Ceux qui travaillent-Antoine Russbach

                                          

Prix du public – Festival d’Angers

Film suisse (septembre 2019, 1h42) de Antoine Russbach avec Olivier Gourmet, Adèle Bochatay et Louka Minnella

Synopsis : Cadre supérieur dans une grande compagnie de fret maritime, Frank consacre sa vie au travail. Alors qu’il doit faire face à une situation de crise à bord d’un cargo, Frank, prend – seul et dans l’urgence – une décision qui lui coûte son poste. Profondément ébranlé, trahi par un système auquel il a tout donné, le voilà contraint de remettre toute sa vie en question.

Présenté par Françoise Fouillé, mardi 26.11.2019  à 20h30

                                        

   « Ceux qui travaillent » débute par une douche matinale glacée. Frank, cadre supérieur dans une entreprise de fret maritime n’est pas un tendre. Premier à arriver sur son lieu de travail et dernier à en repartir, il a fait sien ce slogan devenu fameux : « travailler plus pour gagner plus ». Ce credo ajouté à son arrogance, sa rigidité, sa routine immuable et son mépris pour ceux qui ne travaillent pas autant que lui, en font immédiatement un personnage antipathique. Et quand il prend la décision de se débarrasser d’un clandestin monté à bord d’un de ses cargos, afin d’éviter un retard de livraison, il perd le dernier degré d’estime que le spectateur a pour lui. Qui est Frank ? Un monstre ? Certains spectateurs le penseront certainement.

   Ce film a le mérite d’éviter ce manichéisme et grâce à l’interprétation remarquable d’Olivier Gourmet, à exploiter les failles du personnage. Conduit à la démission par son entreprise, Frank passe de cadre bourreau de travail à chômeur paumé, tétanisé par la honte de l’inactivité. À l’occasion d’une sortie shopping, il apprend le véritable motif de sa disgrâce : il coûte trop cher à son entreprise ; concurrence oblige. Au cours d’un repas familial, deux anecdotes sur son enfance permettent au spectateur de prendre la mesure de toute la misère affective et matérielle sur laquelle Frank s’est construit. 

   Qui est Frank ? C’est le résultat de la rencontre entre un être élevé dans la dureté et l’absence d’empathie et un monde du travail impitoyable où l’empathie n’a aucune place. Le film ne fait donc pas le procès d’un homme capable de décider d’une vie sur un simple coup de téléphone. Le vrai coupable, car il faut un coupable bien sûr, c’est le capitalisme sans pitié qui broie les travailleurs, du cadre supérieur au simple employé de supermarché. Oui, certes. Mais peu à peu, tandis que Frank montre à sa petite dernière le matériel humain et vivant qui se cache derrière les écrans des ordinateurs de son bureau, le spectateur comprend que les véritables méchants, c’est nous les consommateurs. En achetant des produits venus de l’autre bout du monde, nous cautionnons un système où seuls comptent les rendements et les délais. Nous avons une fâcheuse tendance à rejeter la faute sur l’autre (il faut un coupable). Et comme l’écrit le cinéaste, « il n’y a pas de bons et de mauvais. Le crime de Frank, nous avons tous participé à le commettre.

   Enfin, si le film pose des questions, il ne donne pas de réponses. De même qu’il n’offre pas de rédemption au personnage de Frank qui signe un nouveau contrat pour un poste chargé d’ombre. Conscient, selon moi, d’être devenu une simple pompe à fric, il vend définitivement son âme pour garder  sa famille monstrueuse accrochée à ses portables, chacun dans sa bulle de confort.

   Qu’aurions-nous fait à sa place ?

MARTIN EDEN-Pietro Marcello

Coupe Volpi – Prix d’interprétation masculine

Film italien (octobre 2019, 2h08) de Pietro Marcello Avec Luca Marinelli, Jessica Cressy et Carlo Cecchi

Synopsis : À Naples, au cours du 20ème siècle, le parcours initiatique de Martin Eden, un jeune marin prolétaire, individualiste dans une époque traversée par la montée des grands mouvements politiques. Alors qu’il conquiert l’amour et le monde d’une jeune et belle bourgeoise grâce à la philosophie, la littérature et la culture, il est rongé par le sentiment d’avoir trahi ses origines.

Présenté par Marie-Annick Laperle le 7.11.2019

 Adapter au cinéma le roman « Martin Eden » de l’écrivain américain Jack London était une gageure. Pietro Marcello, réalisateur italien prometteur, réalise l’exploit d’une adaptation libre, personnelle et audacieuse dans laquelle le cinéaste parvient à se détacher complètement du roman et en même temps à en restituer exactement l’univers et l’esprit.

   Le spectateur se retrouve plongé au cœur du roman. On suit Martin Eden au plus près dans son son travail acharné qu’il soit physique ou cérébral, dans son ascension sociale, dans sa passion amoureuse pour Elena la belle aristocrate qui l’éblouit par sa culture et son raffinement. On le suit pas à pas aussi dans sa déchéance physique et intellectuelle, dans son dégoût de lui-même qui le conduit au suicide.

   Pourtant dans le film, nous sommes bien loin de la baie de San Francisco puisque le réalisateur transpose l’action dans la baie de Naples. Nous sommes bien loin aussi du milieu ouvrier états uniens des années 1880- 1910 puisque Pietro Marcello choisit de filmer les révoltes ouvrières qui ont secoué l’Italie avant la prise de pouvoir de Mussolini. A la narration chronologique du roman, il oppose une narration toute en flash backs et en ellipses parfois violentes. Cette narration volontairement chaotique nous transporte brutalement d’un moment à un autre et d’un lieu à un autre ; le réalisateur utilise alors des images qui s’opposent violemment. On passe de la luxueuse demeure de la famille d’Elena Orsini au logement misérable de giulia, la sœur de Martin. Ce procédé donne une force et une vigueur particulières à chacune de ces images dont le pouvoir se trouve exacerbé. Sur ce plan Pietro Marcello ne se refuse rien, passant d’images concernant le récit proprement dit à des images d’archives, réelles ou fabriquées, à des images de souvenirs qui traversent le héros sans oublier des images documentaires montrant les rues de Naples et ses habitants. La caméra glisse sur des visages de femmes et d’hommes marqués par une vie difficile, des gens simples dont le regard touche celui du spectateur. Ce sont les corps et les âmes malmenés qui peuplent le récit de l’écrivain Martin Eden.

   Une autre réussite du film est d’oser le mélange des genres sans frontières ; Pietro Marcello passe du romanesque au documentaire, à la critique sociale comme à la trajectoire intime. La critique sociale y a, me semble-t-il , une part importante. L’image où Martin rencontre sur la plage des migrants, renvoie clairement à notre époque contemporaine marquée par un individualisme mortifère. La loi du plus fort et de la compétition conduisent au rejet de l’autre et laissent apercevoir le spectre de la dictature. Les images d’autodafé de livres nous disent qu’Orban et Salvini sont tout près de nous. L’écrivain Martin Eden comprend qu’il est devenu un produit rentable pour la classe dirigeante cultivée et qu’en trahissant ses origines , il a vendu son âme. Amer désenchantement.

Quand passent les cigognes

Ciné-culte

Palme d’or 1958 – Oscar du meilleur film étranger

Film russe, soviétique (vo, juin 1958, repris en octobre 2019 – Version restaurée, 1h 37min) de Mikhail Kalatozov avec Tatiana Samoilova, Aleksey Batalov et Aleksandr Shvorin 

Titre original : Letyat Zhuravli

Présenté par Claude Sabatier

Synopsis : Moscou, 1941. Veronika et Boris sont éperdument amoureux. Mais lorsque l’Allemagne envahit la Russie, Boris s’engage et part sur le front. Mark, son cousin, évite l’enrôlement et reste auprès de Veronika qu’il convoite. Sans nouvelle de son fiancé, dans le chaos de la guerre, la jeune femme succombe aux avances de Mark. Espérant retrouver Boris, elle s’engage comme infirmière dans un hôpital de Sibérie.

« Vers l’année 1957. A la fin du mois d’août, le conseil artistique des studios Mosfilm reçut un film au nom étrange, qui ne disait rien à personne. C’est souvent par son premier vers qu’on désigne un poème. Et l’un des premiers plans de ce film était un vol de cigognes au-dessus des héros. Bon gré mal gré, les auteurs reconnaissaient qu’ils avaient créé quelque chose d’inhabituel, qu’eux-mêmes ne pouvaient ni comprendre ni vraiment définir. Et de fait, le film surprit, bouleversa et devint une des principales énigmes et légendes de notre cinéma. »

Cet extrait des souvenirs du critique Vitali Troïanovski illustre la force du mythe de Quand passent les cigognes de Mikhail Kalatozov en Russie où le film sortit en 1957, avant de conquérir la Palme d’or à Cannes en 1958. Et de fait, l’histoire d’amour contrariée et tragique de Véronika (Tatiana Samoïlova, mention spéciale d’interprétation) et Boris (Alexeï Batalov) sur fond d’invasion nazie de l’URSS le 22 juin 1941, sous la houlette d’un chef opérateur remarquablement inventif (Sergueï Ouroussevski), prix de la Commission supérieure technique de Cannes 1958,  nous bouleverse encore, 60 ans après, et suscite des débats spontanés et nourris : il n’était que de sentir la vibration de la trentaine de spectateurs présents – un record pour un film du patrimoine – à Alticiné ce dimanche 10 novembre, veille d’armistice, redécouvrant cette oeuvre pacifiste et humaniste, proclamant, tel Stepan à la fin, la haine de la guerre tout en célébrant le patriotisme russe, épousant le destin d’un peuple entre Moscou et Stalingrad en exaltant l’individu bafoué, ses amours massacrées, sa vie étouffée par la morale familiale ou officielle.

Magie d’un film du dégel post-stalinien encore patriotique et déjà novateur, voire subversif, sur la crête de l’histoire et du destin individuel, comme le cinéma de Kalatozov – nous vibrons autant devant les images d’un escalier en feu (celui-là même que gravissait Boris dans son emportement amoureux) , d’un appartement dévasté, de soldats pataugeant dans la boue (scène succédant en un montage audacieux au viol de Véronika par Mark, le cousin de Boris, pianiste planqué et infidèle) que face aux élans adolescents des deux jeunes gens se jetant sur leur lit respectif dans un même mouvement d’ivresse, sautillant le long de la Moskova, encadrés par les câbles d’un pylône – symbole de leur fragilité et de leur séparation à venir ? – un pylône en V comme le vol des cigognes, plus exactement des grues, image de la nature superbe et indifférente réitérée à la fin du film.

On n’en finirait pas de noter les échos entre les plans, les subtilités du montage, d’analyser comme dans les bonus du DVD, l’alternance des plans serrés sur les visages et des plans d’ensemble sur les soldats et leurs proches dans la scène des adieux manqués où le raccord regard du visage bouleversé de Véronika ne rencontre que l’inquiétude d’Irina, la sœur de Boris, où de longs travellings latéraux au sortir du tramway se diluent dans la course dérisoire d’une femme-enfant entre des blindés menaçants. On n’en finirait pas de revoir, dans le vertige mutuel du sentiment, cette figure du tournoiement, escalier gravi par Boris fou d’amour au début, escalier en feu des parents de Véronika, voile des rideaux recouvrant bientôt le viol par Mark de la jeune femme, vertige de la mort – Boris frappé en plein front, le tournoiement des bouleaux – d’autres arbres virevolteront aussi dans la scène du suicide manqué – la vision des escaliers gravis par l’amoureux fou, la procession et le voile nuptiaux pour ce premier et ultime mariage avec la mort…

Mélange d’insouciance et de tragique, d’enfance et de mélancolie, à l’image de la vie, comme ce jeu de compter jusqu’à 50 pour donner du poids à une décision, du sens à l’attente de l’être aimé, telle Mathilde dans Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet, comme cet écureuil en peluche offert par Boris à Véronika pour son anniversaire (par sa grand-mère plutôt car le jeune homme est déjà parti) et sous lequel se cache une lettre d’adieu et d’amour, de fidélité éternelle retrouvée si tardivement par Véronika, jouet de femmes légères autour de Mark, le cousin épousé par contrainte : n’a-t-il pas abusé d’elle lors du bombardement, malgré ses dénégations forcenées, et ses gifles répétées ?

Amour d’abord heureux et insouciant, peu à peu angoissé et sali par la guerre, l’attente, le retour des lettres sans réponse, rendu tragique enfin par l’apparente trahison de Véronika, l’infidélité bien réelle et lamentable de Mark, la nouvelle de la mort de Boris rapportée par le camarade de combat, Vladimir, entrevue sur sa civière, nouvelle douteuse, insupportable, violemment niée – avant que le regard de l’ami Stepan, chaleureux puis accablé, la lettre confiée ne viennent confirmer l’insoutenable vérité de la mort de Boris. Qui pourrait juger de la force et de l’authenticité de cet amour, même si la jeune femme a dû céder aux assiduités puis à la violence de Mark ? Sans doute – dira-t-on – le discours du père de Boris, médecin-chef de l’hôpital, dénonçant indirectement devant Véronika l’infidélité des femmes, le « diable au corps » face à un blessé fou de douleur, trompé par son amie, est-il dur et moralisateur mais le personnage, bien peu manichéen, n’est-il pas le même qui a réprouvé la folie de son fils engagé volontaire, réconforté et persuadé Véronika de demeurer auprès d’eux après la découverte des infidélités de Mark ? N’est-ce pas lui aussi qui  enlace et emmène la jeune femme dans le superbe final, élan collectif de la paix retrouvée mais aussi déploration de l’absurdité guerrière, fin autant sinon plus psychologique qu’idéologique  ? Ce bébé brandi au-dessus de la foule n’est pas seulement le symbole d’un possible renouveau, d’un salut par l’enfance, comme ce petit …Boris (le même prénom que le héros disparu) qui sauve Véronika du suicide, et auquel la jeune femme offre un avenir, réciprocité et réversibilité du don ; il incarne aussi le dépassement de soi-même, la traversée de la douleur individuelle vers un avenir commun, la reconstruction d’un être et d’un pays  également fracassés.

Claude

Tu mérites un amour de Hafsia Herzi (2)

Film français (septembre 2019, 1h39) de Hafsia Herzi avec Hafsia Herzi, Djanis Bouzyani et Jérémie Laheurte

Synopsis : Suite à l’infidélité de Rémi, Lila qui l’aimait plus que tout vit difficilement la rupture. Un jour, il lui annonce qu’il part seul en Bolivie pour se retrouver face à lui-même et essayer de comprendre ses erreurs. Là-bas, il lui laisse entendre que leur histoire n’est pas finie… Entre discussions, réconforts et encouragement à la folie amoureuse, Lila s’égare…

Présenté par Laurence Guyon

En dépit d’une présentation bien documentée et d’un bon débat , j’avais un sentiment mitigé après avoir vu ce film avec ses gros plans de films sentimentaux, je le classais dans la catégorie « à la rigueur », mais en y repensant, (toujours avec l’esprit d’escalier), je me dis qu’il est plutôt réussi. C’est un film capable de nous faire oublier les moyens financiers plus que ric-rac dont disposait Hafsia Herzi la réalisatrice et actrice pour ce premier film.

D’abord, ce n’est pas un scoop, Hafsia Herzi (Lila) est belle au sens vrai du terme. Ensuite, c’est un film plutôt pudique qui présente  des situations intéressantes et des dialogues graves et drôles, jamais ennuyeux. Hafsia Herzi reconstitue un peu la démarche du cinéma de la nouvelle vague. Elle fait jouer ses amis, les matériaux du dialogue sont piochés dans la vie quotidienne, les lieux du tournage, par exemple Belleville,  sont modestes. En cela je la trouve plus proche d’Agnès Varda, particulièrement  de Cléo de 5 à 7 que d’Abdellatif Kechiche (son mentor) , j’y reviens tout de suite.

 Je me souviens que Marie-Annick  disait quelque chose comme  « tout est dit dès le début du film. Une femme aime un homme indigne de l’être et ne peut faire la démarche de s’en séparer ».  Mais justement, ce sujet à lui seul est intéressant, Hafsia filme cet « entre-deux », cette transition. Elle filme l’espace  et le temps où elle demeure sans avoir à se confronter au réel : « Remi est un manipulateur ».  Lila, en congédiant  le réel, l’irréversible,  s’évite la charge de la souffrance, de la séparation et du deuil. L’espèce humaine est  fabulatrice, et n’appréhende le réel qu’à peu de moments, le deuil par exemple, ici il s’agit donc de ne pas s’y confronter. Et ce passage est parfaitement rendu, avec intelligence, finesse, humour et profondeur. (A l’exemple, les dialogues avec Myriam  ou Ali ) 

Marie-No dans son article,  a l’excellente idée de ne pas résister à reproduire dans son article le superbe poème de Frida Kahlo.  Pour ce qui me concerne, dans ce prolongement, je vois des similitudes entre Cléo de 5 à 7 (pour cet entre deux), et je vois aussi des ressemblances  entre Frida Khalo et Lila. Il est vrai, comme le dit Charly,  qu’elle lui ressemble physiquement. Mais je suppose  qu’Hafsia Herzi  a dû se plonger  dans la vie de cette femme. Et qui voit-on ?  Amours tumultueuses avec Diego de Rivera et des amourettes en tous genres le long de sa vie. Alors, La vie de Lila se présente un peu comme une sorte de « repentir » de la vie de Frida.  

Dernière remarque, la modernité du sentiment amoureux exprimé dans le film, je ne résiste pas à  recopier quelques extraits de la 4ème de couverture de « Pourquoi l’amour fait mal » d’Eva Hillouz, paru en 2012 : « aimer quelqu’un qui ne veut pas s’engager, être déprimé après une séparation »   autant de forme d’une modernité, de l’individu dans la société contemporaine avec «  ses fantasmes d’autonomie et d’épanouissement personnel, ainsi que les pathologies qui lui sont associés : incapacité de choisir, refus de s’engager, évaluation permanente de soi et du partenaire, psychologisation a l’extrême des rapports amoureux… »

Et au total, vous m’excuserez cette parodie : « Lila outragée, Lila brisée, Lila martyrisée, mais Lila libérée ; libérée par elle-même » (et ses sympathiques amitiés), libérée par elle même et surtout d’elle même.  Ce film assez confidentiel,  il me faudra l’avoir en DVD. C’est le premier film d’une cinéaste qui compte.

Georges

Tu mérites un amour de Hafsia Herzi

Tu mérites un amour : Affiche

Film français (septembre 2019, 1h39) de Hafsia Herzi
avec Hafsia Herzi, Djanis Bouzyani, Jérémie Laheurte,
Anhony Bajon, Sylvie Verheyde, Samir Guesmi
Soirée-débat mardi 5 novembre 2019
présentée par Laurence Guyon

 

Le récit, urbain et estival, poétique, d’une rupture et de la quête du désenchantement, du désenvoûtement.
Lila a Rémi dans la peau et ça, c’est incontrôlable.
Lila court dans les rues vers la preuve de son infortune, vers le début de son désespoir, on la suit, le pas est rapide, déterminé, sous la chevelure qui ondule, ça se bouscule dans sa tête et la caméra nous bouscule aussi en la suivant de très près, nous emportant vers ce chavirement. C’est joué : Remi lui ment, la trompe, c’est bien lui, là, devant elle, pas possible de se raconter des histoires.
Maintenant, c’est l’après qui commence. La colère fait place à l’hébétude, au déni, puis aux larmes et la caméra se fixe, alternant les cadrages resserrés et les gros plans sur le visage de Lila, mesurant l’équilibre perdu, guettant l’apaisement de son cœur.

Rémi ne la respecte pas donc Lila ne se respecte plus et, pour s’étourdir, pour ne pas se jeter dans le vide, Lila, désincarnée, s’aventure dans des relations impossibles. Elle se regarde manquer de force et se laisser couler dans le tourment de son âme, dissociant son corps vigoureux à son esprit douloureux, désunifiée.

Un amour qui se délite, un couple qui se sépare, le sujet est éternel, mille fois vu au cinéma et dans la littérature de toutes les époques.
Hafsia Herzi réussit à nous faire ressentir la douleur ressentie par Lila. Elle la distille dans ses veines et on la sent couler dans les nôtres. C’est assez extraordinaire et c’est ce qui fait l’émotion et la singularité de Tu mérites un amour.

S’ajoute à cela, le casting particulièrement réussi des nombreux personnages secondaires et l’art de les faire tous, en quelques minutes, exister et particulièrement Ali, formidable Djanis Bouzyani, dévoué absolu à son amie, cherchant à entrer dans son esprit, quitte à user d’un gri-gri, pour en extirper le poison répandu par Rémi. Ali la revigore, la regarde pleurer, l’amène à sourire et la fait rire. Un beau tableau de l’amitié.
Sous-jacente est la crainte de ne pas pouvoir croire et se fixer à un amour, de continuer à papillonner, la quarantaine venue, comme Ava, dans la lumière glaciale des néons, s’accrochant aux ailes glaçantes de la jeunesse enfuie.
La réussite du film tient aussi dans la justesse de chaque scène, comme autant de pas vers la sortie de cet amour toxique. Une succession de scènes nécessaires, ponctuées du regard de Lila, -et quel regard !-construisent une histoire, l’histoire de ce désamour -là, unique évidemment.

Se nourrissant pourtant du collectif, du lien à l’autre qu’elle sait salvateur, on voit Lila, par instant incapable de goûter au bonheur familier d’un pique-nique entre amis, obligée, à ce moment, de partir, ne pouvant pas faire autrement, devant fuir pour se retrouver seule et se concentrer pleinement sur sa peine, s’en nourrir, se délecter de l’ultime vestige de son amour perdu.

La caméra fluide de Jérémie Attard capte les ressentis de l’intoxication amoureuse, de l’attraction et la répulsion, de l’amour et du dégoût. En incarnant son personnage principal, tel un peintre se représentant lui-même parmi  une assemblée de personnages, Hafsia Herzi s’offre en incarnation de Lila au milieu de ses personnages charismatiques, les faisant exister, tout en étant, elle, de tous les plans.
Et puis, il y a Anthony Barjon. Au cinéma, on a rarement lu mieux que dans ses yeux la fulgurance du coup de foudre, la naissance de l’amour.
Et quand Charly dit le poème, c’est d’un romantisme chavirant.
On a la gorge nouée.

Marie-No

 

« Tu mérites un amour décoiffant, qui te pousse à te lever rapidement le matin, et qui éloigne tous ces démons qui ne te laissent pas dormir.

Tu mérites un amour qui te fasse te sentir en sécurité, capable de décrocher la lune lorsqu’il marche à tes côtés, qui pense que tes bras sont parfaits pour sa peau.

Tu mérites un amour qui veuille danser avec toi, qui trouve le paradis chaque fois qu’il regarde dans tes yeux, qui ne s’ennuie jamais de lire tes expressions.

Tu mérites un amour qui t’écoute quand tu chantes, qui te soutiens lorsque tu es ridicule, qui respecte ta liberté, qui t’accompagne dans ton vol, qui n’a pas peur de tomber.

Tu mérites un amour qui balayerait les mensonges et t’apporterait le rêve, le café et la poésie »

Frida Kahlo

Jeanne de Bruno Dumont

Film français (septembre 2019, 2h18) de Bruno Dumont avec Lise Leplat Prudhomme, Fabrice Luchini et Annick Lavieville

Synopsis : Année 1429. La Guerre de Cent Ans fait rage. Jeanne, investie d’une mission guerrière et spirituelle, délivre la ville d’Orléans et remet le Dauphin sur le trône de France. Elle part ensuite livrer bataille à Paris où elle subit sa première défaite. 
Emprisonnée à Compiègne par les Bourguignons, elle est livrée aux Anglais. 
S’ouvre alors son procès à Rouen, mené par Pierre Cauchon qui cherche à lui ôter toute crédibilité. 
Fidèle à sa mission et refusant de reconnaître les accusations de sorcellerie diligentées contre elle, Jeanne est condamnée au bûcher pour hérésie. 

Dans le cinéma, Jeanne d’Arc occupe une place de choix, et c’est une bonne chose pour Bruno Dumont,  car pour lui l’art est par excellence, le lieu où peut s’exprimer la grâce. Avec Jeanne, Bruno Dumont peut désormais se compter parmi les réalisateurs qui ont représenté Jeanne d’Arc. Il a choisi  de s’inspirer du « le mystère de la charité de Jeanne d’Arc », de Charles Peguy, comme pour son précédent opus Jeannette, il y reprend des dialogues de l’auteur.  

Charles Peguy  est fidèle à l’histoire, il  écrit dans une  prose unique, un peu déconcertante, sincère, et d’un bel humour. À l’époque où il écrit cette œuvre, il est jeune, plutôt idéaliste, anarchiste, incroyant. En outre, à travers les siècles qui le séparent de sa Jeanne, il y a une proximité de pensée et de rapport au monde.  Peguy dédiait son livre « à toutes celles et ceux qui ont lutté contre le mal universel : la violence, l’injustice, le pouvoir ». Peguy comme Jeanne sont  tous deux « absolus », sans concession et ne badinent pas avec ce qu’ils estiment leur devoir. (Pour Peguy, ce fut l’affaire Dreyfus, puis bien plus tard,  son engagement et sa mort d’une balle dans le front à l’occasion d’une charge, en 1914.) 

De son côté, Bruno Dumont appartient d’une manière consciente ou inconsciente à ce territoire imaginaire et culturel  du Nord  dont la Belgique francophone serait le noyau, qui produit des œuvres marquées par le surréalisme,   le burlesque, l’incongru, le bizarre, l’anachronique, et une forme d’humour absurde. Autant de moyens formels au service de sujets profonds et philosophiques.

Avec la Jeanne d’Arc de Peguy,  Bruno Dumont dispose d’un matériau qui correspond parfaitement à ce qu’il veut signifier : 

Jeanne représente pour lui un personnage métaphorique, universaliste et populaire. Elle est fragile et résolue. Elle engage sa spiritualité contre l’institution (L’église et le roi lui-même). Et enfin, son personnage se confronte au ridicule et au kitch de son époque : «  comment des gens instruits, cultivés,  en viennent-ils collectivement à assassiner une enfant ?» Ainsi, Jeanne dépasse l’histoire pour  atteindre la métaphore, celle de la lutte contre le mal, la damnation et l’église. Elle demeure humaine, elle est l’innocence universelle.

Bruno Dumont se refuse à enfermer Jeanne dans la nasse étroite du procès.  D’autres, à l’image de Dreyer ou de Bresson (que Bruno Dumont admire)   nous avaient livré une version pathétique et lacrymale de Jeanne, questionnée, injuriée, maltraitée par des brutes intellectuelles. Bruno Dumont choisit simplement de montrer les gens autour d’elle, des abords de Paris à Rouen, il ne reprend jamais l’artifice de Dreyer. Pour lui, les acteurs n’ont nul besoin d’être méchants ou sadiques, d’avoir de vilaines trognes, ils n’ont qu’à être en situation.

Dans le premier opus,  Jeannette devient Jeanne en allant de Donremy à Chinon.  Bruno Dumont s’assigne de représenter artistiquement un chemin  qui est à la fois spirituel et concret.   Avec Jeannette, Bruno Dumont nous avait donné sa mesure. Par exemple, chez Peguy, les dialogues avec Hauviette ou Madame Gervaise qui sont parfois drôles et déconcertants, deviennent bizarres et décalés avec Bruno Dumont. En outre, c’est un film chanté,  et il y a la musique métallique d’Igorrr sur la voix mal assurée de l’actrice qui a 8 ans,  (Lise Leplat Prudhomme). Cela ajoute à notre sensation d’étrangeté. D’autant que le réalisateur situe l’action sur la côte d’Opale : « Mes personnages dans leur ensemble sont des gens du Nord »… Le Nord est un théâtre magnifique pour représenter l’humanité tout entière. C’est le regard qui fait la grandeur du paysage et non le paysage en soi » quant aux gens : « Il faut accepter que le réel soit mêlé, avec ses gros, ses petits. Il faut apprendre à aimer ça. D’ailleurs, la plupart des gens sont tordus. Les gens beaux, c’est une vue de l’esprit. Mon travail, c’est d’héroïser les gens simples en les rendant glorieux, pas de mettre en avant un acteur débile dont on se fout. » 

Alors, pour Jeanne, le dispositif demeure le même. Pour la musique, il choisit Christophe, qui sur les paroles de Peguy réalise une œuvre sublime, qui indique la  compréhension intime, pénétrante du texte de Peguy et  du projet de Dumont. Et le décor…les plages infinies du Nord, les pins, les vestiges de bunkers, et le ciel immense et bleu… 

Cette fois  Jeannne est aux Portes de Paris. (Orléans est dans l’ellipse). Jeanne est d’une détermination absolue. Elle n’a de compte à rendre qu’à Dieu, un Dieu intime.  

Remarquable aussi, de Paris au bûcher son aura, sa faculté de révéler la petitesse et la couardise de ceux qui l’entourent. A montrer leur bassesse et leurs petits calculs et parfois leurs ignobles desseins.  Tout est dans le regard de Jeanne qui ne parle que pour faire mouche. Lise Leplat Prudhomme (2) qui a grandi  de deux ans depuis Jeannette, connaît son texte par cœur ; il lui fallait le ton jute, elle l’a. Julie Sokolowski (actrice principale dans Hadewijch)  a été sa répétiteuse. 

Maintenant racontons l’histoire par la fin.  L’église avait gracié Jeanne car la première fois devant le bûcher,  elle avait reconnu son hérésie, elle avait dit ne jamais avoir entendu Dieu, juré de ne plus porter de vêtements masculins- L’église, mansuétude et miséricorde !– Mais une fois dans sa cellule, on lui rend ses vêtements d’homme, elle s’en habille. Piège grossier, elle devient relapse !  On peut la brûler. Le Tribunal inquisitorial a joué sa partition sans fausse note.  

Publics,  la mise en scène de la torture, l’exposition de la douleur, le viol ultime, l’apparat et la populace,  tout cela Bruno Dumont le tient à l’écart. Au loin on voit Jeanne qui brûle, une silhouette légérement détachée du poteau de torture, une fumée. Bruno Dumont filme un paradoxe, la mort est un acte solitaire absolu, et sa représentation humaine presque rien.     

Le procès,  c’est toujours, cette même histoire de tribunaux inquisitoriaux et/ou fantoches, dont nous   sommes encore témoins aujourd’hui, la liste des pays concernés serait un peu longue, hier par exemple, la Turquie… 

La partie procés chez Bruno Dumont, jouée dans la Cathédrale d’Amiens comme un écrin gothique, baroque, et surtout ostentatoire,  ou par des mouvements de plongée et de contreplongée,  il peut jouer de l’élévation et de l’écrasement.  Les scènes sont interprétées comme d’habitude par des non comédiens, professeurs ou étudiants de faculté, dont trois  théologiens  de la faculté de Lille. Cette partie du film devrait être anthologique. Cette sensation de voir ces personnages (acteurs inexpérimentés) sur la corde raide durant leurs plaidoiries,  fragiles, donne une sensation de pathétique, d’ubuesque et de kitch total. Du même coup, elle révèle toute la grandeur de Jeanne devant le ridicule.  Lise Leplat Prudhomme est étonnante. (Il lui sera difficile de ne pas demeurer actrice). 

Avec ce film, Bruno Dumont contribue à  sortir Jeanne de l’illusion politique  dans laquelle depuis toujours on cherche à l’enfermer. Elle est insaisissable, irréductible aux fantasmes des nationalistes et religieux. Elle représente une valeur dont ils ignorent le sens, elle est radicalement libre. 

Jeanne de Bruno Dumont n’est pas seulement du grand art, c’est quelque chose qui nous parle directement au présent.  Nous ne pouvons éviter de faire le parallèle avec Greta Thunberg à qui on a accordé les épithètes :   louche, irrationnelle, illettrée, ridicule, fanatique, sadique, totalitaire et -Autiste (1)- Dont on pend l’effigie sous les ponts en Italie, qui déclenche des manœuvres de blocages de routes par des conducteurs des camions-citernes au Canada, dont le philosophe  A. Finkielkraut dit : « je trouve lamentable qu’aujourd’hui on s’incline devant une enfant ».  

(1 ): On peut aussi se référer à différents sites qui recensent les pathologies possibles de Jeanne. Les « Messieurs Homais » depuis le XIXème Siècle à nos jours ne manquaient et ne manqueront jamais d’arguments.

Une Fille Facile- Rebecca Zlotowski

Film français (août 2019, 1h32) de Rebecca Zlotowski avec Mina Farid, Zahia Dehar, Benoît Magimel, Clotilde Courau, Loubna Abibar et Cedric Apietto

Synopsis : Naïma a 16 ans et vit à Cannes. Alors qu’elle se donne l’été pour choisir ce qu’elle veut faire dans la vie, sa cousine Sofia, au mode de vie attirant, vient passer les vacances avec elle. Ensemble, elles vont vivre un été inoubliable. 

« Tous les palais sont ridicules : malgré leur intérêt historique, ils ne sont que l’expression dénuée de goût et pénible de l’ostentation. »
Charlie Chaplin – 1889-1977 – Ma vie

Dans une des ses interviews Rebecca Zlotowski nous dit, enfant, avec mes parents nous aimions aller regarder les riches dans leur yacht, installés  face aux pizzerias. Jeux de signes donc… (Jeu qui nous sera commenté en cours de film,  à l’unilatéral,  en se plaçant du point de vue du propriétaire du yacht). 

Dès le début Sofia, « la fille facile* » offre à Naïma (sa cousine)  un sac à main comme le sien, un sac Chanel  blanc nacré d’un goût  radicalement hystérique. Ensuite on  a comme l’impression que le scénario du film est une parodie de ceux  des photos-romans.  Les scènes et  dialogues sont  superficiels,  se produisent dans un décor qui est une sorte de compilation de signes ostentatoires, presque de clichés (dont un yacht et  son riche intérieur, le sextant, un crocodile en bois rare menaçant, le personnel de service,  les villas somptueuses etc.).

Pour Sofia, tout baigne, et nous le verrons plus tard, lors d’une  scène  de plage : Sofia et Naïma marchant sur la plage, par la magie du cinéma, disons un jeu de plans,   les galets des plages de Cannes deviennent doux  comme le sable de l’Atlantique : gros plan sur les pieds agiles de Sofia et Naïma puis plan poitrine ou plan américain (je ne sais plus) pour le haut de ces deux filles au moins libres… de toutes grimaces douloureuses, contrairement à l’ensemble des plagistes cannois (qui eux ne peuvent se couper en deux et  méritent toute notre compassion) 

Le film se place sous le signe d’ une citation curieuse  de Blaise Pascal : « La chose la plus importante, c’est le métier : le hasard en dispose »,  qu’on croirait échappée d’une épreuve de dissertation. Et la dissertation c’est le film :  

Le hasard en question, n’a pas permis à Sofia l’héroïne,  de naître riche mais de devenir désirable, c’est déjà ça ! Sofia, « la fille facile »  est d’origine maghrébine et probablement modeste, elle dispose d’attributs féminins qui selon les canons font d’elle une pin-up.  C’est sa situation initiale.  C’est ce qui la guide dans ses choix de vie.  Et comme elle apprécie et recherche les signes extérieurs de richesse et de puissance, qu’elle est elle-même, vue par  d’autres, perçue comme un signe de richesse et de puissance, le commerce de soi par soi devient alors, une sorte d’évidence. Pour Sofia, le hasard du métier sera  le hasard des rencontres. En bref, la fille facile  est une belle fille, qui aime le luxe ou ce qui lui apparaît tel …Et monnaie ses charmes, cet autre luxe. 

Son genre de personnage est connu depuis l’antiquité, sous le nom d’Hétaïre, il l’est aujourd’hui  sous le nom  d’escorte girl.  C’est un métier où rien n’est moins important que de s’attacher à quelqu’un, d’aimer comme on dit. Lorsqu’on n’a pas d’attaches, on est libre !  Dit-elle. 

Une autre manière de rappeler son désir de ne pas se lier, c’est un tatouage à la cambrure du dos et des fesses  qui indique « Carpe Diem », comme un programme,   dans  une acception qui ferait frémir Horace, mais qui lui revient. Le casting est impeccable, Zahia Dehar, l’actrice qui interprète Sofia, fut ce qu’elle joue. 

Si ce n’était pas tragique, on trouverait presque comique que des hommes en ruinent d’autres, les exploitent, les épuisent pour s’approprier ça, ce luxe, ce  kitch définitif, ce néant . 

Je garde aussi un bon souvenir de la rencontre avec Calypso (Clotilde Courau), sur son île, dans sa propriété et du dialogue qui en a suivi :     

S — : « Chaque fois que j’entends la corne de brume d’un bateau, ça me fait penser à Marguerite Duras.

La riche Calypso,  cherche alors à  déstabiliser Sofia, dont elle devine la fonction,  à lui faire éprouver une petite humiliation facétieuse. Un peu sarcastique,  elle lui demande : 

—     Qu’avez-vous lu de Duras ? 

—     J’aime tout, ça dépend comment je me sens, c’est délicat, c’est gênant …

—     Mais on est entre nous là !  

—     Avant c’était  LA DOULEUR… Aujourd’hui je vais dire que c’est  L’AMANT»

Test terminé, Sofia a montré les signes « suffisants », il ne faut pas grand-chose,  on peut changer de terrain de joute. 

Le combat de Sofia   se déplacera vers le rapport à son amant… Et on ne peut pas dire que passé  la phase de séduction et de « don, contre-don », que ce rapport soit marqué par la délicatesse. Il la fait chasser par ses gens, sous une fausse accusation de vol.   

Mais, être Sofia, c’est se sentir « libre » parmi les mufles, les délinquants légaux, c’est aussi expérimenter  ce  qu’a démontré Bourdieu dans « LA DISTINCTION», pendant la culture,  la lutte de pouvoir et  la lutte des classes continuent et nous ajouterons pendant le commerce des charmes aussi.   

Mais au total, et je ne sais pas si tout ça, correspond à l’intention de Rebecca Zlotowski où si je me fais un film dans le film,  finalement cette « fille facile » est avec  toute sa cupidité de pie, son mimétisme un peu ridicule,  une copie plutôt sympathique des gens qu’elle fréquente, ce n’est pas difficile. Quant à « la liberté » dont elle se pense dépositaire, c’est un autre sujet! Naïma son admirative cousine, qui a partagé certains moments avec elle, n’en sera pas adepte.

* NB : Une remarque, ces termes n’ont pas d’équivalent masculin

Turandot de Giacomo Puccini

Donné au Met et retransmis en direct hier à AltiCine : Turandot de Puccini, mise en scène de 1987 de Franco Zeffirelli en hommage à ce grand metteur en scène de cinéma et d’opéra disparu en juin de cette année. Grandiose. 150 minutes de bonheur total.
De l’opéra comme on l’aime, avec des décors, des costumes taillés à sa mesure. Très grands.
Et Zefirelli voyait l’opéra en grand ! Décors et costumes travaillés, généreux,  raffinés, étoffes précieuses, il veillait au moindre détail et le résultat est époustouflant !
Je suis de ceux qui trouvent que les opéras ne s’écoutent pas, ils se regardent et Turandot en est la parfaite illustration.
Et même si, bien sûr, in situ, c’est mieux, en retransmission, on a le privilège et l’avantage de voir les détails, les expressions des visages et, pendant les entractes, d’entrer dans les coulisses, d’assister aux changements de décors, ballet minuté et impressionnant de techniciens experts, et de voir soudain un(e) artiste rayonnant(e), polyglotte, entièrement tourné(e) vers la musique, venir, quelques instants, nous parler de son art.
Quelle jouissance ce doit être de chanter ces airs là, Nessun dorma (Calaf formidable hier par Yusif Eyvazov), Signore ascolta (par Liù/Eleonora Buratto).
A la fin quand ils saluent, on retient ses larmes. Dieu que c’est beau !
Alors on préférerait, à ce moment-là, être dans la salle pour applaudir, crier les noms, ovationner.
Brava ! Bravo !

Franco Zeffirelli (2003-2019)
Confié à l’orphelinat des Innocenti le jour des Z, sa mère, admiratrice de Mozart, le fait inscrire sous le nom de Zeffiretti (Idomeneo), mais, suite à une erreur de transcription, il devient Zeffirelli. Il est recueilli par une Anglaise installée à Florence qui lui enseigne sa langue et lui fait découvrir Shakespeare qui l’accompagnera toute sa vie. D’abord assistant de Lucchino Visconti, il commence dans les années 50 une carrière de metteur en scène d’opéra qui s’échelonne sur plusieurs décennies et le conduit à travailler régulièrement avec La Scala de Milan et le Met de N.Y. Il dirige Maria Callas à Milan, Vérone, Paris,  dans des représentations mémorables de La Traviata (1959), Tosca (1964), Norma (1965).
Pour le cinéma il réalise en 1967, une adaptation de La Mégère apprivoisée de Shakespeare avec Elisabeth Taylor et Richard Burton qui connaît un beau succès et l’encourage à adapter Roméo et Juliette l’année suivante, avec Leonard Whiting et Olivia Hussey, deux jeunes inconnus dans les rôles titres. Pour la première fois, un metteur en scène employait des acteurs ayant l’âge réel des rôles. Ce film (qui est aussi un de mes premiers souvenirs de cinéma)  sera le plus grand succès de la carrière de Zeffirelli et remportera deux Oscars (meilleure photographie et meilleurs costumes).
Viendront ensuite Jésus de Nazareth, Jane Eyre.
Et Callas for ever (2002) qui marquera la fin de sa carrière.
La boucle était bouclée.

Marie-No

Une grande fille-Kantemir Balagov

Film russe (vo, août 2019, 2h17) de Kantemir Balagov (Réalisateur de Tesnota, une vie à l’étroit) avec Viktoria Miroshnichenko, Vasilisa Perelygina et Timofey Glazkov
Titre original : Dylda

Synopsis : 1945. La Deuxième Guerre mondiale a ravagé Léningrad. Au sein de ces ruines, deux jeunes femmes, Iya et Masha, tentent de se reconstruire et de donner un sens à leur vie.

Présenté par Sylvie Braibant

Tout d’abord, un mot sur le débat de ce mardi soir : 

« Après la sortie en film du premier dessin animé  « Asterix le Gaulois », lors d’un « micro-trottoir », on interroge un jeune enfant : Alors tu as aimé ? 

Pas tout à fait, les personnages n’ont pas la même voix que dans le livre ! »

Au moment du débat, c’est un peu le sort que fait Sylvie a « Une grande fille » de Kantemir Balagov après avoir  relu le roman de Svetlana Aleksievitch avant le film. 

Même si comme Sylvie sans doute, il  admire l’auteur du livre,  Balagov ne voulait pas l’adapter ;  il l’indique dans le  dossier de presse qu’il s’en est  inspiré. Et quelle inspiration !

Tout, comme « Tesnota une vie à l’étroit » son premier et précédent film, il nous invite à voir une œuvre particulièrement superbe : ici, la beauté de ses cadres, la fluidité des changements de plans, son jeu symbolique avec les couleurs, les références picturales, la manière de filmer les personnages, particulièrement Lya « la girafe »…On imagine qu’avec Balagov, les Russes ont un grand cinéaste de plus.  

C’est l’histoire affreuse et douloureuse de deux femmes qui ensemble ont vécu des situations extrêmes  et probablement ont survécu l’une par l’autre à l’horreur de Stalingrad. Elles se doivent tout. Elles peuvent donc tout se pardonner  et tout exiger l’une de l’autre. L’histoire humaine  est traversée par ces tandems – De ces gens qui tentent de continuer à vivre par ce moyen contraphobique. 

 Quel casting pour ce film, deux   actrices, Viktoria Miroshnichenko joue Iya autrement appelée « la girafe » et Vasilisa Perelygina joue Mascha. Iya est atteinte d’une sorte de  paralysie intermittente, de mouvement et de claquement de gosier, d’absence qui ressemble au « petit mal » épileptique. Quant à Masha, elle est devenue stérile, son ventre est mutilé. L’une et l’autre sont des traumatisées psychiques de guerre, des névroses de guerre,  disait-on.  Cet aspect essentiel permet de comprendre pourquoi on retrouve dans presque toutes les critiques du film le mot « resserrement ». Balagov est aussi un cinéaste de l’angoisse. 

A ce propos, durant le débat, un intervenant parlait d’âme russe, c’est-à-dire de la dimension culturelle spirituelle d’un peuple et dont témoigneraient par leur façon d’être au monde ces deux personnages. Si l’on veut considérer que  le servage,  la misère, la guerre, la mort en masse sont  constitutifs  de cette âme, alors oui !  Comme dans Tesnota (dont on se souvient la place de l’héroïne),  ces deux personnages expriment parfaitement l’âme russe… et donc le présent Russe actuel,  Balagov nous parle au présent.

Une séquence frappe dès le premier quart d’heure,  Iya « la girafe » chahutant avec le petit Pachka nous  a laissé horrifié,  devant nos yeux, elle l’étouffe. J’ai pensé faussement : c’est un infanticide. Je l’ai pensé car la faim, et l’horreur sans fin de l’après-guerre, celle des « Johnny Got His Gun », m’y induisaient. 

Suit  l’aveu,  l’annonce de la mort de Pachka à Masha la mère. C’est un moment d’anthologie cinématographique et le point d’orgue du film. Il dit la mesure de l’attachement de ces deux femmes. Elles sont unies par la présence d’un passé de chaque instant et leur projet inconscient. Et, presque tous les rapports de ces deux femmes liées, tournent, parfois par homme interposé,   autour de la volonté de survivre, la volonté d’enfantement à tout prix, la volonté de continuité et dépassement.

Autre séquence toute aussi frappante, la rencontre de Masha avec « la dame au lévrier », Liubov Petrovna,  la mère de Sasha, un prétendant. Elle  montre l’écart définitif entre une femme de la nomenklatura  et une prolétaire. Masha   avec  sa « belle robe » empruntée n’est pas à la hauteur des espérances de la dame pour son fils. Dans un dialogue brutal, d’où les hommes sont exclus, du silence lâche du père de Sasha et la niaiserie du fils… « la dame au lévrier » soumet  Masha à un interrogatoire en règle. Tous ses préjugés, son mépris de classe  sont contenus dans ses questions orientées qui veulent mettre en évidence que Masha fut « une fille de l’arrière donc une fille de confort, bref une pute, que l’on peut à la rigueur remercier de son dévouement ! ». Mascha  qui était serveuse de DCA, autant dire une bête humaine, à la merci de tout, conforte la Dame. L’ironie et le mépris changent de camp. Après la guerre, dans ses décombres fumants, la guerre des classes continue.

La retrouvaille finale entre Masha et Iya la  Girafe (qu’un instant elle a cru suicidée)  à la fin du film montre l’attachement définif qu’ont  ces deux femmes l’une pour l’autre.  Il  est forgé par l’expérience indicible de la guerre. Et ces femmes sont de celles par qui le présent  des Russes advient, elles sont le passé qui définit leur présent.

PS : j’ai lu beaucoup de belles critiques de ce film, j’attire votre attention sur celle du site, « le Bleu du Miroir »!

ACUSADA de Gonzalo TOBAL

Pour ce deuxième long-métrage Gonzalo Tobal nous montre à la fois une histoire policière  et le processus qui se met en place autour du   « présumé coupable » :  sa famille, ses avocats, les médias  face à un fait divers complexe et violent. Un processus donc, qui est pour une part intime et pour l’autre publique, avec ses implications   juridiques, médiatiques,  familiales, sociales.

La jeune Lali Esposito qui joue Dolorès Dreir est une interpréte principale très honorable, d’autant que c’est son premier film pour le grand écran et à l’international. 

La distribution secondaire  est constituée d’acteurs que nous connaissons à l’image de Leonardo Sbaraglia( rôle du père)  que les cramés de la Bobine ont pu voir dans Douleur et Gloire d’Almodovar et dans les nouveaux  sauvages  de Damian Szyfron  

Ou encore  d’Inès Estévez qui interprète Bétina, la mère de Dolorès, qui  jouait dans Félicidad projeté  à sa sortie aux Cramés.  Soulignons au passage qu’elle est aussi  une remarquable chanteuse de Jazz( cf. youtube). Soit dit en apparté, on peut aussi espérer que cette remarquable actrice ait fait un procès à son chirurgien plastique ou que ce professionnel soit conduit à se recycler.

Ce film n’est certainement  pas inoubliable, il présente de nombreux défauts. Sa musique est trop appuyée, les mouvements de caméra le sont parfois un peu aussi,  par exemple, cet effet de zoom  avant  vers la fin du film : lors  de cet instant de solitude  ou l’on peut voir Dolorès seule avec elle- même, observant  au loin sur les toits. Suit un plan fixe, elle observe  ce puma imaginaire ou réel. Ce puma qui comme elle a été livré, tel un monstre du Loch ness,  à l’intérêt zappant et fugace d’une population gavée d’événements -Une population passionnelle prompte à se déchainer-. 

Et puis il y a dans le scénario un abus de scènes  providentielles un peu faciles :

La mère intervient à temps quand Dolorès sa fille veut rendre visite à la mère de Camilla, l’assassinée. L’avocat rentre dans le café au moment où sa cliente risquait de parler avec les témoins. Le père arrive en voiture à l’hacienda au moment où sa fille est assise sur la margelle du puits … 

Mais on ne peut enlever à ce film, ni son côté palpitant, ni le côté touchant, fort et fragile de Lali Esposito dans l’incarnation de son rôle.  Et puis ce film est aussi une chronique du jeu social, judiciaire et médiatique devant une affaire « indécidable ». Une affaire où une fois la justice passée, coupable ou innocent, il ne restera que des décombres fumants. 

On remarque  la faculté d’auto-illusion, d’autojustification  des personnages, (qui aussi la nôtre) qu’il nous montre : La construction d’un récit collectif qui conduit à l’acquittement est un tissu de vérités tronquées et de mensonges délibérés, brefs de petits arrangements avec le réel. L’amie de Dolorès essaie de disssuader un témoin.  Le père  fait disparaître un sac à dos qui peut-être aurait été à charge. Plus loin il dit, « après tout ce que j’ai fait, si tu es condamnée, tu n’es plus ma fille ». Qu’elle soit innocente ou coupable ne rentre pas dans son calcul.  Le grand avocat ami de la famille qui pille méthodiquement (et de bon droit)  son ami pour défendre sa fille avec une stratégie qui  ne repose que sur le doute. La mère qui n’aime rien tant que le silence. La fille qui seule sait mais se prête (à l’exception de l’interview) a tous les scénarios prévus pour elle, fussent-ils faux. On pourrait ainsi dérouler l’ensemble du film qui de ce point de vue est parfaitement réussi. 

Il y a un autre aspect bien traité, c’est celui de l’innocence et de la culpabilité. Qu’un innoncent se sente et se manifeste comme un coupable dans une telle situation, le pire pour lui est à craindre! Qu’un coupable se sente ou se prétende innocent et se défende comme tel, alors il augmentera ses chances de  se sauver : « Messieurs, n’avouez jamais » a dit  Davinain, au pied de l’échafaud. Le plus souvent la culpabilité et l’innocence cohabitent intimement autant chez l’accusée que chez ses intimes. La prééminence du jeu social sur la vérité est bien montrée dans Acusada. Deux illustrations me viennent  à propos de ce jeu avec la culpabilité :

Dolorès est avec son ami (celui qu’elle a rencontré pour le service sexuel), elle lui dit  quelque chose comme : « tu ne t’imagines pas que je vais te dire si je suis coupable ou innoncente alors que 40 millions de personnes attendent »… elle ajoute après un court mais pesant silence « mais je suis innocente ».  Lorsque Dolorès  est assise sur la margelle du puits, son père démontre qu’il la pensait coupable… « mais je ne l’ai pas fait papa !  » 

Et pour nous Français, cette justice argentine qui ressemble à l’américaine, recèle un mystère attrayant, on peut y attendre son procès ailleurs qu’en prison… et répulsif à la fois, si l’on en juge par l’exemple des USA avec sa politique d’enfermement et ses erreurs tragiques pour ne pas dire cyniques.