« Comme des rois » de Xabi Molia (3)

 

Du 5 au 10 juillet 2018 
Soirée débat vendredi 6 juillet 
Film français (mai 2018, 1h24) de Xabi Molia avec Kad Merad, Kacey Mottet Klein, Sylvie Testud, Tiphaine Daviot, Clément Clavel et Amir El Kassem
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Animé par Alain Riou
 critique au « Nouvel Observateur », au « Masque et la plume » et au « Cercle »A

 

Comme des rois, le 3ème court métrage de Xabi Molia, se place par antiphrase au regard de ses personnages dérisoires et de son message plutôt pessimiste, sous le signe du spectacle, de la comédie féérique, riche en rebondissements et travestissements, avec deux pièces de Shakespeare : La Nuit des rois et Comme il vous plaira : le jeune Mika s’est en effet découvert une vocation théâtrale en jouant des scènes du dramaturge élisabéthain qui lui permettront de réaliser son rêve parisien d’une école d’acting. Faut-il voir dans les escroqueries au porte-à-porte dans lesquels l’entraîne son père un reflet appauvri des déguisements et jeux scéniques que subliment les planches ? Face à un père irresponsable, qui l’enferme dans la tricherie, seuls les dédoublements créateurs, les artifices de l’art semblent pouvoir sinon réparer, au moins ressouder quelque peu une identité clivée : Mika est forcément écartelé entre l’amour, le respect charnel pour son père et l’image pitoyable qu’il ne peut qu’en avoir, entre la loyauté filiale et un sentiment de gâchis, voire de révolte face à son avenir saccagé – mais prend -il vraiment, même à la fin, son envol – tant il semble aussi aimer jouer la comédie, au mauvais sens du terme, lorsqu’il se fait passer par exemple pour un professeur de guitare pour séduire une fille ?

Pour le reste, la royauté qu’exercent Mika et son père Joseph le mal-nommé, d’une paternité peu rassurante et démiurgique, fait sourire : prince de l’anarque, le héros au chômage, acculé par son propriétaire après 6 mois de loyers impayés ou tabassé puis viré de l’appartement par ses hommes de main, n’exerce qu’un empire fragile sur le quartier de banlieue qu’il habite – et qui ressemble plus aux marges d’une improbable campagne, avec ses jardins à cagibis, qu’à une zone périurbaine proprement dite. On pense aussi bien sûr à l’expression « heureux comme des rois », qui renvoie certes ici à un quotidien difficile, voire à des fins de mois misérables – mais aussi à l’équilibre que Joseph semble avoir trouvé, si irresponsable qu’il nous paraisse, par rapport à sa famille. Il ne semble pas songer à chercher un travail bien que son épouse, jouée par Sylvie Testud, l’en presse chaque jour : quant à Mika, joué par un Kacey Mottet Klein farouche et émouvant, peut-être trouve-t-il dans cette emprise paternelle une sécurité paradoxale ; cette condition de servitude sociale, de soumission familiale, pour médiocre qu’elle lui paraisse, demeurera longtemps encore bonheur et intégration, malgré les bouffées de révolte qui le conduiront finalement à partir…

« Parce que ces façons de vivre étaient à nous, un bonheur même, mais aussi les barrières humiliantes de notre condition (conscience que « ce n’est pas assez bien chez nous »), je voudrais dire à la fois le bonheur et l’aliénation. Impression, bien plutôt, de tanguer d’un bord à l’autre de cette contradiction. » Ce déchirement entre l’amour des siens et la honte qu’ils nous inspirent parfois, entre fidélité plombante à son milieu et soif d’épanouissement personnel vécue comme une trahison, est à la source de l’écriture autobiographique d’Annie Ernaux, de son désir d’écrire sur son père dans La Place. Ce dilemme vécu dans sa chair par Mika n’explique-telle pas l’oscillation même du film entre comédie populaire et film d’auteur, entre histoire de famille et chronique sociale ? Ce réalisme populaire trouve un écho autobiographique puisque Kacey Mottet Klein, jeune homme, fit du porte à porte et que le cinéaste fut victime d’une arnaque de 20 euros à la gare Montparnasse.

Faute d’avoir su ou voulu choisir, et pour s’être tenu sur le crête de la comédie familiale et du drame social, Xabi Molia ne parvient pas à nous convaincre totalement. Les gags certes savoureux de l’entretien prétendument obligatoire de la chaudière d’une vieille dame tandis que le fils vole des…francs (!) et surtout de la vente frauduleuse de picrate pour « un Grand Cru Saint-Emilion 2007 » chez une dame naïve avec le duo parfaitement rôdé du père jouant le passant d’abord choqué par la démarche du fils, puis convaincu par la carte professionnelle et enfin séduit par le vieillissement prometteur du vin, fonctionnent bien, par-delà leur nombre et leur répétitivité, jusqu’au moment où le numéro des deux compères, qui viennent voler dans une usine, se heurte à l’incrédulité des policiers dépêchés sur les lieux : leurs explications alambiquées et contradictoires sur les domiciles respectifs conduisent directement les apprentis truands en fourgon cellulaire. Il y a une morale : la tchatche ne marche pas toujours – et les gestes et situations nous trahissent et dévoilent la vérité. La fin certes, sans tomber dans le happy end, se maintient sur cette crête comique puisque le fils monte sur scène devant son père fier de lui devant les autres…détenus !

D’un autre côté, à avoir voulu nous proposer une chronique sociale, le cinéaste normalien emporte difficilement l’adhésion. Outre qu’il paraît psychologiquement peu vraisemblable qu’un père gâche ainsi l’avenir de son fils qui a abandonné ses études avant le bac et ne lui propose qu’un modèle, qu’une vie de tricherie, le réalisateur, sans même parler de message, ne propose pas de point de vue sur les situations qu’il met en scène. Il est surprenant qu’il n’ait pas rendu plus agité, plus conflictuel ce microcosme familial dont il aurait pu tirer des effets divers et singuliers : alliances et rivalités, conflit conjugal, colères et fugues. Curieusement, à part une remarque sur la nécessité de laisser enfin Mika voler de ses propres ailes, le rôle de Sylvie Testud (comme la place des femmes en général) est trop peu travaillé : on imagine pourtant cette actrice douée, ici vaguement bougonne – incendiant son mari inconséquent, protégeant ses enfants en mère inquiète – tout en perpétuant le reste du temps cette vie médiocre d’expédients. Sans doute ce sentiment d’inachèvement provient-il de l’hyper-présence de Kad Merad, dont le comique accablé et la bonne conscience rarement troublée font certes mouche : mais les mimiques se ressemblent, son jeu décidé et fiévreux, entre tocard et perdant magnifique, semble un peu prévisible, comme si Kad jouait du Merad – et l’on eût aimé que la tendresse affleure plus souvent, que la réflexion l’habite enfin.

Bref, le jugement moral qu’on se surprend à porter sur le personnage central, alors qu’on devrait prendre le personnage pour ce qu’il est, s’explique sans doute là encore par l’ambiguïté du propos et un scénario pas assez dramatique (au double sens du terme) auquel le cinéaste préfère une enfilade de situations amusantes mais trop attendues. Bref, on aurait tant aimé retrouver la blessure et les silences de Kad Merad, père meurtri dans Je vais bien, ne t’en fais pas de Phlippe Lioret…

Pour autant, on appréciera le refus du misérabilisme et l’équilibre subtil auquel est parvenu Xabi Molia face à ses personnages, « une distance sensible » selon le mot d’Alain Riou.

Claude

Comme des Rois de Xabi Molia (2)

 


Du 5 au 10 juillet 2018
Soirée débat vendredi 6 juillet à 20h30
Film français (mai 2018, 1h24) de Xabi Molia avec Kad Merad, Kacey Mottet Klein, Sylvie Testud, Tiphaine Daviot, Clément Clavel et Amir El Kassem

 

Animé par Alain Riou
 critique au « Nouvel Observateur », au « Masque et la plume » et au « Cercle »

 

Distributeur : Haut et Court

Synopsis : Joseph ne parvient pas à joindre les deux bouts. Sa petite entreprise d’escroquerie au porte-à-porte, dans laquelle il a embarqué son fils Micka, est sous pression depuis que le propriétaire de l’appartement où vit toute sa famille a choisi la manière forte pour récupérer les loyers en retard. Joseph a plus que jamais besoin de son fils, mais Micka rêve en secret d’une autre vie. Loin des arnaques, loin de son père…

 

Comme beaucoup d’entre nous, j’apprécie l’article de Marie-No. Ce n’est pas un film inoubliable, et donc nous l’oublierons. Durant la projection je pensais à un autre film, « je règle mon pas sur le pas de mon père,  de Rémy Waterhouse avec Jean Yanne et Guillaume Canet ». Un père escroc qui cherche à faire de son fils un escroc et finit même par l’escroquer tellement il est escroc.

Dans « comme des rois », il n’y a que deux personnages. Un père et un fils.  Et là aussi, on est   en présence  d’un père dangereux. C’est, comme dit Alain Riou,  un mythomane,  mais bien plus je crois, un auto- mythomane, un homme qui a la faculté de s’auto-illusionner, et qui en perdant, comme chaque fois, ne désespère jamais car il est incapable de se remettre en question. Avec son fils la règle est simple,  d’abord,  il le manipule, le fait entrer de gré ou de force  dans son jeu (combines, larçins, escroqueries diverses)et toutes les fois où son fils réussit, (selon les règles du père)  il est fier de ce qu’il lui a appris, toutes les fois où il échoue,  il devient cassant, dépréciatif. C’est un personnage narcissique qui donc se noie dans son image.

Quant au fils, curieuse mise en abyme (au 2edegré, car c’est un film qui le dit), remarquons-le, pour être lui-même,  pour ne plus être quelqu’un dont on se joue, il choisit de tenter de devenir acteur, quelqu’un   qui joue au lieu d’être joué.  Acteur, c’est ce qu’il sera, en prison avec (et à cause de…)  son père dans le dernier plan du film.

L’un tire l’autre vers le fond, avec la certitude d’être un éducateur, et l’autre qui même au fond du trou, continue de jouer à l’acteur et en  même temps le jeu de son père qui s’en trouve valorisé. L’un et l’autre dans la plus parfaite inconscience du « drôle de drame » ou de « l’horrible comédie » qu’ils jouent et se jouent.

 

« Comme des rois » de Xabi Molla

 

Du 5 au 10 juillet 2018Soirée débat vendredi 6 juillet à 20h30Film français (mai 2018, 1h24) de Xabi Molia avec Kad Merad, Kacey Mottet Klein, Sylvie Testud, Tiphaine Daviot, Clément Clavel et Amir El Kassem 

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Animé par Alain Riou 

critique au « Nouvel Observateur », au « Masque et la plume » et au « Cercle »

 

Distributeur : Haut et Court

Synopsis : Joseph ne parvient pas à joindre les deux bouts. Sa petite entreprise d’escroquerie au porte-à-porte, dans laquelle il a embarqué son fils Micka, est sous pression depuis que le propriétaire de l’appartement où vit toute sa famille a choisi la manière forte pour récupérer les loyers en retard. Joseph a plus que jamais besoin de son fils, mais Micka rêve en secret d’une autre vie. Loin des arnaques, loin de son père…

Quelques mots vite fait, sur « Comme des rois » …
Je me suis rendu compte en faisant un bilan partiel de ces quelques années de « Crâmerie aigüe»   , que tous « mes » films vus  étaient répertoriés « films à revoir» dans les catégories :

  • tout de suite, demain et encore demain
  • tout de suite. Après,  on verra
  • demain, après-demain, un jour peut-être mais toujours au ciné
  • s’il passe à la télé, oui !
  • pourquoi pas s’il passe à la télé
  • déjà revu à la télé et à revoir
  • déjà revu à la télé et à ne pas revoir
  • jamais
  • pitié !

« Comme des rois » est allé se mettre direct dans la catégorie « jamais ».
Je ne me suis pas ennuyée. Je m’ennuie difficilement. Encore que, à la mise en place d’une énième petite arnaque … C’est bon, là … et  ?
Sous un enrobage assez fin, le cœur du film est, pour moi, insipide. Oui, on rit un peu mais quitte à se lancer dans une comédie mêlant le tragique à la cocasserie, à la dérision (finalement c’est pas grave : c’était des Francs), on aurait envie que ça fuse vraiment, que les personnages secondaires soient visibles (réussir à rendre Sylvie Testud invisible, c’est quand même un exploit !)
Ca reste guindé et assez poussif. Très écrit. Pas assez viscéral.
La relation père-fils m’a laissée de marbre et ça m’a frustrée, verdammt nochmal ! Même si Kacey Mottet-Klein s’en sort plutôt bien, c’est la moindre des choses, doué comme il est ! Mais on le sent bridé. On a envie de dire à lui et aux autres « Allez, lâchez-vous les gars, allez-y, c’est vos tripes qu’on veut voir ! »
Pour en avoir, pourtant, sûrement, été la solution, Kad Merad est un problèmes du film.
Kad Merad, excellent, en effet, sur les plateaux télé avec son bagout, son recul, son humour, son charme. Il est malin et il a bien rodé son numéro. « I believe I can fly, I believe I can touch the sky ». « On » l’adore !

Mais au ciné, on voit toujours Kad Merad. C’est, pour moi, le contraire d’un bon acteur. On sait toujours comment il va dire son texte, quelle tête il va faire dans telle situation. Sa mimique, là, mais oui bien sûr ! Tellement attendu … On pourrait fermer les yeux, c’est un comble au ciné !  « Je vais bien, ne t’en fais pas » se classe dans la catégorie « déjà revu à la télé et à ne pas revoir » à cause de ça.
Kad Merad, acteur, est sans surprise, ennuyeux.

De « Comme des rois », je n’ai pas trouvé le fil ni la raison.
C’est très difficile de réussir à emporter la misère sociale dans le registre de la comédie. Il faut être touché par la grâce comme par exemple « Tour de France » de Rachid Djaïdani ou « Divines » de Houda Benyamina

Et la fin de « Comme des rois » est si sombre : « c’est mon fils ! »
… il lui a tellement bien maintenu la tête sous l’eau qu’en fait de suivre des cours d’Acting, c’est devant lui et au « violon » qu’il joue.
No future.

Marie-No

Mes provinciales

 

Du 28 juin au 3 juillet 2018
Soirée débat mardi 3 à 20h30

Film français (vo, avril 2018, 2h17) de Jean-Paul Civeyrac
Avec Andranic Manet, Gonzague Van Bervesselès, Corentin Fila et Sophie VerbeeckDistributeur : ARP Sélection

Présenté par Laurence Guyon

Synopsis : Étienne monte à Paris pour faire des études de cinéma à l’université. Il y rencontre Mathias et Jean-Noël qui nourrissent la même passion que lui. Mais l’année qui s’écoule va bousculer leurs illusions…

Dossier de presse *** Bande annonce *** Horaires

 

« Nous vivions alors dans une époque étrange, comme celles qui d’ordinaire succèdent aux révolutions ou aux abaissements des grands règnes (…) c’était un mélange d’activité, d’hésitation et de paresse, d’utopies brillantes, d’aspirations philosophiques ou religieuses, d’enthousiasmes vagues, mêlés de certains instincts de renaissance ; d’ennui des discordes passées, d’espoirs incertains (…) L’ambition n’était cependant pas de notre âge (…) Il ne nous restait pour asile que cette tour d’ivoire des poètes, où nous montions toujours plus haut pour nous isoler de la foule. A ces points élevés où nous guidaient nos maîtres, nous respirions enfin l’air pur des solitudes (…) nous étions ivres de poésie et d’amour. »  Soif d’absolu et désenchantement, sensation de satiété et sentiment de vacuité – le cocktail romantique de Nerval en prélude à Sylvie, déjà déployé par la lancinante Confession d’un enfant du siècle de Musset, infuse « Mes provinciales », neuvième long métrage de Jean-Paul Civeyrac, qui se place en son quatrième volet sous le signe du « soleil noir de la mélancolie », du spleen baudelairien et l’obscure clarté des Filles du feu, dont l’auteur se pendit à 47 ans dans la rue parisienne aujourd’hui disparue de la Vieille Lanterne…

Citations, références multiples – littéraires, musicales et cinéphiliques au premier chef – et jusqu’à ce pèlerinage nervalien innervent et imbibent ce film passionné, où les clins d’œil diégétiques de ces étudiants en cinéma se magnifient dans un célèbre adagietto extradiégétique de Mahler, où l’érudition foisonnante le dispute à l’émotion vraie de la culture : Etienne, Jean-Noël et Mathias s’en nourrissent et s’en abreuvent, à l’excès, en vase clos peut-être pour certains critiques ou spectateurs, dans un bouillonnement selon moi juvénile et sincère qui nous rappelle notre jeunesse… Abondance recouvrant un manque d’amour, une quête de sens, ivresse et déréliction romantiques nous renvoyant dans les reflets incessants de la culture l’image de la peur de vivre, d’une identité encore incertaine, d’une soif de formules aussi éclatantes que mystérieuses qui délivreraient un sens. Qui de nous dans son adolescence fragile ou sa jeunesse embarrassée n’a jamais placardé sur les murs de sa chambre, entre deux posters, des aphorismes superbes et déprimants comme « la jeunesse, ce n’est peut-être que de l’entrain à vieillir » de Céline dans son Voyage au bout de la nuit ou « il faut travailler, sinon par goût, au moins par désespoir », dans les Journaux intimes de Baudelaire ? Douleur aussi profonde que complaisante, pose et déchirement romantiques qui siéent bien à ces jeunes, épris de culture plus qu’érudits ostentatoires – milieu étudiant où la référence vous habite et vous confirme dans votre identité, où les connaissances affleurent à l’âme et vous viennent aux lèvres…

Le cinéaste s’interroge bien en effet sur cette jeunesse, ivre de création et de fête, d’amour et d’amitié, d’affirmation de soi et de filiations spirituelles : quand les liens du sang ne suffisent pas ou déçoivent, en mode mineur, Etienne s’éloigne de ses parents aimés, d’un milieu moins cultivé, et, en majeur, le professeur de cinéma, Pygmalion tendre et ébouriffé, reflet du cinéaste lui-même enseignant à Paris VIII, noue une relation privilégiée avec son étudiant Etienne, que le fils jaloux pointera d’un trait assassin. Beau film sur la filiation socio-culturelle, intellectuelle et affective à travers ces références, au cinéma de Garrel (on pense à L’Ombre des femmes), à la Nouvelle Vague – à Mes petites amoureuses et à La Maman et la Putain de Jean Eustache pour les premiers émois amoureux et l’oscillation entre deux femmes, à l’air paumé, et le regard si intérieur d’Etienne (Andranic Manet), lourd et engoncé mais insaisissable comme évanescent, séducteur impénitent et malgré soi si craquant qui ne croirait pas à l’amour, ce côté Antoine Doinel de Truffaut et Hippo dans Un monde sans pitié d’Eric Rochant. Le refus de la séduction comme suprême séduction, l’agaçante coquetterie que lui reproche non sans raison un camarade mais aussi la peur enfantine de décevoir, de ne pas être à la hauteur qui le plombe au lit au matin de son premier tournage – et il faut que ce soit Héloïse, plus douée, plus prometteuse, mais prête à être son assistante, qui vienne l’arracher à son appartement, à sa fuite dans la paresse et le déni de soi. Film qui convoque aussi Rohmer, dans un certain marivaudage amoureux, mais avec plus de mouvement, un basculement marqué entre l’optimisme et le désespoir là où l’auteur des Nuits de la pleine lune préfère la demi-teinte des mélancolies rêveuses : la discussion entre Etienne et Valentina, sa première colocataire (jouée par Jenna Thiam), rappelle en un hommage appuyé Ma nuit chez Maud où deux jeunes gens dissertaient déjà sur Pascal : ici, Civeyrac s’amuse avec la jeune fille à montrer à Etienne son comportement immature en amour, les contradictions entre ses sentiments et ses aventures, avant de le dédouaner dans une pirouette amusante sur le don total de soi en amour, corps et âme, dans chaque nouvelle relation. L’amour est-il un contrat moral, que’Etienne pense d’abord respecter par-delà les égarements du corps, ou le pur et cruel jeu du désir, qui justifie ou que justifierait un certain jésuitisme ?

Jamais bavard ni racoleur, Mes provinciales offre une émouvante méditation sur l’urgence et l’usure de l’amour entre Lucie restée à Lyon et Etienne monté à Paris, son délitement avec l’absence, le veule détricotage des sentiments tandis que la tendresse proteste et que le corps réclame ses droits, l’abandon au hasard plutôt que l’effort pour perpétuer le lien, l’intimité amicale, une tête posée sur une épaule, la confiance née des regards, cet amour que le jeune homme et le spectateur sentent éclore dans la familiarité de coloc’, dans les promenades complices, que tente Etienne d’un baiser importun après l’aveu par Annabelle d’une rupture- et qui pourtant ne naîtra jamais. Tempéraments trop différents, la tiédeur apparente et l’incandescence farouche, l’enfermement dans l’idéal et l’étreinte du réel, malgré les tentatives de rapprochement, la complicité intellectuelle, lui assistant pour un scénario à une réunion pour les migrants, elle l’accompagnant au cinéma, touchée par la pure beauté des visages dans Sayat Nova de Paradjanov : l’amour promis s’est enlisé dans une amitié sans lendemain, qui peine à s’exprimer lors de retrouvailes au café…

Romantiques, « Mes provinciales » le sont aussi totalement dans le règne de l’ambiguïté, l’alliance des contraires, et cette fluctuation permanente des désirs et des élans : amitié trop souvent guettée par l’amour (chez Jean-Noël, homosexuel renonçant pourtant à son attirance pour Etienne ou la sublimant) ou amour d’Etienne se déguisant, puis se perdant dans les lacs de l’amitié amoureuse pour Annabelle ; fidélité de l’âme mais comment la concilier avec l’exultation des corps, même au prix d’une caution pascalienne justement bien jésuitique !? ; soif de solitude essentielle en son lit, créatrice devant sa table de montage – et pourtant effervescence sans fin d’une colocation, d’un cours ou d’un couloir de fac ; don total de soi en amitié et pourtant retour à sa dignité méconnue et bafouée pour Jean-Noël qui veut bien certes aider Etienne à faire son film mais ne peut supporter que son avis compte si peu au regard de l’opinion de Mathias le hautain, pape critique intransigeant (âpre Corentin Fila, instinctif et économe de ses effets comme dans Quand on a dix-sept ans de Téchiné) ; passion dévorante de l’oeuvre à venir, sans cesse différée, jamais exhibée pour Mathias dont la culture et l’exigence font pardonner (difficilement toutefois) un esprit critique systématique et un dogmatisme (inconsciemment ?) vexant pour ses camarades qui se sentent au mieux complexés, et le plus souvent méprisés – douleur indicible pourtant d’un artiste éternellement insatisfait et qui n’a peut-être rien produit, dont le suicide éclaire les abîmes et foudroie tous ses proches, renvoyés à leurs rêves inouïs – tel Claude Lantier, le peintre génial et raté de L’Oeuvre de Zola. Il aurait fallu que Mathias aimât un peu plus cette réalité qu’il célèbre enfin lors de sa promenade nocturne avec Etienne sur les quais de Seine, qu’il acceptât plus souvent comme alors de trébucher, qu’il ne cachât pas sa souffrance créatrice dans son délire critique, qu’il ne disparût pas des jours entiers sans qu’on sût où il habitait et ce qu’il faisait. Pour avoir confiance en soi, faire un peu plus confiance aux autres, surtout lorsque la contradiction appelle le débat, la répulsion apparente le mystère de l’amour, quand la vie réelle et militante incarnée par Annabelle Lit (Lee d’Edgar Poe ?) rencontre contre toute attente l’art gratuit et sublime de Mathias au détour d’un couloir universitaire. Les êtres sont rarement ce qu’ils paraissent : aucune définition intellectuelle, aucune appréhension extérieure ou sociale ne saurait même les approcher : Civeyrac explique ainsi sa bienveillance de cinéaste – dût-il renoncer à imposer selon Critikat un point de vue sur ses personnages – « chacun a ses raisons », selon le mot de Renoir dans La Règle du jeu.

Alors, renoncement final au rêve ou mûr accommodement avec le réel ? La vie, dans sa pointe la plus aiguë, l’amour, l’art, ici incarné par le cinéma, et la passion (au sens le plus général du terme) mènent ici une folle sarabande : comment vivre dans l’absolu de ses choix, de ses passions et la nécessaire conciliation des contraires, l’équilibre des élans ? Qui aime trop son métier risque de perdre son amour ; qui s’enferme dans une relation amoureuse risque de s’y étouffer ; la vie, l’art, le métier se jalousent sans fin – et il faut se faire violence, feindre une passion modérée, s’épuiser inépuisablement à donner à l’autre des preuves d’amour, l’écouter et le regarder profondément lors d’un skype sans paraître distrait, lointain, comme Etienne avec Lucie si aimante, si exigeante (Diane Rouxel).

Le noir et blanc, instrument d’une stylisation poétique, d’un réalisme non naturaliste, apparaît ici d’un usage particulièrement romantique : il exhale une mélancolie rêveuse, magnifie Paris avec l’évolution des personnages – des immeubles aveugles et bouches de métro happant le provincial à la Seine crépusculaire, aux monuments miroitants aux yeux ébaubis d’Etienne et Mathias ; disant le quotidien, il semble ancrer le film dans une époque mythique, années 60 ou 70, alors que tout se passe en avril 2017, au premier tour des présidentielles ; familier et doux-amer, très actuel en somme avec ses Femen et ses Zad, il nimbe ce récit d’apprentissage – amical, amoureux, culturel et professionnel – d’une singulière aura d’éternité : évocation souvent réaliste, balzacienne (par-delà l’inquiétude créatrice et la référence à Flaubert) d’une conquête ici fébrile de Paris, il proclame la fièvre et pleure le désenchantement. Entre tradition et modernité, entre Rossellini et Sorrentino, l’art et la création, mis en abyme ici par Les Lettres luthériennes de Pasolini, recherchent le même point d’équilibre que l’individu prisonnier du quotidien et de ses rêves : si « être dans le vent, selon la formule de Gustave Thibon, est une ambition de feuille morte », faut-il attendre avec Novalis, dans ses Hymnes à la nuit, de mourir « chaque nuit aux feux de l’extase » ?

Et si Etienne, amoureux de Bach, renonce à faire du cinéma et se contente de travailler sur des télé-films, s’il se marie avec Barbara, secrétaire d’une société de production, belle fille un peu terne, par rapport à ses « petites amoureuses » de cinéma, son horizon est loin d’être occulté : le plan large sur un mur de briques, une parabole et de vagues toits de Paris représente ce réel qu’il faut apprendre à aimer, ce quotidien à apprivoiser, voire à magnifier par l’art et la culture pour conjurer une dernière fois la sensation du vide que procure toute fenêtre ouverte : l’adagietto de la 5ème symphonie de Mahler, leitmotiv du Mort à Venise de Visconti, qui s’élève sur les dernières images – discordance apparente et harmonie profonde – ne suggère-t-il pas l’intensité et le prix de la vie ? Aurait-on oublié que le traitement compte plus que le sujet, que Vermeer a peint une superbe et modeste vue de Delft grise et tranquille et Elstir, le peintre de Proust, un « petit pan de mur jaune » qui fascine le narrateur de la Recherche du temps perdu ?

Claude

Le Crime de Monsieur Lange de Jean RENOIR (1936)

 

Soirée-débat jeudi 28 à 20h30Film français (janvier 1936, 1h24) de Jean Renoir avec René Lefèvre, Jules Berry, Florelle et Sylvia Bataille
Scénario : Jacques Prévert et Jean renoir
Musique : Jean Wiener et Joseph Kosma
Chansons : Jacques Prévert

Synopsis : Amédée Lange est recherché par la police. Alors qu’il a pris la fuite en compagnie de Valentine et a trouvé refuge dans un petit hôtel, il est démasqué par des clients. Valentine décide de leur raconter toute l’histoire et de les laisser juger du crime de M. Lange. Tout a commencé lorsque l’ignoble M. Batala, le patron de M. Lange a décidé de s’approprier les oeuvres écrites par ce dernier avant de s’enfuir et de se faire passer pour mort…

Reflet d’une époque bénie d’effusion collective qui conduira quelques mois après à la victoire du Front populaire, numéro d’acteur phénoménal de Jules Berry, méchant de service cauteleux et pourtant séduisant, « Le Crime de Monsieur Lange » de Jean Renoir, film libertaire tourné en 1935 et sorti en 1936, vaut aussi par sa fluidité et sa virtuosité techniques, ces mouvements de caméra poursuivant les personnages au cœur de cette cour intérieure du vieux Paris, où rayonnent petits commerces ou artisanats, blanchisserie et imprimerie et un fameux panoramique au moment crucial : la mise en scène suit en effet la sortie de monsieur lange (René Lefèvre) de l’atelier, la descente des escaliers, sa traversée de la Cour vers Batala l’odieux patron de la maison d’édition, scène un instant abandonnée au profit d’un panoramique de 360° qui nous ramène aux deux personnages et au meurtre de Batala par Lange d’un coup de revolver. Mouvement déconcertant, qui donne le vertige et suggère la folie pourtant motivée qui s’est emparée du bien nommé quoiqu’un peu fade Lange, auteur de Arizona Jim, revue populaire, histoire de western et de héros rachetant le morne quotidien du rédacteur-dessinateur, lequel ne peut supporter le retour d’un directeur sans scrupule, violeur et séducteur impénitent : cet homme d’affaires véreux s’est permis de défigurer son travail par des encarts publicitaires et revient… d’entre les morts pour reprendre ses droits face à la coopérative créée par ses ouvriers ; il a en effet disparu – ou plutôt est passé pour mort – dans un terrible déraillement de train, endossant l’habit d’un prêtre effectivement tué dans l’accident…Ce panoramique a cependant été préparé, dans l’œil et l’esprit du spectateur, par un effet de persistance mentale, avec la scène où le concierge, ivre, tourne sur lui-même en traînant les poubelles et en entonnant des airs hoqueteux, part dans une direction pour ensuite faire le tour de la cour dans l’autre sens : ce sont en fait deux plans raccordés par cut. Au fondement du scénario, d’abord intitulé « Sur la cour », cette cour intérieure, reconstituée dans les studios de Billancourt, offre un microscosme social familier et pittoresque, un fourmillement propice à la fois à l’interférence, voire la confusion des vies privée et professionnelle, comme dans l’appartement zolien de Pot-Bouille, et à la circulation des regards – intimité contrainte, surveillance du concierge et des voisins, observation par le regard omniscient de la caméra au centre de l’espace, tel James Stewart dans sa chaise roulante captant le réel quotidien et le fantasmant dans Fenêtre sur cour d’Hitchcock.

Si la restauration du film peut décevoir, avec un son grésillant et parfois difficilement audible, l’éclat des dialogues, ciselés au cordeau par Jacques Prévert, portés par la musique de Joseph Kosma, une chanson – « A la belle étoile » interprétée par Florelle – n’en est pas altéré : les répliques font mouche, telle cette réponse de Batala à qui ne regretterait pas sa disparition : « Les femmes si ! » ou l’appel à un prêtre, à l’heure de sa mort, par l’escroc lui-même camouflé en ecclésiastique qui n’hésitera pas à arnaquer une marchande de revues…Malgré la rigueur du scénario, une large part d’improvisation fut laissée aux acteurs, dont les déplacements virevoltants et l’enthousiasme communicatif lors de la création de la coopérative nous paraissent particulièrement jubilatoires.

Le film est construit sur un long flash-back, procédé encore rare à l’époque, dans l’hôtel, près de la frontière belge, où, aidés paradoxalement par Meunier, un actionnaire humaniste, se sont réfugiés Lange et son amie Valentine, patronne de la blanchisserie, après le meurtre de Batala. Valentine, percevant à travers la porte de leur chambre les réactions haineuses et intentions délatrices des clients du café qui ont reconnu dans le nouveau venu l’homme recherché par la police, en photo dans les journaux, entame alors devant ces « braves gens » attablés le long récit de leurs souffrances et la genèse d’un meurtre qui ne ressemble certes pas à son auteur ! A l’issue de cette narration enchâssée, lorsque le récit premier reprend ses droits, les habitués du bar constituent un jury populaire qui a tôt fait d’innocenter le coupable, qu’un dernier plan montrera sur une plage, partant vers la frontière, la liberté et l’oubli du passé. Cette fin à la fois heureuse, humaniste et quelque peu immorale, si l’on songe qu’un criminel, si compréhensible que soit son geste, doit en rendre compte, voire en payer le prix devant la société, a au moins un mérite : montrer que la foule, souvent primaire ou déchaînée – on pense à Fury de Fritz Lang ou à Panique de Julien Duvivier – pour une fois, peut être intelligente, lorsqu’elle s’incarne dans un peuple sain et laborieux…

Pour autant, ce film, né de l’unique collaboration de Prévert l’anarchiste et de Renoir tenté par le communisme, ne me paraît pas absolument convaincant en termes idéologiques : certes, nous n’en sommes pas encore au Front populaire mais la coopérative, peu explicitée et mise en scène, relève plus dans le scénario d’une réponse dramatique à la fuite frauduleuse de Batala que d’un projet socio-économique. C’est d’autant plus dommage que ce fonctionnement a pu être inspiré au cinéaste par l’expérience de son père qui, adolescent, avait travaillé dans un atelier de porcelaine transformé en coopérative et que cette oeuvre se veut l’écho, la distribution en fait foi, de l’influence du groupe « Octobre » créé en 1932, troupe de théâtre d’agit-prop se produisant dans les usines en grève, qui comptait dans ses rangs Paul Grimault et Marcel Duhamel, ami des surréalistes en son atelier du 54, rue du Château. De même, l’interprétation remarquable de Jules Berry, tout d' »abjection papillonnante » selon le mot d’un critique, en qui le cynisme souriant le dispute à la séduction perverse, confère paradoxalement au film une dimension psychologique et policière qui tend à faire oublier un aspect collectif et un propos politique porté par un René Lefèvre assez falot et des comparses sans grande épaisseur humaine. A moins qu’il ne faille y voir une richesse cinématographique, une amusante hybridation des genres…

Claude

Une semaine au cinéma, du 4 au 8 juin.

Cinq films cette semaine…

(… C’est leurs regards dans mes yeux, et je suis avec euuux…
Hum, pardon, j’arrête les références à Indochine).

Une semaine avec les cramés, ou plus exactement à l’AltiCiné.
Semaine de rêve car entre le 4 et le 8 juin, j’ai pas vu pas moins de cinq films, tous de qualité, et qui ont été, mine de rien, un sacré bouleversement de mes goûts cinématographiques… D’habitude j’aime les drames, pas les comédies, j’aime les films lents, très lents, où on voit les gens vivre, vraiment, juste respirer et vivre, regarder les êtres plus que les personnages… mais ça, c’était avant cette semaine, je crois…

 

Date de sortie : 2 mai 2018 (1h 07min)
De Danielle Jaeggi, Ody Roos
Genre Documentaire
Nationalité français
Présenté par Danièle Sainturel
  Ça a commencé avec Pano ne passera pas, un film de Danielle Jaeggi et Ody Roos sur mai 68, tourné en mai 68. Cet objet cinématographique nécessite toute notre attention, rien que d’un point de vue formel, se concentrer sur l’image et son demande un tel effort qu’on ne peut pas sortir du film, puisqu’il ne supporte pas la moindre seconde d’égarement. Le film se mérite. Et finalement, petit à petit, on se laisse entrer dans ce docu-fiction, malgré ces défauts. Le plus flagrant, le jeu des acteurs, parce que ce documentaire est en effet joué, n’est absolument pas crédible. Les dialogues ne sont du tout travaillés, de manière volontaire les réalisateurs ont donné un thème aux acteurs, qui improvisent dessus. Mais ça ne prend pas, ils hésitent, sont à cours d’idées, se contredisent. Et c’est assez décevant de voir ça au cinéma…

Pourtant, comme je le disais, on finit par s’attacher à ce qui fonctionne, tout d’abord, l’actualité qui semble se faire (défaire, refaire) sous nos yeux. La liberté formelle prise dans le film ensuite. Les idées n’y sont pas juste exposées, elles font partie prenante de l’esthétique du film, partant dans tous les sens, certes, mais se donnant des possibilités inédites : Passer un film sur l’esthétique du vivre ensemble d’un autre réalisateur au milieu de celui-ci, dont les décors sont le seul point commun. Filmer dans l’urgence sans vraiment savoir où l’on va. Faire une coupe au milieu d’une scène pour expliquer la censure telle qu’elle était pratiquée, et la commenter textuellement.…

Un point particulièrement fort parce que oui, le vrai sujet et le vrai intérêt du film est la censure, ces mécanismes et les grèves des journalistes et des techniciens de l’ORTF pour y remédier. La liberté d’expression s’écrit alors sur les murs, dans la rue, mais pas encore à la télévision. Et puis on pense à la télévision actuelle, aux anges, à TPMP et aux mots de Patrick Le Lay sur l’équation entre notre cerveau et le Coca-Cola, et on se demande si cette dernière s’est beaucoup améliorée.

Pano ne passera pas, est donc à la fois rude, déceptif scénaristiquement, mais très stimulant intellectuellement, jouissif dans la liberté esthétique qu’il s’offre et passionnant sur le regard historique qu’il nous livre.

La Mort de Staline

Date de sortie 4 avril 2018 (1h 48min)

De Armando Iannucci
Avec Steve Buscemi, Simon Russell Beale, Jeffrey Tambor
Genres Historique, Comédie dramatique
Nationalités américain, français, britannique.

 

 

Très stimulant intellectuellement, historiquement passionnant, traitant de la censure, le film que j’ai découvert le lendemain l’était aussi… le divertissement en plus !

Je suis d’habitude très très mauvais public pour les comédies, regardant d’un air dépité les gens riant à gorges déployés, parce que vraiment, je ne comprends pas ce qui est drôle. Ça partait donc mal pour le film de Armando Iannucci : La mort de Staline.

Et pourtant, j’ai ri comme rarement, du début à… non pas la fin, mais presque. Parce qu’avec un brio rare, le réalisateur change le ton du film, le côté noir de la période historique qui était jusqu’alors traité avec dérision et caricature prend tout à coup tout le relief de l’enjeu politique qu’il traite.

Se basant sur la géniale bande dessinées éponyme de Thierry Robin et Fabien Nury, on est témoin à travers ce moment historique, des coulisses du système stalinien, son effrayante épuration humaine, les listes quotidiennes de personnes à arrêter, torturer, tuer, sa corruption et son système de censure extrême… et le Petit Père du peuple qui continue à l’effrayer même après l’annonce de sa mort. Si le ton est humoristique, contrairement à la bande dessinée, le ton n’enlève rien au sérieux des recherches qui ont été menées pour faire le film. Historiquement, c’est très fort.

Et d’un point de vue cinématographique, les acteurs sont fabuleux (notamment Steve Buscemi, incroyable comme toujours), les décors et l’ambiance semblent pleinement réalistes, et le scénario nous plonge dans l’histoire grâce à une intensité dramatique parfaitement maîtrisée. Le système stalinien est présenté dans toute son absurdité, grâce à un humour de situation grotesque, virant parfois même au burlesque, mais toujours de manière fine et intelligente. Le film moque pour mieux révéler les aberrations saugrenues dans lesquelles le régime plonge lorsqu’il se veut autoritaire. Le culte de la personnalité du Soviétique en prend un coup, son agonie (puisque tous les bons médecins ont été envoyés au Goulag, il ne lui reste plus qu’à mourir), sa mort et ses funérailles sont autant de moments absolument hilarants tellement le décalage entre la recherche de grandiloquence et la platitude des ambitions personnelles et politiques de chacun est aux antipodes. Les conseillers du Feu Staline n’attendent pas un instant pour conspirer, se placer et tenter de prendre la place du mort, le film montre comment ce panier de crabes va sévir, prêt à tout, non pas pour libérer le Peuple, mais pour prendre le pouvoir.

Même le générique de fin est absolument génial. Bref un grand moment.

Film américain (vo, mars 2018, 1h45)
De Chloé Zhao,
Avec Brady Jandreau, Tim Jandreau et Lilly Jandreau.

Primé au Festival de Deauville et à la Quinzaine des Réalisateurs 

 

 

 

Présenté par Marie-Annick Laperle

 

J’ai enchaîné avec The Rider, formidablement présenté par Marie-Annick.

Avant le film, j’étais partagée, autant le drame que vit ce jeune indien m’intéressait, autant les chevaux peinent à me passionner. Et finalement, c’est le contraire que j’ai ressenti.

Les conditions de tournage sont vraiment enthousiasmantes, voir au plus proche l’intérieur d’une réserve indienne, y regarder les conditions de vie mais surtout observer les gens chercher, souvent non sans difficulté, un semblant de sens à leur existence, avec un minimum d’artifice, c’est véritablement incroyable. Ce film touche un degré de réel davantage qu’il cherche le réalisme. La réalisatrice chinoise Chloé Zhao filme sans concession, non pas des personnages mais de vrais humains, abîmés par la vie. La famille Landreau y est montrée dans toutes ces difficultés mais avec une grande tendresse. Notamment la (vraie) petite sœur (Lilly Jeandrau) de l’acteur principal (Brady Jeandrau), dont on sent vite le poids de problème psychologique, sera traitée avec force, joie, et sans le moindre misérabilisme, ce qui fait d’elle le plus sublime personnage du film. Mais aussi Lane (Lane Scott, le personnage interprète lui aussi son propre rôle) l’ami, le maître, le frère du personnage, qu’on découvre après un accident qui l’a détruit et laissé tétraplégique, qu’on rencontre aussi avant, dans sa carrière de Rodéo, à travers les vidéos des exploits du cow-boy indien, des séquences filmiques toutes aussi fortes et sans un excès de pathos qui voudrait nous tirer les larmes coûte que coûte.

Henry en sortant du film disait humoristiquement que le problème des films aujourd’hui, c’est qu’on n’y fait plus la différence entre les cow-boys et les indiens. Et, sans humour, c’est un excellent résumé de l’impression qui m’a traversée et jamais quittée pendant tout le film. La culture et l’histoire des indiens, et les hommes avec, ont été tellement anéanties, piétinés, niés, démantelés, qu’ils ne savent plus ce qu’ils sont eux-mêmes. Chacun cherche alors le sens de son existence, souvent noyée dans l’alcool et le jeu pour s’anesthésier d’une réalité insupportable, se réfugiant aussi dans le rêve d’un avenir fleurissant, à l’image des jeunes de cette réserve présentés dans le film. Ils rêvent donc de devenir à l’image des colons qui les ont oppressés, cadre structurant d’une réussite aussi éphémère que destructrice, à l’image d’un rêve américain promettant la réussite de tous, une réussite aussi hasardeuse qu’exceptionnelle, devenir célèbre, coûte que coûte, vite, trop vite, jusqu’à la chute.

Ils quittent alors le costume de jeunes indiens (un costume très loin de celui à plume des westerns mais que le film ne nous permettra pas de découvrir) pour se singer en cow-boy dans tout ce que ça peut avoir de caricatural : Chapeau, bottes en cuir, lasso, drapeau américain, et forcément cheval !

Et c’est là, dans l’ambivalence du rapport au cheval que se joue l’ambiguïté d’hybridation de la culture américaine et indienne dans le film. En effet, il y a le côté traitant l’insensibilité de la relation à l’animal dans une recherche d’une productivité perpétuelle où la marchandise est traitée comme un pur produit à gagner, faute de quoi, elle sera vendue ou plus certainement amenée à l’abattoir car jugée sur le seul facteur de sa rentabilité – un aspect qu’on retrouve de manière forte dans un autre film de cheval du moment : La route sauvage, histoire cinématographique magnifique, dans lequel on retrouve, ce qui n’enlève rien à notre plaisir, Steve Buscemi évoqué plus tôt.
Mais au-delà, il y a le côté indien, plus naturel, plus sensible. On la découvre dans la relation que Brady entretient avec l’animal, une relation d’une sensibilité incroyable. Je me suis surprise à avoir été aussi touchée par les scènes de débourrage où sous nos yeux naissent la confiance conjointe du garçon et du cheval, grâce à une relation basée sur la douceur, la parole et l’écoute, mais la magie tient à la fois à l’acteur qui a des compétences dans le domaine hors du commun, et la captation très subtile de la réalisatrice.

Malheureusement, la posture sensible du film se noie dans un excès dramatique, notamment au sujet de l’animal, que la réalisatrice avait par ailleurs su éviter alors que les personnages de la sœur ou de Lane aurait pu devenir facilement des pièges. Cette lourdeur pathétique nous laisse totalement en dehors de beaucoup d’émotions du jeune homme. En effet, on se lasse rapidement du sentimentalisme et du perpétuel aboutissement larmoyant. On attend et on prévoit le drame avant même qu’il passe à l’écran puisque tout y semble toujours destiné.

D’habitude, disais-je, j’adore les films dramatiques, c’est pourtant définitivement ce caractère qui m’a fait décrocher du film pourtant plein de qualités et de très jolis moments. Si seulement il en était resté à ça…

 

Film français (juin 1935, 1h44)
de Richard Pottier
Avec Pierre Brasseur, Max Dearly, Pierre Larquey et Monique Rolland
Assistant réalisateur : Pierre Prévert
Scénario et dialogues : Jacques Prévert

 

 

 

Présenté par Danièle Sainturel

La semaine s’est poursuivie avec Un oiseau Rare, de Richard Pottier, sorti en 1935, une période où le mot slogan faisait son apparition et où il n’était pas encore compris par une grande partie de la population.

Cette comédie est à la fois une vraie surprise et une belle découverte. Le film empreinte beaucoup aux codes du théâtre. L’histoire se déroule (en tout cas dans un deuxième temps qui occupe la majorité du film) dans le huit clos d’une station de ski. L’écriture se situe entre celles de deux maîtres français des comédies scéniques à fortes charges sociales : les deux M ! Molière, à qui le film empreinte à la fois le caractère des personnages écrits comme de véritables caricatures sociales jouissives et drolatique, on retrouve notamment des caractères proches de ceux du Misanthrope ou de l’Avare, mais aussi des quiproquo et des retournements de situation fous. Et Marivaux, auteur auquel on doit l’idée d’expérience à grande échelle pour tenter de percer le mystère de ce drôle d’oiseau qu’est l’homme. On pense alors beaucoup au Jeu de l’amour et du hasard, puisque les valets se font passer pour des maîtres, et les maîtres pour des valets, mais aussi à La dispute, pièce dans laquelle une grande expérimentation est menée dès la naissance de quatre enfants pour savoir, non sans humour, qui de l’homme ou la femme à commis le premier adultère, sur une île reproduisant un semblant de jardin d’Éden. L’histoire est celle d’un riche aristocrate, la cinquième fortune de France précise-t-on, dont le valet gagne par erreur des vacances au ski, lors d’un concours de Slogan. Le noble décide de l’accompagner et de mettre en place un jeu de rôle : se faire passer l’un pour l’autre pour voir comment les hommes sont, indépendamment de sa richesse. Mais par un quiproquo, c’est un jeune marchant d’oiseau, intelligent, cultivé mais pauvre, qui va s’attirer les faveurs du personnel de l’hôtel qui pensent que c’est lui le milliardaire. Si la caricature sociale est si forte que chacun reste enfermé dans son rôle, la fin, elle, offre la liberté aux jeunes de choisir leurs destinées indépendamment des critères sociaux qui tentaient de les contraindre et les emprisonner, ce qui est un très beau coup de théâtre.

Ce qui donne aussi un côté à la fois théâtral et jouissif au film, c’est le jeu d’acteur, un jeu très expressif et enlevé qui donne aux personnages une candeur rare, on y retrouve un Pierre Brasseur encore plus jeune que dans Les enfants du Paradis (qui occupe une belle place le top 5 de mes films préférés), et Jean Tissier, les deux se partagent à merveille l’affiche.

Mais la vraie qualité du film réside dans les dialogues, ce qui n’est pas surprenant quand on sait que c’est Prévert qui les a rédigés. Ils sont véritablement écrits comme des répliques de théâtre, le mot y est toujours drôle, poétique, subtilement choisi, et le scénario est ainsi finement mené.

Le rythme, notamment basé sur le comique de répétitions, ne faiblit pas et on passe un très bon moment du générique à la fin. La blague la plus savoureuse étant la gouvernante qui ne comprenant pas le mot slogan, pense qu’il s’agit du perroquet, et ne cesse de s’étonner de la responsabilité du drôle d’oiseau dans ce drame.

Plaire, aimer et courir vite
Date de sortie10 mai 2018 (2h 12min)
DeChristophe Honoré
AvecVincent Lacoste, Pierre Deladonchamps, Denis Podalydès
GenreComédie dramatique
Nationalité français

 

 

 

Et la semaine s’est finie avec le film de Christophe Honoré Plaire, Aimer et courir vite. Je n’attendais rien de ce film, si j’avais aimé passionnément les Biens Aimés, j’avais trouvé horripilent Dans Paris, et Les chansons d’amour était la réunion de ces deux points de vue en un même film, si j’adore les passages musicaux, le reste me laisse plutôt froide.

Mais là, j’ai plongé la tête la première, complètement fascinée par le personnage de Jacques, interprété avec force par Pierre Deladonchamps. Sa manière de poser les mots, d’exprimer sa sensibilité dans la fragilité de sa voix et de ses souffles, et la manière du réalisateur de le filmer, sans rien dévoiler, juste l’observer, regarder l’intime de sa respiration sans vouloir lui imposer trop tôt une histoire, mais l’évoquer par bribes, petites touches surgissant du réel et non de l’explicatif sont fantastiques. Qui il est, ce qu’il fait dans la vie, qui est la mère de l’enfant dont il semble être le père, tout ça est seulement balayé, quasiment évacué de la première séquence. Seul l’être, ses perceptions, sensations et sentiments comptent dans les scènes d’ouverture du film et c’est magnifique. On quitte avec regret Jacques pour le jeune Arthur, (Vincent Lacoste) le film devient alors beaucoup plus bavard, moins intéressant, on regrette la froideur de glace au cœur sensible. Alors, quand le destin, ou plutôt Christophe Honoré va les réunir tous les deux, Jacques arrivera à insuffler la magie à son futur amant, et le couple fonctionne finalement très bien. On s’ennuie un peu après, on se lasse du rire un peu gras de Vincent Lacoste et on se demande parfois où l’auteur veut en venir. Mais c’est tellement beau, qu’on se laisse emporter par cette belle histoire d’amour, mais surtout par ses fabuleux personnages.

Et puis il y a la chanson magnifique : J’aime les gens qui doutent, chantée par Anne Sylvestre,

J’aime les gens qui doutent
Les gens qui trop écoutent
Leur cœur se balancer
J’aime les gens qui disent
Et qui se contredisent
Et sans se dénoncer

Ceux qui, avec leurs chaînes
Pour pas que ça nous gêne
Font un bruit de grelot

Et puis il y a les mots de Bernard-Marie Koltès tirés de « Dans la solitude des Champs de coton ».

L’absolue cruauté n’est pas qu’un homme blesse l’autre, ou le mutile, ou le torture, ou lui arrache les membres et la tête, ou même le fasse pleurer ; la vraie et terrible cruauté est celle de l’homme ou de l’animal qui rend l’homme ou l’animal inachevé, qui l’interrompt comme des points de suspension au milieu d’une phrase, qui se détourne de lui après l’avoir regardé, qui fait, de l’animal ou de l’homme, une erreur du regard, une erreur du jugement, une erreur, comme une lettre qu’on a commencée et qu’on froisse brutalement juste après avoir écrit la date.

La mise en voix comme le texte sont incroyablement forts, pourtant Arthur évacue totalement le tragique en répondant simplement et affectueusement « ça me fait plaisir que tu lises les livres que je t’offre». Comment ne pas tomber sous le charme quand sans dramatiser, les personnages se parlent, partagent, se désirent, s’aiment ? C’est très juste et très beau.

Et puis, pour conclure ce film d’une sensibilité rare, la fin est absolument sublime et achève de conquérir l’adhésion totale.

Et puis il y a la sonorité de ce titre qui nous emmène déjà dans cette folie insouciante qu’est l’amour, cette rapidité, cette vitesse fulgurante. Aimer vite, faute de pouvoir aimer longtemps, contrairement à ce que dit Louis Garrell dans Les chansons d’amour  « Aime-moi moins mais aime-moi longtemps. » On est dans ce film au contraire dans une urgence à vivre cette dernière passion. On pense alors au grand absent de ce film, celui qui m’a manqué, même si la musique choisie est parfaite… Alex Beaupain. Un film de Christophe Honoré sans le Bisontin, ça perd quelque chose.

Mais il est bien là, en creux de cette fabuleuse histoire et en résonance notamment du titre par ses chansons :

Vite, « Devant cet amour on hésite / Je voudrais qu’on s’y précipite / Vite / Tout va vite» et Couper les virages, magiquement interprétée par Clotilde Hesme.

Couper les virages
Mettre le feu au poudre
Et rouler et rouler
Beau comme l’orage
Et vif comme la foudre
S’en aller
Couper les virages
Ne plus suivre les lignes
Et rouler et rouler
Sortir de la cage
Décoller la résine
S’en aller
S’en aller

Cette chanson est né d’un projet sublime, qui a donné un livre écrit par Isabelle Monnin, Les gens dans l’enveloppe, accompagné d’un disque réalisé par Alex Beaupain, une œuvre plurielle que je vous recommande chaudement à l’approche des vacances d’été si vous ne le connaissez pas. Isabelle Monnin a acheté à un brocanteur 250 photographies d’une famille à qui elle a inventé une vie dans un roman écrit à partir de l’intimité de ces images, avant de partir à leur recherche pour rétablir une vérité, au-delà de celle de la fiction.

Quelques jours plus tard, j’ai découvert pleine d’enthousiasme le film Milla, et l’ennui qu’il m’a (mortellement ?) procuré n’a malheureusement pas su être contre-balancé par la jolie poésie qui émane du film, notamment grâce aux mots mis en voix par l’acteur, Luc Chessel. Ce n’était peut-être pas le moment après cette épopée filmique, ou peut-être que c’est moi qui ai changé, que ce film qui m’aurait beaucoup touché hier, peine aujourd’hui à me passionner aujourd’hui…

Mais restons sur cette magnifique semaine, pleine de la superbe diversité que nous offre, en général, le monde du cinéma, et en particulier, les cramés de la bobine ! Même si je n’aime pas toujours tout, c’est toujours de grande qualité.

Foxtrot de Samuel Maoz

Lion d’Argent – Grand Prix du Jury en 2017 pour Samuel Maoz à la Mostra de Venise
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Du 21 au 26 juin 2018
Soirée débat mardi 26 à 20h30

Présenté par Eliane Bideau
Film israëlien (vo, avril 2018, 1h53) de Samuel Maoz avec Lior Ashkenazi, Sarah Adler et Yonaton Shiray

Distributeur : Sophie Dulac

Synopsis : Michael et Dafna, mariés depuis 30 ans, mènent une vie heureuse à Tel Aviv. Leur fils aîné Yonatan effectue son service militaire sur un poste frontière, en plein désert. Un matin, des soldats sonnent à la porte du foyer familial. Le choc de l’annonce va réveiller chez Michael une blessure profonde, enfouie depuis toujours. Le couple est bouleversé. Les masques tombent.

Dossier de presse *** Bande annonce *** Horaires
 

Présenté par Eliane Bideau

Des couples de vieux dansent le foxtrot dans une maison de retraite, esquissant un retour appliqué au point de départ après un pas de côté, en arrière, de côté puis en avant ; dans la partie centrale de ce film-triptyque de Samuel Maoz, cinéaste israélien, Jonathan, soldat de 20 ans, gamin dont la mort a été annoncée par erreur homonymique à ses parents, gardant absurdement un check-point à la frontière de Gaza, se lance dans une chorégraphie chaloupée avec sa kalachnikov près d’une camionnette peinturlurée, affichant une pin-up outrageusement fardée ; un dromadaire, rare vivant à franchir la barrière fatidique, se dandine fièrement et nonchalamment devant la guérite surmontée d’un parasol bariolé qui darde son spot inquisiteur sur tout passant, tout supposé terroriste palestinien – selon la phraséologie et paranoïa officielles. (Oui, ce dromadaire est utile, dramatiquement et tragiquement nécessaire selon le principe bien connu du « fusil de Tchekhov » en vertu duquel tout objet compte et signifie dans une pièce ou un récit). On n’imagine guère qu’il sera l’instrument final du destin en forme de pirouette ironique, de pas de deux ramenant le tragique de la première partie, drame psychologique du deuil et de l’annonce brutale traumatisant Michael (Liov Ashkenazi) et Daphna (Sarah Adler). Oui, la danse est décidément la métaphore inattendue, paradoxale, moins d’un élan que d’une réclusion, d’une évolution que d’un ressassement, tant pour les personnages que pour l’Etat hébreu qui, depuis 1948, occupe la terre palestinienne et, depuis 1967, ne cesse de s’exaspérer dans une fuite en avant, dans une occupation insupportable aux Palestiniens, maintes fois condamnée par des résolutions de l’ONU et la communauté internationale, trop lourde aussi pour sa propre jeunesse envoyée au champ d’horreur, et ses mères ou sœurs aussi éplorées que leurs consœurs cisjordaniennes.

Quand on arme des jeunes gens de 18 à 20 ans – trois ans de service militaire – pour garder une improbable frontière, dans un esprit de sacrifice et de nationalisme hystériques qui exalte les lycées arborant leurs bacheliers morts en service comme des médailles militaires, il ne faut pas s’étonner des bavures, des crimes ou réactions « disproportionnées », pour paraphraser les condamnations bien tièdes et autres euphémismes occidentaux à chaque nouveau massacre, tir à balles réelles sur un jeune Palestinien lors d’une Intifada ou d’une marche vers la frontière de Gaza. L’immaturité, la peur et la fièvre du désert aidant, le moindre incident peut déclencher une riposte déchaînée : une canette de bière peut même passer pour une grenade, surtout si l’immigré de l’intérieur, maintes fois contrôlé, fatigué par la chaleur et humilié par l’attente, a le malheur de paraître fier, qui sait ? même vaguement insolent… Que la jeunesse ne s’inquiète pas trop toutefois : un général fort paternel vient à votre secours, vous persuade qu’il ne s’est rien passé, que le dossier est clos avant même d’être ouvert, et supervise l’enfouissement de la voiture criblée de balles dans une fosse bien profonde. Quant aux corps des 4 Palestiniens peut-être un peu éméchés, si joviaux en tout cas, on ne saura jamais ce qu’ils sont devenus, pas plus que celui de Jonathan (Yonaton Shiray), enfin quand on le croyait mort.., et que l’officier (l’officiel ?) arrêtant avec le père les détails de l’enterrement excluait toute ouverture du cercueil qui eût pourtant permis un vrai deuil : il préfère fixer un ordonnancement mesquin, tirer au cordeau une cérémonie dont le contexte fait éclater le grotesque, tel ce rite de la Déchirure commémorant la douleur de Jacob découvrant sa poitrine sous le vêtement lacéré, auquel ses fils jaloux ont fait croire que Joseph leur frère, le « préféré », était mort…

Le film, dont le premier volet met en scène le traumatisme de l’annonce fatale avec force plans serrés, travellings latéraux et vues plongeantes pour suggérer l’enfermement dans la douleur, l’explosion de mort dans une vie carrée comme un carrelage en échiquier, trouve une tonalité nouvelle en son cœur vibrant : le nonsense, l’absurde pour dénoncer la guerre, l’occupation, l’atmosphère mortifère opposant deux peuples qui ne parviennent toujours pas à créer un seul Etat, ni même deux. On se croirait dans les grands espaces improbables ou inquiétants de Wim Wenders, ou dans Le Désert des Tartares de Dino Buzzati où des soldats sont voués à une attente pesante, promis à un destin décalé quand l’ennemi arrive enfin, trop tard. Il aurait fallu échapper à ce canapé défoncé, sortir de ce camion-citerne qui bascule et s’enfonce dans le sol affaibli par l’extraction du potassium, où roule sans fin une pierre – comme le cabanon au bord du précipice dans La Ruée sur l’or de Chaplin…On ne saurait mieux dire le saccage d’une jeunesse vouée à jouer sur sa console, à dessiner ses invisibles ennemis, à troquer – comme Michael le père – la trop pesante Torah contre un magazine pornographique, qui, au moins, incarne la vie, une échappée même fantasmée, comme la fresque rouge sang que dessinent les affiches et posters dans la chambre de Yonathan.

La dernière partie du film, sans doute un peu bavarde, trop explicative peut-être, sauf en son intermède de film d’animation, retrouve l’appartement cossu, la cage dorée de Tel-Aviv, mais concentré sur la cuisine, autour d’une table où s’exhale le secret de Michael, cette veulerie qu’il s’est toujours reprochée, comme une mauvaise conscience israélienne – à moins qu’il ne faille y voir le pied de nez d’un destin facétieux : si la grand-mère est une rescapée des camps de la mort dont la parole semble s’être figée dans la langue germanique et l’esprit englué dans une mémoire sclérosée incapable de saisir le sens d’une mort présente (celle de Jonathan), le père confie aussi à son épouse qu’il a échappé à la mort pour avoir changé de camion militaire lors de la guerre du Liban et cédé la première place du convoi à un camarade dont le véhicule devait exploser un moment après. De même, le cinéaste aime à rappeler que sa fille, qui avait pris l’habitude d’aller à l’école en taxi, a pris un jour le bus, ou plutôt raté celui qui allait exploser dans un attentat…

Si la mort transforme la vie en destin, selon le mot de Malraux, le destin, à l’inverse, rend parfois la vie dérisoire, renvoyant l’homme à son impuissance et les peuples à leur incroyable cécité. L’horreur de la Shoah explique peut-être mais ne justifie ni surtout n’excuse l’Occupation israélienne, les persécutions subies les souffrances infligées, la critique motivée du sionisme le procès permanent en antisémitisme – n’en déplaise à Miri Regev, ministre de la Culture condamnant au nom d’une idéologie une oeuvre de vérité.

Claude

L’Oeuf du serpent de Ingmar Bergman

 

Du 21 au 26 juin 2018
Soirée-débat jeudi 21 à 20h30
Film (vo, décembre 1977, 2h) de Ingmar Bergman avec Liv Ullmann, David Carradine et Gert Fröbe

Titre original : The Serpent’s Egg
Distributeur : Mary-X

 

 

Présenté par Jean-Marc Colrat

Synopsis :  Berlin, dans la semaine du 3 au 11 novembre 1923. Un paquet de cigarettes coûte 4 milliards de marks. C’est l’inflation galopante, le chômage, la misère et le désespoir. Au milieu du chaos, Abel Rosenberg se sent triplement étranger puisqu’il est juif, américain et chômeur. Alors qu’il se perd dans l’alcool, Abel découvre le corps de son frère suicidé d’une balle dans la bouche. Interrogé par le commissaire, il a l’intuition qu’on le soupçonne de plusieurs meurtres perpétrés dans le quartier. Il se réfugie auprès de Manuela, ancienne compagne de son frère qui joue un numéro dans un cabaret des bas-fonds. Ensemble, ils font une rencontre perfide et s’égarent dans la peur, menacés par un mal innommable qui « tel un oeuf de serpent, laisse apparaître à travers sa fine coquille la formation du parfait reptile »…

Dossier de presse *** Bande-annonce *** Horaires

 

La vie d’un artiste ou d’un cinéaste explique souvent son oeuvre quand elle ne l’informe pas inconsciemment : « L’Oeuf du serpent », tourné en 1977, film d’inspiration expressionniste mais apparemment plus hollywwodien, moins abstrait et dépouillé que sa production ultérieure, se fonde ainsi sur trois expériences d’Ingmar Bergman – un égarement de jeunesse, un traumatisme financier et une pratique, une vision artistiques, qui confèrent à ce premier opus tourné en anglais à l’étranger, ses dimensions historique, psychologique et artistique.

Le jeune Ingmar a été amené, à l’âge de 16 ans, en 1934, un an après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, à séjourner en Allemagne dans une famille de Thuringe : à cette occasion, le garçon dont on connaît l’éducation rigoriste, sous la férule d’un pasteur luthérien, assista à un meeting nazi lors duquel le Führer lui fit l’effet d’une révélation avec son charisme, son art de la mise en scène, sa puissance oratoire pour galvaniser les foules. Certes, le cinéaste reviendra de cette fascination première après la découverte de la Shoah mais nul doute que cette emprise, partagée par nombre de ses contemporains, constituera une source aveugle de création pour lui, moins dans l’ordre d’une pénitence personnelle qui n’est pas du domaine de l’art que d’une prise de conscience et d’un dépassement créateurs par lequel on assume son passé pour mieux le dépasser : le film, qui met en scène Abel Rosenberg (David Carradine), trapéziste américain exilé à Berlin, évoque en effet la montée du nazisme, même si la marche sur Munich début novembre 1923 se solde par un échec certes finalement patent mais laissant le goût amer d’un essai bientôt transformé… Chômeur et lui-même juif, le héros assiste à une ratonade contre un Noir ou à l’intrusion violente d’un groupe de SA qui saccagent le bar des bas-fonds où travaille son amie et belle-sœur Manuela (Liv Ullmann), dont le mari s’est tiré une balle dans la bouche – l’une des premières scènes du film où Abel découvre le corps de son frère et compagnon de chambrée et de cirque, dans l’embrasure d’une porte, le visage plongé dans le noir pour éviter une caméra subjective sur-expressive. La violence du commissaire Bauer, qui le soupçonne de meurtre après une série de morts mystérieuses, les huis-clos étouffants des cabarets, des grilles du commissariat ou des loges de théâtre où sourd la peste brune (comme dans Cabaret de Bob Fosse), l’atmosphère glauque et poisseuse d’étroites ruelles aux chevaux dépecés et aux âcres volutes de fumées (Abel signifiant souffle, vapeur en hébreu), des archives de l’hôpital où travaille le docteur Vergerus, ancien camarade de classe d’Abel, féru de dissection (de cœurs de rat !), avec leurs couloirs interminables, labyrinthiques – tout contribue à créer une atmosphère de déliquescence placée d’emblée par une sourde voix off, cyniquement explicative, sous le signe de la misère et du chômage, propice à la couvée du « serpent » que la République de Weimar n’aura pas su tuer dans l’œuf.

La deuxième expérience inspiratrice est liée aux soucis financiers et judiciaires du cinéaste au moment même de la création du film. Bergman a en effet été arrêté en 1976 pour fraude fiscale au profit de sa société de production basée en Suisse : il sera condamné et emprisonné en Suède. Il aura beau être lavé de tout soupçon et définitivement innocenté, le mal est fait et l’artiste en éprouvera une profonde blessure, qui se traduira par une violente dépression et une véritable schizophrénie qui ne peuvent pas ne pas avoir été en quelque manière insufflées, sinon communiquées consciemment aux personnages. « L’Oeuf du serpent » en effet est un film sur la folie, celle qui s’empare peu à peu de l’âme d’Abel, ce trapéziste dont la vie ne tient qu’à un fil, découvrant la mort horrible de son frère, en portant la culpabilité, se cognant la tête à des plafonds pourris dans ce bar minable ou ces archives kafkaïennes, telle l’araignée du spleen baudelairien. Cette folie gagne aussi tous les personnages du film et jusqu’à ces figurants se pressant, hagards, comme des moutons dans le silence mou du premier plan, ironiquement mis en valeur en montage alterné par la musique jazzy de ces années 30, comme pour mieux dénoncer la lèpre gangrenant bientôt les cerveaux sous les oripeaux de la fête et les flonflons des années folles. Cette folie s’incarne dans les victimes des expériences médicales -nazies avant l’heure – auxquels Abel assiste médusé dans la projection finale d’un film du docteur Vergerus (Heinz Bennent): des corps désarticulés, des individus d’abord calmes puis totalement détraqués par un psychotrope ou des électrodes… Cette folie a un nom, le docteur Vergerus, terrible préfiguration du trop réel docteur Mengele, image politique et double fantasmatique du docteur Mabuse, et autres figures de Fritz Lang ou de Robett Wiene, bien qu’on puisse regretter l’apparition assez tardive du personnage et son traitement un peu sommaire, une silhouette manipulatrice ou une idée froidement scientiste ici plutôt qu’un personnage de chair et de sang, dont la camaraderie puis la défiance passées avec Abel eussent mérité plus de précision et de vraisemblance.

Enfin, ce film témoigne du goût de Bergman pour le théâtre, monde ici interlope de scènes légères, de loges et coulisses miséreuses, et d’une réflexion sur l’image, cinématographique ou télévisuelle, au regard de laquelle il prend même une valeur singulièrement prémonitoire : songeons seulement à notre actualité médiatique, à la toute-puissance de l’image subliminale, à l’obscénité omniprésente de la télé-réalité – et l’on se demandera si ces caméras qui observent et filment les malades de l’hôpital, ou plutôt les cobayes de Vergerus, n’annoncent pas cette société de surveillance, devenue la face ostensible, le visage triomphant de nos démocraties aussi, pas seulement le panocticon dénoncé par Foucault dans Surveiller et punir ou les télécrans de la dictature orwellienne dans 1984. Peut-être le cinéaste lui-même a-t-il voulu se représenter ou évoquer une virtualité manipulatrice en tout réalisateur, qui brusque ses personnages, les fait sortir d’eux-mêmes ou les mène au plus loin, au risque de la folie.

Face aux prestiges et à la toute-puissance des images, il ne reste parfois, pour son salut, face aux casseurs nazis de vitres ou de lunettes en leurs nuits de cristal, qu’à briser les écrans avec Abel, au risque de la folie. D’une folie salvatrice, de l’autre côté du miroir ?

Claude

Call me by your name (4)

 

Prix du jury international au Festival de la Roche sur Yon 2017, Oscar 2018 du meilleur scénario adapté, et Meilleur scénario adapté aux BAFTA 2018
Du 26 avril au 1er mai 2018

Film italien (vo, février 2018, 2h11) de Luca Guadagnino
Avec Armie Hammer, Timothée Chalamet, Michael Stuhlbarg, Amira Casar, Esther Garrel et Victoire Du Bois

Distributeur : Sony Pictures

Présenté par Pauline Desiderio

Synopsis : Été 1983. Elio Perlman, 17 ans, passe ses vacances dans la villa du XVIIe siècle que possède sa famille en Italie, à jouer de la musique classique, à lire et à flirter avec son amie Marzia. Son père, éminent professeur spécialiste de la culture gréco-romaine, et sa mère, traductrice, lui ont donné une excellente éducation, et il est proche de ses parents. Sa sophistication et ses talents intellectuels font d’Elio un jeune homme mûr pour son âge, mais il conserve aussi une certaine innocence, en particulier pour ce qui touche à l’amour. Un jour, Oliver, un séduisant Américain qui prépare son doctorat, vient travailler auprès du père d’Elio. Elio et Oliver vont bientôt découvrir l’éveil du désir, au cours d’un été ensoleillé dans la campagne italienne qui changera leur vie à jamais.

« Appelle-moi par ton nom », titre du roman d’André Aciman – ou l’échange des prénoms, le consentement, non au mariage, mais au désir, l’ivresse moins de la possession que de la dépossession en l’autre, de la fusion des âmes et des cœurs, l’aveu timide et murmuré, la quête éperdue d’une transparence absolue pour conjurer la perte et la mort…

« Call me by your name » de Luca Guadagnino ou comment une romance d’été devient une vibrante passion amoureuse, une relation homosexuelle un amour transcendant toutes les barrières, emportant toutes les digues, l’exaltation de l’instant la lente et sûre maturation de l’expérience amoureuse, l’hymne au plaisir une méditation douloureuse sur l’absence, ce deuil de l’autre qui nous construit autant qu’il nous foudroie…D’un cadre apparemment conventionnel, une maison patricienne à Crema en Lombardie au cœur de l’été 1983, d’une famille fort aisée et cultivée, les Perlman – lui brillant archéologue, elle traductrice, leur fils Elio adolescent doué, cultivé, épanoui, Oliver, l’étudiant américain, doctorant solaire, éphèbe immédiatement adapté et adopté par ses hôtes – d’un scénario minimal – la naissance d’un premier amour entre un adolescent de 17 ans (Timothée Chalamet) et un jeune homme de 22 ans (Armie Hammer), le cinéaste a su faire une épure déchirante et une oeuvre brûlante, évitant les écueils de l’esthétisme et de la trivialité comme du pathos et du tragique. Un film baigné d’une musique aussi variée qu’émouvante, de Bach aux Psychedelic Furs en passant par Satie, Ravel et John Adams ou Sufjan Stevens.

Ce n’est pas le plaisir, c’est la morale, bien souvent, qui est obscène : la fraîcheur des sensations, la joie pure et naïve d’une balade à vélo, d’un bain inopiné dans une piscine…-abreuvoir, la tendresse caressante et attentivement discrète des parents, la pulsation rieuse et gourmande de repas sous la tonnelle créent une atmosphère de sensualité légère et de bonheur dûment savouré comme un art épicurien. La force et surtout la limpidité de ces instants volés nous font oublier la richesse et le raffinement aristocratiques d’esthètes (trop ?) heureusement doués et bénis des dieux, la vanité d’Elio friand de livres et de musique, l’apparence si évidemment apollinienne du nouveau venu qui, au-delà de l’agacement premier du garçon devant céder sa chambre, loin de perturber une famille comme le personnage pasolinien de Théorème, s’intègre sans heurt au décor, se fait aimer sans tragique. Ce film semble démentir la célèbre formule de Gide selon qui on ne fait pas de littérature avec de bons sentiments : ici, point de complication narrative, rien qu’une action soutenue par le seul déploiement dans la vie intense et la lenteur dégustée d’un amour d’abord timide ou ignoré, soumis à ses seules vibrations et oscillations marivaudiennes : le mélange d’attirance et de réticence initiales, le refus de reconnaître en soi un sentiment insolite, la peur de se découvrir, de ne pas être aimé réciproquement, la hantise d’un aveu longtemps différé, rarement opportun, enfin brusqué autour d’une fontaine après avoir été comme préparé et mis en abyme par une nouvelle de L’Heptaméron de Marguerite de Navarre lue par la mère Annella (Amira Casar), l’histoire d’un chevalier transi d’amour ne sachant plus s’il doit parler ou mourir.

De tout ce jeu de dévoilements et dérobements s’apprivoise, se nourrit, s’exaspère la passion. Le plus étonnant, le plus fort décidément est que cette passion nous captive et nous bouleverse finalement alors que, réduite à sa plus simple expression, à son développement naturel, oserais-je dire mélancolique sinon heureux, elle ne se heurte à aucun des trois obstacles qu’une histoire similaire ou une mise en scène moins inspirée requerraient immanquablement pour l’économie du drame et l’intérêt du spectateur. Elio et Oliver ne connaissent aucun empêchement matériel à leur amour car ils occupent des chambres voisines, comme une chambre double, en miroir, de part et d’autre de la salle de bains ; ils peuvent se voir et s’aimer à longueur de journée et de nuit, les parents d’Elio l’encourageant même à raccompagner son ami pour passer quelques jours ensemble avant le départ définitif de l’étudiant. Ainsi, la famille, érudite et hédoniste, libérale quoiqu’éprise de tradition, loin de s’opposer à leur amour – tragique entrave depuis Roméo et Juliette – le favorise avec une ouverture d’esprit et une acceptation de la vie si exceptionnelles qu’elles paraîtraient même un peu irréelles sans le poids vécu et l’aveu exhalé du dialogue final entre le père et le fils. Enfin, grâce au scénario épuré de James Ivory dont le sulfureux Maurice se voulait socialement et sexuellement plus subversif, aucun interdit social et moral ne pèse ici sur l’homosexualité des jeunes gens – ni réprobation parentale encore une fois, ni regard de voisin, ni même jalousie ou reproches amers de la petite Marzia qui, délaissée, dit simplement sa souffrance de ne plus voir Elio lequel, n’osant avouer qu’il ne l’aime pas, au demi-mensonge « Je travaillais », préfère finalement l’aveu gestuel de bras ballants, comme pour exprimer l’accablement d’une indicible passion, trop forte pour lui, qui l’accable autant qu’elle le ravit – et qu’il regretterait presque pour elle ; Oliver parti, Marzia (Esther Garrel) lui déclarera son amour…sans espoir, aveu d’autant plus facile que gratuit, à moins que l’offrande de son indéfectible amitié, élégance d’une belle âme, ne masque une ruse du cœur prêt à attendre, à reconquérir l’aimé endolori…

De cette fluidité parfaite, de cette liberté absolue, où la retenue se marie à l’exubérance, le réalisateur a su tirer la peinture lente et intense d’une passion sans heurt, d’une passion heureuse, fuyant aussi bien les tourments ou l’hystérie auxquels elle prête d’ordinaire, que l’intellectualisme, la vision romantique de l’amour : le spleen, les questionnements sans fin, une certaine complaisance dans la douleur. A quoi tient cette réussite, voire ce miracle ? A la mise en scène. On n’en finirait pas de décliner ces moments de grâce que la caméra saisit de si près, au cœur desquels elle nous immerge avec sa courte focale : la sensualité et le désir que l’amour des jeunes gens semble insuffler au décor alentour, à cette statue de Praxitèle sauvée des eaux, à cette main antique, cet avant-bras retrouvé qu’ils caressent comme si leur amour démiurge recréait le monde autour d’eux, comme si leur passion était à la fois cachée et éclatante, à l’image de ces trésors archéologiques qui revivent en pleine lumière, fragiles et conquérants par-delà le temps ; ces plans tout en profondeur de champ sur une épaule, un bras replié, qui disent l’abandon des corps et la grâce surprise ; ce tournoiement de la caméra captant le chassé-croisé des jeunes gens autour de la fontaine sur une place écrasée de soleil, lieu des paroles étranglées, de l’aveu brusqué, d’un vomissement d’Elio par trop-plein de bonheur, cette fontaine où Rousseau dans son Essai sur l’origine des langues voyait déjà les balbutiements de l’aveu et la naissance de l’amour.

Mieux : Luca Guadagnino se permet de jouer avec les poncifs, une pomme arrachée au jardin d’Eden des Perlman par une main avide – symbole lourd, voire agaçant – se dit-on d’abord – pour mieux les déjouer par l’érotisme, les dynamiter ensuite dans une scène qui flirte avec la trivialité (ou la pornographie) : une pêche souillée du sperme d’Elio au terme de sa masturbation et qu’Oliver surgissant feint de croquer à pleines dents, entre jeu et désir d’absolu. Mais ce n’est rien auprès des dernières scènes du film : cette longue discussion entre M. Perlman (joué par Michael Stuhlbarg) et son fils Elio sur un canapé, le père caressant les cheveux de son fils abandonné, tentant d’apaiser sa douleur en lui disant de l’apprivoiser (car elle est liée indissolublement au plaisir, au bonheur et vouloir l’annihiler, c’est tuer le souvenir et oublier les moments, même malheureux, qui nous ont construits), leçon mi-épicurienne, mi-stoïcienne, qui culmine en un élan d’admiration envers Elio qui a eu le courage, lui, d’aller jusqu’au bout de sa passion et l’aveu inattendu, à mi-voix d’un amour sans doute homosexuel, jamais assumé par M. Perlman.

Le film s’achève en un plan séquence sur Elio auprès du feu, le salon, une fenêtre grise et floue à l’arrière-plan. Scène bouleversante pour trois raisons : la musique « Visions of Gideon » de Sufjan Stevens, le crépitement du feu, qui dit tout – la brûlure de la passion, les cendres d’un amour défunt, la purification par la douleur – et le visage ravagé de larmes d’Elio, décalé dans le plan, remâchant sa souffrance et la travaillant déjà, la laissant se décanter, lentement mais sûrement.

Vers le hors-champ d’une vie retrouvée, d’une promesse encore confuse, mais fidèle au passé, nourrie par l’expérience. « Comme la vie est lente et comme l’espérance est violente », chantait Apollinaire dans « Le Pont Mirabeau »…

Claude

Compte rendu (très en retard) du Week-End des Jeunes Réalisateurs 2018!

Nous n’avons pas trouvé le temps de parler du Week-End des Jeunes réalisateurs des 7 et 8 avril , et pourtant, quel beau Week-End !   Mieux vaut tard que jamais. Ce Week-End, comme les précédents, a été animé par Alain Riou. Alain Riou place toujours  sa culture, son humour, sa liberté de ton au service de son émotion,  l’émotion d’abord. Ce qui  présage toujours de beaux débats avec le public des cramés de la bobine  qui le connaît si bien.

Voici nos commentaires sur les films de ce WEJR

 

Vu Par Marie-No….

REVENGE

Prix de la mise en scène au Festival International du Film de Catalogne de Sitges 2017, sélectionné pour le Sundance film festival catégorie Midnight

Samedi 7 avril à 14h30

Film français (février 2018, 1h48) de Coralie Fargeat
Avec Matilda Lutz, Kevin Janssens, Vincent Colombe et Guillaume Bouchède
Distributeur : Rezo Films

Synopsis : (Interdit aux moins de 12 ans avec avertissement)
3 riches chefs d’entreprise mariés et bons pères de famille se retrouvent pour leur partie de chasse annuelle dans une zone de canyons. Un moyen pour eux d’évacuer leur stress et d’affirmer leur virilité armes à la main. Mais cette fois, l’un d’eux est venu avec sa jeune maîtresse, une lolita ultra sexy qui attise rapidement la convoitise des deux autres. Les choses dérapent, dans l’enfer du désert, la jeune femme laissée pour morte reprend vie… Et la partie de chasse se transforme en une impitoyable chasse à l’homme… 

Sur le thème de la vengeance, on pourrait penser, par exemple, à « La mariée était en noir », « Le vieux fusil », « Que la bête meure » … Sur le thème plus précis de la vengeance suite à un viol à « L’été meurtrier » …
Revenge, film d’ouverture de ce VIIème Week-end Jeunes réalisateurs, nous plonge dans le thème RR (Rape & Revenge) mais abordé sous un angle très très différent ! Un film de genre.
Genre thriller horrifique et féministe. Jouissif et drôle.

L’héroïne est une bimbo qui aime s’amuser et séduire. Aguicheuse, sexy, sans être vulgaire, la mini-jupe XXX mini , elle se fait remarquer, s’octroyant le droit de ne pas se pré-occuper des conséquences de ses actes.
Coralie Fargeat décrète d’emblée que c’est au spectateur de prendre ses responsabilités et de décider que le comportement idiot de la jeune femme n’excuse et a fortiori ne justifie en rien, le viol dont elle va être victime.
La réalisatrice s’en donne à cœur joie dans le gore pour illustrer son propos ! Des litres d’hémoglobine viennent encore sur-saturer l’image déjà très très flashy ! Mais cela nous donne la passerelle pour prendre nos distances avec ce carnage qui bascule ainsi dans l’irréel supportable.
Empalée sur un arbre, l’héroïne se réveille en état de choc et en colère. Elle soigne ses blessures et un petit sachet de peyote qu’elle avait en poche va s’avérer bien utile ! Le composant actif principal en étant la mescaline, ça aide !
Jennifer se relève, cautérise ses blessures et se met en chasse dans des paysages magnifiques !
Est-elle un fantôme ? une morte-vivante ? sa vendetta est-elle le fantasme d’une femme à l’agonie? un long trip sous peyote ?…
Coralie Fargeat réussit quelques audaces visuelles, comme ces grosses gouttes de sang épais qui viennent noyer une colonie de fourmis ou cette exceptionnelle et haletante course-poursuite circulaire du violeur nu dans la villa, tournée en plan-séquence au steadycam !
Les personnages sont caricaturaux, il y a des invraisemblances …
mais on ressent l’amour sincère du cinéma d’une jeune femme qui se passionne depuis l’enfance pour ce genre, s’étant promis d’en faire « son » genre.

Promesse tenue.

Marie-No

 

Vu par Pauline …

VENT DU NORD  :

 En présence du réalisateur

Film franco-tunisien (mars 2018, 1h29) de Walid Mattar

Avec Philippe Rebbot, Mohamed Amine Hamzaoui, Kacey Mottet Klein, Corinne Masiero, Abir Bennami, Khaled Brahmi et Thierry Hancisse

Distributeur : KMBO

Synopsis : Nord de la France. L’usine d’Hervé est délocalisée. Il est le seul ouvrier à s’y résigner car il poursuit un autre destin : devenir pêcheur et transmettre cette passion à son fils. Banlieue de Tunis. L’usine est relocalisée. Foued, au chômage, pense y trouver le moyen de soigner sa mère, et surtout de séduire la fille qu’il aime. Les trajectoires de Hervé et Foued se ressemblent et se répondent.

Le réalisateur, Walid Mattar nous expliquait que pour lui le point d’accroche pour réaliser un film est de trouver ce que la situation peut avoir d’absurde, de presque paradoxale, et de tisser à partir de là son histoire. Pour son premier long-métrage il a choisi de mettre en parallèle deux points de vue, d’un côté en France, s’intéressant à un futur licencié d’usine, de l’autre son pays natal, en filmant la jeunesse du quartier où il avait grandi dans la banlieue de Tunis.

Le cadre étant posé, il ne lui restait plus qu’à trouver le fameux point d’absurdité. Il l’a trouvé en confrontant des ouvriers se battant en France pour conserver un boulot à la chaîne sous-payé, prêt à tout pour que l’usine ne soit pas délocalisée en Tunisie, à des jeunes qui là-bas, dans un pays où pourtant la misère est censée faire tout accepter, refusent de se résigner à réaliser un boulot aussi dévalorisant. Le regard sur la délocalisation est alors neuf, on réalise tout ce que les crises financières en Europe nous font accepter au quotidien. Faute de mieux, on se bat pour les miettes dont personne ne veut plus.

Une autre absurdité révélée par le film est celle à laquelle devra faire face Hervé. Hervé qui pensait qu’en quittant son travail à la chaîne, il pourrait s’offrir une vie simple, modeste mais épanouie, en vivant de sa passion pour la pêche, et pourquoi pas, la transmettre à son fils. Sauf que ne devient pas pêcheur qui veut. En France, pour devenir pêcheur, il ne suffit pas d’avoir le matériel, la technique, de se lever tôt et de ramener du poisson frais. Non, il faut créer une SARL, pour cela il faut faire une formation, être en âge de la réaliser, faire des dossiers, et surtout, surtout, ne pas faire de concurrence aux grandes entreprises. Parce que le problème est bien là. Tout est fait en sorte pour que surtout, ce ne soit pas possible pour les petits de se développer. Ne pensant pas à mal, Hervé décide de se lancer, au noir. Le marché est florissant jusqu’à ce que la police mette fin à son activité, traitant le pêcheur comme un véritable criminel.

C’est la révélation de l’absurdité d’un monde en perte de sens et de valeur que filme Walid Mattar. Un passage sur la religion est notamment à noter, quand, à Tunis, une mouche tombe dans une tasse de café, et que la conversation se fait tout à coup coranique, interprétant les paroles du prophète : « Si une mouche tombe dans votre tasse, plongez-la dans votre boisson car dans une de ses ailes il y a la maladie et dans l’autre,le remède ».

Et là est l’autre grande force du film : faire surgir de l’humour et de la tendresse dans un film social au sujet dramatique. Il doit cette touche d’humour à des dialogues particulièrement bien écrits et à un casting saisissant, notamment, côté français : Philippe Rebbot et Corrine Masiero, tous deux plus vrais que nature.

Dans ce récit où deux destins sont mis en parallèle, les transitions sont magnifiquement travaillées. On ne passe jamais d’un lieu à l’autre, sans que la caméra ne voyage avec ce qui fait vraiment le trajet à travers mer et océan dans notre société. Ainsi, on commence dans l’entreprise du nord de la France, puis la caméra va suivre les machines, délocalisées à Tunis. On découvrira alors la deuxième partie du film, les personnages Tunisien et notamment Foued, le jeune homme qui prendra place pour place, l’espace de travail qu’Hervé avait occupé pendant des années. Le retour des chaussures fabriquées en Orient et vendues en France, les vacances en Tunisie, où on retrouve d’autres français venus découvrir son soleil, ses plages et ses hôtels, mais surtout pas sa culture, ses souks, ses mosquées, ou sa population, ainsi que l’immigration sont autant de motifs qui nous font voyager d’une histoire à l’autre, mais aussi prendre conscience de l’omniprésence des échanges entre nos deux pays, et de la proximité humaine qui nous soude.

Si Hervé et Foued ne se croisent que le temps de l’échange d’un regard, le lien qui les noue est incroyable, à l’image des valeurs d’universalité et d’humanité de ce premier film, fruit d’un travail d’une qualité et d’une rigueur incroyable.

Osé et courageux !
Réjouissant, au final

Pauline

 

 

Vu par Marie-No…

JUSQU’À LA GARDE

Prix du public au Festival d’Angers

Chistera du meilleur film au Festival de Saint Jean de Luz

Lion d’argent pour la mise en scène et pour le meilleur premier film à la Mostra de Venise 2017

 En présence du monteur Yorgos Lamprinos

Samedi 7 avril à 20h30

Film français (février 2018, 1h33) de Xavier Legrand avec Denis Ménochet, Léa Drucker, Mathilde Auneveux, Florence Janas, Thomas Gioria, Mathieu Saïkaly, Saadia Bentaïeb et Sophie Pincemaille

Distributeur : Haut et Court

Synopsis : Le couple Besson divorce. Pour protéger son fils d’un père qu’elle accuse de violences, Miriam en demande la garde exclusive. La juge en charge du dossier accorde une garde partagée au père qu’elle considère bafoué. Pris en otage entre ses parents, Julien va tout faire pour empêcher que le pire

C’est peu de dire que ce film est bouleversant ! On est happé par cette histoire ordinaire où une famille, père, mère, enfants, est désarticulée, encerclée et on redoute, dès le début, la fin immanquablement tragique.

Ça commence dans le calme et la raison chez le juge. Les parents sont entourés de leurs avocats et les deux parties sont convaincantes. Ne sachant rien de leur histoire, on se garde de prendre parti. Mais la mère, immobile, muette, le regard fixe, « transpire » la peur et nous la communique. Dès la sortie du bureau du juge, tout s’emballe et le film devient thriller. La mise en scène étouffante nous met en alerte permanente. On est tétanisé. Comme dans un film d’Hitchcock, on participe, on est dedans, on retient son souffle.

A part la scène de la fête d’anniversaire, il n’y a pas de musique dans le film. La bande-son  est faite presque exclusivement de respirations, de chuchotements et de bruits du quotidien : sonnerie de portable, clignotant de voiture, moteur, clic du bouclage de ceinture de sécurité, cliquetis de clés, porte de voiture qui claque, montée d’ascenseur … Et, pour le dernier mouvement, porte défoncée, coups de carabine, cris, chuchotements toujours.
La violence module les voix en cris et chuchotements.
Tout se passe à la maison, chez les grands-parents, sur le chemin de l’école, dans tous les  endroits familiers de la vie « normale ». Le danger s’est installé partout, le retranchement est impossible.

Le sujet du film ne devrait pas surprendre puisqu’en France, une femme meurt tous les deux jours et demi des suites de violences conjugales. Pourtant la réaction d’une (petite) partie du public a bien démontré que le sujet est toujours tabou voire considéré comme anecdotique. Une vérité qui dérange et que, au contraire, il faut savoir regarder comme elle est, bien en face.
Xavier Legrand s’est beaucoup documenté, a fait des recherches auprès d’une juge aux affaires familiales, interrogé des avocats, des policiers, des travailleurs sociaux et des groupes de parole d’hommes violents.
Et son film nous fait vivre en temps réel le doute de la juge, la pression subie par l’enfant, sa terreur, celle de la femme traquée … et la détresse de l’homme violent.
Sans « tomber » ni dans le documentaire, ni dans le drame social.

Mon avis est que « Jusqu’à la garde » est un film magistral qu’il faut voir, revoir, montrer, et aux ados tout spécialement, même si, a priori, l’expérience des uns ne sert jamais aux autres, mais pour enregistrer qu’un homme violent qui pleure et demande pardon ne peut pas avoir changé subitement, que la violence conjugale ne permet pas de seconde chance et pour encourager à se confier, reconnaître qu’on s’est trompé d’histoire d’amour, se laisser protéger.
Ne pas s’isoler et garder la parole avant qu’il ne soit trop tard.

« La violence conjugale peut mener à l’épouvante pure et c’est ce que je voulais raconter. » dit Xavier Legrand »

C’est très réussi !

Avec un casting ****
dont les trois acteurs principaux Léa Drucker, Denis Ménochet et en particulier le jeune Thomas Gioria, vraiment épatants.

Marie-No

 

 

Vu par Georges …

MAKALA Grand prix de la Semaine de la critique 2017

Dimanche 8 avril à 10h30

Documentaire français (décembre 2017, 1h36) de Emmanuel Gras avec Kabwita Kasongo et Lydie Kasongo
Distributeur : Les Films du Losange

Synopsis : Au Congo, un jeune villageois espère offrir un avenir meilleur à sa famille. Il a comme ressources ses bras, la brousse environnante et une volonté tenace. Parti sur des routes dangereuses et épuisantes pour vendre le fruit de son travail, il découvrira la valeur de son effort et le prix de ses rêves.

Voici un film entre fiction et documentaire, qui ressemble à un conte, et vous le savez, les contes, sont souvent cruels. Dans sa présentation du film sur le site des Cramés de la Bobine,  Laurence écrit  ceci :

« On pense aussi à Jean Rouch ou à Chris Marker pour questionner les frontières entre documentaire et fiction. Et, plus prosaïquement, Emmanuel Gras ne veut surtout pas que l’ennui vienne distraire l’attention et revendique le choix de faire appel à notre émotion par sa manière de filmer, par le choix de la musique pour rendre épique et romanesque la vie de cet homme qui pousse un vélo chargé de charbon, vie qui était déjà épique avant d’être filmée. Vie qu’Emmanuel Gras a su nous montrer avec une saisissante beauté ».

L’histoire commence par un jeune homme qui rêve d’un avenir meilleur. Il est congolais, il vit  à la campagne avec sa femme et son jeune enfant. L’avenir meilleur pour cette famille, consiste en l’achat de tôles ondulées afin  de construire une maison en dur. La campagne où ils vivent est un vaste un espace dont on sent qu’il a été forêt vierge et qu’il est déforesté. Demeurent quelques beaux arbres grands, solides, noueux, aux troncs énormes.  Ainsi commence le film d’Emmanuel Gras, un réalisateur étonnant qui nous avait déjà surpris avec « Bovine, la vraie vie des Vaches ».

Makala ça veut dire charbon en Swahili. Alors, c’est simple, pour gagner l’argent nécessaire, il faut faire du charbon de bois qu’on ira vendre à la ville. Notre jeune homme  part avec deux haches choisit un arbre et le travail commence. Il fait chaud et humide, il ne faut pas compter son temps ni sa fatigue, il faut taper du matin au soir, encore et encore…De tout son corps frêle et noueux, il frappe. Cet arbre enfin couché, il le débite. Il  fera du charbon de bois. Le bûcheron devient alors charbonnier, c’est toujours l’antique technique, une meule recouverte de terre, combustion lente. L’homme deviendra ensuite transporteur.

Transporter ? :  Un vélo, il faut voir ce vélo,  chargé de lourds sacs, comme une pauvre bête de somme. « Il y a quelque chose de surnaturel à voir des êtres humains pousser une charge qui dépasse leur condition »dit Emmanuel Gras. Voir ce film, c’est souffrir avec ce bûcheron, avec le charbonnier, avec le transporteur, qui ne font qu’un, et ce  UN n’est pas grand-chose. L’essentiel du film c’est le voyage de ce jeune homme vers Kolwezi, pour aller vendre son charbon et revenir. Les pistes sont difficiles, cahotantes, avec cette poussière rouge, et dangereuses avec ces passages incessants de camions, de pik-up, sans compter les possibles mauvaises rencontres.

Alain Riou connaissait le film précédent d’Emmanuel Gras, Bovine dont il a parlé avec humour, la description d’une vache par Alain Riou était  drôle et tellement vraie.  Je ne me souviens plus des termes de sa présentation. Je me souviens en revanche de son œil rieur et de sa joie qui traduisaient son estime et la sympathie pour un vrai cinéaste.  D’ailleurs, tous  les autres grands critiques ont loué ce film. Ce qu’Emmanuel Gras sait faire, aucune caméra manipulée par le meilleur opérateur possible, ne peut le rendre s’il n’a pas comme lui, une prédisposition à regarder les êtres, animaux et humains avec sympathie.  Je lis que ce mot vient du grec sumpatheia, participation à la souffrance d’autrui…Bref cette capacité de souffrir pour autrui. Et c’est exactement ce qui caractérise son travail, sa capacité à éprouver et à faire éprouver, comme lui,  nous souffrons avec ce « grand » petit  homme. Nous le suivons pas à pas et c’est prenant .

Nous avons programméce film le dimanche matin à 10 heures 30, il fallait être  résolument cinéphiles pour le voir, mais  heureux ceux qui l’ont vu. C’est un petit bijou.

Georges

 

PS :Vous qui avez eu  la patience de lire ces lignes, je vous l’assure, il  n’y a rien d’aussi bien que d’aller au ciné le dimanche matin du WEJR. Quelques chouquettes, un café en arrivant et on embarque. Le dimanche matin du W-E jeunes réalisateurs, un beau film rien que pour soi, et cette ambiance du matin, un privilège.

 

 

 Vu par Georges…


Surface de réparation

Valois du scénario au Festival du film d’Angoulème 2017

Dimanche 8 avril à 14h30

Film français (janvier 2018, 1h34) de Christophe Regin avec Franck Gastambide, Alice Isaaz, Hippolyte Girardot et Moussa Mansaly
Distributeur : ARP Sélection

Synopsis : Franck vit depuis 10 ans en marge d’un club de foot de province. Sans statut ni salaire, il connait bien les joueurs et les couve autant qu’il les surveille. Un soir il rencontre Salomé, l’ex-maîtresse d’un joueur, qui a jeté son dévolu sur Djibril, une vieille gloire du foot venue finir sa carrière au club.

Nous ne sommes pas du côté des héros, les footballeurs, mais des intermédiaires occultes. Ce film  montre les dessous du foot,  un monde interlope avec  ses combines.

Surface de réparation repose presque exclusivement sur Franck interprété par Franck Gastambide,un ancien joueur qui à la limite de devenir professionnel ne l’est pas devenu. Un homme blessé sans doute. Mais un homme qui s’accroche,  cherche sa place ici, dans les stades, et pas ailleurs… et qui en attendant, magouille pour le compte d’un intermédiaire à sa périphérie.

Cette périphérie est glauque, parieurs, traficoteurs, « filles à footballeurs », noctambules alcooliques etc. Le film montre ce monde-là, qui  double un « monde officiel et clean » que nous ne verrons jamais dans le film.

Le titre, « surface de réparation » tombe juste. Franck est un ancien « bon petit soldat » qui veut qu’on « répare » ce qu’il estime être une injustice. Qui ne cesse de demander  réparation à ceux qui n’ont pas fait de lui un professionnel du foot,  « vous avez été injuste, donnez-moi tout de même quelque chose »  car le foot c’est ma vie, semble-t-il penser.

Et nous assistons à sa marche pathétique, entêtée, un peu infantile pour obtenir une reconnaissance,  dans un monde qu’il estime plus que tout, et dont pourtant il connaît bas fonds et basses œuvres… d’abord, il rêve de devenir entraîneur …ensuite, il souhaite n’importe quoi, mais dedans, avec ce club … C’est tout de même curieux que de vouloir à toute fin être reconnu par des gens peu estimables, mais ça arrive certainement. Donc, c’est crédible. Tout de même, cet univers est un peu étouffant. Les amateurs de foot sauront discerner ce que ce film au demeurant bien construit et bien joué,  comporte de réalité et de fiction.

Georges

 

  

 Vu par Georges…



En présence de Delphine Agut co-scénariste
Dimanche 8 avril à 17h
Film franco-italien (mars 2018, 1h32) de Annarita Zambrano
Avec Giuseppe Battiston, Charlotte Cétaire, Barbora Bobulova, Fabricio Ferracane, Marylin Canto et Jean-Marc Barr 
Distributeur : Pyramide
 

Synopsis : Bologne, 2002. Le refus de la loi travail explose dans les universités. L’assassinat d’un juge ouvre des vieilles blessures politiques entre l’Italie et la France. Marco, ex-militant d’extrême gauche, condamné pour meurtre et réfugié en France depuis 20 ans grâce à la Doctrine Mitterrand, est soupçonné d’avoir commandité l’attentat. Le gouvernement italien demande son extradition.
Obligé de prendre la fuite avec Viola, sa fille de 16 ans, sa vie bascule à tout jamais, ainsi que celle de sa famille en Italie qui se retrouve à payer pour ses fautes passées.

En présence de Delphine Agut co-scénariste

Dimanche 8 avril à 17h
Film franco-italien (mars 2018, 1h32) de Annarita Zambrano
Avec Giuseppe Battiston, Charlotte Cétaire, Barbora Bobulova, Fabricio Ferracane, Marylin Canto et Jean-Marc Barr 
Distributeur : Pyramide

Synopsis : Bologne, 2002. Le refus de la loi travail explose dans les universités. L’assassinat d’un juge ouvre des vieilles blessures politiques entre l’Italie et la France.
Marco, ex-militant d’extrême gauche, condamné pour meurtre et réfugié en France depuis 20 ans grâce à la Doctrine Mitterrand, est soupçonné d’avoir commandité l’attentat. Le gouvernement italien demande son extradition.
Obligé de prendre la fuite avec Viola, sa fille de 16 ans, sa vie bascule à tout jamais, ainsi que celle de sa famille en Italie qui se retrouve à payer pour ses fautes passées.

 « Après la guerre » raconte l’histoire de Marco un ex-militant de gauche, confronté à son passé qui fut aussi celui des années de plomb, avec  sa violence extrême, ses morts par centaines, partout, dans les  lycées, les facultés, les rues…  Lycéenne dans les années 1980, Annarita Zambrano  fut aussi confrontée à cette violence. Elle a été témoin d’un assassinat de lycéens, comme chacun, elle se souvient de l’assassinat d’Aldo Moro. Elle dit comment chaque Italien a intégré la peur dans sa vie quotidienne. Pour l’Italie cette période demeure un traumatisme.

Le titre de ce film est aussi une manière de rappeler qu’une partie du peuple italien vivait cette période des « brigades rouges » comme une Guerre, alors que les autorités du pays excluaient ce terme pour lui préférer  terrorisme.

En 1985, la France accueille des militants des Brigades Rouges en fuite. C’est la  « Doctrine Mitterrand »  qui désigne un engagement verbal pris, par le Président de la République française François Mitterrand, de ne pas extrader les anciens activistes et terroristes d’extrême gauche, désangagés des brigades rouges, à condition qu’ils renoncent à leur activisme. C’était un calcul politique, cette deuxième chance avait l’avantage de  fermer les risques de jonction avec des groupes activistes français et d’activistes italiens encore en action— Mais cette promesse verbale ne valait que le temps de Mitterrand. Chirac puis Sarkozy  ont rompu avec cette doctrine.

Les  « années de plomb  » italiennes vont du courant  des années 60 aux années 80. « Après la Guerre » correspond à la période suivante en France celle du Président  Chirac. En Italie sur cette même période, vont se succéder 8 présidents de conseil, (dont 4 fois Berlusconi). L’Italie, malade de son passé récent était tout aussi malade de son présent. La réalisatrice n’évoque pas cette question.

En France, la critique fait immédiament un rapprochement entre le personnage du film et l’affaire Cesare Battisti. Annarita Zambrano  rejette ce rapprochement, elle considère que Battisti  est un droit commun, politisé en prison, qui habille politiquement les crimes qu’on lui impute.

La question qui intéresse Annarita Zambrino, c’est comment on vit quand la vie va d’exil en fuite et de fuite en cachette et comment vivent les membres de sa famille, là-bas en Italie.  Et elle ajoute dans une interview cette question éclairante : Et si quelqu’un ne paie pas, qui paye ?Cette question est intéressante. Sa réponse est « Toute la famille de Marco, qu’elle soit en France (sa fille) ou en Italie, sa sœur, son beau-frère, ses parents ». Est-ce seulement parce que Marco n’a pas payé ?

Cette question en amène d’autres. Sans doute faudrait-il ajouter qui leur fait payer ?  Et pourquoi ?

Ce que nous voyons, c’est que la  famille, et particulièrement la fille qui vit avec son père,  paient la caducité des accords Mitterand. La famille italienne de son côté paie  aussi car les politiques et les médias ont mis le projecteur sur ces personnes devenues extradables. La famille dans son ensemble paie donc la transformation instituée et instantannée de la situation de Marco, de réfugié à  celle de fugitif. Ce que montre la réalisatrice c’est que la famille ne paie pas seulement  les crimes réels ou supposés de Marco, mais paie aussi les conséquences de décisions politiques concernant Marco.

Comme nous le signalions, l’Italie d’alors est  marquée par la défiance des Italiens envers ses représentants. L’ltalie vit une crise morale. Durant cette période, beaucoup de gens ne « payaient pas », pas seulement les ex-brigadistes réfugiés en France. Alors, cette chasse aux ex-brigadistes n’avait-elle pas une fonction annexe ? On peut se poser la question. Le film ne nous éclaire pas sur ce point. C’est un peu dommage.

Cette question des brigades rouges a été beaucoup traitée au cinéma, par des Italiens, et même par des Américains. En repensant à ce film,  aux critiques qu’il a suscité,  je me demande, si  Annarita Zambrino et les journalistes n’ont pas trop tiré la présentation  du film  côté Marco (donc du côté ex-activiste). Ce film dit bien autre chose, il montre comment la violence d’un homme, puis la violence d’Etat, affectent la vie de sa famille. C’est là le mérite et l’originalité « d’Après la Guerre »  que de   montrer  comment l’entourage familial d’un fugitif est à son tour touché.

Alors, en Italie, regardons la famille de Marco et les difficultés concrètes que pose cette histoire dans leur vie, dans leurs projets.  Ils subissent les conséquences de l’affaire Marco, à l’instar de son beau-Frère homme de loi probe et courageux.

En France, regardons Viola, la  fille de Marco,  elle doit vivre une histoire qui n’est pas la sienne, celle d’une perpétuelle fugitive.

Observons les comportements de cette jeune fille, dans sa soumission filiale,  dans ses revendications de jeune fille,  dans ses révoltes et actes manqués.

Le film montre que le destin de Marco s’incarne  pour le pire dans l’existence de chaque membre de sa famille. Et, rien que cet  aspect du film le rend appréciable.

Ajoutons que dans ce film, les acteurs remarquables,  Giuseppe Battiston dans le rôle de Marco, la jeune Charlotte Cétaire dans le rôle de Viola et tous les autres sont mieux que convaincants.

Je me souviens qu’Alain Riou observait que souvent  des bons films ont une fin ratée. Celle-ci  est particulièrement troublante, il est d’usage de ne pas la raconter, et je le regrette, je peux dire que j’ai aimé les deux derniers actes ou derniers plans.

Georges

 

Vu par Pauline …

LUNA :

Dimanche 8 avril à 20h30
Avant première en présence de la réalisatrice

Film français (avril 2018, 1h33 de Elsa Diringer avec Laëtitia Clément, Rod Paradot et Olivier Cabassut
Distributeur : Pyramide

Synopsis : Luna vit près de Montpellier et travaille dans une exploitation maraichère. Elle est belle, drôle, elle dévore la vie. Elle serait prête à tout pour garder l’amour de Ruben. Au cours d’une soirée trop arrosée avec ses amis, ils agressent un jeune inconnu. Quelques semaines plus tard, celui-ci réapparait dans la vie de Luna. Elle va devoir faire des choix.

Le film s’ouvre sur une jeune fille qui semble aussi perdue que superficielle et totalement aveuglée par le besoin de plaire. Éprise par le beau Ruben et prise dans sa bande de copain, elle est prête à tout pour s’intégrer, être ou paraître comme eux. Quitte à déconner un peu, en allant, par exemple, voler un chien pour l’homme qu’elle aime, quitte à accepter de se faire prendre pour une idiote quand son Ruben en drague une autre ouvertement, quitte à déconner totalement et baisser le pantalon du garçon que sa bande de copain est en train de harceler et rire comme une bécasse quand son Don Juan viole le jeune homme avec une bouteille sous le regard d’un smartphone filmant la scène.

Autant dire que malgré sa fraîcheur, le personnage de Luna peine à nous séduire. Pourtant, une fois seule, la jeune fille se révèle terriblement attachante – l’interprétation de Laëticia Clément est absolument incroyable. Elle s’avère bosseuse, n’hésitant pas à travailler dur dans le maraîchage, un métier certainement peu gratifiant aux regards de sa bande. Elle parle de manière très libérée et insouciante de son avortement, notamment avec sa mère. Seule, elle semble forte, libre et heureuse. Pour un shooting photo délirant de sa meilleure amie, elle change de visage et oublie le mal qu’elle a pu faire quelques jours auparavant.

Alors quand le jeune homme que Ruben a violé débarque au travail de Luna et se fait employer par son patron, les actes collectifs prennent tout à coup une tournure à la fois personnelle et professionnelle qu’elle n’attendait pas. Elle fait tout pour que le jeune homme – joué par Rod Paradot, tout aussi bon et juste que dans La tête haute, qui l’avait révélé – se fasse virer, mais sans succès. Il s’accroche à son boulot et s’attache à elle. Après une scène où Ruben fait preuve d’un machisme sans nom et où elle accepte de se laisser maltraiter alors qu’elle vient d’avorter de lui, elle réalise que sa vie n’est pas aussi idéale que ce qu’elle le laisse paraître, et que son copain est néfaste à son développement.

Les deux jeunes adultes cultivant ensemble la terre finissent par voir en l’autre celui en qui avoir confiance pour devenir la porte de sortie de leurs vies moroses. Leur relation est belle, simple, pleine de vie, de rire et de musique.

Mais elle repose sur un secret. Un secret trop lourd qui va rendre la situation explosive lorsqu’il sera révélé. Alors, tout à coup, nos pieds de spectateurs freinent des quatre fers, l’angoisse nous prend, tant pour les personnages que pour le film qui mérite tellement mieux qu’une fin stéréotypée à la hollywoodienne avec des grands coups de feu partout. Le film mérite de tenir la veine réaliste dans laquelle il a su nous plonger et la maintenir jusqu’au bout. Finalement, c’est avec joie qu’on voit les personnages se poser et la fin s’apaiser.

Dans le très bel échange qui a suivi le film, la réalisatrice, Elsa Diringer, nous révéla qu’elle avait tenté toutes les fins possibles, tuant l’un, l’autre, tous… Avant finalement d’envisager le pardon. « Parce que finalement, ça n’a pas si mal marché le pardon ! »

Ce film est un magnifique souffle de vie, filmé subtilement et sublimement dans les campagnes montpelliéraines. Et cette rencontre était un moment d’une rare richesse.

 

Pauline