AMIN – Philippe Faucon

Film français (octobre 2018, 1h31) de Philippe Faucon avec Moustapha Mbengue, Emmanuelle Devos, Marème N’Diaye

 

 

 

Présenté par Georges Joniaux

Synopsis : Amin est venu du Sénégal pour travailler en France, il y a neuf ans. Il a laissé au pays sa femme Aïcha et leurs trois enfants. En France, Amin n’a d’autre vie que son travail, d’autres amis que les hommes qui résident au foyer.
Un jour, en France, Amin rencontre Gabrielle et une liaison se noue. Au début, Amin est très retenu. Il y a le problème de la langue, de la pudeur. Jusque-là, séparé de sa femme, il menait une vie consacrée au devoir et savait qu’il fallait rester vigilant.

************************************

Pour Philippe Faucon dont 6 films sur 9 commencent par des prénoms, le titre des films signifie qu’il veut parler de Personnes et que ces personnes sont aussi emblématiques. Il y a des Amin, des Fatima, Grégoire, Sabine etc. Tout comme il y a des « Bovary,  ou Rastignac » sauf qu’ici il ne s’agit pas d’évoquer une personnalité mais une condition.  Et l’on peut voir à la moitié du film Amin au bureau de poste envoyant de l’argent au pays et Fatima (Sonia Zeroual, dans Fatima)  qui est au guichet pour le même acte dans la file d’à côté.

Amin film éponyme, commence et se termine comme une parenthèse, sur un même plan,  un chantier de démolition,  un bull tel un monstre mécanique, dont les mâchoires de la cisaille broient et coupent, arrachent,  tandis qu’au sol, sans doute dans le bruit,  comme des fantassins, les ouvriers s’affairent.  Parmi eux, Amin casque sur la tête.

En somme,  ces images sont comme une porte qui s’ouvre et se referme sur une histoire, un épisode pudiquement filmé de la vie d’Amin, une tranche de vie dont on nous montre ce qu’elle fut,  un moment partagé, avant que cette vie ne retourne à son mystère.

Comme souvent dans les films de Philippe Faucon, les personnages principaux  sont dans un entre-deux, à un moment ou leur vie tangue.

Amin est un immigré, exilé, écartelé entre deux mondes, celui du Sénégal  où vivent  sa femme, ses trois enfants, ses frères…et la France où il y a son travail, un foyer de travailleurs, et l’amitié des gens de sa condition. Des gens de peu dont on voit  en suivant Amin de quoi est fait leur quotidien. Marqués par la pauvreté et l’exil qui colore la vie des immigrés de ses teintes les plus sombres : le travail au noir de l’un, la sexualité tarifée de l’autre.

Pour Amin, Philippe Faucon a choisi Mustapha Mbengue, un bel homme, plutôt athlétique,  qui dans sa vie  d’avant le film vivait en Italie, portait des dreadlocks, était un artiste, homme de spectacle, musicien multi-instrumentiste et aussi militant de la cause des immigrés, bref un homme extraverti.

Dans son rôle, il est à la fois  Amin du Sénégal, l’homme providentiel qui arrive les cadeaux plein les bras, qui fait vivre dignement sa femme et ses trois enfants, qui organise en France dans son foyer, une quête pour l’école, qui aide ses frères à s’installer. Un homme qui est aimé,  admiré par ses enfants. Une belle et bonne présence et quand il n’est pas là, une lourde absence. Nous en voyons quelques manifestations : le frère qui s’institue gardien d’Aïcha femme d’Amin, le fils maltraité par ses camarades de classe, le voilement de la fille par la mère d’Amin, ce qu’Amin découvre sur une photo.

Il est aussi Amin de France, un homme solitaire qui porte les stigmates de sa condition. Cet Amin-là  s’exprime au mieux  lorsqu’il est avec Gabrielle, il parle à voix basse,  avec gentillesse et  hésitation, il est un peu timide et  emprunté, il est délicat. Il indique par son comportement à la fois son statut  d’immigré, de travailleur pauvre en situation d’infériorité, et en même temps une culture où les signes d’humilité, de respect ou de déférence sont aussi ceux-là. Et enfin il exprime de l’affection et pas seulement à Gabrielle, à chacun.

C’est un rôle particulièrement complexe d’être en permanence sur  deux registres et de donner une unité au personnage, de laisser les teintes de l’exil et de l’écartèlement colorer l’ensemble. On imagine  les ressources intérieures de l’acteur,  la complexité et la finesse de la direction d’acteur.

Et on imagine aussi,  que dans la vraie vie,  pour un homme de sa condition ce qu’il en coûte de tenir debout. Il est bien possible que l’acteur n’ait pas eu à chercher très loin pour jouer ce personnage.

La femme d’Amin c’est Aïcha,  interptétée par Marème N’Diaye, elle est un personnage important du film, elle est emblématique de toutes ces femmes qui demeurent  au pays et qui comme le dit Philippe Faucon « se marient, ont des enfants en sachant qu’elles ne reverront jamais leur conjoint ». Dans cette tranche de vie qui nous est montrée, elle subit sa belle famille, le frère d’Amin qui estime légitime de lui assigner sa place. Mais Aïcha est une femme  combative et c’est aussi la nature de l’actrice,  Philippe Faucon dit d’elle : « Dans les essais préparatoires que nous avons faits, elle avait une gestuelle innée dans les scènes de colère, que je trouvais très belle »

Avec l’exil, on mesure confusément le poids de ce que l’on laisse derrière soi. Avec l’exil,  on éprouve d’abord la solitude et l’abandon. Sur la route d’Amin, une autre solitude, celle de Gabrielle  (Emmanuelle Devos). Elle est infirmière, divorcée d’avec un homme intrusif et querelleur, (Samuel Churin )  vit avec sa fille, adolescente renfrognée, dans un pavillon.

La texture de la solitude de Gabrielle n’est pas de même nature.  Gabrielle ne le sait pas encore,  mais elle a besoin d’aimer. Il lui faut sortir du jeu mesquin, visqueux, dégradant de son ex-mari. Ce sera Amin.

Déracinement de l’un, besoin d’aimer de l’autre.  Au moins leur solitude constitue-t-elle un trait d’union. Ils se découvrent, sans autre projet que de vivre l’instant, avec tendresse et bienveillance, en voulant se donner le meilleur d’eux-mêmes.

Emmanuelle Devos est une actrice parfaite pour ce genre de rôle, nous nous souvenons du magnifique « le temps de l’aventure de  Jérôme Bonell ». Mais ici, ce n’est pas exactement une aventure, c’est à la fois le comblement d’un désir et une sorte d’offrande, et tout l’art de Gabrielle est de rendre égale une situation qui ne l’est pas et banale les vexations quotidiennes d’Amin : « ils te contrôlent sans cesse parce que tu es beau », d’isoler le racisme. Et toute la force d’Amin c’est de savoir recevoir et donner tout en résistant aux sirènes de cet ailleurs possible.

Philippe Faucon prend dans ce qui est l’habituel, le quotidien de la vie  des immigrés sur un chantier, (y a-t-on vu d’autres qu’eux ?)la matière de son film. Quel est son mobile ? Peut-être nous montrer la dignité de cette minorité, et aussi le prix qu’elle paie  pour sa présence sur notre sol : une souffrance qui s’habille de tous les noms, usure physique et morale,  solitude, isolement, écartèlement, dans un milieu fortement hostile. Ce que Christophe Kantcheff nomme  « L’étranger universel » Dans Amin, Philippe Faucon met en scène un travailleur immigré sénégalais qui, entre la France et son pays, ne peut avoir d’existence pleine nulle part ».On ne peut pas dire plus juste… du coup, pour Amin,  être avec Gabrielle, ne pas l’être, telle est la question.

Une des originalités du film est de tenir à juste distance le racisme, l’ostracisme dont les immigrés sont victimes, et qui ne sont qu’extériorité, toile de fond si l’on peut dire,  pour nous montrer l’intériorité d’Amin. Elle est faite d’une affectivité tiraillée où la tristesse vient forcément après la joie, car seule compte sa voie.  (Ce que montre sa séparation d’avec Gabrielle). Intériorité qui aurait été encore plus déchirée s’ils avaient choisi de rester ensemble.  Souvenons-nous du corps de Fatima et songeons à  l’âme d’Amin. Des critiques remarquent que  Philippe Faucon est moins proche de Pialat que de Bresson. Bresson  et « ses modèles pris dans la vie ».

D’ailleurs les critiques parlent de  P.Faucon dans les mêmes termes que ceux qui en son temps, parlaient de Bresson (1).

Philippe Faucon fait appel à notre capacité de prendre conscience : Les immigrés pauvres sont des sacrifiés, et ils le savent et leurs proches le savent aussi, même s’ils se le cachent. Et nous, voulons nous le savoir ?

Georges

 

(1) se reporter aux belles critiques de Jacques Mandelbaum du Monde et de Mathieu Macheret pour la rétrospective P.Faucon à la cinémathèque.

…Et puisque le prénom d’Amin  a été trouvé lors par les scénaristes, Philippe Faucon, Yasmina Nini-Faucon, Mustapha Kharmoudi, à l’occasion de l’écoute de la chanson Amin Amin de Baly Othmani, voici cliquez sur ce lien  si le coeur vous en dit :

Baly Othmani – Amin Amin – YouTube

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Le grand bain » de Gilles Lellouche

Le Grand Bain : Affiche

Une fable sur les possibilités des genres, un miroir à facettes du masculin, du féminin. Les hommes peuvent avoir envie d’être Muriel Hermine et les femmes Philippe Lucas. C’est très bien. On applaudit.
Une fable sur la vie et ses embûches.
J’aime bien Gille Lellouche, acteur.
Et il y a quelque chose dans son oeil qui me dit que le mec Gilles Lellouche est sympa, rigolo, bon copain. Séducteur.
Mais p… c’est quoi cette promo de ouf ! Ces critiques dithyrambiques ? Sans blague, c’est pas un peu disproportionné quand même ? On pourrait peut-être remettre les pendules à l’heure parce que « Le grand bain », sans dec c’est quand même pas le film de l’année.
Le film, il faut le voir ! on nous l’a assez rabâché et la promo a été vraiment top. Les (petites) salles de l’Alticiné sont pleines à toutes heures. Le film attire tout le monde. Les Cramés y sont certainement presque tous allés.
Moi, je m’y suis précipitée et je ne peux pas dire que je le regrette mais je ne peux pas dire non plus que je me sois régalée …

Il manque la magie, il manque l’étincelle.

Là où il fait fort, Gilles Lellouche c’est de nous servir cette brochette d’acteurs mais, et c’est le problème sans doute, trop dans leur jus. On les connaît, on les reconnaît, on se dit eh ! eh ! t’as vu Poelvoorde ! Ben, justement c’est peut-être ça qui au final cloche un peu, beaucoup . Chacun leur tour, ils nous font leur numéro, le numéro qu’on connaît, leur show . Poolvoerde prend le devant de la scène, Amalric  écarquille  les yeux , Canet n’a pas un poil qui dépasse, Virginie Effira est à tomber, maquillée, pas maquillée, Leila Bekti, regard profond, belle voix cassée, Philippe Katherine  « over-perché » ah ! ah ! etc…
Les pas connus, circulez !

Attention ! : je les aime tous ! Et ils font tous le job  mention spéciale à Anglade qui crée vraiment un personnage et c’est Simon qu’on voit !
Gilles Lellouche a une belle énergie, il a fait son boulot sérieusement, il a imaginé un scénario original, il a écrit ses dialogues …
Scénariste, dialoguiste, des métiers …
C’est peut-être aussi en direction d’acteurs qu’il est un peu « just ».
Trop laissé la bride sur le cou. Ils bouffent le film.

Pour dire que j’ai marché dans la combine, mais, si j’ai pris le premier départ pour « Le grand bain », j’en suis sortie, pas médusée, mais avec l’impression de m’être faite un peu avoir.
Pas sûr que je le revois à la télé, ça va me faire trop.

Marie-No

SOFIA – de Meryem Benm’Barek

Valois du scénario au Festival du film francophone d’Angoulême 2018 

Prix du scénario au Festival de Cannes dans la section Un Certain Regard

Du 25 au 30 octobre 2018Soirée débat mardi 30 à 20h30Présenté par Marie-Annick Laperle

 

Film marocain (vo, septembre 2018, 1h25) de Meryem Benm’Barek avec Maha Alemi et Lubna Azabal, Sarah Perles

Distributeur : Memento Films

Présenté par Marie-Annick Laperle

Synopsis : Sofia, 20 ans, vit avec ses parents à Casablanca. Suite à un déni de grossesse, elle se retrouve dans l’illégalité en accouchant d’un bébé hors mariage. L’hôpital lui laisse 24h pour fournir les papiers du père de l’enfant avant d’alerter les autorités…

Article de Marie-Annick *** Dossier de presse *** Bande annonce *** Horaires

Avant que le film ne commence, un article du code pénal marocain stipulant que les relations sexuelles hors mariage sont punies d’emprisonnement, s’affiche à l’écran. Aussitôt après, nous découvrons Sofia, le personnage principal, au cours d’un repas familial qui se tient dans le modeste appartement de ses parents. Dans la cuisine, sa cousine Léna constate avec effroi que Sofia fait un déni de grossesse et est sur le point d’accoucher.A travers l’histoire de cette jeune marocaine, la réalisatrice Meyriem Benm’Barek dénonce la condition des femmes dans son pays et plus particulièrement le cauchemar que vivent les 150 femmes qui accouchent chaque jour dans l’illégalité. Peu à peu, le film dévoile la pression exercée par les coutumes et les conventions, sur les destinées mais aussi et surtout la fracture sociale béante qui sépare la haute bourgeoisie et les milieux populaires.Car pour la réalisatrice, la condition féminine est le reflet d’un contexte social et économique. Pour illustrer son propos, Meyriem Benm’Barek situe l’action dans la ville de Casablanca , capitale économique où convergent tous ceux qui cherchent du travail ou une amélioration de leur situation. C’est aussi la ville la plus représentative du fossé qui sépare les riches et les pauvres. Nous suivons Sofia accompagnée de Léna et du nouveau-né, dans son parcours angoissant à la recherche du père, à travers le quartier populaire et malfamé de Derb Sultan. Rues encombrées, sombres, sans ciel visible, portes fermées, peintures écaillées ; tout contribue à créer une atmosphère plombée et des conditions de vie peu reluisantes. « Comment as-tu pu atterrir dans un tel quartier ? » Cette question posée par la mère de Sofia traduit tout le mépris et l’anéantissement qui envahit la famille entière. Comment affronter une telle honte ? Mais surtout comment sortir d’une situation qui va faire tomber à l’eau un projet financier qui permettrait à la famille de sa tante de devenir encore plus riche et à ses parents de sortir de la gène ? Le face à face entre la famille d’Omar ( le père présumé qui nie farouchement être le géniteur) et celle de Sofia qui vient demander réparation révèle un jeu de pouvoir subtil et pernicieux. Pour la tante, porteuse du projet financier, sa sœur, son beau-frère et sa nièce lui sont redevables. Elle dicte sa décision : seul le mariage entre Omar et Sofia et la dissimulation de l’enfant qui vient de naître peut les sauver. Le père de Sofia donne à Omar soit le choix de reconnaître l’enfant et d’accepter le mariage, soit d’être accusé de viol. Il pourrait demander un test de paternité mais il ne le fait pas car sa propre mère lui fait comprendre tout le bénéfice que la famille peut tirer d’une telle union : un travail qui permettra à son fils de subvenir aux besoin de la famille privée de revenus après le décès du père..

 Quand Omar et Sofia signent  officiellement leur union , une larme coule sur la joue du jeune homme et son visage donne à lire tout son désespoir et sa rage contenue.Il vient de renoncer à ses aspirations pour répondre aux attentes de sa mère : devenir un homme c’est s’oublier soi et tout faire  pour ses parents.

 Et le délit ? Un pot de vin octroyé à l’officier de justice par la riche tante en effacera toutes les traces. Car au Maroc la liberté s’achète et plus vos moyens sont importants, plus votre liberté est grande. La réalisatrice parvient  ainsi à traiter un problème à la fois marocain et universel : la liberté est réservée aux riches qui peuvent outrepasser toutes les lois ou presque.

  A ce stade du récit, le spectateur dont l’intérêt n’a pas molli, n’est pourtant pas au bout de ses surprises. Les protagonistes se rendent dans la luxueuse villa de la tante et la caméra traverse le quartier huppé d’Anfar . On se croirait en Californie : larges avenues plantées de palmiers, villas somptueuses avec terrasses sur la mer baignées dans la lumière. C’est dans ce lieu ouvert que la vérité sera révélée pour être aussitôt enterrée. Le véritable père de l’enfant de Sofia, c’est Ahmet, homme marié, ami e la famille et réalisateur du projet financier ; mais Sofia refuse d’être une victime et se range du côté des conservateurs de l’ordre établi et des conventions socio-culturelles. Le film s’achève sur son mariage  avec Omar ; un mariage clinquant avec une mariée souriante aux allures .de poupée fardée, affublée de dentelles et de bijoux. Qui pourrait deviner derrière ses yeux brillants et ses sourires, la Sofia  désemparée du début du récit ? A ses côtés, un homme vidé de sa substance, un mari qui n’en sera jamais un. Image symbolique de l’hypocrisie d’une société toute entière qui prive sa jeunesse de ses aspirations profondes en instituant la dictature du paraître.

Burning -Lee Chang Dong (2)

 

Prix Fipresci au Festival de Cannes
Du 11 au 16 octobre 2018
Soirée débat mardi 16 à 20h30
Film sud-coréen (vo, Août 2018, 2h28) de Lee Chang-Dong avec Yoo Ah-In, Steven Yeun et Jeon Jong-seo
Titre original Buh-Ning
Distributeur : Diaphana

 

 

Présenté par Georges J

L’instant final de Burning, cet enlacement mortel, le regard ineffable de Ben, une lame dans le ventre, la main sur l’épaule de Jongsoo, comme affectueuse, amicale.

Après…Il n’y a plus d’après pour l’un, et pour l’autre, tout devient machinal,  « Burning » dont il a été question tout le film, inaugure dans la dernière minute, la première image d’incendie que nous voyons. Avant cela, Burning n’est que métaphore.

Qu’est-ce qu’une métaphore demandait Haemi à Ben,  demande à Jongsoo, (il est écrivain)lui répondit Ben.  Jongsoo ne fait pas dans la métaphore, à moins que ce meurtre ne soit que la réalisation métaphorique d’autre chose. D’un désir brûlant.

On peut tenter de reconstituer l’histoire avec des clés de lecture, sachant que rien n’épuisera jamais le film vertigineux de Lee Chang Dong. On peut toutefois commencer par repérer quelques métaphores de « Burning » chez Jongsoo

Sa situation familiale ? D’abord il y a la situation familiale de Jongsoo : Son père, un homme en colère et entêté, qui pour ces raisons  est en prison et va être jugé et mal jugé. Quant à sa mère, elle l’a abandonné et  elle saura le retrouver après de longues années pour lui demander une aide financière, et en même temps lui signifier qu’il ne pourra jamais l’aider. Jongsoo a peut-être la honte, peut-être est-il dans une froide colère.

Sa situation sociale ? C’est un pauvre, il va en ville avec une camionnette de pauvre paysan, qui n’est même pas la sienne,  elle est celle de  son père, celle de la ferme, une pauvre ferme. Mais il y a quelque chose chez cet être emprunté, qui déambule la bouche toujours entrouverte, qui le fait nager au-dessus de sa condition matérielle, il est écrivain, du moins le dit-il, Faulkner est son modèle. On ne le voit jamais écrire, mais après tout, son créateur Lee Chang Dong qui a les mêmes goûts littéraires  a lui même séché longtemps avant d’écrire « Burning ».

Ses amours ?  Il avait connu Heami enfant.  Aujourd’hui elle le séduit, ça n’est pas difficile, elle est belle, pétillante, inventive.(Quelle actrice !).  Le jour même de leurs retrouvailles, ils vont faire l’amour. C’est une illumination ! Non pas celle de l’acte, mais une petite lumière dans la chambrette de Heami, reflet fugace de N Séoul Tower. Elle le fascine. A ce moment, Jong Soo ne sait pas encore qu’il est amoureux de Heami. Il y a juste cette petite lumière.

Bref, Jongsoo est pauvre,  riche d’un instant.  Avec l’arrivée de Ben, on  vérifiera que l’amour fait mal dans la modernité, au temps du capitalisme (1). Ben roule en Porsche Carrera, lui, une vieille camionnette dont pas un spectateur n’a cherché à reconnaître la marque. Jongsoo aime Heami,  d’autant plus qu’il ne peut rivaliser avec Ben. Ben vit l’instant.

Un père violent, une mère futile et ingrate, un amour empêché par l’autre plus riche, l’opposition de classes. Tout cela devrait avoir du sens non ? Lee Chang Dong dit dans tous les entretiens qu’il a accordé, son inquiétude pour la jeunesse, la dureté actuelle de leur vie, la précarité.  Mais  il faut quitter cela  car tout bascule lorsque Heami disparaît.

Nous changeons de registre pour celui de sentiments et passions, si comme Jongsoo, on se forge la conviction qu’Heami a été tuée par Ben, les indices ne manquent pas. D’ailleurs les spectateurs que nous sommes n’ont pas de difficultés, tout est indice, tout est troublant. Quelques exemples :

Ben, avec son sourire, son flegme, sa richesse injuste venue de nulle part, ou pire encore, d’un quelque part qui n’est surtout pas le travail. « C’est un sybarite ».

Bien curieux personnage ce Ben : Premièrement, on sait qu’il brûle des serres. Comment le sait-on ? Par ouï-dire, il l’a avoué à Jongsoo, devant nous !

Et puis, il y a la chambre de Haemi disparue,  elle est dans un ordre parfait, qui ne lui ressemble pas.

Après Heami disparue, il a tôt fait de retrouver une girlfriend de même profil.

Dans les toilettes de Ben, il a une trousse à maquillage.

D’ailleurs, il maquille sa nouvelle petite amie d’une manière particulièrement érotique ? Non perverse ! En fait, il les prépare peut-être pour le grand saut. Sérial Killer ?

Revenons dans les toilettes de Ben.  La première fois que Jongsoo s’y est rendu, il y  a vu  une boîte avec des bijoux fantaisie. La seconde fois parmi ces bijoux, la montre rose qu’il avait offerte à Haemi. Plus de Heami, mais sa montre dans cet endroit-là. Et toutes ces babioles dans cette boîte,  autant d’aveux. (Comme dans les affreux contes de fées)

Et puis, il y a le chat Choffo qui est et qui n’est pas, qui comme tous les chats, c’est bien connu, vient quand on l’appelle.

Le cadavre ? Jong Soo a vu Ben contempler un lac. Combien de cadavres dans ce lac ? Le meurtre, puis le lac. Heami, assassinée non loin de l’endroit où elle a vécu son enfance ? Aussi bien que Jongsoo, Ben connaît les métaphores. Bruler une serre tous les deux mois = tuer une jeune femme pauvre, isolée tous les deux mois.

L’assassinat de Ben, vengeance, acte de salubrité. Jong Soo a commis le meurtre qui prévient tous les autres. C’est un justicier. C’est dur certes, mais quel confort pour le spectateur ! Enfin les choses ont du sens.

Mais peut-être l’esprit de  Jongsoo s’est-il échauffé ?  Le récit qu’il se forge est plausible mais plein de trous. Il ne vaut que par ses prémisses : Si l’on pense que Ben est un assassin,  alors, tout fait signe. (Et l’humain  est  de nature à donner du sens à tout!)

A Cannes, pour la 7èmeObsession, Thomas Aïdan et Xavier Leherpeur questionne Lee Chang Dong :

-« Le film s’amuse avec cette idée de mystère, de cette ambiguïté, avec de passionnants trous dans le récit ; un peu à l’image de nos propres vies, nous n’avons pas toutes les informations ».

LCD : – Dès le début c’est l’intention du film, c’est pour cela qu’il fallait que je le fasse.

 Le scénario du film, nous place devant une énigme.  Clément Rosset (1939-2018) philosophe, commence ainsi son ouvrage le réel et son double : « Rien n’est plus fragile que la faculté de l’homme d’admettre la réalité, d’accepter sans réserve l’impérieuse prérogative du réel. Réel qui est perçu d’une manière tolérante et provisoire, tolérance que chacun peut suspendre à son gré, sitôt que les circonstances l’exigent. Réel que je peux donc percevoir mais que je peux ignorer comme une connaissance inutile. La forme la plus courante de mise à l’écart du réel c’est l’illusion. Ou la mise à l’écart des conséquences que devrait impliquer la chose vue ».

 En nous invitant à voir son film d’une manière passionnelle, à la manière de Jongsoo,  Lee Cheng Dong atteint plusieurs objectifs, montrer les dérives du regard passionnel, le sien, le nôtre,  nous ferions d’une fiction, une autre  fiction. Bref, nous nous serions un peu chauffé l’esprit.

Et ce serait un comble, si toute cette histoire n’était née que d’une petite lumière comme celle de la chambrette de Heami, une illumination  créatrice soudaine de Jongsoo, écrivain qui composerait  à mesure cette histoire pour nous.

Revenons à Lee Chang Dong, Jean Christophe Ferrari dit de lui dans la revue Transfuge : « Lee Chang Dong est un cinéaste conteur déroutant, chantre de l’idiotie et poète cosmique »  « Sa poésie s’oppose au conformisme, à la violence sociale » Peut-être aurions-nous dû commencer par là.

1)Eva Ilouz pourquoi l’amour fait mal et les sentiments du capitalisme.

 

« Burning » de Lee Chang-dong

 

Du 11 au 16 octobre 2018

Soirée débat mardi 16 à 20h30

Film sud-coréen (vo, Août 2018, 2h28) de Lee Chang-Dong avec Yoo Ah-In, Steven Yeun et Jeon Jong-seo

Titre original Buh-Ning
Distributeur : Diaphana

Synopsis : Lors d’une livraison, Jongsu, un jeune coursier, retrouve par hasard son ancienne voisine, Haemi, qui le séduit immédiatement. De retour d’un voyage à l’étranger, celle-ci revient cependant avec Ben, un garçon fortuné et mystérieux. Alors que s’instaure entre eux un troublant triangle amoureux, Ben révèle à Jongsu son étrange secret. Peu de temps après, Haemi disparaît…

Présenté par Georges J

 

A chaque instant du film, Lee Chang-dong nous propose un élément, un fil qui se mêle à d’autres, tous s’emmêlant, certains cassant, d’autres se nouant. Les nœuds se défont, d’autres se font.

Dans Séoul, un homme, jeune, se gare et charge sur son dos sa livraison. On le suit de près. Il se fraie un passage au milieu des passants de ce quartier commerçant et on voit se balancer un empilage de vêtements féminins. Les vêtements sont un des nombreux éléments du film.
Ceux de sa mère que Jongsu, enfant abandonné a été contraint par son père, brutal, malade, haï, de brûler 16 ans plus tôt, et 16 ans plus tard, amoureux blessé, les siens, souillés de sang, dont il recouvre le corps de son rival poignardé avant d’y mettre le feu. Jongsu est alors nu, grelottant face à sa vie.

Ceux de Haemi. Devant le magasin qui l’emploie, Haemi déguisée, sexy girl rose et blanche, maquillée et souriante, se trémoussant, aguicheuse et lascive pour inciter les clients à entrer, à acheter, les retenant sur place par la distribution de tickets de tombola.
Ces vêtements ne sont pas les siens, elle les porte quand on l’appelle, se déclarant libre de le faire ou pas. Ensuite elle remet ses vêtements à elle, piochés au hasard dans le fatras jonchant le lit, le sol de son micro studio, ses vêtements à elle qu’elle retire souvent, se mettant nue comme pour reprendre sa vie, autrement. Renaître et recommencer.

Haemi et Jongsu ont grandi ensemble à Paju, village sinistre à 50km au nord de Séoul et à proximité immédiate de la Corée du Nord dont la propagande, assénée par haut-parleurs, a « bercé » leur enfance, les imprégnant de ses messages.
Depuis,  Haemi et Jongsu ont, chacun leur tour, quitté Paju, ne se sont pas revus. Et c’est là, dans cette rue de Séoul, qu’Haemi reconnaît Jungsu qui ne la reconnait pas. Elle s’est transformée, grâce à des passages par le bistouri, celle qu’il trouvait si moche au collège. Si moche qu’il avait cru bon de venir lui dire et de ne lui dire que ça, pendant toutes les années collège. Il n’en a aucun souvenir … Est-ce que, faute de s’être vue belle dans ses yeux, elle a cru l’entendre dire combien il la trouvait laide ?

Belle, elle l’est devenue. Gracile, gracieuse, ses mains épluchent une mandarine et, mordant dedans, pressant la pulpe, savourant le jus, elle nous le fait goûter et Dieu que ce fruit est bon !
Se convaincre de leur existence pour que les choses existent.
Une très belle scène.Lee Chang-dong a trouvé son actrice en Jeon Jong-seo !

Haemi a croisé le chemin de Ben en Afrique. Est-ce qu’il exerce là-bas un business si juteux qui lui procure ce niveau de vie ? Ben est coréen mais il est le contraire de Jongsu. Haemi revient de ce voyage qu’elle avait longtemps attendu et de sa rencontre avec cette tribu qu’elle a regardée danser  pour  rassasier sa « grande faim» et trouver un sens à l’existence. Ben l’a trouvé distrayante, différente, intéressante et puis elle présente l’avantage d’être seule, sans attaches. Personne ne se soucie d’Haemi. A part ce Jongsu, dont Ben n’a pas mesuré l’importance de ce qui les lie. Haemi petite est tombée dans un puits et Jongsu l’a sauvée, ils sont unis, par ça aussi. Haemi dans ce souvenir, Jongsu à la recherche de ce même souvenir.
Tout oppose Ben et Jongsu que l’aisance matérielle impressionne et intimide. Il laisse partir Haemi avec sa valise rose avec Ben, incapable de s’imposer face à la rutilance de sa Porsche. Pourtant Haemi ne semble même pas la calculer. Elle se laisse porter par le vent, indécise. Elle ne force rien, n’insiste pas.

Les clés menant à la collection de poignards dans la maison du père, laissent entrevoir une issue tragique à cette histoire. Cette maison est un élément pleine d’éléments. Un endroit chargé de  haine, où l’air de la campagne est irrespirable.

Les serres jamais ne brûlent. Ben a-t-il seulement une fois mis le feu à une serre ou bien ne le raconte-t-il à Jongsu que pour lui communiquer sa folie et, commettre par sa main ces actes de feu ?
On se demande quand on le voit debout, filmé en contre plongée, campé sur ses deux jambes, devant le lac dans la montagne, si ce n’est pas plutôt l’eau l’élément complice de ses crimes. Haemi et d’autres jeunes filles débarrassées de leurs bracelets reposent-elles là dans ce vaste cimetière aquatique ?
Ce film est un puzzle. Toutes les pièces s’assemblent mais ont chacune plusieurs emplacements possibles.

J’ai été happée par Burning. J’y pense depuis hier.
Avec des images magnifiques, avec maestria, Lee Chang-Dong nous compte paisiblement une histoire super glauque, nous y enveloppe et on n’a pas envie d’en sortir.

Marie-No.

Une Valse dans les allées de Thomas Stuber

On ne voit pas souvent des films allemands. Et mardi dernier, j’ai revu pour la seconde fois  « une Valse dans les allées », je l’avais vu en août à Fontainebleau. J’en avais dit quelques mots dans le blog :

 « Une valse dans les allées », un film de Thomas Stuber, avec Franck Rogowski (Christian)  que les cramés ont pu voir dans Victoria et Sandra Hüller (Marion),  l’actrice principale  de Toni Erdmann. Un film qui se passe dans un supermarché discount au milieu de pas grand-chose, parking, banlieues lointaines. C’est une histoire d’apprentissage, celui de Christian et une histoire d’amour pudique et chaste. Une Valse montre la manière dont le travail et son lieu affectent, absorbent, déterminent sa vie. Le supermarché  c’est une famille où la parole est rare (mais signifiante) et  grande la solidarité, y compris pour  les petites transgressions. Un film objectif, délicat et beau,  que ne verront peut-être pas les employés de supermarché discount,  ni beaucoup d’entre nous  au demeurant, et c’est vraiment  dommage. »

Excusez-moi de reproduire mes notes, c’est surtout  pour la fin car  il y avait peu de monde pour cette séance. Dommage, est vraiment le mot qui convient. Ce Mardi, il y avait aussi la présentation de Maïté, et je vous le dis tout net, à vous qui n’êtes hélas pas venu, vous avez loupé la présentation de Maïté !

Ce film se déroule en 3 actes : Christian, Marion, Bruno. Je souhaite  m’arrêter sur ces personnages pris séparément. Il faudrait peut-être commencer par Marion.

Marion(Sandra Hüller) : Une modeste employée, elle n’est pas bien grande, elle est droite comme un i. Sa chevelure se termine par un petit bout de queue-de-cheval, tenue par un anneau élastique argenté. Elle a un beau sourire, elle est directe,  taquine, vive, elle a un franc regard. D’elle on sait peu de choses. Sa manière d’être est selon Klaus S, un cramé de la bobine qui connait ces choses-là, est typiquement allemande de l’est. Marion est généralement estimée. Bruno  a quelque chose de paternel et protecteur envers cette femme, il met en garde Christian, une autre employée fera de même, d’une manière plus explicite, « ne fais pas de mal à Marion » lui dit-elle.

Marion, un jour disparaît. Malade ? Elle reviendra quelques semaines plus tard, sans sa petite queue-de-cheval, et bien coiffée.

Nous ne dirons pas pourquoi elle a disparu, sachons simplement que nous verrons furtivement la maison de Marion par les yeux de Christian. Cette maison nous dit des choses sur  la vie de Marion. D’abord, elle est moderne, confortable et clean, le blanc domine. Au mur des sérigraphies « design » impersonnelles. Ce n’est pas une maison de sa condition, ni une maison conviviale, cette maison ne lui ressemble pas. Disons qu’elle y vit. Son mari doit être un genre de cadre. Sur la table de bureau de Marion, un puzzle qui représente l’ailleurs, des palmiers.  Cette maison suinte l’ennui et la solitude. Non vraiment Marion existe dans l’hypermarché.

Christian,(Franz Ragowski)  un regard intense, un beau visage avec une lèvre supérieure qui porte les séquelles d’une légère fente palatine. (Pour qui a vu le superbe film, Victoria de S. Schipper, 2015, il incarnait Boxer). Il est tatoué, sur les bras, dans le dos. Ses gestes sont timides, empruntés,   il rentre ses épaules, marche la tête en avant, ses bras ne  balancent pas. Il évite de parler, on sent qu’il n’aime pas ça. Avec ses stigmates, tout en lui indique la soumission, tout indique aussi  une résistance, une tension, un projet. Il est présent aux autres.  Il devient l’apprenti de Bruno,  manutentionnaire et peut-être futur cariste. C’est un élève obéissant, respectueux et appliqué. C’est vrai qu’il regarde Marion qu’il fait attention à elle. Peut-être depuis leur première rencontre en est-il secrètement amoureux. Peut-être aussi qu’il l’est devenu progressivement ? En notre époque Me Too, l’amour courtois existe encore, vous savez cet amour chevaleresque, absolu et interdit des chevaliers servants pour leurs belles. Christian, vise aussi à accomplir une nouvelle destinée : travailler sérieusement, aujourd’hui et toujours- pas de vagues-  En somme, tendu vers le plus difficile, ne pas avoir d’accident de la vie.

Bruno (Peter Kurt), c’est l’ancien. Le vieux de la vieille, respecté qui connaît son affaire. L’arrivée de Christian par laquelle nous faisons sa connaissance nous montre un homme bourru. Et c’est Christian qui nous fait découvrir le caractère de Bruno. Bruno, méfiant,  acceptera Christian qui est une sorte de menace. Ne chercherai-ton pas à le remplacer ? Parce que Christian ne pose pas de question, ne cherche pas à sympathiser, fait montre de  bonne volonté et d’application, ils vont s’entendre.

Bruno apprend le métier  à Christian, les petits gestes économes, par exemple récupérer et enrouler la ficelle d’emballage, ça peut servir ! (Notez bien ce détail). Bruno est nostalgique des temps benis où il était chauffeur-routier. Il se construit un monde où ce métier était enviable et le rendait « libre ». A cette époque, (comme maintenant ?)  sa  femme était à la maison, elle élevait des poules.

…Nauffragé, Bruno ? Pourtant Bruno solide au poste, capable de mille petites transgressions ordinaires, comme autant de défis, de manifestations de liberté. En fin de compte, droit et scrupuleux. Quelque chose, avec l’arrivée de Christian, lui trotte dans la tête et prend corps avec constance, devient chaque jour plus évident.

Et peut-être  sera-ce  aussi l’occasion de faire un  inestimable et (très) troublant présent à Christian ?

Trois destins qu’un lieu et un travail  rapproche et qui se redessinent, trois intimités.

Vous n’avez pas vu ce film ? Alors, si vous ne voyez pas ce film à la télé ou si vous  n’achetez pas le DVD quand il sortira, ce sera vraiment dommage.

 

 

 

 

Kuzola documentaire de Hugo Bachelet

« Pour l’enregistrement de son nouvel album, la chanteuse d’origine angolaise Lúcia de Carvalho entreprend un voyage à travers le monde lusophone (Portugal, Brésil, Angola). Mais ce projet de disque est avant tout l’occasion d’une aventure personnelle pour Lúcia, un pélerinage sur les traces d’une identité morcelée, à la recherche de ses racines. Sous l’œil du réalisateur Hugo Bachelet, l’artiste strasbourgeoise d’adoption livre un parcours sincère et touchant, exemple rayonnant de métissage culturel heureux »

En ce moment à l’Alticiné! (et hier soir en présence du Réalisateur)

 

J’avais été attiré par la bande-annonce de ce film, l’atmosphère, les chansons, la musique, les couleurs, et les rencontres humaines qu’elle laisse entrevoir. Bref, j’avais été attiré par le côté chatoyant du film. Et c’est mieux que ça.

Comment décrire ?

Comment raconter ?

Comment regarder ?

Restituer ce qui fut ?

Se demandait Georges Perec dans Elis Island.

Il y a des fictions qui sont de bons documentaires et des documentaires qui sont de belles fictions. Kusola est un documentaire qui invite aux récits, qui oblige les spectateurs que nous sommes à imaginer là où les choses ne sont pas dites, bref une invite à faire du spectateur un inventeur de fictions, à se faire son cinéma.

Kusola nous montre Lucia, une jeune française, alsacienne,  angolaise d’origine, adoptée par Richarde alors qu’elle avait 12 ans.

À un moment de sa dure vie, Maé songe que ses filles seraient mieux ailleurs, que leurs vies seraient plus heureuses et plus dignes dans cet ailleurs. Et elle abandonne ses trois filles à Richarde, une Alsacienne. Et ces trois filles transplantées vont devenir.

Hugo Bachelet, le réalisateur de Kusola choisi de nous montrer Lucia, l’une des trois sœurs, une jeune femme chanteuse.

Et c’est toute l’astuce de son film de ne jamais traiter ce sujet de l’identité de Lucia frontalement ou de manière intrusive, et de nous la montrer dans l’exercice de son art, Lucia, nous la voyons, nous l’entendons chanter, avec joie et amour, partout.

Alors que fait-elle ? Elle voyage, en France, au Brésil, au Portugal, et dans ce petit village angolais, où elle se baigne dans le dialecte de son enfance, comme naguère dans le portugais ou le français. Et elle chante, sa musique trace ses ponts entre les continents et les hommes. Elle emprunte aux  sambas de Baïa et   aux  chants africains.

Elle retrouve sa mère « génitrice » et sa grand-mère. Elle est superbe cette petite grand-mère.  Et dans cette séquence joyeuse, tragique et sentimentale, la juste note, ce qu’il faut de non-dit.

Mais si Kusola nous parle de la séparation et de retrouvailles, il nous parle aussi de la recherche des  racines. Et ce qu’il y a de formidable dans ce film c’est que Lucia découvre ou nous fait découvrir  que ce n’est  pas seulement en plongeant dans ses racines qu’on retrouve son identité,  cette  identité se construit aussi  à la manière des rhizomes,  en cheminant à l’horizontal,  c’est-à-dire dans la vie ici et maintenant et dans  le monde. Et c’est dans ce monde,  qu’elle trouve la réponse à ses interrogations, qu’elle se console peut-être et peut exprimer sa joie.

Ce film il faut le voir pour Lucia et sa musique, et aussi pour voir la vie en oeuvre. Autrement dit,  voici cette autre image, la chanson de  Pierre Barouh  dans son disque « Pollen » : « nous sommes qui nous sommes, et tout ça c’est la somme du pollen dont on s’est nourri ». Lucia une  Femme Monde.

 

 

Pour Ecouter :

Lucia de Carvalho, Sem fronteiras – feat Irina Vasconcelos, Lazzo …https://www.youtube.com/watch?v=4WOsC0Depi0

Charles Aznavour 1924-2018

Shahnourh Varinag Aznavourian (Շահնուր Վաղինակ նաւուրեան)

Chanteur magnifique, sa voix si juste, singulièrement voilée …
Les réalisateurs, et des plus fameux,  talentueux tels que

Georges Franju Résultat de recherche d'images pour "la tête contre les murs film"Jean-Pierre MockyImage associée,

Jean Cocteau, François TruffautRésultat de recherche d'images pour "marie dubois"

Denys de la Patellière Résultat de recherche d'images pour "un taxi pour tobrouk" , André Cayatte, Henri Verneuil, Jacqueline Audry , Julien Duvivier, Jean-Gabriel Albicocco, René Clair, Elio Petri, Sergio Gobbi  , Claude ChabrolLes fantômes du chapelier : Affiche , Volker Schlöndorff, Claude Lelouch, Moshe Mizrahi, Atom Egoyan Charles Aznavour and Arsinée Khanjian in Ararat (2002) … l’ont reconnu et choisi pour son talent d’acteur, pour sa voix juste, sa présence et son regard d’une infinie  tristesse.
On le pensait immortel, bien sûr
et puis …

Il nous laisse, en partage, tous ces films et ses chansons, connus, redécouverts.

On a tous une chanson « encore plus préférée » que les autres.
Pour moi, aujourd’hui, c’est celle-là. Et demain, ce sera une autre
Charles Aznavour nous a laissé un trésor.

WEEK-END DU CINEMA ITALIEN 29 et 30 septembre 2018

 

Après Tours, Nantes, Villerupt, Toulouse, Bastia, Reims… à Montargis l’Alticiné, les cramés de la Bobine ont organisé un WE du nouveau  cinéma Italien.   Animé par Jean-Claude Mirabella, un universitaire, l’un des spécialistes et promoteurs reconnus du cinéma italien. Il parle de ce cinéma d’une manière savante mais pas trop, les spectateurs avec qui j’ai pu échanger l’ont jugé ouvert, compétant, sympathique. Impeccable.

Les films de ce Week-End ont réuni de nombreux spectateurs, particulièrement une famille Italienne de Gabriéle Muccino. Vous vous souvenez, « une famille se réunit  sur une île, pour célébrer les cinquante ans de mariage de leur aîné, un orage inattendu les surprend et ils sont contraints de cohabiter pendant deux jours et deux nuits ». Un film choral,  drôle, rythmé. Le personnage principal c’est  la famille. Un magma,  une chose qui tient ensemble et qui bouillonne avec ses petites et grandes rivalités internes, entre époux, entre frère et sœur etc… Bref rien de plus naturel en somme. Tous ces personnages sont magnifiques avec toutefois mon meilleur souvenir pour le couple Ginevra/Carlo. Ce film comme le signalait J.C Mirabella, la distribution  montre la vague montante, la fine fleur des jeunes et moins jeunes acteurs italiens.

 

Mais revenons au début, Fortunata de Sergio Castelitto, J.C Mirabella disait qu’il  commençait comme un très grand film qui, c’est dommage, devenait trop profus vers la fin. N’empêche, nous pouvons voir et revoir des films de ce tonneau-là. J.C Mirabella disait que le cadre des films italiens, était un protagoniste. Et en effet ce Rome des faubourgs et sa banlieue nous sortent de nos clichés habituels. Sans oublier  de signaler l’actrice principale, Jasmine Trinca, belle comme de grandes artistes italiennes à l’image de Sofia Loren par exemple, elle incarne l’optimisme, la résolution, le courage. Soulignons que les hommes ne sont pas franchement à leur avantage dans ce film.

 

Suit Bienvenue en Sicile de Pierfrancesco Diliberto (Pif).Pif, donc est un réalisateur sympathique, que nous avons eu l’occasion de voir à Tours, j’avais alors noté ceci : « Ça a l’allure d’une comédie, il y a des passages drôles et jamais vus, et ça gagne en gravité sans jamais perdre l’humour. On imagine que le réalisateur a été séduit par « la Vie est belle ». Le sujet qu’il traite est sérieux : Comment les États-Unis ont installé durablement la mafia en Sicile. Un film drôle et intelligent qui n’est pas sans rappeler une histoire actuelle ».Le personnage principal (PIF lui-même),  sans me l’expliquer, j’ai  sur la fin, une vague réminiscence de Forrest Gump. Un film qui arrive à parler d’une histoire grave et méconnue : la renaissance de la mafia à cause de décisions douteuses de Washington et qui en même temps est drôle, ce n’est pas si fréquent.

 

Et le soir Dogman de Matteo Garonne, un réalisateur important de ce jeune cinéma italien pour ce film primé à Cannes.  Ici encore le cadre est protagoniste, on est  saisi par ce quartier en déshérence, à la fois misérable et vivant, où vivent  pauvres, exclus et dealers. Idéal pour faire évoluer une brute épaisse, cocaïnomane,  barbare, incapable de concevoir qu’on lui résiste, ne reculant devant aucun affront, tel est Simoncino (Edouardo Pesce). Son « ami » c’est  Marcello (Marcello Fonte), un toiletteur de chien, un peu chétif, sensible, fragile,  souffre-douleur, dealer occasionnel qui finit par se venger. Mattéo Garonne une palette, une touche et l’humour.

 

Il Padre d’Italia de Fabio Molloavec qui commence les projections du dimanche, demeure mon préféré, non qu’il soit le meilleur mais c’est celui que je trouve le plus touchant. Une sorte de film entre road movie et picaresque, deux individus dissemblables,  faits pour se rencontrer, pour cheminer ensemble  d’un rateau à l’autre. Mia, une jeune femme borderline, Isabella Ragonese, prodigieuse, et Paolo, Luca Marinelli, l’acteur séduisant et caméléon que les habitués des cramés de la bobine ont  pu voir dans una questionne privata. Ce film aborde les thèmes  de la fuite en avant, de l’attachement et l’abandon. La fuite en avant, c’est le film. L’abandon est constitutif de la vie de Mia et de Paolo. L’attachement, c’est la magie très provisoire de la rencontre. Et rien que les dernières images du film sont émouvantes. On peut imaginer qu’Italia la nouvelle née de la fin du film va permettre à Paolo de s’élever en l’élevant. Après tout, Jean Valjean a commencé de même avec Causette.

 

Le Week-End se termine par Cœurs Purs de Roberto de Paolis,qui par ses décors dessine tout comme Dogman et Fortunata,une Italie en souffrance. Et par son thème, sa vitalité,  l’amour, si évanescent qu’il soit, donne la note d’espoir dans un monde ou le pire semble toujours à venir. Les Italiens n’ont pas peur d’être drôles quand ils sont sérieux, et inversement.  Curieusement, ce film en forme de conte moderne, est le seul des six retenus qui ne comporte pas la moindre  note d’humour. L’humour, cette forme de recul, cette touche, qu’on retrouve plus rarement dans le cinéma français. Alors de Paolis cinéaste à la française ? A suivre…

Sur ces deux journées à succès disons que  ceux d’entre nous qui ont vu histoire d’une nation sur France 2, savent que outre la culture…ce qui lie Italiens et Français, (et ce n’est pas toujours honorable pour les Français)

Et concernant la culture, il y a toujours eu des connivences, une proximité culturelle entre les Italiens et les Français, on ne s’étonne donc pas que le nouveau cinéma italien séduise autant que l’ancien.  « Nous l’avions tant aimé » !

…Et le public des cramés pourrait parler de ce WE de mille autres manières que celle-ci, tant il est connaisseur ou simplement curieux, et le plus souvent l’un et l’autre. Tout heureux du retour, sous une autre forme,  du génie créatif de ce Nouveau Cinéma Italien.

BlacKkKlansman – Spike Lee

 

Soirée débat mardi 25 à 20h30

Film américain (vo, Août 2018, 2h14) de Spike Lee avec John David Washington, Adam Driver et Topher Grace

Présenté par Jean-Pierre Robert
Synopsis :  Au début des années 70, au plus fort de la lutte pour les droits civiques, plusieurs émeutes raciales éclatent dans les grandes villes des États-Unis. Ron Stallworth devient le premier officier Noir américain du Colorado Springs Police Department, mais son arrivée est accueillie avec scepticisme, voire avec une franche hostilité, par le commissariat. Prenant son courage à deux mains, Stallworth va tenter de faire bouger les lignes et, peut-être, de laisser une trace dans l’histoire. 

 

A brûle-pourpoint, j’ai un sentiment mitigé par rapport à ce film. D’abord,  il faut reconnaître  avec « le Monde »,  que c’est un film haletant, comme le sont les bons thrillers. Il y a aussi de remarquables acteurs. Ensuite, la manière de fondre et de faire se rejoindre les années 60 et l’actualité du moment est remarquable. Et puis l’infiltration du KKK, est un sujet réjouissant. Ajoutons qu’il y a eu la présentation-débat animée par Jean-Pierre, avec  mesure et objectivité et plutôt tonique.

Maintenant,  j’ai quelques objections, d’abord le premier plan,  commence par une citation : (autant en emporte le vent? dites moi  si  le savez.)  on voit  la guerre de sécession et son prix en  morts, en blessés, et en souffrance. Mais pourquoi ces blessés sont-ils  bien rangés  à même le sol, le long d’une voie ferrée,  pour être brancardé ensuite ailleurs ?   Démonstrative mais curieuse logistique.  Voilà qui  ouvre le film, la guerre du Nord contre le Sud, le racisme est au Sud,  du coup, on sait où est sa place exacte. (Cette séquence et d’autres montrent que le cinéma peut parfois comme la guerre être  une  affaire de grosse artillerie)

Ensuite, on est devant un film dynamique, bien joué, bien filmé, mais dont le scénario m’indispose parfois, je ne vais pas faire une liste, voici un  exemple, pourquoi donc Spike Lee fait-il un parallèle entre les discours  qui revendiquent le  Pouvoir Noir et ceux du Pouvoir Blanc Suprématiste ? Peut-on placer sur un pied d’égalité  le discours de l’opprimé et celui de l’oppresseur ?  C’est ce que fait ce film et   c’est ce qui me  gène.

J’ai apprécié le  passage de fiction  à documentaire, il est magique dans ce film tant l’actualité présente  en épouse les formes. D’une certaine manière les séquences de Charlottesville et le discours du Président Trump  confèrent au film une note d’authenticité, puisque  réalité et  fiction se continueraient  tout comme le passé et le présent.

Je ne doute pas du présent, peut-être que cette manière d’évoquer le passé ne me convient qu’à moitié. Pour la première moitié,  le film  de Speek Lee est efficace et attractif, et pour la seconde, je lui trouve trop de faux équilibres.

Ajoutons que ce film a obtenu le Grand Prix à Cannes 2018. Nous avons vu et nous verrons des films moins schématiques qui n’ont pas eu cet honneur , dont c’est une litote, le mérite n’est pas moindre.