« Le gouffre aux chimères » de Billy Wilder

Oublions le Gouffre et les Chimères et autre Big CarnivaL.
« Ace in the hole »(Un atout dans la manche) le premier titre choisi par Billy Wilder était vraiment le bon car il s’agit bien ici d’un jeu.
Chuck Tatum distribue les cartes, 1 atout pour lui, les autres pour ses partenaires Lorraine Minosa et Guz Kretzer, le shérif, qui savent jouer, connaissent les règles, et 1 aussi pour le jeune Herbie Cook qui veut entrer dans la partie et comprend vite.
Les autres devront jouer avec les cartes qui restent et qui ne sont pas gagnantes, a priori.
Dans cette partie, Chuck Tatum joue son va-tout.
Il a 35 ans (à peu près), ses démons l’ont fait virer de son poste de journaliste à New York et il a dégringolé, il a roulé, atterrissant à Albuquerque dans le journal local dirigé par Mr Boot, patron intègre.
Chuck est incongru dans ce petit bureau avec Miss Deverich et ses cols en dentelle.
Un pauvre type coincé dans une galerie de la montagne des Sept Vautours va lui « tendre la main ». Mais pourquoi est-il coincé là ? Parce qu’il pille les sépultures des indiens pour en vendre les trésors. Pas joli, joli … Il avait cet atout et il a perdu. 0 empathie avec ce Leo Minosa.
Les indiens, en tribu, sont plantés, groupés, les bras ballants, devant la montagne, savourant, mais alors très intérieurement, la colère des Esprits qui protègent leurs ancêtres et ont enfin châtié un des profanateurs. Ils aideront un peu, beaucoup, passionnément, les Esprits dans d’autres films.
Lorraine, la femme de Leo joue son deuxième atout. Le premier elle l’a joué en suivant ce latino péquenot qui l’a sortie du Saloon où elle exerçait ses talents. Et a perdu car le commerce mirobolant qu’il lui avait fait miroité n’est qu’un bar minable, servant aussi d’habitation, à Albuquerque à proximité de la montagne des Sept Vautours . Elle vit avec Mama et Papa, les parents de Leo. On soupçonne Papa de piller allègrement, en temps normal avec son fils et Mama est anéantie, à genoux devant sont autel domestique, récitant ses litanies.
Lorraine est châtain sur sa photo de mariage. Avant, au saloon, elle était rousse. Elle s’est décoloré les cheveux platine une fois à Albuquerque. Et quand elle s’entiche de Chuck, elle lui fait miroiter son retour à son châtain d’origine … Elle s’adapte, Lorraine.
C’est l’arrière de sa tête platine qu’il saisit avec brutalité pour l’attirer à lui et la « posséder », comme on disait en 1951 sans rien montrer.
Lorraine pilotée par Chuck va saisir cette deuxième chance pour faire du fric et s’en sortir. Et, elle, va gagner.
Arrivé au point de non retour, constatant qu’il a perdu, Chuck, qui ne prend pas d’anti-coagulant, va super bien « gérer » sa sortie.
Il embarque le curé, toujours prêt à partir donner les saints sacrements et l’absolution à des kilomètres à la ronde et il a encore le temps de raccompagner le jeune Herbie, à sa place,  dans le bureau du journal local et de le faire réhabiliter par ce bon Mr Boot.
Il s’est racheté et peut (enfin) s’écrouler.

Chez Billy Wilder, je m’accommode très mal des dialogues ininterrompus et du rythme « endiablé » (qui n’empêche pas les longueurs). C’est trop pour moi. Stop ! Besoin d’un peu de silence, un peu de gros plans, sans paroles, ni musique, ici sur les visages et la Montagne des Sept Vautours ».
Plus je vieillis, moins j’aime regarder des vieux films.

Mais plus j’aime aller au cinéma.

Après Glory, considérations sur trois femmes managers de nos derniers films.

 

 « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation ». Guy Debord

 Ces derniers temps, on peut voir apparaître au ciné une nouvelle sorte de femmes, les managers cyniques. Cyniques et sans scrupule ?

Dans Glory, Margita Grosheva incarne Julia Staykova, la communicante du ministre des transports, dont le travail consiste à produire des écrans de fumée, c’est-à-dire de faire du spectacle autour de pas grand-chose pour cacher l’essentiel, en l’occurrence, la corruption.

Dans Toni Erdmann, c’est Sandra Hüller qui est à l’œuvre sous les traits d’Ines Conradi, une jeune et peu sympathique spécialiste de restructuration d’entreprise en mission à Bucarest à qui son père tente de rendre une certaine joie de vivre et humanité. C’est du boulot !

Dans Corporate, Céline Sallette devient Emilie Tesson-Hansen une cost killer, (et les coûts sont humains) persécutrice, qui utilise toutes formes de violences symboliques, dévalorisation, chantage, mensonge et autres manipulations.

Trois belles dames, bien adaptées au monde où elles vivent, à l’ambition illimitée et à l’éthique très limitée. C’est le mérite de notre temps de reconnaître aux femmes, les mêmes désirs narcissiques de puissance, les mêmes possibilités de nuisance que celles dévolues aux hommes. D’autant que ces femmes existent, de plus en plus et de mieux en mieux, c’est un mérite de ces films de leur rendre justice.

Pourtant à chaque fois, à la fin, il y a une petite lumière qui clignote, quelque chose qui leur dit qu’elles sont embarquées sur une drôle de voie.

Constatons qu’au cinéma le pas n’est pas franchi pour nous montrer des femmes absolument cyniques, jusqu’ici, dans chacun de ces films, l’héroïne s’ouvre à autre chose.

– Julia semble avoir un élan de remords et de sollicitude pour Tzanko, il est vrai, brutalement interrompu.

– Ines, retrouve un peu d’humour et de liberté dans ce monde-là, qui est ce qu’il est.

– Émilie reconsidère toute une vie sans vie et sans scrupule pour se mettre au service de la vérité et de la justice. À chacune son rachat.

Avec ces films, on ne peut pas reprocher aux cinéastes d’ignorer ces formes violentes du management. Comme on le voit, s’agissant de femmes managers, les cinéastes ont encore quelques timidités à nous en présenter d’absolument cyniques et sans scrupule. Encore un domaine où le cinéma marche vers la parité.

« GLORY » Slava (Слава) de Kristina Grozeva et Petar Valchavov

 

Film bulgare (vo, avril 2017, 1h41) de Kristina Grozeva et Petar Valchanov avec Margita Gosheva, Stefan Denolyubov et Kitodar Todorov

Titre original : Slava
Distributeur : Urban Distribution

Synopsis : Tsanko, un cantonnier d’une cinquantaine d’années, trouve des billets de banque sur la voie ferrée qu’il est chargé d’entretenir. Plutôt que de les garder, l’honnête homme préfère les rendre à l’Etat qui en signe de reconnaissance organise une cérémonie en son honneur et lui offre une montre… qui ne fonctionne pas. Tsanko n’a qu’une envie : récupérer la vieille montre de famille qu’on ne lui a pas rendue. Commence alors une lutte absurde avec le Ministère des Transports et son service de relations publiques mené par la redoutable Julia Staikova pour retrouver l’objet.

 

Affreux, « bête » et, à la fin, méchant.
Glory m’a plu. Beaucoup.

Tsanko est sale, même le jour des félicitations et récompense du ministre. Il s’était « mis propre » mais ne l’est pas resté longtemps … Il est affreusement sale, son logis est misérable. Sa saleté et ses odeurs pourraient être un formidable bouclier,  repoussant ses semblables (auxquels il ne ressemble pas) et les tenant à l’écart. Mais non. Tous le côtoient, l’approchent, lui font endosser leurs vêtements, car ils sont tous plus « crasseux » les uns que les autres. Eux, c’est à l’intérieur.
La vie de Tsanko est réglée sur les minutes, les secondes de sa Slava hors d’âge, et il suit la voie ferrée muni de sa lourde clé à resserrer les tirefonds. Il fait chaud. On a chaud et cette eau ruisselant sur sa tête aussitôt recouverte de la casquette, fait du bien, mouille un peu tous ces cheveux longs hirsutes et poils de barbe. Une barbe qui ne sera jamais rasée, il en a fait le serment.
Les chemins de traverse ne sont pas de son ressort mais pourtant il y aurait tant à faire … Il l’a signalé à son chef puis au ministre en lui précisant bien que son chef, au courant des sorties de route, n’entreprend rien.
Quand on le voit devant tous ces billets qui lui volent dans les mains, on se réjouit de sa chance. Mais Tsanko est honnête jusqu’au bout de ses ongles salis, et il remet le pactole à la police. Mais faut-il être bête !!!
Pourtant, jusque-là, tout va encore bien. Ca se gâte quand, à Sofia, on va toucher à sa seule richesse : sa montre Slava, une vraie, offerte par son père, et qu’on va mettre la vie de ses lapins en danger. Ses gros lapins gris qu’il caresse dans le sens du poil avant de les passer, chacun leur tour, à la casserole pour améliorer son bouillon clair à l’oeuf.
A Sofia, on lui offre, en guise de récompense pour son civisme, une montre Slava, une neuve, made in China, qui ne marche pas, ce qui, pour son travail, est très handicapant.
Et surtout on lui a pris la sienne qu’il va tout faire pour tenter de récupérer dans un dialogue de sourds (Tsanko bégaie sévèrement) avec tous ces fonctionnaires agités qui se moquent bien de savoir où se trouve l’objet en question devenu le symbole du gouffre entre les nantis et les nécessiteux.
Une montre, Julia Staykhova,  40 ans, la responsable des relations publiques au ministère, en a une dans le corps. Mais, toute à sa fuite en avant, à sa course éperdue vers la réussite sociale, malgré les avertissements de son mari, elle défie le Temps. L’inversion des rôles établis, l’homme voulant « materner » et la femme « réussir », est symbolisé par la scène où on voit, chez eux, le mari en peignoir douillet à gros pois face à sa femme au corps toujours contenu, sanglé.
Le journaliste qu’on espérait être le salut du cheminot, s’avère être une planche pourrie. Il fait le buzz à la télé et passe à autre chose.
Comment Tsanko peut-il être aussi naïf et balancer ses collègues dans le Pab ?
Ils le battent à mort et quand Staykhova, dans un sursaut d’humanité, vient, en personne, lui rapporter la montre retrouvée, Tsanko, filmé en contre plongée, se dresse devant elle, tondu, rasé, balafré, sanguinolent, effrayant et on entend le tintement de son lourd outil de serrage.
S’il n’est pas mort, il a fini par devenir méchant.
Et cette dernière image est réjouissante.
Merci (on aura appris par ce film que merci se dit mersi en bulgare)

Marie-Noël

 

GLORY de Kristina Grozeva et Petar Valchavov

Présenté par Georges Joniaux

Film bulgare (vo, avril 2017, 1h41) de Kristina Grozeva et Petar Valchanov avec Margita Gosheva, Stefan Denolyubov et Kitodar Todorov

Glory, digression sur la Slava

 « Give me back the Berlin wall

Give me Stalin and Saint Paul »

-Léonard Cohen-

Glory est l’histoire d’un cantonnier qui trouve un tas de billets sur les rails et les remet à la police, et il reçoit en récompense une montre « Glory » qui ne fonctionne plus au bout de quelques jours. Pour cette remise de montre, Julia la responsable de communication, ôte celle qu’il possédait et la garde « provisoirement ».

Tsanko possédait pour plus grand bien, une bonne vieille montre Slava (Glory), offerte par son père. C’est un objet à la fois précieux et précis, elle provenait de son père et elle ne bougeait pas d’une minute. Si on ne sait rien en effet des relations de Tsanko à son père, qu’on devine aimantes, on sait que les montres Slava telles qu’elles étaient fabriquées avant 1990 en Russie étaient robustes et précises, dotées d’une technologie particulière, le double barillet. (Nous pouvons facilement en apercevoir dans google sur différents sites). Après 1990, Slava est vendue à une société de Hong Kong, et c’est une autre histoire qui commence, comme commence alors, une autre histoire de la Bulgarie.

Cette Slava versus la montre « technologique et moderne » offerte par le ministre, nous parle assez bien de la situation des gens modestes du peuple bulgare. Depuis qu’il n’y a plus d’union soviétique, pour ces gens-là, les gens pauvres et modestes, les Tsanko je veux dire, à l’image de la montre « technologique » et contrefaite, ce qui marchait bien ne marche plus et ce qui prétendument devrait mieux marcher, ne marche pas.

Mais du coup, cette montre nous parle aussi de la culture et du cinéma en Bulgarie. Depuis 1990, l’industrie du cinéma est pauvre, en Bulgarie où réaliser une fiction long-métrage est un exploit… Elle ne possède plus de réseau de distribution, la production s’est effondrée. Par exemple, The Lesson le précédent film de Grozeva et Valchanov a été réalisé sans un sou. Si le financement d’état n’existe guère, le financement privé, guère davantage. On devine que ce cinéma qui dénonce les turpitudes actuelles des pouvoirs n’est pas exactement l’image qu’aimeraient renvoyer les puissances financières et politiques actuelles.

De fait, la production cinématographique Bulgare se présente sous la forme de deux où trois longs-métrages de fiction chaque année, mieux qu’en 1999 où elle n’en avait produit aucun. Glory nous raconte donc trois histoires en une, celle d’un humble cheminot, celle d’une société particulièrement inégalitaire et corrompue, et celle du cinéma et de la culture bulgares dépourvues de tout.

Et c’est une « gloire » des réalisateurs de montrer la corruption, de dénoncer cette violence envers les humbles, et sur un autre plan, de résister par leurs œuvres à cet appauvrissement culturel institué.

G.

PS : digression pour digression, on aurait pu aussi commenter Julia et sa FIV qui fait en quelque sorte le pendant de la montre de Tsanko. Les montres « technologiques » ne fonctionnent pas, la maternité non plus. (taux de fécondité 1,46). On s’épargnera d’autres données de santé publique.

« Les fantômes d’Ismaël » d’Arnaud Desplechin

 

Le Fantôme d’ Ismaël de Arnaud Desplechin

 Synopsis : À la veille du tournage de son nouveau film, la vie d’un cinéaste est chamboulée par la réapparition d’un amour disparu…
Ismaël Vuillard réalise le portrait d’Ivan, un diplomate atypique inspiré de son frère. Avec Bloom, son maître et beau-père, Ismaël ne se remet pas de la mort de Carlotta, disparue il y a vingt ans. Aux côtés de Sylvia, Ismaël est heureux. Mais un jour, Carlotta, déclarée officiellement morte, revient. Sylvia s’enfuit. Ismaël refuse de que Carlotta revienne dans sa vie. Il a peur de devenir fou et quitte le tournage pour retrouver sa maison familiale à Roubaix. Là, il s’enferme, assailli par ses fantômes…

Ce film est présenté en ouverture hors compétition au Festival de Cannes 2017

Le monde de Desplechin est inconfortable et les deux heures passées avec ses fantômes m’ont laissée tourmentée, fascinée aussi, assez mal à l’aise, heureuse d’en sortir mais sûre d’y retourner. Et consciente de n’en saisir qu’une petite partie. Pas frustrée pourtant : trop grand pour moi.

Mon sentiment, en sortant de la projection, était que je n’avais pas libre accès au monde de Desplechin, que ce film était, sans doute, avant tout, fait pour lui-même et quelques très proches. Aux autres, à moi, le privilège d’entrevoir son monde et les démons qui l’habitent, son monde de création sauvage et puissante, son monde de vacarme des sentiments, d’amours mortes, de regrets, de remords.
Après avoir été bloquée, j’ai très envie de revoir son film avec les clés, les codes que ce premier passage m’a laissés, pour tenter d’approcher davantage ses fantômes, de m’en laisser approcher.
Et pour voir encore ses images, ses acteurs, ses actrices que j’ai trouvé si beaux.

Marie-Noël

Paris la blanche, une histoire d’exil et d’amour.

Prix France Bleu au Festival International du Film de Saint-Jean-de-Luz
Du 11 au 16 mai 2017
Soirée-débat mardi 16 à 20h30

Présenté par Françoise Fouillé
Film français (mars 2017, 1h26) de Lidia Terki avec Tassadit Mandi, Zahir Bouzerar, Karole Rocher, Sébastien Houbani, Dan Herzberg et Marie Denarnaud
Titre original : Toivon tuolla puolen
Distributeur : ARP Sélection
PREMIER LONG MÉTRAGE

Synopsis : Sans nouvelles de son mari, Rekia, soixante-dix ans, quitte pour la première fois l’Algérie pour ramener Nour au village. Mais l’homme qu’elle finit par retrouver est devenu un étranger.

Voici un modeste film, rare et profond, qui n’occupera pas les salles longtemps, n’affiche aucun nom connu, de réalisateur, acteur ou autre star du cinéma. Et pourtant, avec de petits moyens, la réalisatrice, Lidia Leber Terki, franco-algérienne, nous livre une belle histoire, dramatique et sentimentale, qui raconte un peu celle de ses propres parents, une histoire d’exil, de trajet au-delà des mers, de la découverte d’une terre inconnue et de cette nouvelle vie, non choisie mais imposée par les circonstances de l’Histoire.
Nous avons donc Rekia, une femme kabyle âgée de 70 ans, qui n’a visiblement jamais quitté son Algérie natale, et qui se lance dans improbable voyage qui la mène d’Alger à Marseille en bateau ( ce qui nous vaut de très jolis plans larges sur cette belle mer bleue) et une furtive rencontre avec une dame qui dit que  » les Français n’ont pas été très propres » sous-entendu pendant la guerre d’Algérie, à quoi ReKia répond que pendant les guerres personne n’est propre..).
Arrivée à Marseille, où Rekia est filmée de façon incongrue, vue d’en haut perdue dans ce nouvel espace, ou dans un plan traversé par une passerelle. Ensuite traversée de la France en TGV et arrivée dans la capitale, dans un de ces quartiers de l’est qui abritent encore des immigrés.
C’est lorsque Rekia quitte l’hôtel où elle cherche son mari, que j’ai remarqué pour la première fois le bruit. Celui des roulettes de sa valise, sans aucun autre son ajouté, qui revient dans la bande-son, lancinant, dans le couloir du foyer par exemple, le bruit de la valise, le bruit de l’exil.
Paradoxalement c’est à Paris que Rekia fait ses plus belles rencontres, avec des immigrés qui vont l’aider, un Syrien, une jeune française aussi, Tara, qui montre que la solidarité existe, que le monde mondialisé n’est pas aussi noir que les médias nous le disent. A Paris beaucoup d’associations, de riverains apportent spontanément leur aide à ces réfugiés en détresse . ( J’ai la voix de François Ruffin qui parle à France-inter ! ).
Donc après ces beaux portraits de gens ordinaires, Rekia arrive enfin dans une banlieue industrielle à retrouver Nour son cher et bien aimé mari, dont elle est séparée pour cause de travail depuis 48 ans (chiffre que les nouveaux exilés n’arrivent pas à croire). Et comme Rekia nous découvrons, l’environnement industriel et chaotique, la chambre minuscule, avec vue sur le béton qu’habite Nour depuis sa retraite ( 3 -4 ans). Et comme elle, nous observons les objets, la petite plaque de cuisson, le lit, le lavabo qui sert aussi d’évier, la minuscule penderie, et là nous pensons comme Rekia que Nour vivrait bien mieux dans sa maison, perdue dans les montagnes et la verdure de Kabylie.
Mais voilà trop de temps a passé, Nour ne connaît pas ses propres enfants, aperçus au cours des vacances au bled, il ne connaît plus ce pays dont il parle la langue, qui était le sien, la Kabylie mais relégué dans ces foyers perdus, il ne connaît pas non plus son pays  » d’accueil » la France et Paris dont il n’a même pas visité le monument le plus emblématique et mondialisé la Tour Eiffel.
Le film peu à peu monte en puissance émotionnelle, à partir du voyage en bus, qui fait symboliquement le tour, la boucle et emporte deux êtres qui s’aiment, mais qui savent en s’étreignant sur un quai de la gare de Lyon, qu’ils ne se reverront jamais, de toute éternité.
Oui c’était un beau film, simple et ténu qui parle de nous-mêmes.

« Paris la blanche » de Lidia Terki

 

Présenté par Françoise Fouillé
Film français (mars 2017, 1h26) de Lidia Terki avec Tassadit Mandi, Zahir Bouzerar, Karole Rocher, Sébastien Houbani, Dan Herzberg et Marie Denarnaud
Titre original : Toivon tuolla puolen
Distributeur : ARP Sélection
Synopsis : Sans nouvelles de son mari, Rekia, soixante-dix ans, quitte pour la première fois l’Algérie pour ramener Nour au village. Mais l’homme qu’elle finit par retrouver est devenu un étranger.

 

Ce film fait ouvrir les yeux et regarder en face la misère de ces hommes qui ont passé leur vie, loin de chez eux à travailler ici sur les chantiers, à construire des barres d’immeubles pour loger les autres. Le bilan est déplorable . Ils y ont passé leur vie tout en étant, dans leur tête, au moins les premières années, persuadés du retour prochain et définitif au pays, au bled où « pour l’instant » ils vont presque chaque été construire la famille, concevoir les enfants Qui, l’un après l’autre, naîtront en leur absence. Quelle destin que celui de ces femmes qui auront passé leurs vies à attendre leurs maris, seuls soutiens financiers de la famille, donc interdites d’exigence de changement.
Lidia Terki peint délicatement le portrait de cet homme rendu sans attache, s’interdisant de s’imposer à des enfants dont les semaines, les années ont fini par l’éloigner à jamais. Ses séjours au bled se sont espacés et puis il n’y est plus allé. Il ne connaît pas le dernier de ces enfants, tous en photo épinglés sur son mur. Retraité, il n’a même plus le « refuge » abrutissant du travail et est condamné à passer désormais tout son temps dans ce logement exigu, dans cet environnement dévasté, seul. C’est là chez lui. Nour/Zahir Bouzerar est bouleversant.
On passe par Pigalle et sa vie de quartier où Tara/Karole Rocher, fait figure d’ange. D’elle et des personnages autour d’elle, aux vies difficiles, émane une force vitale, une énergie qui irradie et se propage. Ils sont concernés par cette femme âgée qui s’écroule. Cette solidarité est réconfortante car toute cette misère humaine, ces vies abîmées, saccagées font vraiment « mal aux tripes ».
L’irréparable continue d’être commis.

Ce film m’a beaucoup intéressée. Mais je mets un gros bémol sur le choix de l’actrice principale, Tassadit Mandi. Autant je l’avais trouvée très bien dans « Asphalte » de S.Benchetrit, autant je trouve qu’ici, c’est vraiment une erreur de casting. Pour moi, elle n’est pas du tout le personnage de Rekia. Et je la trouve, pour tout dire, par moments à la limite du cabotinage. Dommage.

Marie-Noel

 

Une vie ailleurs – Olivier Peyon (2)

Présenté par Laurence Guyon
Film français (mars 2017, 1h36) de Olivier Peyon avec Isabelle Carré, Ramzy Bedia et Maria Dupláa
Distributeur : Haut et Court

Soirée tonique et sympathique hier soir, n’est-ce pas Laurence ?  Je retiens ce bel échange entre ceux qui aimaient et ceux qui n’aimaient pas, on se serait cru un instant au « Masque et la plume ». L’un des spectateurs  exposant tout ce qu’il n’aimait pas dans le film, soit presque tout, sauf l’idée de départ, hélas si mal traitée. L’autre spectateur demandant si pour être estimé des cramés de la bobine, un film devait nécessairement  être incompréhensible…Et moi de regretter que ces beaux échanges ne se prolongent  pas de quelques lignes dans le blog.

Je fais partie de ceux qui ont aimé ce film. Sans doute  pouvait-on faire meilleur scénario, mais telle quelle « Une vie ailleurs » dit déjà beaucoup, d’une manière simple, d’une situation affective complexe et quant à la fin du film, elle me séduit, je dirai pourquoi tout à l’heure.

Ce que j’ai aimé dans ce film, c’est d’abord le jeu d’acteurs.  Isabelle Carré incarne une Sylvie impétueuse, avec son impatience irascible, sa bougeotte, avec sa revendication maternelle impérieuse,  ses exigences colériques, son activisme maladroit qui la rendent à la fois pathétique et insupportable. Ce premier rôle remplit pleinement sa fonction,  celui à partir de quoi se déploient et se distribuent ceux des autres, la compassion et l’empathie  de Mehdi l’assistant social , la grand mère que le deuil de son fils conduit à des arrangements avec les faits, la tante cette sacrifiée mère de substitution, Felipe, l’enfant heureux et inconsolable seront  autant de contrepoints remarquables.

Notons pour l’anecdote que la mère s’appelle Sylvie, tous ceux qui autrefois ont écouté Françoise Dolto à la radio se souviennent peut-être du sens qu’elle accordait à ce prénom. Elle y entendait conjointement « S’il vit? » soit une interrogation des parents sur l’identité sexuelle de l’enfant à naître. Or Sylvie à mis au monde le petit garçon, Felipe. Je vous laisse le soin d’interpréter, si le cœur vous en dit.

C’est un choix, les thèmes sont frôlés, suggérés plus qu’approfondis, il n’y a aucune volonté didactique dans ce film, mais au contraire une sorte de petite musique, un peu comme celle du film d’ailleurs. Jolie et sans pesanteur.  On y parle deuil, secret, mensonge, amour filial, attachement. Et pour ce thème majeur de l’attachement, le scénario est impeccable parce qu’il laisse libre chaque spectateur de faire son propre chemin.

Avec une clé toutefois, le final, qu’une spectatrice comparait au jugement du Roi Salomon. Rappelons nous :   » Partagez l’enfant vivant en deux et donnez une moitié à la première et l’autre moitié à la seconde. L’une des femmes déclara qu’elle préférait renoncer à l’enfant plutôt que de le voir mourir. En elle, Salomon reconnut la mère. Il lui fit remettre le nourrisson et sauva donc la vie à l’enfant. »

Dans ce film, la mère adoptive et la mère génitrice décident de s’allier pour elles mêmes, l’une pour l’autre, et pour l’enfant.  C’est une qualité de ce film de montrer une femme sûre de son amour exclusif et de ses droits, s’ouvrir à l’altérité. Sylvie comprend qu’il n’y a pas de vraies et de fausses mères ;  que sont mères celles qui se chargent intimement de l’être.

…Et le plan final un peu appuyé et symbolique montre mieux qu’en mille mots, que Sylvie a appris à comprendre que l’autre, Felipe n’est pas une chose ; qu’il faut s’apprivoiser l’un l’autre autant que soi même, qu’élever, c’est aussi s’élever.

 

 

 

 

 

 

 

 

« Une vie ailleurs » d’Olivier Peyon

Du 3 au 9 mai 2017Soirée-débat mardi 9 à 20h30
Présenté par Laurence Guyon
Film français (mars 2017, 1h36) de Olivier Peyon avec Isabelle Carré, Ramzy Bedia et Maria Dupláa
Distributeur : Haut et Court

Synopsis  :  C’est en Uruguay que Sylvie retrouve enfin la trace de son fils, enlevé il y a quatre ans par son ex mari. Avec l’aide précieuse de Mehdi, elle part le récupérer mais arrivés là-bas, rien ne se passe comme prévu : l’enfant, élevé par sa grand-mère et sa tante, semble heureux et épanoui. Sylvie réalise alors que Felipe a grandi sans elle et que sa vie est désormais ailleurs.

 

C’est un sujet si grave que j’aurais aimé être touchée en plein coeur.

Le début du film est régalant avec l’arrivée à l’aéroport puis le transfert en car vers Montevideo, lumineuse, moderne, que je découvre, pour ma part, avec ces images. Dans le car, Sylvie sort la liasse de billets retirés au bureau de change à l’aéroport. Elle fait des enveloppes, là, et on se dit que c’est super « secure » en Uruguay. On apprend en même temps que Medhi qui l’accompagne, est un assistant social ! De son propre chef, il est parti avec elle chercher le fils de Sylvie, Felipe, 9 ans ou plutôt l’enlever à l’autre bout du monde. Un petit aller et retour, t’inquiète. On ne nous explique pas les liens qui l’unissent à Sylvie, ce qui a bien pu le pousser à s’embarquer dans cette folie. Sa détresse de mère ? Un conseil, Mehdi, change de métier. On reste un peu étonné et énervé par cette couleuvre. Mais, bon, admettons.
Le début du séjour est assez captivant, Sylvie continue à se battre pour mener à bien son projet. Elle marche, marche, marche, martèle des talons de ses boots nubuck camel, tous les sols . Clic, clic, clic … Ses pas scandent le film, sans relâche. Sylvie, petit soldat dérouté, combatif. Elle trouve une solution, un bateau, gratuit, ça tombe bien, il n’y avait plus d’enveloppe, pour quitter, le moment venu, le pays. Dès qu’elle aura récupéré son fils Felipe. Felipe que Mehdi est justement parti capturé à Florida …
Alors, à Florida, on hallucine. C’est le paradis sur terre, Florida ! On nous présente un loueur de voiture folklorique, sans vergogne et son véhicule d’un autre temps, rafistolé avec des bouts de ficelle et autres sangles ! Du coup on regarde les autos qui circulent dans Florida : toutes nickel. Un simple pick up pour mettre les vélos des gosses, ça aurait été plus sérieux, plus crédible. Mais, bon, admettons. Alors, oui, à Florida, tout est simple. Les gamins courent, jouent au foot, font du vélo, c’est le paradis. Et il n’y a pas de filles, sauf à l’église. Mais dans les rues, aucune. Elles sont où ?
A Florida, un individu inconnu dans son véhicule pourri peut approcher un stade où des gamins s’entraînent, les photographier et aussitôt les apprivoiser. On n’est pas méfiant à Florida. On peut charger des gamins de 9 ans et leurs vélos dans sa camionnette, improviser une sorte de ramassage scolaire, sans aucun problème.
Felipe est choyé par sa tante Maria, idéal féminin, pleine de grâce, un « canon », super sympa, enjouée, rieuse. Elle ne se dévoue pas, elle est heureuse avec cet enfant qui est devenu son enfant. Il sera bien temps de penser à faire sa vie, à elle, quand le petit sera grand. Magnifique ! Un peu surjoué, peut-être … Bon, admettons. Elle est très sympa, nature avec le touriste. Des liens vont se tisser entre Maria et Medhi et entre Mehdi et Felipe. On sait très vite qu’il va tomber amoureux de Maria, que Maria le fera rester à Florida. Avec elle et Sylvie. C’est déjà l’homme de la situation : quand on ne trouve plus Felipe, le jour de sa communion, c’est à Mehdi que Maria demande de le chercher. Mehdi, le seul qui ne connaisse pas la ville. Bon, admettons.
La grand-mère pourra souffler un peu, enfin délivrée de son secret. Cette grand-mère qui a menti si longtemps. Quand la police a retrouvé la trace de Felipe, à ce moment-là, son fils n’était pas mort. Elle a délibérément menti comme le souhaitait son fils et elle les a accompagnés dans leur fuite. Ensuite, quand son fils est mort, elle n’a rien changé, juste passé le relais à sa fille pour s’occuper de l’enfant. Sa fille, innocente, qui découvre ce mensonge et s’insurge « comment as-tu pu me faire ça ? » La vraie question serait « comment as-tu pu lui faire ça à lui, Felipe ? » Maria est prête à tout pour entériner la situation, pour que rien ne change. A fuir, avec Felipe. Continuer.
On nous persuade depuis le début qu’il vaut mieux pour l’enfant que rien ne change. Sylvie est une femme nerveuse, au bout du rouleau, pour qui la maternité n’a jamais été évidente. Comparée à Maria, légère, sereine, lumineuse … Et si on n’a pas compris il y a les photos Ricoré. Alors là, elle comprend, Sylvie. On lui fera une place sur les clichés. Sur la cage aux écureuils, pour commencer.
Il n’y a pas de solution. Partir, rester, partir avec lui.
Felipe aura tant de reproches à faire, plus tard. A tout le monde.

Un bon (télé)film.
Je lui reproche de ne pas m’avoir émue.
Isabelle Carré est très bien comme d’habitude, Ramzy Bedia très bien, le jeune Dylan Cortes, formidable. Je me suis trop focalisée sur les faiblesses du scénario et la linéarité de la mise en scène.

Marie-Noel

 

 

 

L’AUTRE COTE DE L’ESPOIR Aki Kaurismäki (2)

Berlinale 2017 : Ours d’Argent du Meilleur réalisateur
Du 27 avril au 2 mai 2017
Soirée-débat mardi 2 à 20h30

Présenté par Marie-Annick Laperle

Film finlandais (mars 2017, 1h38) de Aki Kaurismäki avec Sherwan Haji, Sakari Kuosmanen et Ilkka Koivula .
Titre original : Toivon tuolla puolen

«  Le Havre », leprécédent film d’Aki Kaurismäki se terminait sur l’embarquement possible d’un jeune clandestin africain vers l’Angleterre. « L’Autre Côté de L’Espoir « s’ouvre avec un jeune émigré syrien qui débarque noir de charbon, d’un cargo accostant dans le port d’Helsinski.. Il s’avance dans la nuit émaillée de belles lumières, métaphore de sa sombre errance illuminée de belles rencontres..

Quel bonheur de retrouver Aki Kaurismäki six ans après « Le Havre » ! Bonheur de retrouver la trogne et la dégaine de ses personnages atypiques, la nostalgie de sa musique rock folk, le design d’objets démodés qui se rappellent à notre bon souvenir:un réveil des années soixante, un téléphone à cadran, un juke box sorti des oubliettes ou une limousine russe collector.

Comme c’est savoureux de déguster ses dialogues minimalistes, ciselés au burin de l’humour caustique où chaque mot est pesé à l’aune de son efficacité !

Mais si la forme est légère, le propos social reste toujours aussi fort chez Kaurismäki qui fait se rejoindre dans ce film, le monde des migrants et celui des perdants. Pour exprimer son propos, le cinéaste ne s’embarrasse pas de fioriture, de psychologie, de finasserie.Il n’y a pas de superflu chez lui . Il dégraisse la mise en scène jusqu’à l’os pour aller droit au but.

Emergé de son tas de charbon, Khaled, le jeune réfugié syrien demande une douche. La caméra montre seulement une eau noire qui dégouline sur ses pieds et s’évacue dans les égouts.La crasse réelle et symbolique accumulée par Khaled au cours de ses longs mois d’errance à travers les pays d’Europe, retourne là d’où elle n’aurait jamais du sortir : les égouts de la » déshumanité «  qui avilit autant celui qui rejette que celui qui est rejeté.

Le cinéaste n’hésite pas non plus à recourir à l’ellipse qui permet d’aller à l’essentiel..Avec lui, on ne tergiverse pas pour échanger quelques coups de poing mais encore moins pour se réconcilier, pour venir en aide ou pour montrer sa solidarité.Une porte qui s’ouvre pour Khaled, au bon moment grâce à une employée compatissante ; un camionneur qui prend des risques en cachant  Miriam sa sœur. Tout est dans la générosité spontanée.

Pas de temps à perdre non plus avec l’émotionnel, avec l’apitoiement sur soi. Khaled débite aux autorités finlandaises son histoire effroyable comme s’il s’agissait d’un compte-rendu clinique , précis et froid. En face, pas le moindre signe d’empathie. Personnellement, j’attribuerai la palme de l’économie de mot, de geste et d’émotion, à la scène de rupture entre Wikhstrom et sa femme.. Un trousseau de clés et une alliance posés sur la table par le mari. Deux regards qui se croisent. La femme qui entérine la situation en écrasant avec sa cigarette, l’anneau au fond du cendrier puis se sert un verre de vodka. Scène muette qui dit tout.

« J’agis sinon je meurs. Je joue. », dit la chanson du vieux rocker de rue. Les deux personnages principaux agissent et jouent. Wikhstrom joue au poker pour réaliser son rêve de restaurant. Khaled arpente l’Europe pour trouver un futur meilleur. Tous les deux jouent leur avenir. Et comme l’a fait remarquer un spectateur, « ça passe ou ça casse ».

Comme c’est réjouissant de retrouver ces personnages kaurismakiens qui restent debout face aux défis de la vie et gardent l’élégance des résistants impassibles et silencieux.

Comme c’est réjouissant cette dignité humaine qui émerge comme un phare , pour lancer le message d’Aki Kaurismäki : « C’est de la solidarité du peuple que viendra notre salut. »

Tchin tchin Aki ! Santé

Marie-Annick