ce qu’il disparaisse.

La musique, dans ma tête, raisonne encore comme un battement de cœur métallique.

Le film raconte comment un couple en plein violent divorce est obligé de faire cause commune pour rechercher leur fils de 12 ans, disparu.

Le film raconte comment une mère reporte sa hargne d’enfant mal-aimée sur son enfant. Comment cette part sombre a étouffé sa fibre maternelle, qui, quand elle est forcée à regarder le désastre en face, dans cette pièce sordide de la morgue, resurgit, la submerge. Cette mère qui ne se préoccupe jamais de cet enfant qui l’encombre, ne connaît rien de lui,  soudainement, brutalement, à la morgue, en voyant un jeune corps mutilé, hurle de douleur « Ce n’est pas lui, je n’aurais jamais laissée personne l’approcher !» . A ce moment là on se dit que, oui, tout aurait dû se passer autrement, si  Genia avait été aimée.
Le père est pire que tout dans sa représentation, passif, égoïste, irresponsable, ne se souciant que de lui-même, chargeant sa femme du fardeau « c’est quand même toi la mère ! ». Oui, c’est elle la mère. La mère qui ne voulait pas être mère. Qu’il a convaincue à le devenir.  On ne connaît pas de « raisons valables » à ce père pour l’être si peu.  Voulait-il seulement s’aliéner la jeune Génia en l’épousant enceinte de leur enfant ? Il va s’empresser, une fois cette histoire saccagée, de recommencer et faire naître d’une autre femme, un autre enfant blond. Pour le broyer. Mais il nous revient, au détour d’une remarque de Génia qu’il est un orphelin. Alors, condamné à abandonner comme il a été lui-même abandonné ?

Ce film raconte un pays, une société qui n’aime plus ses enfants et les abandonne. Un monde connecté en permanence sur un ailleurs effaçable en un clic, où on est emporté dans une fuite en avant, une course effrénée sur piste fermée où l’héritage religieux, ici un barbu orthodoxe, finit d’aliéner les compétiteurs. Personne ne « gagne ». Le seul challenge est de continuer à courir dans le même sens que les autres, en se délestant du poids superflu.

Le monde divague.

Ce film raconte aussi l’immigration dont on parle beaucoup dans les médias.
On voit plusieurs fois un homme, seul, qui passe.
La première fois quand Aliosha le croise rentrant de l’école par la forêt, trouvant ce ruban sensé marquer une limite à ne pas franchir qu’il lance et fait s’accrocher en haut d’un arbre où on le retrouve deux ans plus tard, voletant toujours dans le paysage redevenu hivernal.
La deuxième fois quand les parents réunis malgré eux dans une voiture, pour trois heures x 2 interminables, sortent de la ville en direction de la maison de la grand-mère. Le véhicule vient vers nous et sur le trottoir, à gauche, s’éloignant à pied de nous, marche cet homme seul. Comme pour nous pour avertir que les parents , à contre-sens, font fausse route.
La troisième fois, la nuit tombe, les recherches s’arrêtent au bord d’une route. A gauche, toujours, l’homme seul entre dans le bois sombre de son même pas décidé.
La quatrième fois on est devant un abribus, où une affichette montrant la photo de l’enfant recherché, a été collée sur la vitre latérale. On voit arriver cet homme qui s’arrête derrière la vitre regardant vers la droite où le regard d’Aliosha est, lui aussi, tourné.
La dernière fois, on le voit, ouvrier parmi d’autres ouvriers manifestement immigrés. La caméra nous montre d’abord notre homme fixant sur le mur, à droite, une barre servant à poser une étagère puis mouvement de caméra, à gauche, dans la même pièce, un ouvrier arrachant des lambeaux de papier peint … L’un détruit, l’autre batît. Dans cet ordre.
L’étranger, bientôt désigné comme le voleur d’enfant, le responsable de la perte d’identité nationale ? Ou bien désigné comme messager porteur d’espoir, de renouveau, de renaissance ?

Tous les bâtiments dans ce film m’ont fascinée. Les récents, comme l’appartement comme déjà abandonné et la chambre où Aliosha concentre son existence et que sa mère lui ordonne de ranger pour la vendre à un autre, comme si c’était possible, la cuisine ouverte sur  le séjour, où ses parents se déchirent et où l’enfant n’arrive plus à manger, ou aussi comme la magnifique maison de l’amant de Génia, moderne, épurée, ouvrant largement sur la forêt, habitée par la forêt avec cet arbre décoratif planté dans le salon. Comme la maison de la grand-mère, toute une histoire, cette maison ! remplie de haine et de venin, barricadée, impénétrable. Ou aussi comme le centre commercial vivant, le centre culturel mort, la cantine du travail du père filmée du dessus, terrifiante, les immeubles pleins de fenêtres aux vitres multicolores éclairées de l’intérieur etc, etc …

Je suis sortie du film muette devant ce monument à lui tout seul, souffle coupé, bouleversée par la beauté de ces images désespérées.

Marie-No

« Jalouse » de David et Stéphane Foenkinos

 

Synopsis :Nathalie Pêcheux, professeure de lettres divorcée, passe quasiment du jour au lendemain de mère attentionnée à jalouse maladive. Si sa première cible est sa ravissante fille de 18 ans, Mathilde, danseuse classique, son champ d’action s’étend bientôt à ses amis, ses collègues, voire son voisinage… Entre comédie grinçante et suspense psychologique, la bascule inattendue d’une femme

 

 

Jalouse, moi ? C’est la dernière réplique du film et on comprend, a posteriori pour moi, que là n’est pas le problème.
Nathalie est, à ce moment là de sa vie, foncièrement malheureuse et le malheur rend jaloux, méchant, fou. Elle a perdu le fil de sa vie, petit à petit sans le voir venir : son mari l’a quittée, sa fille s’est métamorphosée en une jeune fille superbe. Nathalie aborde la ménopause dans le déni, elle voit arriver dans le lycée chic où elle est prof,  une jeune femme qui va enseigner les mêmes classes qu’elle !  Et, patatras, un jour, commence son égarement …
C’était comment juste avant, un peu avant ? Son mari était parti, oui, bon, ils ne s’aimaient plus et t’as vu sa nouvelle femme, jeune mais quelle conne !, sa fille Mathilde, elle, suit sa lubie, la danse … ma fille, une danseuse ! elle n’en parle même pas … seuls les métiers de l’esprit sont dignes de sa considération.

Nathalie a cinquante ans, et elle n’a pas réalisé qu’elle avait changé, que son corps changeait, que dans « son » lycée où elle règne en khâgne, la suite, jeune et brillante arriverait forcément et serait accueillie à bras ouverts ! Que sa fille était devenue une jeune femme magnifique et qu’elle serait regardée de plus en plus et elle, femme devenue « mûre » le serait moins, de moins en moins.
Un jour, elle se réveille, et c’est tout son monde qui semble avoir changé. Son ressenti est d’une puissance telle qu’elle perd pied,  «disjoncte » . Elle va commencer sa défense , pour survivre, et s’en prendre à la terre entière, à ceux qui l’entourent en particulier. Ça va être d’une grande violence et elle va mettre sa seule énergie dans son acharnement à faire du mal aux autres. Elle va se perdre et aller très loin.
En sortant de la projection, je trouvais que c’était pousser un peu loin pour qu’au final tout redevienne bien lisse …
En y repensant, je vois Nathalie comme une métaphore de la fragilité féminine à cet âge de la vie et des tourments concomitants. Et c’est réjouissant que ce thème soit proposé et,  tout compte fait, si justement traité par des hommes. Certains âges  de la vie peuvent être des cataclysmes. Ils l’ont bien cerné. Savoir marcher sur des œufs pour répondre à une ruée dans les brancards. C’est la grande sagesse de l’ex mari et de sa jeune femme, qui toute « conne » qu’elle est, est d’une bienveillance à toute épreuve, de son amie Sophie et de son mari. Ils l’accompagnent pour l’aider à se remettre debout.
La fin qui semble un peu optimiste, ne l’est pas tant que ça. Nathalie s’est occupée des autres dans sa vie, de son mari, de sa fille, de ses amis, de son amie Sophie,  de ses élèves. Maintenant elle a franchi un cap. Elle va continuer sa route mais elle aura changée. Elle cherchera à élargir son cercle, à se préoccuper des autres, à les voir tout simplement, comme la vieille dame de la piscine, elle essayera de rattraper l’amoureux potentiel vertement econduit, de « reconquérir » sa fille, surtout.  Mais fragile elle restera.

Alors attention, danger. Nathalie est forte mais fragile. C’est ça qu’elle vient de crier. Très fort.

Marie-No

PS : Nathalie est considéré comme le deuxième prénom féminin le plus porté en France. Hier, aujourd’hui, demain … on sent (presque) toutes, un jour, un peu de Nathalie en nous, non ?

« Demain et tous les autres jours » de Noémie Lvosky (2)

Continuons la conversation, bien volontiers.
Pour tout dire, je partais avec un a priori, n’ayant déjà pas aimé « Camille redouble » (que je préfère quand même maintenant à « Demain et tous les autres jours » )
J’ai vu, avec quelque distance,  Mathilde, cette enfant d’une dizaine d’années qui vit seule avec sa mère malade mentale. Aimante, oui, entre deux crises. Parce que, dans ces cas là, elle n’est plus en état d’aimer ni sa fille, ni personne. En crise, elle part. Au sens propre et au sens figuré. Et la petite reste, se ronge les sangs, absorbe tous ces soucis, se posent les questions qui ne sont pas de son âge, qu’elle ne devrait pas devoir se poser, suit des intuitions qu’on n’a, habituellement, qu’une fois adulte …
Mathilde trouve le moyen d’évacuer tout ça en le faisant exprimer par sa chouette. C’est la trouvaille du film mais Noémie Lvosky en use  et abuse un peu cf. la séquence où la chouette vient prévenir l’enfant du départ de ses parents vers l’hôpital psychiatrique. Ce n’est visuellement pas très bien fait. De plus inutile car Mathilde est déjà au courant, son père lui a dit, de visu.
C’est criminel ce qu’on lui fait porter comme fardeau à cette petite !
Mathilde aime sa mère. Mais est-ce qu’on est bouleversé par cet amour ? Non, car il n’a rien d’exceptionnel. Tout enfant aime ses parents, fussent-ils les pires bourreaux.
Elle aime son père aussi et le protège aussi -c’est un comble !- par exemple en ne le dérangeant pas quand il est 21h30 et que sa mère n’est toujours pas rentrée. Il a été dit, au débat, que son père est bien là, qu’il ne l’a pas lâchée ! Et qu’il l’a laissée parce qu’elle est un remède pour sa mère ! Elle, surtout elle, ne soignera jamais sa mère, ça, c’est certain. Et, selon moi, le père l’a bel et bien abandonnée, chevillée au sort de sa mère, son ex-femme. Lui, en attendant, s’est bien fixé ses oeillères et tant que ça tient, ça tient … Il l’a laissée seule avec cette mère-là. Comment pourra-elle lui pardonner ses jeunes années plombées.
Il la skype !!! Il ne vit pas son quotidien. Mathilde lui signifie clairement le manque de lui qu’elle éprouve : elle s’allonge sur son lit avec l’ordi et lui dit, sur skype, qu’elle va s’endormir. Et que comme ça, il la verra dormir … Mais lui quand il arrête Skype, il la zappe. Il retourne à ses patients (je le crois psychiatre).
On peut parler de la caricature d’institutrice, de son enseignement bien clair, de sa compétence qui fait que tous les enfants participent, récitent en mettant le ton comme des acteurs, chantent en ar-ti-cu-lant à s’en déboîter les mâchoires ! Parler de la maîtresse qui repousse, elle aussi, la balle dans le camp de Mathilde quand il s’agit de sortir la mère du spectacle de l’école où elle se donne en spectacle.
On pourrait discuter de toutes les scènes avec Mathilde petite que j’ai trouvées toutes très douloureuses. Mais mon problème est que je n’ai pas été émue par cette relation mère-fille, pourtant épouvantable. Aliénante.
SORTEZ CETTE ENFANT DE LA ! A la place des parents de Luce Rodriguez, je l’aurais éloignée de toute cette psychose. Luce Rodriguez, qu’on imagine hyper sensible, a dû prendre tout ça de plein fouet et si tous les nuages qui passent, pour de faux, dans ses beaux yeux si vifs, avaient fini par assombrir, pour de vrai, ses journées et ses nuits de petite Luce ?
Noémie Lvosky est effrayante et pour ma part je n’ai pas vu la tendresse d’une mère dans les scènes où on est sensé constater combien elle aime sa fille, comme elles s’aiment toutes les deux. Elle ne diffuse  pas de tendresse. C’est comme ça.
Il aurait été souhaitable, à mon avis,  de confier le rôle de la mère à une actrice « extérieure ». Georges dit que Valéria Bruni-Tedeschi avait été envisagée. Elle aurait été parfaite si … elle n’avait pas déjà tiré presque toutes ses cartouches dans ce genre de rôle.
Et puis pourquoi, toujours, Mathieu Amalric ? On peut, peut-être, un peu, renouveler le paysage, non ?
Dans la vraie vie on ne comprend pas souvent l’alchimie qui a fait que tel et telle se rencontrent, s’aiment, mais là on ne comprend rien à ce couple, même défait ! Au cinéma, on a besoin de croire aux personnages, sinon à l’histoire.
Et puis la partie finale avec Anaïs Demoustiers (magnifique actrice au demeurant. Elle aura rendu service …) ! C’est pas possible !!!
On a enfermé la mère depuis des années, Mathilde a fini de grandir loin d’elle, a passé son adolescence sans elle, même si, comme suggéré lors du débat, rien ne nous dit qu’elle n’a pas continué à la voir . A venir la voir à l’HP. Oui, sûrement. Est ce que ça a été bénéfique ? Les grands moments de lucidité chez les adultes, c’est finalement la mère qui les a : dans la première partie, quand elle pleure et  dit plusieurs fois à sa fille d’appeler son père, elle est consciente du désastre et que toutes les occasions de demander pardon à son enfant se multiplient et quand à l’arrivée en HP , elle dit qu’elle  ne retournera jamais dans son appartement, qu’elle le sait.
Et la fin ? parlons en …
Quand Mathilde et sa mère dansent en mimétisme comme des folles, selon l’expression consacrée, sous une pluie diluvienne, avec des violons (image un p’tit peu usée), l’une devant l’autre, comme séparée par une vitre invisible et que Mathilde arrive à sortir sa mère de cette transe, elles se retrouvent, courent, se sèchent et fabriquent un poème. Le poème ! Tout un poème … Enregistré. Pas de copie pour moi, merci.
Et, enfin, sous le clair de lune,  Ondine sort de l’eau, lavée, ruisselante de son pur avenir !
Il était temps que ça s’arrête.
Finalement, je me dis que Noémie Lvosky aurait dû jouer les deux rôles, la mère et la fille.
C’aurait été parfaitement auto-centré. Parfait pour faire la ronde.

Marie-No

Demain et tous les autres jours de Noémie Lvovsky

Du 2 au 7 novembre 2017
Soirée débat mardi 7 à 20h30

Film français (septembre 2017, 1h31) de Noémie Lvovsky avec Luce Rodriguez, Noémie Lvovsky, Mathieu Amalric,  Anaïs Demoustier     Distributeur : Gaumont

Présenté par Georges Joniaux

Synopsis :Mathilde a 9 ans. Ses parents sont séparés. Elle vit seule avec sa mère, une personne fragile à la frontière de la folie. C’est l’histoire d’un amour unique entre une fille et sa mère que le film nous raconte.

Pour continuer la conversation :

Un film qui parle de maladie mentale d’une mère du point de vue de son enfant, voilà qui doit être salué. Même si ce film utilise des métaphores, du merveilleux,  même si parfois il atténue la dureté de vivre avec une mère souffrant de troubles schizo-affectifs, passant de la bizarrerie au repli sur soi, de l’errance solitaire à la tendresse excessive…Ce film dit une souffrance  et en même tant un bonheur, un amour, une tentative toujours recommencée d’amour. Cette enfant sait qu’elle est aimée. Même si cet amour souffre de contradictions,  même si parfois seule, livrée à elle-même, elle est en danger.

Enfant soignant, enfant prothétique ? non, disent Marie-No et Françoise, elle n’apporte aucun réconfort à cette mère qui va dérivante. J’ai tendance à penser  qu’on n’en sait rien. Qu’on ne sait pas par exemple si la vie de cette mère n’a pas été adoucie, rendue plus sensée par cet amour réciproque. Je ne sais pas si cette enfant  n’a pas développé une sensibilité, une éthique et une compassion plus solide en fin de compte.

Voici un bout d’article sur lequel je tombe dans doctissimo :

« Maladies mentales : des pathologies fréquentes : Selon l’OMS, les maladies mentales affectent une personne sur cinq chaque année et une sur trois si l’on se réfère à la prévalence sur la vie entière. Des travaux plus récents menés en Europe ont réévalué à la hausse le nombre de personnes affectées par un trouble psychiatrique. Ainsi, selon une étude menée en 2011, 38 % de la population européenne ont souffert d’une maladie mentale au cours des douze derniers mois. »

Parmi eux,  combien de troubles schizo-affectifs ? 2% de la population, ça fait 1million 300 000 personnes tout ça…Tout cela dans le plus parfait silence, dans le déni total. On ne se connaît et se reconnaît qu’entre gens « normaux ».

On observe aussi que la plus grande part des dégâts  causés aux enfants le sont par des gens normaux. Il est vrai qu’ils  sont les plus nombreux. Par exemple, l’habitus allemand d’avant guerre  fait de rigidité, d’hyper normalité  de masse a provoqué une éducation des enfants propice au suivisme et aux meurtres de masse . La normalité d’Eichman et celle de Douch font frémir. J’ai pris des exemples criants. N’allons pas si loin, on voit à longueur de temps les gens raisonnables mentir, voler, exploiter,  spolier, détourner, amasser, exclure, être de mauvaise foi,  devenir tels un certain président des Etats Unis etc… Par bonheur, tous les gens normaux ne sont pas méchants, bien loin de là. Mais la normalité est un argument trop facile, trop passe-partout, trop assuré, trop impératif.

A ce propos, permettez-moi une citation de Roger Caillois que je viens de lire et qui m’a donné l’impérieux besoin de la  taper sur mon micro : « Je ne puis m’empêcher de penser que cette réussite insensée, lente puis précipitée d’un primate obscur pour avoir pu lui inspirer le goût désormais instinctif, c’est à dire à la fois salutaire et aveugle, pour les démarches de l’esprit et pour avoir suscité en lui cette crédulité à leur égard qui, par instant m’épouvante et qui continue de me cabrer ».

Tout ça pour dire que J’aime ce film de Noémie Lvosvky parce qu’il cherche à dire vrai. Il montre l’une de ces êtres fragiles qui souffre de troubles schizo-affectifs, en débat avec le monde et elle-même, dont la rationalité nous échappe autant peut-être qu’à elle-même. Et qu’en ça, Noémie Lvovsky ne fait pas seulement de l’art, elle fait oeuvre utile. Elle le fait avec poésie, tendresse,  sincérité, courage…et comme une artiste tout de même.

Georges

Une vie Violente Thierry de Peretti (2)

J’aime ce cinéma-là, certainement celui d’un réalisateur qui compte. Commençons par écouter sa musique, elle dit des choses. Dans l’ensemble ce n’est pas la mienne, elle ne me correspond pas. Pourtant dans ce film, elle apparaît évidente. Notons aussi un morceau filmé joué par un musicien, c’est L’Oru par Pétru Bracci, dans sa cellule de prison, il chante et s’accompagne de sa guitare, magnifique.

Cette musique dit ce que dit le film, elle indique l’intime mélange de contemporain et de tradition. Elle n’exagère rien, elle accompagne,  elle est au service de l’image. On a l’illusion qu’elle forme une sorte « d’échafaudage musical » pour chaque plan.

Mais justement, venons-en aux plans, ils sont brefs et allusifs, par exemple : vue sur une cueillette des kiwis (le mois d’août) sous le ciel corse, à deux pas de la mer, puis en contrechamp, arrive une procession d’autos qui s’arrêtent non loin, puis on se rapproche des voitures, on ne comprend pas tout de suite, on va assister à une violente et méthodique scène de meurtre… Fin de séquence, un homme invite les cueilleurs de kiwi, sans doute des saisonniers, à n’avoir rien vu. Ou encore cet autre série de plans : le bar (le passeur naïf), le juge (l’innocent), la prison (gogolito). Ces plans sont comme sa musique, ils sont brefs, ils bousculent, au même rythme. Le hors-champ est l’autre musique qui accompagne le film, il est partout. Cette musique-là, est celle de chaque spectateur.

Lorsqu’on regarde une minute sur Wikipédia le travail de Thierry de Peretti, on constate qu’on a affaire à quelqu’un qui doit connaître parfaitement les ressorts de la tragédie. Ici, son unité de lieu c’est la Corse…

Sur le fond, notons en passant qu’il aime Léonardo Sciascia, ce grand écrivain sicilien. On retrouve en filigrane dans son film, quelques thèmes tels le meurtre toujours recommencé, ou celui d’une humanité qui aurait congédié le diable pour incompétence.

Mais il y a d’abord le titre, Une vie violente : impeccable — Pas « vendeur » mais honnête et rigoureux — C’est aussi le titre d’un roman de Pier Paolo Pasolini, sans aucun doute une autre référence pour T. de Peretti et pas seulement pour son roman, comme on s’en doute.

Allons à l’histoire maintenant. Stéphane, le héros tragique du film, est un personnage qui s’inspire de Thierry Montigny, un jeune homme assassiné en août 2001. Du coup, je me suis arrêté sur les coupures des journaux de l’époque. C’est curieux de lire ces vieux articles des années 1996, 2000… Ils sont forts ces journalistes. Libération, le Parisien et le Point nous restituent une sorte de film qui tient du film noir et du Far West.

Lorsque ces événements sont repris dans Une vie violente, curieusement, ce n’est plus du Far West, c’est juste noir, la vie de Stéphane est une sorte d’engrenage qui va du rêve d’un monde meilleur au cauchemar ; la violence, la méfiance, l’inquiétude, l’angoisse et la peur dégoulinent de partout. On se rend compte alors, lorsqu’on a feuilleté les journaux de l’époque, que si l’on excepte quelques transpositions, ce film est un quasi documentaire. Décidément Thierry de Peretti travaille ses films comme Léonardo Siascia travaillait ses livres, proches des faits. On y reconnaît l’Armata Corsa, les FLNC, la brise de mer, des commis de l’état (ex-ministre, agents de renseignements, élus locaux etc.) On peut mettre des noms sur certains personnages, pour ne citer qu’eux, J.M. Rossi, F. Santini, T. Montagny, D. Marcelli. Les acteurs qui incarnent ces personnages apparaissent crédibles, justes.

Je revois la scène de prison, l’ambiance y rappelle Un Prophète d’Audiard. François parle du mouvement de libération de la Corse avec Stéphane, il le forme ; sa manière d’avancer vers son but, tout en fausses nuances et en fausses hésitations, ses inflexions de voix sont convaincantes. J’imagine que Stéphane, jeune homme romantique, lecteur d’ouvrages sur l’émancipation des peuples tels ceux de Frantz Fanon, lui-même à la recherche de sa propre émancipation, ne pouvait résister à François, au charisme de François, à l’image paternelle de François, lui qui n’avait plus de père et qui sans doute, cherchait à en adopter un.

De Stéphane qui représente Thierry Montagny, T. de Peretti nous dit que s’il l’avait connu, il aurait pu devenir un ami. Dans l’article précédent, Marie-No décrit bien ce personnage. Il y a quelque chose de touchant, de sincère, chez lui. Mais, il y a aussi la demi-teinte, une zone grise. En témoigne son dialogue ambigu avec des trafiquants, il ne leur propose rien de moins que d’arbitrer intelligemment entre la chose privée (vols, trafics divers) et la cause… Il a aussi la fatuité naïve d’imaginer qu’il appartient à ceux qui comprennent les fins dernières du mouvement. T.de Peretti n’a aucune complaisance avec cet ami potentiel, il le voit à bonne distance. Avec empathie mais sans complaisance.

L’analyse solide, terre à terre, sans demi-teinte dans ce fatras violent d’actes et de mots, revient aux femmes, à la scène des femmes, elles décrivent avec humour et fatalisme ces illusions mortelles, la mécanique mimétique de la violence, de la vengeance et des morts annoncées. Ce sont elles qui résument et dénoncent, ce sont elles qui disent l’histoire telle quelle. Cette séquence respire la vérité, on en est convaincu lorsqu’on lit les témoignages lucides des mères de Dominique Marcelli ou de Thierry Montagny. Quel courage !

En fin de film on voit Stéphane marcher seul dans la rue, à découvert alors qu’il est menacé de mort, vers où ? Vers quoi ? Il se rappelle qu’à l’âge de cinq ans il a vu, gisant dans son sang sur le sol, un homme tué par balle. Il aurait aimé qu’on lui dise « ce n’est pas vrai ». L’imagination ne peut rien contre la réalité. Et la réalité du jour se l’imagine-t-il dans son horreur ? Lui qui marche ses dernières minutes, ses derniers pas vers la fin de son histoire ?

C’est fini ? Pas tout à fait, le spectateur de Une vie violente se voit transformé en une sorte de sparing-partner, bousculé par la musique du générique. Nous, aux Cramés de la Bobine, ça va, on prend le temps de discuter du film, mais pour les autres… vous ne pensiez tout de même pas vous lever et sortir comme ça, peinards !

Georges

PS : Souci du détail, les femmes fument des « Muratti », comment ont-ils fait pour retouver un paquet de Muratti ?

 

« Une vie violente » de T. de Peretti

Du 26 au 31 octobre 2017
Soirée débat mardi 31 à 20h30
Film français (août 2017, 1h53) de Thierry de Peretti avec Jean Michelangeli, Henry-Noël Tabary et Cédric Appietto
Distributeur : Pyramide Distribution

Présenté par Georges Joniaux

 

Synopsis :Malgré la menace de mort qui pèse sur sa tête, Stéphane décide de retourner en Corse pour assister à l’enterrement de Christophe, son ami d’enfance et compagnon de lutte, assassiné la veille. C’est l’occasion pour lui de se rappeler les évènements qui l’ont vu passer, petit bourgeois cultivé de Bastia, de la délinquance au radicalisme politique et du radicalisme politique à la clandestinité.

Les histoires des groupes armés corses me dépassent très largement … La trame du film est fondée sur des faits réels qui sont passés aux infos et auxquels je n’ai compris, déjà, sur le moment, ni les tenants ni les aboutissants … pourquoi tout ça ? Une énigme.
Ce film, je l’ai pourtant bien aimé.
Dans ces histoires là aussi il y a des purs, des idéalistes à l’image de Stéphane et de certains de sa bande d’Indépendantistes qui luttent pour leur peuple. On comprend bien leur cause anti-colonialiste et protectionniste et ça m’a plu de voir la situation du point de vue de Stéphane qui perdra sa cause et devra, fatalement, jeter les armes.
Ce jeune idéaliste (pléonasme ?), s’est chargé d’une mission impossible, sur-dimensionnée et il finit par comprendre qu’il n’avait pas droit à l’erreur, que personne ne lui donnera une deuxième chance, que tout ça c’était « pour de vrai ».
Certaines scènes sont particulièrement marquantes comme celle où Christophe dans la cabine téléphonique annonce à Stéphane qu’il va mourir. Il va aller au RdV avec « les autres » qui ont pris son cousin en otage. En conscience, il ne peut pas faire autrement. Y aller et se faire descendre. En tout honneur.
Sur le machisme ambiant, on pourrait souligner les paroles comme la scène dans la voiture avec le futur marié « en pleine forme », mais il y a aussi la scène de la visite en prison où la copine de Stéphane lui dit clairement qu’elle a quelqu’un d’autre. Je me suis dit « Ouh là, on est en Corse ça va pas se passer comme ça ! » Et non parce que, contrairement aux idées reçues, tous les corses ne punissent pas leurs femme infidèle d’un coup de carabine.
Stéphane a des relations courtoises avec les femmes même si c’est un peu caché. Il est bien élevé en toute circonstance.
Il s’entoure de gars qu’il connait bien, en qui il a placé sa confiance depuis son enfance, quand il voyait déjà des hommes tomber. Il fait l’autruche sur certaines de leurs pratiques. Eux doivent gagner leur vie. Pas lui. C’est  plus simple d’être idéaliste quand on n’a ni faim, ni froid.
La scène du repas entre femmes, entre mères, est édifiante. Elles communiquent, partagent, s’écoutent, se comprennent. Ces mères vivent un calvaire et finissent de trembler seulement quand leurs fils sont morts. Avant de recommencer à trembler pour leurs petits fils.
Quand Stéphane, à la maternité prend sa filleule dans les bras, son cœur chavire. La pièce est remplie de jeunes femmes, celles qui restent et resteront quand leurs hommes seront tombés. Il est devenu adulte et s’éloigne pour pleurer. Il a baissé les armes. Son gilet pare-balles restera là où il l’a caché en arrivant. De toutes façons ils tirent dans la tête.
Ce film nous montre ces femmes qui ne « parleront » jamais . C’est tellement évident que les hommes exposent leurs plans en toute liberté devant celles qui « n’entendent » pas.
J’ai bien aimé le film pour sa construction presque géométrique. Tout est carré, bien ordonné, aucune scène n’est superflue.
Un bel équilibrage avec le sujet qui, lui, est tentaculaire.

Marie-Noël

 

Barbara

 Film français (septembre 2017, 1h37) de Mathieu Amalric avec Jeanne Balibar, Mathieu Amalric, Vincent Peirani et Aurore Clément 
Distributeur : Les Films du Losange

Présenté par Marie-Noëlle Vilain

Synopsis : Une actrice va jouer Barbara, le tournage va commencer bientôt. Elle travaille son personnage, la voix, les chansons, les partitions, les gestes, le tricot, les scènes à apprendre, ça va, ça avance, ça grandit, ça l’envahit même. Le réalisateur aussi travaille, par ses rencontres, par les archives, la musique, il se laisse submerger, envahir comme elle, par elle.

C‘est Barbara, celle qu’on aime, que Mathieu Amalric nous raconte dans ce très beau film.
Ce n’est pas tant la biographie de Barbara qui intéresse Amalric que l’esprit de la chanteuse, ses vertiges, ses sensations, ses émotions et les émotions qu’elle diffuse à ceux qui l’écoutent. Il s’est servi principalement de deux documents : le livre de Jacques Tournier Barbara ou les parenthèses (1968) et le documentaire de Gérard Vergez sur la tournée de 1972. On y voit Barbara en voiture, en train de tricoter, de divaguer ou de roucouler. Amalric refait jouer cette scène à l’identique par Jeanne Balibar et il mixe le tout si bien qu’on ne sait plus très bien laquelle est vraie, laquelle est fiction. Les images se superposent. On hésite parfois pour distinguer Barbara de Balibar. Notre regard est dédoublé : sur Barbara et sur Brigitte qui cherche à appréhender Barbara, à la comprendre.
Ce que filme Amalric c’est le point de rencontre de ces deux femmes. Par imprégnation.
On capte en sourdine, délicatement, son enfance de petite fille juive, la guerre, le père incestueux, la mère envahissante, comme on les capte en sourdine aussi dans ses chansons. Amalric y fait allusion sans jamais forcer le trait.
Il réussit très bien à nous montrer la Barbara fantasque, accro aux médocs, croqueuse d’hommes, capricieuse, tendre, autoritaire, drôle, dyslexique, fuyant la routine, généreuse …
Il réussit à rendre les soupirs, les silences, le murmure, tout ce dont le chant de Barbara est aussi constitué, les respirations, les profondes expirations proches de l’asphyxie suivies de grandes bouffées d’air jubilatoires.
Il joue lui même le metteur en scène, transis d’admiration, pétrifié par son sujet, qui se lève entre dans le champ de sa caméra. On perçoit sa fascination pour Barbara. Et pour Jeanne Balibar
Barbara exerce sur lui comme un sortilège qui nous enveloppe aussi.
Mathieu Amalric nous donne un film magnifique qui enchante tous ceux qui, comme moi, ont grandi, mûri, vieilli avec les chansons de Barbara.
Sans forcément l’écouter régulièrement, l’oubliant même un peu, parfois. Et soudain elle réapparaît ici ou là, de près ou de loin et alors on reprend le fil de ses chansons, on les ré-écoute certaines plus que d’autres, certaines même en boucle comme pour rattraper le temps où on en a été privé, on les murmure, l’émotion est intacte, quasi viscérale.

Voilà, c’est, aussi, ça le plus fort : le film de Mathieu Amalric, à l’unisson, nous renvoie toutes nos émotions. Intactes.

Marie-Noël

DJAM de Tony Gatlif (2)

 

TONY GATLIF, cinéaste en statue de la liberté des peuples.

 

Il sait de quoi il parle, lui qui à l’âge de douze ans a quitté son pays natal, l’Algérie pour une terre inconnue, la France et ses grandes villes. Il dit se souvenir des milliers de  » pieds noirs » débarquant à Marseille avec juste une valise, seul héritage de plusieurs générations d’instituteurs, de petits employés, petits fonctionnaires, pour qui l’Algérie était leur patrie.
Il a 14 ans et cette vision ne le quittera plus. Cette jeunesse chaotique, dans les rues et maisons de redressement, enracine dans son âme l’idée que l’identité d’un être et d’un peuple est supérieure à tout, qu’il faut rester soi-même. Gatlif explique que les gens dans leur exil n’emmène avec eux qu’une petite valise mais qu’il porte en eux leur culture qu’ils vont garder ( ici chant, musique et danse avec le rébétiko )
C’est pourquoi après de multiples films sur l’exil, l’enfermement, en 2017, il parle légitimement de la Grèce, matrice des valeurs européennes mais bafouée et martyrisée par les banques mondiales et européennes.
Ce n’est pas un hasard si l’héroïne, du film Djam, est une rebelle, elle refuse l’ordre établi, elle met en valeur la pauvreté plutôt que la richesse. Si elle s’habille plutôt en homme ( même si elle n’oublie pas le sexe !!) si elle est brusque, décidée mais surtout fidèle à ce qu’elle est, c’est le résultat de son histoire. Une orpheline (sa mère est morte, en exil à Paris, mais on ne parle jamais du père ) qui a reporté son affection sur ses racines, son beau-père  » l’oncle Kakourgos Simon Abkarian et l’île de Lesbos avec son port Mytilène. C’est un être en révolte, contre l’injustice,congtre son grand-père collabo de la dictature des colonels, contre les huissiers des banques qui volent le bien du peuple.
Comment montrer le martyre du peuple grec, l’exil de ses forces vives ? L’idée du road- movie et du voyage à Istanbul pour chercher la bielle magique, permet au scénario de répondre à la question.
Avec la rencontre d’Avril (Maryne Cayon) jeune ado paumée, issue de la banlieue qui cherche son destin vers d’improbables horizons
et rêve d’un islam libérateur, proie facile pour les recruteurs islamiques. La rencontre avec Djam, solide, fantasque, lui permet de se trouver et d’éclairer sa conscience.
Surtout T. Gatlif ne donne pas de leçon avec les mots ce n’est pas un moralisateur (comme dans les médias  » Fais pas ci, fais pas ça » ) il donne juste à voir, des images, de longs plans fixes, beaucoup de gros plans sur les visages, sans commentaire ; juste voir; la gare vide et fermée, les hôtels vides, les bateaux en rade, les chiens errants, et on voit la crise économique.

Très belle idée aussi, que celle du personnage grec, Pano, qui a tout perdu à cause des banques mais qui veut mourir debout, dans la tombe qu’il se creuse, qui pleure sur son futur exil en Norvège lorsque la chanson évoque l’attachement à son village mais qui comme tant d’autres ne pourra pas partir. Il n’y a plus d’avenir, il n’y a plus d’espoir.
Idem pour les réfugiés dans l’île de Lesbos, qui pendant des années sont arrivés par milliers de Syrie via la Turquie, quelques plans sur les gilets de sauvetage suffisent à la prise de conscience d’Avril.
Gatlif respecte une certaine éthique, il a refusé de filmer les chaussures d’enfants trouvées sur les plages, il dit que  » ça aurait été tire larmes et qu’on ne fait pas de cinéma avec une catastrophe humanitaire « .
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ce film poignant, sur le rébétiko, musique de l’exil et comment la musique, le chant et la danse (superbe scène de danse avec Kakourgos/Abkarian) accompagne la vie de ces grecs.
Pour terminer laissons parler l’auteur : » Quand je tournais, les Grecs et bien sûr Daphné Patakia (Djam) me parlaient de l’histoire de leur famille. Ils me disaient combien c’était important de garder la tête haute dans des moments aussi terribles : perdre sa maison, sa terre, son port. C’est ça le film; il répète que l’important, c’est d’être ensemble, que c’est tout ce qui nous reste. Être ensemble pour ne pas se retourner en masse contre un chef, mais pour parler, raconter.
Quand on fait un film, une musique, on attend que les gens viennent le voir ou l’écouter ».

Françoise