Murina-Antoneta Alamat Kusijanovic

Synopsis – Sur l’île croate où elle vit, Julija souffre de l’autorité excessive de son père et trouve le réconfort auprès de sa mère. L’arrivée d’un riche ami de son père exacerbe les tensions au sein de la famille. Julija réussira-t-elle à gagner sa liberté ?

Ce film croate a reçu la caméra d’or au festival de Cannes en 2021, a été développé avec le soutien de la Cinefondation du Goethe Institute et coproduit par Martin Scorcese. Il dure 1 heure 32 minutes, a reçu un financement croate, américain et slovène.

Murina hypnotise d’emblée par sa superbe séquence inaugurale et subaquatique qui montre Julija en compagnie de son père Ante, partis comme tous les jours, pêcher la murène au harpon.

Antoneta Alamat Kusijanovic est une réalisatrice croate née à Dubrovnik qui vit aujourd’hui à New York. Après avoir étudié à l’Académie d’art dramatique de Zagreb, elle obtient une maîtrise en scénario et réalisation à l’Université de Columbia à New York.

En 2017, elle avait réalisé un court-métrage « Into the blue » nommé aux Student Academy Award, qui a été récompensé à la Berlinale, au festival du film de Sarajevo et aux Premiers Plans d’Angers.

L’histoire de Murina se déroule dans une nature austère, où les émotions sont exacerbées et, où les sens, exposés à la mer, au soleil et à la roche, incitent le réel à fusionner avec le spirituel.

Pour la réalisatrice, il est important de raconter l’histoire de ces deux générations de femmes piégées dans le machisme et la violence, ce que beaucoup appellent la mentalité croate…

Pourquoi le choix de la murène, ce poisson anguiliforme du bassin méditerranéen dont les dents acérées et la souplesse sinueuse ont des reflets légendaires ?

Son nom scientifique « murenae helena » qui évoque la belle Hélène, la femme la plus célèbre de la mythologie grecque à l’origine de la guerre de Troie, en fait une variation sur l’éternelle histoire de la beauté mise en cage qui cherche désespérément à s’en échapper.

Les acteurs, à l’exception de Javier, joué par Cliff Curtis, sont originaires des Balkans.

Cliff Curtis qui est né en 1968 en Nouvelle-Zélande, est imprégné de tradition maorie. Il a joué : en 1993, le rôle de Mana dans « la Leçon de Piano » de Jane Campion, en 1999, dans « A tombeau ouvert »de Martin Scorcese, en 2022, dans « Avatar », « la voie de l’eau » de James Cameron, en 2024, dans Avatar 3, toujours de James Cameron, ainsi que dans de nombreux téléfilms.

En ce qui concerne Julija, Gracija Filipovic, est née en 2002 à Drubovnik, a reçu une formation théâtrale et a joué dans « Into the blue ». Ces collaborations avec la réalisatrice lui ont valu une reconnaissance internationale et une mention à la Berlinale.

Danika Curcic, qui joue le rôle de la mère, est une actrice danoise d’origine serbe, née à Belgrade en 1985. En 2014, elle joue le rôle de Sanne, atteinte de la maladie de Charcot, dans le film de Bille August, où elle obtient la shooting star de la Berlinale. Elle est aussi présente dans les séries Wallander et Bron.

Leon Lucev, qui joue Ante le père, est né en 1970 à Šibenik en Croatie est un acteur réalisateur. Il joue dans de nombreux films croates et bosniaques, tient le rôle principal dans « Sarajevo mon amour » en 2006 et, en 2010, dans le « Choix de Luna » qu’il a réalisé ainsi que « Love Island » en 2014.

A mon avis, ce premier film, réalisé par une trentenaire, qui est un récit initiatique, a su déjouer les clichés. Il est une œuvre maîtrisée même si l’île paradisiaque où il est tourné est un cocon menaçant pour la jeune fille. On y retrouve de la virtuosité dans la mise en scène, la photographie est sublime et le rythme soutenu. Point qui mérite d’être souligné, il est coproduit par Martin Scorcese que l’on ne présente plus et qui confirme les qualités de cette réalisatrice.

Murina pose l’éternelle question de la libération de la femme dans les sociétés patriarcales mais réussit-il à aider Julija à gagner sa liberté ?

Marie-Christine Diard

Swing-Tony Gatlif (2)

« Je n’arrive pas à faire les pompes ! » dit l’apprenti, le gadjo (sans majuscule…). Mais la « pompe », celle qui nous fait reconnaître la musique dite « jazz manouche » est un enchaînement « rythmique » d’accords. Par exemple Am, Dm, E7… Enrichis de 9éme éventuellement. C’est à dire un enchaînement rigoureusement tonal… Avec sa cadence* parfaite et son tempérament égal…enchaînement appartenant en propre à la musique des gadjos… la musique tonale, des gadjos donc, ceux qui ne jouent pas avec le cœur puisqu’ils utilisent l’écrit en musique… dit-on dans le film de Tony Gatlif …

Le maître Django Reinhardt, a fondé avec le « gadjo » violoniste Stéphane Grappelli (un autre maître) le Quintette du Hot Club de France. Une formation strictement jazz (swing**), c’est à dire strictement consacrée à la musique tonale, harmonique, définition même de notre musique occidentale depuis le XVIIIème siècle. Une musique dont parmi les maîtres, on peut citer, sans en faire le tour, MozartChopin (maître avec les autres en improvisation, en conformité avec la tradition occidentale) Berlioz etc.

L’apport dans cette formation, de Django Reinhardt, en plus de sa virtuosité et de son immense talent d’improvisateur, fut d’introduire systématiquement…. les pompes pardi !

Des accords « tonaux » (pléonasme ici), en tempérament égal, sur une guitare avec des frettes (occidentale donc). Bref, une musique de gadjo… qui ne vient pas du cœur… Dit-on.

Qu’est-ce qu’un Oud ? Un instrument dont la vocation est de réaliser des lignes mélodiques. Comme le violon, même si avec quatre cordes on peut faire sonner des « accords », c’est bien « un instrument mélodique ». De plus, comme le violon, il n’a pas de frette. Pourquoi ? Parce que son champ d’expression dépasse, et de loin, les échelles tonales et le tempérament égal ! Les « modes » dont il est le porteur, sont multiples et surtout expriment des « humeurs » (modes en arabe !) très variées. Bien loin de notre mode mineur, toujours semblable à lui-même quel que soit le ton, (du type évoqué plus haut Am, Dm etc.) bien loin de la musique « occidentale ».

Le Oud est, partant, inapte à faire des pompes ! Il était pourtant essentiel pour Tony Gatlif de contraindre le Oud d’Abdellatif Chaarani de jouer une musique occidentale, pour déguiser le jazz manouche en une « musique-non-occidentale-compatible » … Joli alibi, joli mensonge ! Mais pourquoi ?

L’objectif est ici de brocarder la musique des gadjos, qui ne vient pas du cœur… Rendez-vous compte, ils pratiquent la lecture en musique ! C’est d’un racisme assez basique que l’on parle. Le monde Rom serait bien plus authentique que celui des gadjos. On y connaît les plantes et leurs vertus (ma grand-mère n’y connaissait rien…). On y est plus libre et plus malin. On s’étonne même du fait que parfois une vieille dame « non rom » refuse de se faire voler (« elle est maligne la vieille » entend-on dans le film) Ici, le poncif, les manouches sont des voleurs ne choque pas ! Peut-être trouve-t-on ça normal…

La musique (plutôt mal traitée, avec des séquences bien pauvres et souvent mal jouées, indignes du jazz manouche) est ainsi prise en otage, pour véhiculer des évidences qui n’en sont pas. La musique, souvent « mal-entendue » à travers cet usage néfaste, abuse et manipule les spectatrices et spectateurs. Spectatrices qui seront, par ailleurs peut-être un peu moins dupes de ce discours assez grossièrement raciste, devant le traitement à double langage, au fond très sournois, qui est ici réservé aux femmes…

Swing, femme, homme, musique non gadjo… A quoi joue-t-on ?

Christian Chandellier

* Il ne s’agit pas ici bien sûr de cette étrange cadence dont on nous parle avec insistance dans le film. Qui serait tout simplement le maintien du tempo… L’inverse d’un rythme donc… « swingué » peut-être.

**Le Swing est un style de jazz, caractéristique notamment du courant du « middle jazz ». Emblématique des années 30.

SWING-Tony Gatlif

Swing et les Femmes

Le problème du racisme de la société française envers les communautés rom n’est pas l’objectif du film. Gatlif prend même le problème à l’envers, comme si l’intégration d’un non rom dans la communauté rom était le sujet ou un sujet important. La grand-mère des beaux quartiers de Strasbourg qui accepte quasiment sans broncher (à part un « ça ne va pas du tout ») que son petit-fils fréquente quotidiennement les tziganes de la cité et qu’il y prenne des cours, y dorme, qui va elle-même en visite au camp, invite l’antiquaire rom prendre le thé, etc, c’est formidable mais pas très réaliste. 

Il s’intéresse encore moins au racisme qu’impliquent les positions traditionnalistes de la communauté rom envers les non roms, appelés dans un grand tout essentialiste gadjo, au contraire il semble adhérer à une vision raciste qui considère une culture, la sienne, comme étant supérieure à toutes les autres (pire, en face il semble n’y en avoir qu’une, la non rom qu’il lui oppose ) et ce à travers la prétendue supériorité de sa « musique rom » (avec une concession qu’il devrait nous expliquer à  la musique juive et arabe ou kabyle). Il aurait du mal à tenir la route face à un musicologue et musicien aimant, connaissant et faisant écouter toutes les musiques du monde…

Si le réalisateur semble n’avoir voulu fâcher personne, puisqu’au mieux on peut parler de critique et de dénonciation molles, c’est que l’objectif de son film n’est pas de dénoncer ou critiquer quoi que ce soit mais de divulguer la culture rom sans qu’il y ait la moindre zone d’ombre, au point que cela devient de la propagande.

Pourtant, le sujet de la place de la femme dans cette société semble le gêner franchement aux entournures. On sait bien que les femmes rom doivent précisément se rebeller contre leur culture pour s’émanciper. Le film commence par cette affiche avec laquelle on ne peut qu’être d’accord : « Paix et liberté. Concert exceptionnel avec un orchestre féminin ». Pour ensuite nous montrer (sans jamais vraiment le dénoncer… tout en le dénonçant… mais avec un sourire compréhensif) que les femmes sont toujours à la cuisine et dérangent les hommes qui ne peuvent pas faire des choses plus intéressantes « sérieusement » (le mot est employé), à savoir faire de la musique… Elles devraient faire la vaisselle sans faire de bruit et ne pas papoter entre elles. D’ailleurs elles sont envoyées étendre le linge… 

Soudain le plus machiste de tous, le professeur tant admiré de guitare, découvre, en s’en moquant, -alors que les murs sont couverts d’affiche depuis des jours- qu’un concert est prévu sans eux les hommes … Et pour finir, tout le monde joue ensemble sans le moindre conflit ouvert.  Mais il ne faut pas s’en réjouir : pas de prise de position contestataire des femmes qui avaient fait cette affiche, pas de libération de leur parole, pas de résolution de conflit. Pire, voici la solution proposée par le film : chacun•e sa place et pas d’histoire.  Les femmes finissent par jouer au concert (voix ou instrument) mais après avoir pris longuement des leçons des hommes et s’être bien fait taper sur les doigts… toujours si gentiment et joyeusement qu’on est censé accepter la place subalterne que le film donne aux femmes. Elles ont fini en somme par être dignes de se produire au grand concert, non sans peine !  

Rappelez-vous également cette fête qui se prolonge par la belle rencontre entre cultures musicales manouche, yiddish, kabyle à la station essence… entre musiciens hommes exclusivement tandis que soudainement, sans explication,  les femmes, tout aussi musiciennes, repartent à pied sur la route, certes en dansant et en chantant mais le fond du sujet est qu’elles rentrent à la maison… à eux le professionnalisme, à elles la frivolité. 

Quel est le message de Gatlif  ?  Il cautionne la discrimination faite aux femmes car s’il ne la nie pas toutt à fait, il ne la reconnaît jamais vraiment et nous encourage à ne pas la prendre à mal : c’est la culture rom, semble-t-il nous dire, et pour finir, allez, tout le monde est quand même ensemble à faire de la musique dans ce merveilleux camp rom. 

Et finalement l’affiche féministe qui ouvre le film m’apparaît comme un alibi contredit par tout ce qui va suivre, et comme un écran de fumée. 

Pourtant toute culture évolue et on ne peut que le souhaiter. Comme l’a fait remarquer le public, nous en étions là, il n’y a pas si longtemps, et nous en sommes même souvent encore là… 

Et le personnage de Swing qui donne son titre au film ? Quelle énigme ! Un personnage androgyne mais qui est bel et bien une fille et tout le monde le sait dans le camp. Max le découvre vite à son tour. Faut-il s’habiller en garçon et se comporter en garçon pour pouvoir vivre comme les hommes dans la société rom, c’est-à dire libre ? A méditer dans un film où l’on vante beaucoup l’amour de la liberté …

NB Je vous recommande l’excellente histoire des roms, en italien et je ne sais pas si le livre a été traduit en d’autres langues, de Spinelli : Rom questi sconosciuti (« Roms, ces inconnus »).  Santino Spinelli, c’est Alexian, le musicien rom italien de l’Alexian Group, licencié en musicologie et en langues, il enseigne Langues et culture rom à l’université de Trieste.   

Swing et Liberté

Dans Swing nous retrouvons la thématique de la double identité de Gatlif, né d’un parent rom, sa mère et un parent non rom, son père. Cette double appartenance à la communauté discriminée et la communauté discriminante, certainement pas toujours facile à gérer, traverse les films de Gatlif, qui traite de la difficulté et la possibilité d’une rencontre, d’une acceptation, d’une entraide et d’un amour mutuels.  

Ce film, Swing, en est un exemple à travers l’amour entre un gadjo et une rom, mais le plus emblématique à cet égard est sans doute Liberté (2009) dont il a écrit le scénario et dont il a voulu ensuite tirer un roman, en collaboration avec Eric Kannay, qui a été sa plume, aux Editions Perrin, en 2009.

Je n’ai pas vu le film Liberté. Le roman est très moyen mais ses qualités sont ailleurs. Il évoque la persécution et les rafles de roms sous la France de Vichy en collaboration avec les occupants nazis pendant la seconde guerre mondiale, et finit sur la déportation de la communauté rom vers un camp d’extermination. Porrajmos est le nom donné par les roms au génocide de leur peuple par les nazis : sur deux millions de roms vivant en Europe avant la guerre, 500 000 environ ont été exterminés au motif qu’ils et elles avaient au moins un grand-parent rom. La famille tsigane dont s’est inspiré Tony Gatlif a été déportée à Auschwitz le 15 janvier 1944.

Le vétérinaire du village, Théodore, essaie de sauver la communauté rom qui vient traditionnellement faire les vendanges chaque année au village en leur cédant à la propriété de la maison et du terrain de son grand-père. Il les fait ainsi sortir du camp où la police française les a enfermés.  Sédentarisés, ils et elles ne sont plus passibles du fichage par la gendarmerie des nomades depuis 1912, qui les oblige à présenter un carnet à l’arrivée et au départ d’un lieu de séjour, et ne sont plus repérables par les nazis. Il compte sur l’aide de l’institutrice Lise Lundi qui va les scolariser, ce personnage étant inspiré de la résistante Yvette Lundy, déportée pour avoir fait de faux papiers.

Mais c’est sans compter sur la soif de liberté des roms qui reprendront la route. Arrêtés par les Allemands tout près pourtant de la frontière belge, ils et elles n’éviteront pas la déportation.  Dans ce livre, les liens sont affectueux entre les villageois et les roms, le mot « heureux » est souvent répété, il y a de l’entraide, les roms sauvent la vie du vétérinaire, victime d’un coup de sabot de cheval, avec leur savoir ancestral. Cette harmonie est rompue par la guerre, « leur guerre » comme disent les roms.  

Ce qui me frappe, c’est le parallélisme mais aussi le contraste entre les deux films. 

Le thème de Porrajmos est au cœur du film Liberté, nous sommes dans le temps et l’action du film. Dans Swing, le génocide est introduit par un témoignage rapporté par une très vieille femme, sur le mode donc de la mémoire (photos et récit), une scène rapide et moins bien intégrée au film.

Dans Liberté, le p’tit Claude, un enfant orphelin qui, menacé d’enfermement puisque menacé par sa famille d’accueil de le mettre à l’assistance publique va suivre les roms, lui le gadjo, jusque lors de la dernière nuit tragique, car ils sont devenus sa seule famille : « je veux devenir bohémien », leur dit-il. Il partage avec eux l’amour de la liberté qui donne son titre au film et au roman. Dans Swing, c’est au contraire un gosse des beaux quartiers (certes délaissé par une mère qui se consacre à son travail, mais il vit douillettement avec une grand-mère aimante et des frères et sœurs,) qui veut se marier avec une rom, car d’abord séduit par leur musique puis par l’amour de la liberté, à chacun.e de juger, j’ai été, pour ma part, moins convaincue et moins émue. 

Monica Jornet

Contes du Hasard et autres fantaisies-R.Hamaguchi

Lecture du film CONTES DU HASARD ET AUTRES FANTAISIES de Ryūsuke Hamaguchi (au risque de la psychanalyse)

LE HASARD NE FAIT PAS TOUT

Le hasard dont il s’agit dans ce triptyque cinématographique, est présent dans les différentes rencontres, chacune dans sa contingence, sous tous les angles, reflets de miroirs qui basculent sur son axe, nous montrant des pans, jamais une réalité « entière ».

Il y a un dicton connu : « Il n’y a pas de hasard ». En tout cas, le hasard ne fait pas tout et la part qui lui revient nous fait parler (ou écrire). Essayons d’approcher la logique, la loi du désir chez les personnages des trois contes de Ryusuke Hamaguchi. 

Du point de vue de la psychanalyse, la loi du désir est dictée par le fantasme, dégagé par Sigmund Freud à partir de constats cliniques, dans son texte « Un enfant est battu » * Le fantasme fondamental, à l’intersection de l’imaginaire et du symbolique, est construit de manière inconsciente par le sujet, avec un scénario qui se répète et qui donne le cadre de la réalité à chacun. Il n’a pas le même statut que le rêve éveillé (les fantaisies).

Il se construit en trois temps, dont le second est inconscient donc efficace. Dans le premier, les sujets en analyse associent très souvent des scènes vraies ou imaginées qui se résument dans la phrase : Le père bat un enfant que je hais (le frère dont je suis jaloux).

Dans le deuxième : je suis l’enfant battu par mon père, il me bat parce qu’il m’aime.

Dans le troisième, il y a une généralisation des personnages ; on bat un enfant dont on ne connait pas l’identité…mais ce n’est pas le père sinon un substitut qui le fait, et le sujet prend plaisir à être à la place de spectateur

LES TROIS CONTES : 

Ce qui fait l’unité des trois récits, me semble être deux aspects à mettre en relation avec le fantasme : d’une part, la solitude des personnages- la jouissance du fantasme est toujours solitaire- et d’autre part, la blessure, mot qui se répète dans les trois contes : on peut constater que le fantasme est cicatrice d’une blessure, produit d’une blessure. La blessure qui, sous le modes actif, passif et pronominal (blesser-être blessée-se faire blesser) agit toujours chez les protagonistes…

« Magie »?

Dans le titre il y a la possibilité d’interroger l’illusion.

Dès le début, nous sommes dans la dimension de l’image : la séquence commence par une séance de maquillage pour des photos de publicité, où deux femmes sont « en miroir » à se regarder et se pouponner une en face de l’autre. On fait briller les cils qui entourent ce regard et toute une petite équipe cordiale regarde satisfaite le résultat de leur travail, ce que l’illusion a donné via la caméra, qui est un substitut de l’œil, qui fixe la place du sujet voyeur. 

Tout de suite, les deux femmes qu’on découvre très complices, entament un dialogue où la deuxième raconte à la première, en toute intimité, la nouvelle rencontre qu’elle a faite avec un homme, « hors temps », qui la tient en haleine, en état de jouissance et d’ignorance. En effet, elle ne sait pas que l’autre femme dont son nouvel ami lui parlait, est en face d’elle.

La première, jalouse, avec « rage et tristesse », « fâchée contre le destin » finit par avouer à son ex-petit ami que pour elle, aimer c’est blesser. Elle se sent « un produit défectueux », avec comme corolaire la honte suscitée par un sentiment de manque dans son être. 

Quelque qu’elles soient les issues proposées par le scénario, elle reste seule.

« La porte ouverte »

Un des premiers plans du deuxième conte fait apparaître une relation de soumission presque violente ; la position d’un maître « terrible » qui refuse un élève, sans que nous sachions de quoi il s’agit dans la scène. Cette relation finira par s’inverser : c’est le maître qui sera déchu, non sans l’intervention d’une tierce personne, à la place d’objet entre les deux : une femme. L’élève rejeté, éjecté de la scène est blessé dans son amour propre et blesse à son tour cette fille qui se laisse utiliser pour aller séduire le maître écrivain qu’elle admirait et dont certaines pages l’excitaient…Elle joue son propre scénario fantasmatique avec le professeur, et lui fait une proposition. Elle semble prendre une position de maîtrise mais ce faisant, elle court à sa perte, et entraîne l’autre dans sa chute, par un acte manqué où elle dévoile dans les réseaux, la relation érotico-auditive qu’ils ont instaurés, tout en laissant… la porte ouverte du bureau. Cette erreur d’envoi qui la sidère encore quelques années après, provoque l’éjection du professeur de son poste à l’Université autant que de son désir d’écrire et pour elle, de sa position d’épouse et mère. Cette mauvaise rencontre de deux êtres qui avouent souffrir d’une haine de soi, produit leur sortie de la scène. Mais ce n’est pas le cas pour celui qui en était l’instigateur et qui finit en maître de jeu, en jouissant de l’anéantissement de celui qui l’avait blessé. 

Dans la rencontre finale, hasardeuse, dans le bus, la fille semble avoir une réaction, un changement de position, voulant couper tout lien avec celui qui a gâché sa vie. Du haut de sa réussite professionnelle, il lui promet un travail au rabais et pour mieux la fixer à une place dénigrée, lui dit que pour se marier…il en choisit une autre ! Malgré la position qu’il lui assigne, elle finit par lui donner sa carte de visite. La suite n’est pas difficile à supposer : la répétition, le sans-issue de certaines relations. Le désert où elle vit ne suffit pas, il faut que la position de masochisme (moral) qui est la sienne, s’éprouve dans sa chair…

C’est elle qui laisse cette fois-ci « la porte ouverte » …au retour d’une relation fantasmatique, qui la fixe à une position rabaissée.

« Encore une fois »

Une autre jeune femme encore, qui se présente seule, blessée par un premier amour, « pas d’amies » va faire une rencontre occasionnelle avec celle qu’elle croît être une ancienne collègue de lycée. Elles semblent en parfaite empathie et très contentes de se retrouver. 

Il s’avère que l’autre n’est pas celle que chacune pensait : l’oubli ou la substitution du nom de la femme « retrouvée », permettent la confusion. Cela finit par se dévoiler. On n’est pas dans le malentendu, qui est un fait de langage. Dans les souvenirs de jeunesse respectifs, un trou est venu se présentifier pour chacune, comme le dit un des deux personnages. Est-ce ce trou qu’elles essayent de boucher, en se mettant à la place des personnages perdus jadis, et en jouant leurs rôles de manière à satisfaire le désir de l’autre ? Elles « réalisent » ainsi certains fantasmes qui étaient « en souffrance », auxquels elles sont restées fixées. Leur séparation faite des gestes de reconnaissance nous laisse penser que cette rencontre pourrait déboucher sur un mieux-être pour chacune. 

La « qualité » d’une rencontre est déterminée par ce qui de l’autre, va satisfaire l’idéal du sujet, à travers le fantasme.

Tout à fait par hasard je trouve ces jours-ci, dans mes lectures, des citations de Jacques Lacan à propos du sujet japonais **: la thèse de Lacan à ce propos est que « son appui identificatoire n’est pas seulement un signifiant maître mais que c’est tout un essaim-une constellation qui tient à ce que dans la langue japonaise, la lettre est faite chose, est faite référence. Il ne lui vient pas cette sottise d’ «occidenté » de penser Je suis moi…Même pas Je suis un autre, comme Rimbaud mais je suis les autres. Il est porté à s’identifier, à tout moment, à partir de l’autre auquel il s’adresse…Le japonais est conduit, par la langue qu’il habite, à prendre appui sur le Tu pour son identification, il ne peut pas le faire sur le Je.

Le résultat en est que, dans ce qu’il trouve amené à formuler dans sa langue (c’est évidemment très différent quand il s’exprime dans une autre langue), il tient généralement à vous faire plaisir »

                                                                                            Susana Sherar

*S. Freud : Un enfant est battu dans Névrose, psychose et perversion. P.U.F.

** J-A Miller : Comment finissent les analyses ? Page 165

Et j’aime à la fureur de André Bonzel

Depuis l’enfance, André Bonzel collectionne des bobines de films amateurs.
Dans un joyeux désordre, grâce aux instants de vie de cinéastes anonymes mêlées à des films d’archives familiales éclairantes, de ses propres images mettant en scène ses petites amoureuses nimbées d’une aura érotique et que ses commentaires en voix off expliquent avec gouaille, il reconstitue sa vie !
A cela se mêlent de petits morceaux de son court métrage Pas de C4 pour Daniel Daniel (1987) et de son seul et unique long métrage précédent C’est arrivé près de chez vous (1992), tous les deux co-réalisés et joués respectivement par Remy Belvaux et Benoit Poelvoorde, le tout ponctué de clins d’œil de Keaton, de Charlot.

Depuis 1992, après un 1er film tourné à 30 ans à peine et encensé, 1er succès qui ne débouchera sur aucun autre, mais sur une suite de projets avortés ou de refus de réaliser les films qu’on lui proposait, André Bonzel avait disparu des écrans.
Et j’aime à la fureur, documentaire auto-biographique fait la lumière sur ce silence inattendu, improbable et mystérieux, sur ces trente ans de vie occupées à régler son compte à une enfance malheureuse, à se perdre à se regarder vivre à distance, à s’empêcher de vivre sa vie …
Et voilà : André Bonzel-Expédit a le cinéma dans la peau ! Et c’est de famille, comme on ne tarde pas à l’apprendre.
On pouvait craindre de s’ennuyer ferme (autobios = souvent auto-satisfactions qui nous laissent sur la touche) mais c’est tout le contraire ! On est embarqué par la narration douce, par la musique, par les tendres récits de vie mêlés aux souvenirs, parfois très durs, du cinéaste sur sa propre famille. Il fait revivre Maurice, Octave, Jean-Paul, Lucette, Julie et nous passionne pour leurs destinées.

Sur lui-même, il dévoile beaucoup, et semble, avec ce film, se libèrer en exposant et illustrant par exemple ses troubles alimentaires grâce aux images tournées par d’autres, ou encore exhibant les films tournés dans l’intimité de nombreuses chambres à coucher (on filme des scènes érotiques depuis l’invention des premières caméras amateurs !) pour parler joliment de son grand appétit sexuel à lui, de sa fascination absolue (et ancestrale), pour les femmes, pour la Féminité.

En rendant à la vie l’empreinte éphémère des jours heureux, le cinéaste travaille, l’air de rien, la mémoire qui fout le camp, la volonté de fixer à jamais des instants de la vie, d’immortaliser les êtres chers (ou moins chers), la cruauté des destins contrariés, l’amour et les amours heureuses souvent éphémères, empêchées parfois.
Et il n’oublie pas de mettre l’accent sur la par5 de mise en scène de fiction inhérente aux films de famille. Les rares images de son enfance le montrent embrassant la main de son père enserrant la sienne et montre ce père absent lui caressant la tête ! Quant à sa mère, le seul bout de film qu’il possède, la montre riant aux éclats, elle qu’il a tant vue pleurer, et de plus riant à côté de ce père haï qui les a toujours ignorés et finalement abandonnés !

Le titre Et j’aime à la fureur est tiré du poème de Baudelaire Les Bijoux
(…) Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j’aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière
(…)

Et j’aime à la fureur est une déclaration d’amour criante d’André Bonzel pour le cinéma. Son film raconte ça, le besoin viscéral, le désir à tout prix de faire des films.
Et la musique originale et très inspirée de Benjamin Biolay, avec la belle voix d’André Bonzel, nous accompagnent tout du long .
Poétique, drôle, humain, singulier et troublant, ce film original réconforte et fait remonter le souvenir de ceux qu’on a aimé à la Fureur, un délicieux jardin secret, reflet de celui que chacun de nous porte en lui.
Et j’aime à la fureur résonne en nous.

Posant son regard aimant sur son regard aimant, André Bonzel fait d’Anna, son épouse rencontrée à Prague en 1987 et la mère de ses trois enfants, le point d’orgue de ce récit de sa vie. C’est beau.

Vraiment, une réussite, ce film !

Marie-No

Spécial Amis :

Notre ami Claude Sabatier, rédacteur du Blog des Cramés de la Bobine a publié ce très beau livre :

Ce livre sur le travail – si scolaire qu’il puisse d’abord paraître avec ses guides de lecture : chronologies, bibliographies, glossaires, citations et études du cadre spatio-temporel et des personnages – offre aussi, en cette période électorale, une réflexion générale sur le travail, dans ses dimensions politico-historique, socio-professionnelle et existentielle : il interroge cette notion essentielle et fondatrice, au coeur de nos vies, aussi bien en termes de production économique, de transformation du monde et de soi que d’épanouissement personnel ou d’aliénation physique ou psychologique …

    

Notre amie Monica Jornet, rédactrice pour le blog Cramés de la Bobine a réalisé cette conférence pour France Culture :

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/divers-aspects-de-la-pensee-contemporaine/libre-pensee-l-espagne-rouge-et-noir-avec-monica-jornet-4684255

Bad luck banging or loony porn-Radu Jude

« Bad Luck banging or loony porn » est ce film décapant qui a obtenu l’Ours d’Or à Berlin. Radu Jude est apprécié à Berlinà l’égal de Cristian Mungiu à Cannes. Il avait déjà obtenu l’ours d’argent pour Aferim. Mais dit-il : « Je pense que l’essence du cinéma, c’est du sérieux » et pas « le tapis rouge, les robes clinquantes, les costumes et le glamour… J’aimerais m’en débarrasser, le cinéma n’a rien à voir avec ce genre de clowneries« . Ce qui est assez facile à dire lorsqu’on est récompensé et que… les producteurs seront contents pour cette fois-ci et pour celle d’après !

Par ses choix formels, et son punch, on peut dire que c’est un film beau et qui a du souffle. Et nous savons que Berlin choisit des films créatifs, c’est un festival qui prend des risques.

Ceux qui ont lu l’article de Laurence savent que ça commence hard. Bad Luck banging c’est l’intrusion brutale de la vie privée dans la vie publique. Les technologies actuelles, et les réseaux sociaux facilitent cette porosité. De quoi s’agit-il ?

Le film est composé en 3 parties, présentées ironiquement par des tableaux roses sur fond musical de Bobby Lapointe et le final du film comporte 3 fins possibles et nécessaires !

Au début, un gentil couple s’offre des ébats sexuels fantasmatiques et se filme. Or l’enregistrement se retrouve sur le Net, vaste poubelle. Et là, après cette mise en bouche si l’on peut dire, commence le film. En nous faisant voir « la pièce à conviction » Radu Jude nous transforme en voyeurs malgré nous. Mais justement de quoi est fait ce voyeur ? Quels sont les événements dont il s’est nourri avant que de le devenir  ?

Comment exprimer le désarroi d’Emi (Katia Pascariu) celle dont on a vu les ébats sexuels ? Comment alors rendre compte, sans commentaire aucun, de la solitude d’une femme, professeur de lettre, dont l’intimité a été violée, livrée aux yeux anonymes de personnes malveillantes ?

Dans un long travelling qui l’enferme dans le cadre, l’isole, elle marche d’un pas décidé le long d’un trottoir à Bucarest, il y a les bruits de la ville, pulsatiles, vrombissants, celui de toutes les grandes cités… et certainement que ça pue l’essence. Seule dans la multitude anonyme. Cette première partie ressemble à l’arrestation dans le Procès de Kafka, « On avait bien dû calomnier Joseph K car un matin… »

(Notons qu’Emi, comme tous les acteurs du film, porte un masque. On est en plein confinement. Radu Jude s’autorise à nous faire toutes la gamme des plans classiques avec masque pour tous ses acteurs et sans que ça nuise au film. Car nous qui sommes contemporains de la Covid, n’en sommes pas dérangés. Mais il est vrai que selon l’étymologie (per sona), les personnages sont des masques.)

La deuxième partie expose sous une forme documentaire le contexte de l’accusation, et c’est un portrait de société que Jude nous dessine, il y a bien quelques fleurs, Hannah Arendt ou Isaac Babel, mais ce qui domine dans la description, c’est la pornographie ambiante de la société marchande. Et cette société, c’est un peu celle des Viennois vue par Thomas Bernhard (la veulerie)  ou encore la monumentale collection de bêtise et méchanceté du journal Hara-Kiri puis Charlie des années 60 à fin 1970 (qui d’aucune manière ne pourrait exister tel quel de nos jours, compte tenu de la néo-pruderie ambiante.)

Bref, ces images documentaires que mobilise Radu Jude, sont délibérément énormes et de triste mémoire. Il ne cherche même pas à y introduire de nuances. Ce patchwork documentaire rappelle de quels événements nous avons été nourris, ce que nous avons digéré comme si de rien n’était.

Le final se compose de trois versions de l’accusation et là, Radu Jude un peu comme Tarantino, grossit le trait avec délectation. La question est la suivante, une professeure dont la fonction est d’éduquer, donc d’être exemplaire peut-elle, alors que son corps jouissant s’exhibe partout, enseigner à nos enfants ?

Radu Jude nous montre Emi qui dignement fait face à une accusation présentée d’une manière clownesque, d’enseignants et de redoutables parents d’élèves. Il nous montre de quoi les prétendues valeurs morales de l’accusation sont faites, leur tartufferie essentielle. Cette accusation pétrie de conventions bourgeoises, qui sommes toutes traverse les siècles avec une « fraîcheur » renouvelée. Elle est désormais computérisée.

Mais le clou du film m’apparaît alors que je termine ces lignes, Radu Jude réussit comme par magie à escamoter le partenaire homme de cette affaire. Où est-il ? Nous ignorions le sexe des anges, nous voici désormais avec un sexe dont on ne connait pas l’homme…Il compte pour du beurre, il n’est pas concerné…Nous vivons une époque formidable ! disait Reiser.

W-E cinéma Roumain, par Laurence

« Que fais-tu ce week-end ? » « Je vais voir des films roumains contemporains. Veux-tu venir ? » « C’est une blague ? » Voici la réaction des quelques personnes à qui j’ai fait cette proposition. Ils ont bien eu tort et gageons que leur week-end a été bien moins réjouissant que le mien. Les Cramés de la bobine proposaient cinq films et une conférence à l’Alticiné de Montargis, animés par Raluca Lazar, une journaliste enseignante roumaine, vivant en France et ce fut très intéressant.

Tout d’abord « Au-delà des collines » de Cristian Mungiu, un réalisateur né en 1968, auteur des « Contes de l’âge d’or », emblématique du cinéma roumain, film dans lequel il oppose l’humour à la dictature avec de multiples anecdotes dont celle du policier qui se voit offrir un porc vivant. Rien de tel avec « Au-delà des collines », l’histoire bouleversante des retrouvailles de deux amies d’enfance orphelines : Voichita et Alina. Voichita vit maintenant dans un monastère dirigé par un prêtre se faisant appeler « Papa » et y fait toutes sortes de corvées. Alina compte bien l’emmener avec elle mais Voichita a rencontré l’amour de Dieu. Film terrible qui montre la difficulté à se libérer de ses chaines, le joug communiste remplacé par l’intégrisme religieux. Cette histoire est inspirée d’un fait divers survenu en 2005 à Tanacu près de Vaslui, situé en Moldavie roumaine où une jeune femme était venue visiter une des sœurs d’un couvent orthodoxe, décédée un peu plus tard après un supposé exorcisme.

Puis deux films de Cornéliu Porumboiu, né en 1974 : « Les siffleurs », un film noir brillamment mis en scène, un film élégant divisé en chapitres, chacun portant le nom d’un personnage. Un film virtuose qui joue avec les flash-back, les ellipses et qui nous propose de nombreuses citations :

l’héroïne se nomme Gilda, le réceptionniste se prend pour Norman Bates dans Psychose, la bande-son avec ses airs d’opéra nous emmène du côté de Kubrick et le scénario est alambiqué à souhait à la manière d’un film noir américain. On s’y perd un peu, surtout au début mais ce n’est pas grave. Le personnage principal ne croit plus à sa vocation de policier et passe du côté de la mafia : faut-il y voir une allusion au problème récurrent de corruption de la Roumanie ? Le second film de Porumboiu était « 12 h 08 à l’Est de Bucarest », très drôle. Nous avons pu vérifier la capacité d’autodérision des Roumains évoquée par Raluca Lazar, notre guide sur ce week-end. Il s’agit de savoir, 16 ans après la fuite de Caucescu en hélicoptère, si la population d’une petite ville à l’est de la capitale a, elle — aussi, été héroïque et a fait la révolution. Pour ce faire, le propriétaire d’une chaine de télévision va demander à deux invités d’évoquer leur attitude ce jour-là. Étaient-ils sur la place ou en train de se saouler comme le prétendent des téléspectateurs au téléphone ?

Le samedi soir, les Cramés ont proposé un film qu’ils n’avaient pas osé proposer à sa sortie, malgré son Ours d’Or à Berlin : « Bad Luck banging or loony porn » de Radu Jude, cinéaste né en 1977.

La scène inaugurale est très chaude et nous n’avons pas été déçus : en raison de problèmes techniques, nous l’avons vue deux fois. Personne, à ma connaissance, n’a perdu la vue. Plus sérieusement, ce film était très intéressant. En Roumanie comme chez nous, avec les nouvelles technologies et les réseaux sociaux, la vie privée devient parfois publique et ce qui choque le plus n’est pas toujours le plus obscène. La réunion des parents d’élèves et leur réquisitoire contre la professeure est l’occasion de libérer les opinions les plus viles, racistes et de mauvaise foi. En Roumanie comme chez nous, les enfants sont sur internet et regardent n’importe quoi et ce sont ceux qui devraient y veiller, les parents, qui s’en offusquent et accusent les autres d’en être responsables. La fin du film est à la carte. Le réalisateur propose plusieurs versions, dont l’une avec la prof en Superwoman qui enserre les parents, hommes et femmes et le prêtre dans son filet et les oblige à la fellation d’un sex-toy. Cette fin outrancière montre bien la situation désespérée dans laquelle se trouve cette enseignante brillante et estimée de ses collègues.

Le dimanche matin, Raluca nous a proposé une conférence très intéressante sur le cinéma roumain, son histoire, les principaux réalisateurs et les thèmes récurrents, tout en se référant à son enfance, à son expérience, aux traditions et nous avons vraiment fait connaissance avec le peuple roumain et son cinéma.

Pour clôturer le week-end, un film qui rassemblait tout ce que Raluca avait évoqué : « Sieranevada » de Cristi Piu, né en 1967. Quelque part à Bucarest, trois jours après l’attentat contre Charlie Hebdo et quarante jours après la mort de son père, Lary – 40 ans, docteur en médecine – va passer son samedi au sein de la famille réunie à l’occasion de la commémoration du défunt. Sont évoqués tous les thèmes abordés par Raluca : la famille, le poids de la tradition, l’emprise de l’église, la place de chacun au sein de la fratrie, le passé et ses répercussions, le huis clos, la ville de Bucarest encombrée, bruyante, les conducteurs qui s’insultent… Un film très intéressant mais franchement un peu long (2 h 53), j’ai un peu dormi mais cela n’a pas nuit à la compréhension.

Raluca Lazar

Encore un beau week-end de cinéma avec les Cramés.

Laurence

Au-delà des collines (2012), Cristian Mungiu

Cannes 2007, le réalisateur roumain Cristian Mungiu reçoit la Palme d’or pour son film 4 mois, 3 semaines, 2 jours; cinq ans plus tard, Au-delà des collines, 3ème long métrage du réalisateur est récompensé à Cannes par le prix de la meilleure actrice, conjointement attribué à Cosmina Stratan (Voichita) et Cristina Flutur (Alina), ainsi que le prix du meilleur scénario pour le réalisateur.

Ce film est inspiré par un terrible fait divers qui secoua la Roumanie en 2005, soit seize années après la chute de Ceausescu.

Peut-être un peu long, le film nous raconte l’histoire de deux jeunes filles, Voichita et Alina, qui se sont connues à l’orphelinat quelques années auparavant, se sont attachées l’une à l’autre puis ont dû se séparer et prendre deux chemins radicalement opposés : l’une, Alina, refusant toute autorité, haïssant la religion est partie travailler en Allemagne, l’autre, Voichita, a choisi d’entrer dans un monastère pour y consacrer sa vie à servir et aimer Dieu. Toutes deux se retrouvent lors d’une première scène à la gare, retrouvailles faites de pleurs et d’étreinte de la part d’Alina, laissant Voichita gênée, « On nous regarde« , dira-t-elle à son amie. Le ton est donné : leur amitié très forte de jadis a changé, du moins pour l’une d’entre elles.

De ce fait, chacune va s’employer à « sauver » l’autre du chemin qu’elle a choisi, Alina va faire tout ce qu’elle peut pour faire fuir Voichita du lieu sinistre dans lequel elle s’est enfermée et partir avec elle en Allemagne ; de la même façon, Voichita va tenter de raisonner Alina et de l’amener vers l’amour de Dieu. Chacune semble prête à aller jusqu’au bout et se sacrifier pour l’autre, chacune tentant d’ouvrir les yeux de l’autre et de la sortir de son choix….

Le monastère se trouve dans un lieu reculé, isolé de tout, entouré de collines qui forment une enceinte autour du monastère, lieu battu par les vents et comme enfoui sous la neige en hiver, un lieu sans eau courante ni électricité, un lieu propice à une vie de renoncement, où l’on accepte une vie de reclus, un repli sur soi, un monde où l’on ne voit rien si ce n’est le sommet des collines alentours, on sort rarement pour aller « au-delà des collines », car dans cet autre monde règne le désordre et le Mal. Cet autre monde, Cristian Mungiu nous le montre en ruines, un monde où tout est dysfonctionnement : les services hospitaliers, la police sont incompétents, les familles se disloquent. Alors face à un tel état des lieux, oui, le monastère pourrait ressembler à un havre de paix et de sécurité: plusieurs jeunes femmes souhaitent y entrer pour échapper aux coups de maris violents et trouver ainsi une forme d’apaisement. Voichita venue de l’orphelinat, y a sans doute trouvé cette paix et s’est laissée convaincre que seule une vie consacrée à l’amour de Dieu valait la peine d’être vécue. C’est pourquoi elle va tenter de rallier Alina à cette vie consacrée à Dieu et au sacrifice.

Mais Alina détonne dans ce monastère, elle jure, blasphème, défie le pope qui tient les nonnes en esclavage et va peut-être jusqu’à abuser d’elles et en particulier de Voichita…. Ses vêtements même la différencient des autres. Et plus Voichita essaie de convaincre Alina, plus cette dernière se rebelle, et plus l’incomprehension et les crises s’installent, faisant d’elle, aux yeux du pope et de la communauté du monastère, l’incarnation du Mal. Alina jette les icônes par terre, profane les lieux de prière. Pour cette communauté religieuse, elle ne peut qu’être habitée par le Malin et force sera pour eux de l’en délivrer, de lui faire vomir ce Malin qui s’est emparé d’elle, et ce par quelque moyen que ce soit….

Voichita est elle aussi persuadée qu’Alina est empoisonnée par le Malin, et veut la sauver malgré elle.

Cristian Mungiu nous propose un récit sobre mais implacable de la trajectoire funeste d’Alina. Les personnages sont cadrés de façon très serrée, symbole de l’étouffement, de l’enfermement, de l’absence de liberté et donc de choix. La vie au monastère est régie par ses rites auxquels nul n’a le droit de déroger car seul le pope décide. Et c’est ainsi que, petit à petit, l’horreur va s’immiscer dans cette communauté paisible qui, ne voulant que le Bien, va sombrer dans l’impensable.

L’enchaînement d’Alina, sa crucifixion, nous font basculer dans l’horreur : ce moment, filmé en plan séquence, montre que l’urgence est là, que la panique s’empare des nonnes, qu’il n’y a pas de temps à perdre; il ne s’agit plus de donner de « simples prosternations » pour expier les péchés, c’est tout simplement une mise à mort froide et méthodique qui va être mise en place : les nonnes s’en rendent-elles compte? Aucune ne refuse de s’associer à ce qui se prépare, toutes participent, aucune ne remet en cause ou ne s’érige contre les ordres du pope….

Le noir et le blanc s’affrontent : à la noirceur des vêtements et de l’intérieur du monastère, à celle du regard du pope, répondent le blanc immaculé de la neige, la pâleur du visage d’Alina, la pureté de son amour pour Voichita, Voichita dont le visage, lui aussi très pâle, est cependant toujours encadré par un foulard noir: le mal côtoie le bien, comment avoir un jugement éclairé? L’une comme l’autre ira jusqu’au bout de son amour, ou de sa conviction, l’une comme l’autre va finalement se sacrifier et perdre, la vie pour l’une, le semblant de vie et de liberté pour l’autre.

Cristian Mungiu filme l’aveuglement, la déraison, le mensonge, la folie, l’inhumanité, la cruauté, l’échec d’un système. Et il termine par un plan saisissant, ô combien symbolique, métaphore de tout le film : un pare-brise souillé par les éclaboussures d’un bus passant près de la voiture de police qui conduit au poste les responsables de la mort d’Alina : le pope, quatre nonnes témoins et Voichita elle-même, un pare-brise gris (mélange du blanc et du noir) qui obstrue la vision, puis est nettoyé par les essuie-glaces : tous les protagonistes sont coupables d’aveuglement, d’absence de discernement, à tous les niveaux, qu’ils soient religieux ou civils. La dictature a laissé des traces profondes que l’ère post Ceausescu n’a pu effacer: la société civile et la société religieuse ont toutes deux refusé de voir la réalité, elles ont été dans le déni, chacune ne voulant que le bien de l’autre….

Tel le Roi Lear, Voichita et ses consoeurs vont être désormais forcées d’ouvrir les yeux afin de voir le réel, le regarder en face et l’affronter : le voile qui les empêchait de voir se lève un peu. Car c’était aussi à l’intérieur du monastère que le Mal s’était glissé, le monde « d’au-delà des collines » n’étant pas, lui non plus, exempt de fautes.

Chantal Levy