Ciné d’ailleurs, vu par Marie

LES GARDIENNES

Une banale histoire d’amour pour soutenir le film ; pas d’intrigue compliquée, mais une précision de reportage pour décrire la vie des fermières que la guerre prive des époux et des fils. Absence doublée de l’inquiétude permanente de voir arriver la Maire porteur de la terrible nouvelle. Nous savons tout cela, pourtant l’intérêt ne mollit pas durant les deux heures trentedu film. De la lenteur, des silences (peu de musique de fond) ; calqués sur les attitudes de ces ruraux courageux, sans artifices. Une qualité d’image exceptionnelle qui nous emmène dans des scènes que Millet pourrait envier.

Nathalie Baye est presque méconnaissable mais excellente dans ce rôle de fermière et de matriarche attentive à la défense (jusqu’à l’injustice) des siens et de son exploitation.

 

LES CONQUERANTES

On apprend avec surprise que les femmes suisses ne votaient pas encore jusqu’à la moitié du XXème siècle. Le film est à ce titre autant un documentaire qu’une fiction.

La conquête du droit au vote est d’autant plus aventureux dans le milieu rural où se déroule le film. Aucun féminisme exacerbé pour autant ; beaucoup d’humour pour traiter de la volonté d’une poignée de femmes décidées à gagner l’égalité tout en gardant, voire en épanouissant leur féminité. L’héroïne est touchante dans sa détermination non dénuée de naïveté ; de sensibilité et de fidélité à son mari. C’est aussi pour lui qu’elle se bat…

 

12 JOURS

Á apprécier et à méditer, la citation de Nietzsche en exergue du film.

Un patient interné sous contrainte en H.P. dit au juge des libertés : « Á quoi vous servez ? » Réponse du juge : « Á rien ! »

En effet, ce film documentaire souligne à la perfection l’inanité d’une procédure où les jeux sont faits d’avance, où la parole du patient n’a aucun poids (certains, il est vrai, sont totalement dénués de raison.) La procédure n’aurait-elle pour seul but de donner bonne conscience à l’administration ? Je suis tentée de le croire, mais peut-être n’ai-je pas tout compris.

 

« En attendant les hirondelles » (2)

7 nominations au Festival de Cannes 2017Du 11 au 16 janvier 2018Soirée débat mardi 16 janvier à 20h30
Film franco-algérien (vo, novembre 2017, 1h53) de Karim Moussaoui avec Mohamed Djouhri, Sonia Mekkiou et Mehdi Ramdani

Distributeur : Ad Vitam

 

«  – il est bon le café, ici
– il est bon parce que tu le bois avec moi »

L’amour de Djalil et Aïcha est condamné, leur vie ensemble ne commencera jamais.
C’est cette scène de la deuxième partie qui me vient en premier en repensant à ce film sensible, aérien, si délicat.
Comme posés sur un large tapis roulant, les personnages glissent, marchent, courent parfois ou se figent, tombent, se dépassent, à la fois mobiles et immobiles, empêchés, dans l’attente d’un futur, regardant ou le sol ou le ciel, guettant les hirondelles qui n’en finissent pas d’arriver.

Trois parties, trois générations, trois lieux.

Alger
Dans la première partie on entre chez Lila qui incarne la femme algérienne mûre moderne, active, éduquée, divorcée mais toujours proche de Mourad et mère de leur fils. Ils ont peur de l’avenir, peur pour ce fils unique qui, après cinq ans d’études, a perdu l’envie d’être médecin . Il est ailleurs. Lila ne craint plus rien pour elle. Plus que deux mois à travailler, alors au lieu d’aller faire cours, elle va faire son marché et y emmène Mourad qu’elle continue à sermonner « c’est toi le père, c’est à toi de remettre notre fils dans le droit chemin ». Au marché il y a la scène des pommes de terre, elle tend un billet pour payer mais le vendeur n’a pas de monnaie alors Lila reprend l’argent et emporte la marchandise. Elle reviendra payer après. Continuer, avancer, garder le contact, être en compte. Et forcer la confiance.
La nuit est tombée sur Alger et sur le chemin de retour,  Mourad traverse par hasard un quartier en construction, inachevé, avec ces immeubles vides percés de grandes lucarnes noires. Dévié par la case courage, Mourad passe son tour. Sa conscience viendra lui rappeler ce choix. C’est à Lila, son épouse d’avant qu’il se confiera. Pour son épouse actuelle, Alger n’est pas adaptée. N’arrivant pas à y trouver sa place, elle renonce. L’histoire de Rasha et Mourad est finie et on peine à croire, maintenant que les hirondelles se sont absentées, qu’elle ait pu, un jour, commencer …

Le désert
Aïcha se marie et c’est Djalil qui la conduit vers l’autre. Une tragédie.
Cette deuxième partie, sombre, est baignée de lumière, de musique et de chants, de danse, de jeunesse. La route descend inexorablement vers le malheur. Mais cette parenthèse de plusieurs centaines de kilomètres et la providence de l’éloignement momentané du père va leur permettre de vivre ce qui restera probablement un des, sinon le plus beau(x) moment(s) de leurs vies. La scène du café. La scène des grenades, le père et le fils, la terre qui ne peut « appartenir » à personne. La scène de la danse dans ce cabaret improbable nimbé de leur amour. Aïcha danse et l’appelle. Djalil résiste. Pas longtemps, bien sûr. C’est très fort. Karim Moussaoui réussit à nous fait ressentir les sentiments de ses personnages tout au long de son film. A noter, dans cette scène la « gueule » du bassiste ! C’est un vrai vieux musicos sorti de derrière les fagots. La musique d’hier et d’aujourd’hui. La tradition qui vieillit quand même. Le lendemain de leur nuit d’amour, des jeunes chantant et dansant, dehors, libres sous le soleil, les invitent à la danse. Mais Aïcha , pourtant à cet instant échappée, ne se mêlera pas à eux et repartira vers la famille et la tradition.

Le bidonville
Dahman n’a pas eu le courage alors de secourir la femme qui se faisait violer .Mais il a croisé son regard et elle est, depuis, restée plongée dans le sien. Plus tard,abandonnée, elle a sû que cet homme était son salut. Elle l’a cherché et retrouvé pour faire exister l’enfant que les tortionnaires avaient fait grossir dans son ventre et qui, bien que né, vivant, n’avait pas de nom. Dahman commence par le déni, le refus, la proposition d’un accord … rejeté ! La graine est plantée dans la conscience de Dahman et elle va germer.
Au lendemain de sa nuit de noces (avec sa cousine), Dahman retourne au bidonville voir la femme. On ne connaît pas son nom. Elle est la femme universelle, abusée, abîmée, rejetée après la torture, gommée pour sauver l’honneur de la famille. Pas tout le temps, on l’a dit, Dahman est pourtant un homme courageux. Il laisse sa jeune épouse et retourne au bidonville voir la femme et apprivoiser cet enfant à qui il a décidé de donner son nom. Toute sa faute impardonnable lui sera, par cette action, pardonnée. Le frère de la femme, son seul soutien jusqu’à ce jour, rassemble ses affaires et embrasse sa sœur qui, après s’être caché le visage dans ses mains dans un dernier geste de peur et de doute, relève la tête vers son futur.

La dernière image montre ce frère qui, ayant passé le relais, une fois sorti du bidonville et passant les faubourgs d’Alger,  marche d’un pas décidé, vers le bout du désert.

Un très beau film, paisible et bouillonnant

Marie-No

PS : très belle affiche !

Ich habe genug : j’(en) ai assez, je suis comblé

En attendant les Hirondelles de Karim Massaoui

 

7 nominations au Festival de Cannes 2017
Du 11 au 16 janvier 2018
Soirée débat mardi 16 janvier à 20h30

Film franco-algérien (vo, novembre 2017, 1h53) de Karim Moussaoui avec Mohamed Djouhri, Sonia Mekkiou et Mehdi Ramdani

Distributeur : Ad Vitam

Présenté par Georges Joniaux

Synopsis : Aujourd’hui, en Algérie. Passé et présent s’entrechoquent dans les vies d’un riche promoteur immobilier, d’un neurologue ambitieux rattrapé par son passé, et d’une jeune femme tiraillée entre la voie de la raison et ses sentiments. Trois histoires qui nous plongent dans l’âme humaine de la société arabe contemporaine.

Hier, avec « En attendant les Hirondelles », nous avons vu du très bon cinéma.  Un film promesse, qui nous invite à voir le prochain film de Karim Massaoui, un film qui  donne également envie de voir d’autres films algériens.

Les cinéphiles comme les lecteurs, les amateurs d’art, de vin, ou que sais-je, sont avisés lorsqu’ils regardent ce qui se fait dans le monde. Nous avons cette chance aux Cramés de la Bobine d’avoir cette fenêtre ouverte. Et l’Algérie d’hier soir nous semblait comme un village, à la fois proche et lointain, nous avions l’impression de connaître ces gens. Lors du débat, il me semble que nous avons remarqué  l’intervention de Laurence sur la forme du film, qui expose sa manière d’avancer par touches légères, celle d’Henri sur cette faiblesse, défaillance des hommes dans l’histoire, argument repris par Françoise qui l’interprète comme l’instabilité, l’absence de fiabilité des institutions qui laisserait ces hommes seuls face à eux-mêmes.

C’est sur ce thème que je souhaite mettre mon grain de sel. Regardons ces hommes.

Regardons d’abord Mourad (Mohammed Djouhri), ce beau personnage naviguant entre son ex-femme, son fiston encore un peu immature, et sa jeune et belle ex-future femme. Vous avez vu le casting, Karim Massaoui a choisi un homme d’aspect solide et vieillissant. Un entrepreneur qui évoluait naguère dans une corruption ordinaire qui brutalement change de braquet et le dépasse. Tout va bien pour lui jusqu’à l’incident : Il fait nuit, on est dans un quartier neuf d’Alger, on entend un bruit sourd, comme un râle, en fait il y a derrière un mur, sur une place déserte, deux hommes qui en rossent un troisième. Mourad se cache, son téléphone sonne, il se cache davantage, il a peur. Sans doute ce bruit fait fuir les agresseurs. (Cette scène au moment  où la voiture des agresseurs démarre, fait penser à une scène de guerre).Alors Mourad s’approche à distance respectueuse, au sol, un homme git et râle. Comme dans la chute de Camus, il reprend son chemin. Ne pas voir va ensuite lui causer des soucis concrets, d’abord avec sa vieille femme puis sa jeune maîtresse et comme on le verra la séquence 3, sa  cataracte commence à lui poser question. Ne pas voir quand il le faut, lui trouble la vue… et le cerveau… qu’il pense cancéreux. La remarque de Françoise prend toute sa pertinence, à qui se fier ? Mais pas seulement. Revenons à cette fameuse séquence, il y a un plan où il boit un verre à côté d’un homme médecin neurologue Dahman, (Assan Kachach). Qu’est-ce qui unit ces deux hommes, pas grand-chose, une coïncidence . On sait à ce moment du film que Dahman a été concerné de près par le terrorisme. Ces deux hommes ont l’âge d’avoir pris de front la période des années 90. La question de Mourad, c’est que sa lâcheté du moment est composée d’une matière complexe, de mauvaises anticipations comme le  signale Françoise, et tout autant d’un passé où il a bien dû se cacher, avoir peur, refusé de voir. La « lâcheté de Mourad »semble construite plus qu’instinctive, la prudence et la peur reprennent la place d’autrefois, vous voyez, un peu comme quand on a fait une boule avec du papier cellophane de chez la fleuriste, qu’on la presse dans la main et qu’on la relâche.

Alors un mot sur Dahman, (Assan Kachach) le neurologue. Là encore, quel casting. Dommage, quand je vais le revoir, je ne me rappellerai plus son nom et je vais me dire, tiens ! C’est le neurologue ! Cet homme de belle allure est amené à se rendre dans un bidonville, dans les conditions que vous connaissez. Il y retrouve une petite dame réprouvée, au regard pénétrant, à l’allure résolue, en d’autres circonstances, elle aurait pu être à sa place. Elle lui propose de se souvenir d’elle. Ce qu’il refuse d’abord, par déni sans doute. Mais il devra admettre que dans le passé,  lui,  le médecin, otage d’un moment, l’a vue au moment ou les terroristes l’ont emmenée dans une cabane pour la violer. Et qu’il n’a rien fait.  Dahman n’est pas coupable, que pouvait-il ? Pas coupable mais concerné. Du moins, il aurait dû l’être. Mais tout dans sa vie autorisait la résilience. Ce passage montre que cet homme n’est aucunement résilient. Il a construit sa réussite sur une sorte de scotomisation*(1)  du passé(quelque chose qui est là mais qu’on ne voit pas , et sa réussite sociale est comme une gomme à effacer. Mais à son tour cette réussite s’efface devant un passé à partager. Et l’occasion lui est donnée d’avoir à réparer quelque chose. Est-ce à lui de le faire, pas plus qu’il lui revenait de voir un viol. Mais on sent qu’il va le faire parce que ce passé est aussi   une possibilité de  partage. De faire un présent (aux deux sens du terme) acceptable après un passé qui ne l’était pas.

Du coup,  il nous reste Djalil (Mehdi Ramdani). Le jeune homme qui ne rit pas -Intense le garçon, vous avez vu? – Lui porte une liberté, il est comme cette musique du film, il est à la fois la musique de Rina Raï et parfois comme Mourad,  celle plus sombre plus résignée d’une messe de Bach interprétée par Alfred Deller. Peut-être est-il aussi  une promesse, celle du groupe musical « Kusturicien » qui clôt la 2ème partie. L’espoir et la résignation. À lui on peut dédier cet extrait d’une interview de Karim Massaoui : « En Algérie, les ancêtres sont encore sacralisés, ils sont très présents, avec leur base morale, leurs codes de conduite, ils sont là, ils nous surveillent et ils exercent une sorte de chantage occulte qui se rappelle sans cesse à nous : si on trahit leur mémoire, on sera bannis ».

Et terminer ce commentaire sur ce film rhizome par cet extrait musical.

Raina Rai, Ya Zina Diri Latay – راينا راي , يازينة – YouTube

 

 

*(1)Scotome : Le terme scotome désigne une lacune immobile dans le champ visuel (étendue perçue par le regard quand celui-ci reste immobile) due à l’absence de perception dans une zone de la rétine.

 

« 12 jours » Raymond Depardon (3)

C’est dommage, Marie-No que tu n’aies pas assisté à la présentation du film par Georges et entendu les différentes réactions à la projection de ce film. Evidemment, nous n’avons pas quitté la salle avec des certitudes mais avec la connaissance d’un dispositif que pour ma part, j’ignorais et une grande perplexité devant la position de tous les protagonistes : malades, soignants et juges.
Je pense qu’il faut préciser le rôle du juge de la liberté et de la détention (JLD). Il est là pour contrôler que le maintien en hôpital psychiatrique sous contrainte se fait conformément à la loi, que l’évaluation de l’état de santé du patient a bien été effectuée par l’équipe médicale, que ce maintien n’est pas reconduit mécaniquement. Il ne prend pas position sur la maladie elle-même, il n’est pas soignant. Cela ne veut pas dire que, parallèlement, la situation du patient ne peut pas être étudiée par d’autres juridictions. Tu parles de la personne employée chez Orange : la situation de ces salariées a été portée devant les prudhommes, certains malades en burn-out ont été reconnus en maladie professionnelle avec tous les droits que cela leur procure mais cela ne relève pas du JLD. Mais, je ne suis pas vraiment apte à parler de cela de manière suffisamment éclairée. J’ai trouvé un article de Rue 89 qui a interrogé des JLD de l’USM (principal syndicat des magistrats) qui répond mieux que moi à nos interrogations.

Psychiatrie : dans la tête des juges qui décident d’interner sous … – L’Obs

« 12 jours » Raymond Depardon (2)

Avant 12 jours, les personnes hospitalisées en psychiatrie sans leur consentement sont présentées en audience, d’un côté un juge, de l’autre un patient, entre eux naît un dialogue sur le sens du mot liberté et de la vie.

Me plaçant d’entrée du côté des égarés, consciente que primo, de près ou de loin, on est tous concernés, un jour, par le sujet et que secundo la vision de ces malheureux me serai insupportable, « 12 jours », j’avais décidé de ne pas voir « 12 jours ».
Et puis, finalement, prenant mon courage à deux mains, dimanche matin pour être seule et pouvoir m’échapper avant la fin ou même tout au début, je me suis dirigée vers le ciné … M’entendre moi-même annoncer « 12 jours » à la caisse m’a glacé le sang ! Aurais-je été internée, enfermée, dans une vie antérieure ?

Très vite, je suis consternée. Consciente d’être dans une position de voyeurisme. Les avocats font un boulot, les juges font un boulot aussi dans un temps imparti : on perçoit que l’entrevue est minutée. Pas le temps de s ‘apitoyer sur le sort de ces pauvres bougres qui se succèdent les uns après les autres devant eux, et, jamais au grand jamais, ils ne remettront en cause les rapports des médecins ! Ce n’est pas leur domaine ils ne sont pas médecins etc … Eux ils (jugent et) abondent toujours dans le sens de la Médecine . L’un des patients lance un « mais alors vous ne servez à rien » à l’une des juges (à noter que la parité est respectée : 2 hommes, 2 femmes), à la plus jeune des juges donc qui rétorque un « ben non, je sers à rien ! » Avec une désinvolture choquante. Ca résume un peu ce film. Oui, on se demande, en effet, à quoi ils servent. A valider l’avis médical et c’est très important que, pour la conformité du dossier, sa validité,  le patient signe bien la décision de prolongation de l’internement. Après, pour les réticents, les rebelles, les sceptiques, ils peuvent toujours faire appel (!), bien sûr. Une patiente le dit : « ça ne sert à rien, moi contre eux, je ne peux pas gagner ». Très juste.
R. Depardon nous montre une brochette de malades et nous, spectateurs, chacun, selon notre sensibilité, notre vécu, sommes interpellés par celle-la plus que celui-ci, par celui-ci davantage que par celle-là. On ajoute notre incompétence devant cette montagne de souffrance.
On regarde, mis dans la position de juger.
D’où la conclusion ahurissante d’un spectateur à la sortie de la séance : « ce qui est sûr, c’est qu’ils ont tous leur place là-bas » !!!
Comment peut-on fait avoir des certitudes pareilles ?

Il ne faut pas oublier qu’un documentaire est un film. Les audiences sont filmées et donc la salle a été préalablement agencée, l’éclairage disposé, la perche accrochée. Les juges et les avocats sont consentants, préparés, acteurs donc à visages découverts. Les malades eux aussi sont préparés. Consentants ?  On nous dit en préambule que pour préserver l’anonymat, les noms ont été modifiés. Pourtant, à chaque audience, le nom du malade est lu intelligiblement par le juge … Pendant tout le film, on ne voit qu’1 seul regard caméra de la part d’un interné. Sinon ils fixent le juge . On a du les briefer. Ils ont tous ce regard fixe voire très fixe, sur le juge.
Ce regard vient bien sûr aussi des « remèdes ». Il faut vous soigner, vous êtes là pour vous soigner.
Comment on soigne cet homme né en 83 pas en 93 (la juge s’est trompé de 10 ans, pas à ça près … ), comment on le soigne cet homme qui a démoli la tête d’un inconnu dans la rue ?
Comment on soigne cette femme en souffrance au travail. Le juge ne parle pas d’une enquête chez l’employeur. Sentiment de harcèlement = paranoïa ? L’avocat tente une timide réflexion sur la réputation et les antécédents de son employeur, Orange. Sans suite.
N’oublions pas qu’un documentaire est un film qui demande un montage. Là je m’interroge : Orange est cité et cette séquence est gardée. C’est le travail qui rend fou et qui remplit les HP ? ou bien c’est la personne qui a un problème psychiatrique à la base et se croit victime de harcèlement au travail ? Dans ces grandes entreprises, en face d’un employé de cet acabit, le « diagnostic » est toujours d’affirmer d’entrée que cela vient de sa vie personnelle. Il arrive que la « victime » dont le comportement est devenu « anormal », ne passe pas par le HP mais directement par la fenêtre.
Cette femme est nerveuse, émotive et d’accord pour rester parce que, pendant ce temps là, elle n’est pas harcelée. La justice ne creuse pas un peu le sujet, là ? c’est pas noté dans le dossier ?
On soigne l’homme originaire du Mali avec un passé chargé, tentative de meurtre (14 coups de couteau sur une femme), prison et HP. Pourquoi « 12 jours » ? Il entre dans le cadre des audiences récurrentes, tous les six mois, tous les ans. Là c’est extraordinaire ! Pour cet homme dont le dossier est très épais et qui a priori ne présente pas un gage absolu de bonne conduite si il sort, la décision de sortie est mise en délibéré. Et c’est « drôle » parce que le juge annonce le délibéré juste après que ce bel homme puissant, la tête rentrée dans les épaules, l’ait regardé fixement d’un air tout à fait inquiétant ! On se croirait dans un polar !
On envisage vraiment de passer le « dossier » à cette Julie qui est disposée à l’accueillir ?
Et puis le fils du père béatifié … enfermé depuis de nombreuses années et qui nous semble très très atteint, complètement barré, lui non plus pas un cas de 12 jours. Il a tué son père et ne s’en souvient plus. Il a tant de projets ! avec Besancenot même ! On va le relâcher, il le sait (nous , non) mais à quel âge ? Celui-là aussi a un vrai physique de cinéma.

La vie est une loterie. Une farce. On rit. On pleure. Trop parfois.

Pourquoi le titre « 12 jours » ? La moitié des personnes que nous voyons dans ce documentaire n’entrent pas dans ce cadre car internés depuis plusieurs mois voire plusieurs années. Non, ce n’est pas pareil.

La sanction des 12 jours : formalité à la fois indispensable et, en l’état, inutile ?

le film de R. Depardon est bien fait, bien éclairé, bien propre. Tout est calme et bien rangé. C’est louche.

Refaire le film  en caméra cachée et alors la musique de Desplat (quel calvaire !) sera incongrue …

Marie-No

PS : maintenant je regrette, évidemment, de ne pas avoir entendu la présentation de Georges et de pas avoir assisté au débat.

« 12 jours » de Raymond Depardon

Soirée-débat lundi 15 à 20h30
Film français (novembre 2017, 1h27) de Raymond Depardon

Avant 12 jours, les personnes hospitalisées en psychiatrie sans leur consentement sont présentées en audience, d’un côté un juge, de l’autre un patient, entre eux naît un dialogue sur le sens du mot liberté et de la vie.
Présenté par Georges Joniaux

 

Notes de débat

Par une curieuse association, Raymond Depardon documentariste est pour moi ce que Georges Perec est à la littérature :  regard , pudeur, humilité, délicatesse,  précision, sobriété,   obsessionalisation du sujet-du sujet banal – qu’il décortique à mesure.

Qui nous montrerait ce que Raymond Depardon nous montre? Son film précédent s’appelait les habitants. En voici d’autres. D’autres, les malades mentaux, dont on ne parle pas trop mais c’est aussi vrai de n’importe quelle maladie, qui connaît le nombre de diabétique ou d’hypertendus ?

Éléments de contexte

Plus de 400 000 personnes chaque année ont recours à une hospitalisation plein-temps en psychiatrie — C’est-à-dire environ 6% de la population française — Parmi eux près de 90 000 font l’objet d’hospitalisation sous contrainte.

Un dispositif légal  pour protéger ces malades ou se protéger d’eux le cas échéant, existe depuis longtemps. En effet une loi en 1838 instituait les placements obligatoires, placements volontaires, placements libres, elle a vécu plus de 150 ans.

En 1990, voici la loi de remplacement, le terme placement est remplacé par Hospitalisation, les adjectifs demeurent les mêmes, sauf pour le placement volontaire (qui ne l’était guère) qui devient ce qu’il a toujours été en réalité : hospitalisation à la demande d’un tiers (HDT). Les droits et recours de ces malades mentaux sont mieux reconnus et renforcés.

2011, la France poursuit 3 objectifs, répondre aux directives européennes, répondre à des questions prioritaires de constitution(QPC), et satisfaire une politique sécuritaire plutôt en vogue. Elle présente l’avantage d’instituer 3 modalités d’hospitalisation :

Péril imminent, soins psychiatriques à la demande d’un tiers, soins psychiatriques à la demande d’un représentant de l’état. Les termes ont un sens, l’hospitalisation plein-temps n’est plus la seule modalité de prise en charge car il est désormais question de soins obligatoires.  Mais par démagogie sécuritaire, cette loi supprimait alors les permissions d’essais, transformant cette modalité en prison.

2013, améliore 2011, à peine en œuvre et concernée par une QPC, en rétablissant les sorties thérapeutiques et en raccourcissant le délai d’intervention du juge. Elle se propose aussi de suprimer les unités pour malades difficiles (dangereux). Ce qui n’est pas fait.

Question : Les psychiatres pour les malades mentaux, comme les juges pour les condamnés ont désormais le choix, enfermement ou non ? Peuvent-ils, pourront-ils s’en emparer ?  Un élément de réponse, les uns comme les autres auront  besoin de beaucoup de temps et de pédagogie (comme disent nos politiciens condescendants) pour obtenir l’assentiment de populations diverses depuis trop longtemps gavées de sécuritarisme et toujours prêtes à rouvrir de vieux dossiers.

Question : D’aucuns psychiatres contestent la présence d’un juge des libertés et de la détention arguant qu’un malade n’est pas un détenu… Cet argument qui ne tient compte que d’un terme du rôle du juge n’est-il pas spécieux ? Ils proposent que ce contrôle soit effectué  par une commission, cette procédure ne risquerait-elle pas de rendre le processus plus lourd et moins opérationnel ? (Seul un juge peut prononcer une main levée).

Mais venons-en à 12 jours.

Le dispositif du film est simple 3 caméras sans pieds (pour mieux se faire oublier), une pour le patient et son avocat, 1 pour le juge, une pour le cadre dans son ensemble. Le juge le plus souvent filmé de trois quarts, comme vu par l’avocat, le patient est plutôt filmé de face, le cadre est filmé en diagonal.

La prise de son toujours essentielle, petits micros pour tous, sauf pour le patient qui est « perché ». C’est donc une succession de gros plans alternés, qui après le montage, va constituer l’essentiel du film.

Il retrace le déroulement de l’audience, une audience où se joue la prolongation d’hospitalisation contraintes des patients,  et montre en même temps, la distance, l’espace dans une relation par nature asymétrique et l’enjeu. Hors la salle d’audience transportée à l’hôpital, il y a les lieux voisins, l’hôpital avec ses couloirs, ses chambres, ses grillages, ses lits de contention, parfois des patients qui marchent et  le temps qu’il fait. Ce changement de décor, comme un interlude est censé détendre le spectateur.

Je formulerais une critique mineure sur cette déambulation de caméra. Raymond Depardon dans les interviews qu’il a accordé ne manque jamais de souligner les progrès de la prise en charge des malades mentaux, et il est vrai que depuis « San Clémente » son premier film sur le sujet, et même depuis « Urgences » les choses ont bien changé. Or, que nous montre-t-il ? Des espaces propres, (l’hôpital le Vinatier est neuf), de longs couloirs blancs et déserts zoomés, puis pesamment, un lit de contention. L’imaginaire du lit de contention depuis que les États-Unis exécutent ses condamnés par injection létale a quelque chose de terrifiant. Idem les va-et-vient de ce pauvre homme édenté, (on pourrait commenter ce seul  détail) probablement rendu aussi chronique par sa maladie que par le système, dans son petit espace grillagé, qu’apportent-elles ? Comment peut-on se saisir de ces images ? Que peut-on en faire ? Ces séquences constituent une sorte de hors-champ artificiel qui empêche d’imaginer la vie même de ces malades hospitalisés. Vie qui ne comporte pas que solitude mais aussi promiscuité. Celle des autres patients, celle des soignants et en général, la cohorte de tous ceux qui passent et qui peuvent vous regarder ou pire encore, ne pas vous regarder, dans ce lieu là. En outre, je ne saurai l’affirmer, mais il me semble que l’essentiel a été tourné dans une Unité pour Malade Difficile (UMD), je n’imagine pas tant de grillages ailleurs. Ceux-ci ne représentent pas, et loin de là,  le lieu de vie de l’ensemble des malades soignés sous contrainte.

Avec Raymond Depardon, les images sont belles, elles nous montrent ce que nous ne voyons généralement pas, mais dans ce cas, le parti pris poétique et esthétique fait un peu écran. D’autant que cette déambulation, flânerie de la caméra est soulignée par la musique impressionniste d’Alexandre Desplat. Peut-être Raymond Depardon voulait-il avant tout transmettre une sensation, une sorte de mélancolie. Avec la tristesse, il nous donne la note juste, l’état d’esprit qu’il faut pour sentir le film. Et puis, c’est toujours une question de focale.

 Mais venons-en au sujet, ce que nous dit le film, ce qu’il a de remarquable : ce sont des malades, privés de liberté pour lesquels un juge, pas spécialement formé en psychopathologie doit valider ou invalider une hospitalisation contrainte. Et ça, c’est nouveau et intéressant au plan symbolique car l’article premier des droits des personnes hospitalisés en psychiatrie dit ceci : « Toute personne faisant l’objet de soins psychiatriques ou sa famille dispose du droit de s’adresser au praticien ou à l’équipe de santé mentale, publique ou privée, de son choix tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du secteur psychiatrique correspondant à son lieu de résidence. »

Ce principe fondamental  ne peut connaître aucune entrave. Et lorsque cette procédure aboutit à un pourcentage significatif de main-levée, ici 9% on se dit que cette mesure était parfaitement justifiée. Il est toujours possible qu’ un juge commette une erreur d’appréciation. Elle lui sera reprochée et le dispositif se renforcera. Primat de la liberté, cela constitue toujours un progrès humain et le juge  représente  celui qui protège  la liberté de l’individu.

Quant à l’enfermement, s’il est parfois nécessaire pour protéger le patient contre lui-même ou protéger la société, il n’en conserve pas moins dans l’absolu, un caractère de punition. Pour les justiciables de droit commun, il y a deux options, réparation et punition. Parmi les punitions il y a la privation de liberté. Je ne vois pas par quel miracle, une personne privée de liberté, ne pourrait pas se considérer comme punie. Et l’enfermement a toujours un caractère totalitaire. L’homme enfermé se voit dépersonnalisé, il ne décide plus rien, ni de son temps, ni de ce qu’il doit où peut faire. Il est soumis à l’organisation bureaucratique de l’institution qui le contient. Et pas seulement soumis, il y est infériorisé par l’asymétrie des relations. Sa vie privée lui échappe*(1).

Les malades que nous voyons dans 12 jours, portent en eux tous les conflits, toutes les folies de la société dans laquelle ils vivent, nous baignons dans le même jus. L’on y  voit apparaître des mots, kalachnikov, harcèlement, viol, etc. Depuis, toujours les malades mentaux se sont fait l’écho de nos violences* .Le documentaire ne s’arrête pas là, il montre la souffrance… La maladie mentale n’est pas une originalité , une esthétique filmique, elle est d’abord une douleur et parfois, la pire d’entre elles. Quant à l’enfermement, c’ est une violence, parfois nécessaire mais violence. Alors, l’introduction du juge dans un processus de décision, tout comme le raccourcissement des durées de séjour et des  soins alternatifs  qui se dessinent sont des progrès. L’un est scientifique, l’autre est juridique. Ce dont témoigne « 12 jours ».

Avec « 12 jours » Raymond Depardon filme la parole,  il filme  une  autre image des habitants. Raymond Depardon y   consacre son œuvre et quelle œuvre !

 

 

* (1) Voir  description des institutions totalitaires  dans « Asiles » de Erving Goffmann, éditions de minuit

*PS1 : j’ai oublié de répondre à l’un des cramés de la bobine sur la liberté de suicide. Le cas de la jeune femme suicidante, qui veut  sortir pour se suicider, mais veut aussi conserver son gentil  chat et vivre dans un appartement thérapeutique parce qu’elle n’aime pas être seule, questionne sur son illusion rétrospective d’avoir toujours eu envie de se suicider et de le vouloir sans cesse. Tant qu’il y a du désir… Je zappe sur la  part  philosophique de votre questionnement, ma réponse ne serait pas au niveau.  J’ajouterai  que l’envie de sauver des vies ou d’assister les malades est incorrigible  pour tous médecins et pour tous  soignants en général, ils ne savent pas penser autrement, mais faut-il s’en plaindre ?

*PS2 : Pauline posait un  regard sur les juges, je regrette que nous ne soyons pas allés plus loin. 

*PS3 : J’ai apprécié le »salon d’apaisement » d’où sortaient des cris. Ce nom donné à une chambre capitonnée  a quelque chose d’Orwellien,  tendance 1984, comme on sait de mieux en mieux faire..

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Les Gardiennes » (2)

Du 4 au 9 janvier 2018

Soirée débat mardi 9 janvier à 20h30

Film français (décembre 2017, 2h14) de Xavier Beauvois avec Nathalie Baye, Laura Smet, Iris Bry et Olivier Rabourdin

Distributeur : Pathé

Présenté par Jean-Pierre Robert

 

Je m’étais préparée à être gênée par la distribution.
Nathalie Baye rajeunie dans la vie et qu’il faut donc « re-vieillir » … Tout un progamme et … c’est réussi ! même s’il reste ce rictus qui l’empêche dorénavant de sourire (Ah ! le feu sourire de Nathalie Baye … à revoir dans « Beau père » de Bertrand Blier en pianiste ovationnée !)
Pour Les Gardiennes, certains critiques condamnaient sa gaucherie dans la maîtrise du soc de la charrue … Mais son personnage, Hortense, n’avait, jusque là, jamais labouré un champ  ! Jusqu’à ce que les hommes disparaissent pour un temps, pour toujours. Donc ça colle très bien.
Nathalie Baye est décidément une grande actrice : on oublie l’actrice et on ne voit qu’Hortense.
Laura Smet … Pourquoi Laura Smet ? La ressemblance avec sa vraie mère ? On la regarde et on s’efforce de ne pas voir son père  …
Maintenant je trouve que, si tant est que Xavier Beauvois ait eu le choix, c’est un choix plutôt judicieux. Elle a cette fêlure apparente, ce regard un peu vide, qui la rend touchante dans le rôle de Solange, un ange, délicate et gracieuse, un cœur simple, sans grande personnalité, qui souffre de l’absence de son mari qu’elle voit se transformer au fil des permissions et qu’elle seule saura garder à la raison.

Je ne m’étais pas préparée à Iris Bry. Xavier Beauvois est donc aussi un découvreur de talent !
Il nous propose Iris Bry pour jouer la lumineuse Francine . On ne sait plus laquelle illumine l’autre.
D’un personnage secondaire elle fait un personnage principal . Francine, dotée d’une force physique et mentale étonnantes, d’un magnétisme qui fait que tous ceux qui la rencontrent semblent aussitôt l’aimer.
Orpheline, elle est pourtant née sous une bonne étoile. Francine/Iris chante de sa voix envoûtante. Elle seule chante. Elle vit sa vie, suit son étoile et amorce un portrait de femme émancipée réjouissant.

Hortense, Solange, Francine, Constant, Clovis, Georges qui pourraient aussi bien s’appeler Maria, Margarethe, Hedwig, Karl, Hans, Friedrich qui priaient le même Dieu/Gott, travaillaient la terre/Erde, tuaient pour la Patrie/Heimat. Et pleuraient tous leurs morts.

L’image de la toilette devient œuvre d’art, on pense à Degas. On pense à Courbet pour les scènes de semailles.
La photo signée Caroline Champetier, est d’un bout à l’autre du film d’une très grande beauté et, partie prenante de son académisme, de sa lenteur, illustre parfaitement la volonté des femmes de garder la terre dans ce temps suspendu. Et ça m’a plu.

« Mignonne, quand le soir descendra sur la terre,
Et que le rossignol viendra chanter encore,
Quand le vent soufflera sur la verte bruyère,
Nous irons écouter la chanson des blés d’or !
Nous irons écouter la chanson des blés d’or ! » 

Je suis d’abord surprise, étonnée d’entendre Francine fredonner « Les blés d’or »… Je la connais cette chanson que les grandes personnes chantaient dans les réunions de famille de mon enfance, de ma jeunesse, ensemble avec ceux, maintenant disparus, qui la chantaient dans leur jeunesse prise dans l’étau de la guerre de 14.
Cette chanson me chavire et je m’aperçois que « Les Gardiennes » est aussi de mon époque ! C’est fou … Je ne m’ étais pas préparée à ça.

Marie-No

 

Petit PS : Henri resté à la maison pendant la messe dite pour Constant se tord les mains et se retord les mains et encore et dans l’autre sens … Scène grossière car trop longue pour montrer comme ses doigts sont noueux et ses mains calleuses …Gilbert Bonneau est un vrai paysan, on l’avait repéré et, oui, on a bien vu la preuve par les mains !

Les Gardiennes de Xavier Beauvois

 

 

Du 4 au 9 janvier 2018
Soirée débat mardi 9 janvier à 20h30

Film français (décembre 2017, 2h14) de Xavier Beauvois avec Nathalie Baye, Laura Smet, Iris Bry et Olivier Rabourdin

Distributeur : Pathé

Synopsis : 1915. A la ferme du Paridier, les femmes ont pris la relève des hommes partis au front. Travaillant sans relâche, leur vie est rythmée entre le dur labeur et le retour des hommes en permission. Hortense, la doyenne, engage une jeune fille de l’assistance publique pour les seconder. Francine croit avoir enfin trouvé une famille…

Présenté par Jean-Pierre Robert

 

« Moi mon colon celle que je préfère, c’est la guerre de 14-18 » Georges Brassens

Bavardage sur les gardiennes,

Quel beau film ! Jean-Pierre soulignait à juste titre l’art de Caroline Champetier, le cadrage en général est superbe. Un film un peu trop léché, un peu lent, académique remarquent Laurence et d’autres spectateurs. Pour ma part, j’aime la forme de ce film, je n’aurais pas voulu le voir autrement. Il ne manquait dans le paysage que coquelicots, bleuets,  nuées de papillons et autres traces de vie désormais  éradiquées.

D’un champ à l’autre, le hors-champ de cette campagne, ce sont les champs de bataille. Et Jean-Pierre souligne le nombre de morts. Nous avons tous lu des ouvrages concernant cette « grande guerre », la plus suicidaire de l’histoire de l’humanité jusqu’alors. L’Europe puis le reste du monde n’y ont pas été de main morte. Le tableau des morts sur Wikipédia restitue la réalité sèche de la chose – Entre les empires centraux et les puissances alliées : Match nul — on se partage 18,5 millions de morts, on ne compte pas les blessés.

Montrer le monde paysan dans un film n’est pas si courant, guère plus que montrer le rôle des femmes paysannes durant cette guerre. Bien aussi de voir qu’elles n’ont pas seulement assuré (comme on dit) mais qu’elles ont su incorporer le progrès technique. Notons en passant, d’une guerre à l’autre, les transferts technologiques réciproques militaires et civils. Les inventions agricoles ont permis la fabrication d’armes de guerre létales, tout comme les inventions militaires ont favorisé le développement de la mécanique agricole.

Avec 14-18, l’idée de guerre et ses techniques imprègnent plus que jamais nos rapports au monde, elle est quasi culturelle.

Cette famille paysanne qui est le prisme a travers lequel se déploie toute cette époque furieuse, porte en elle, dans son malheur, cette même furie. Son mépris de classe, ses rapports inégalitaires, ses rancœurs et batailles de territoire, ses intérêts supérieurs ou prétendus tels. Et pour sa paix intérieure, ses consolations religieuses et patriotiques.

Les personnages paysans parlent peu. On est à une époque et dans un monde, où les mots ont une grande valeur, ils engagent. Quant aux acteurs, on remarque surtout le trio de femmes. A commencer par Nathalie Baye, Hortense, avec ses traits durs, sa sueur profuse et obligée sous les aisselles, ses calculs de boutiquiers, ses regrets et chagrins, ses passions tristes en somme… Laura Smet, Solange incarne un rôle difficile, être désirée et désirante, et être mieux que sa mère, une gardienne avisée. Un dernier mot pour Iris Bry qui incarne Francine avec sa vitalité,  volonté et  résilience, Iris sait exprimer tout cela et  davantage encore. Alors faut-il en vouloir à la directrice de casting de nous faire perdre une libraire ?

Ce film montre l’intime proximité de l’élan vital et de la mort instituée. Et au total, que gardent les gardiennes ? La place laissée vacante par les hommes et mieux encore…elles gardent l’ordre établi patriarcal, et préparent le monde technologique et  moderne de demain.

Un film bien écrit, avec de beaux plans, une belle musique (Michel Legrand), des personnages rares et justes, que désirer de plus, sans vouloir être trop présomptueux concernant ma mémoire, je tenterais tout de même de dire que j’ai vu ce soir un film mémorable.

Georges

M. de Sara Forestier (2)

Ibis d’or de la meilleure actrice à Sara Forestier au Festival du film de La Baule

Du 28 décembre 2017 au 2 janvier 2018

Soirée débat mardi 2 janvier à 20h30

Film français (novembre 2017, 1h38) de Sara Forestier avec Sara Forestier, Redouanne Harjane et Jean-Pierre Léaud

Distributeur : Ad Vitam

 

Après des vacances de Noël bien voyageuses, c’est avec joie que je retrouve le cinéma de Montargis avec l’impression d’être enfin à la maison. C’est donc plein d’enthousiasme que je découvre le premier film de Sara Forestier : M.

J’aime les premiers films parce qu’ils sont toujours débordants. Ce film en a toutes les qualités et tous les défauts : il est plein d’idées et de bonnes intentions, il a trop d’idées et de bonnes intentions. C’est la balance entre l’énergie prolifique du jeune réalisateur qui se voit enfin confier un long-métrage et les lourdeurs que va créer ce foisonnement qui permette de juger si le film est bon.

Le film confronte l’univers de Mohamed – un bad boy illettré —, au côté fleur bleue de la jeune Lila qui écrit de la poésie pour laisser échapper les mots qui ne parviennent à sortir de sa bouche. Deux personnages touchants, qu’on a envie d’aimer malgré la maladresse de choix clichés. Alors, on essaye, de toutes nos forces, de croire à cette rencontre, de croire en cette dure mais belle histoire d’amour. Mais le film ne prend pas, malgré la justesse d’interprétation des acteurs. Les intentions sont bonnes, pourquoi un jeune homme pétri dans un complexe depuis l’enfance ne trouverait pas comme seule issue une histoire d’amour avec une adolescente renfermée ? Pourquoi une jeune fille mutique ne trouverait pas enfin confiance en elle parce qu’un gros méchant au cœur sensible a choisi de s’intéresser à elle plutôt qu’à une autre ? C’est peut-être juste un problème de probabilités, quelle chance y a-t-il qu’une racaille illettrée vive une histoire d’amour passionnelle avec une future poétesse bègue ?

Alors, la démesure prend le pas sur les bonnes intentions de Sara Forestier, et elles deviennent bons sentiments. Elle n’a pas su choisir. Choisir entre réaliser, scénariser et jouer le premier rôle. Certes, elle a voulu, ayant casté puis retenu Adèle Exarchopoulos, avant de revenir à l’évidence, c’est son film, à elle, son premier, son bébé. Elle n’a pas su choisir non plus entre les deux sujets de son film : la sortie du mutisme d’une lycéenne bègue et le secret de l’illettrisme d’un jeune adulte en manque d’amour-propre. Deux gros morceaux qui tiennent déjà chacun toute la place.

Et comme si ça ne suffisait pas, ou pire, pour expliquer, elle leur ajoute des histoires de famille tragiques, ils ont tous deux perdu un de leur parent, il leur est impossible de communiquer avec celui qui reste, et ajouter à cela, ils doivent parer aux difficultés d’une petite sœur.

Sans oublier la musique de Christophe, un prof de Français totalement fasciné par Lila qui va la faire entrer dans un cercle littéraire (et qui sait, être éditée ? ), un café sordide, (d’aucuns disent même Bar à Putes…), un autobus qui sert à Mohamed de maison et un hangar où Monsieur « J’ai Peur de Rien » découvre petit à petit, que l’effet secondaire d’une relation amoureuse est … qu’on s’attache à la vie ! Ça ne s’arrête plus… Parfois on ne sait même plus si les scènes sont censées être comiques ou dramatiques : sortir au restaurant une paire de lunettes pour faire croire qu’on sait lire ou s’imaginer son examinateur de Bac de Français nu n’est-ce pas plus angoissant que réconfortant ?

Heureusement, ce débordement de pathos crée parfois des moments magiques qui sauvent le film. Jean-Pierre Léaud, odieux et renfrogné, est une nouvelle fois sublime dans son interprétation, complice d’une gamine fabuleuse à chaque instant : Liv Andren (Soraya). La scène où père et fille se cherchent des poux est incroyable de justesse comme celle où Soraya essaye d’expliquer les différences et les points communs entre le N de Non et de Nom et le M de Mot et de Maux à Mo (le surnom de Mohamed). On comprend qu’ils s’y perdent ! On retrouve aussi avec beaucoup de plaisir Maryne Cayon, qui partageait récemment l’affiche de Djam, en minette superficielle. Sans oublier le trouble créer par la séquence de leur première fois, où Lila n’arrive pas à dire non, mais veut-elle seulement le dire ? C’est violent, trop intime, à la limite du supportable. Sara Forestier nous montre alors qu’elle a la capacité de toucher le réel et de nous le faire partager. Et c’est très prometteur.

Pauline

M. de Sara Forestier

Ibis d’or de la meilleure actrice à Sara Forestier au Festival du film de La BauleDu 28 décembre 2017 au 2 janvier 2018Soirée débat mardi 2 janvier à 20h30 

Film français (novembre 2017, 1h38) de Sara Forestier avec Sara Forestier, Redouanne Harjane et Jean-Pierre Léaud

Distributeur : Ad Vitam

Présenté par Claude Sabatier

Synopsis : Mo est beau, charismatique, et a le goût de l’adrénaline. Il fait des courses clandestines. Lorsqu’il rencontre Lila, jeune fille bègue et timide, c’est le coup de foudre. Il va immédiatement la prendre sous son aile. Mais Lila est loin d’imaginer que Mo porte un secret : il ne sait pas lire. 

M. comme Mo, jeune banlieusard flirtant avec la délinquance, gagnant péniblement sa vie dans des courses clandestines de voiture dans un hangar désaffecté, fréquentant un bar à putes et vivant dans un bus au beau milieu d’un terrain vague – lourd surtout d’un secret tôt dévoilé au spectateur, et non à sa bien-aimée, ironie dramatique, un secret qui le déchire entre honte désespérée et violente haine de soi : Mo, rejeté par sa mère dès l’âge de 6 ans pour cette raison, ne sait pas lire.

M. comme les jambages de l’initiale  publicitaire de Mac Donald, comme une infirmité, une incapacité à former la lettre cursive malgré les leçons d’écriture de Soraya, la petite sœur de Lila en CP, qui tente, elle-même décontenancée, dans une scène tragi-comique, de lui faire comprendre la différence entre l’orthographe et la phonétique   : pourquoi le m s’entend-il dans « mon » et pas dans « nom » ? M. comme Mohammed dont le prénom s’arrêterait à un phonème balbutié, bégayé, dans le handicap dont souffre Lila au point de ne pouvoir en parler dans les groupes de parole, de trembler à l’idée de passer son bac de français malgré le soutien chaleureux et vigoureux de son professeur, que seuls l’amour, la culture et l’école, permettront de surmonter en se libérant d’un père odieux – un Jean-Pierre Léaud auusi déjeté que pontifiant – rivé à son fauteuil, à sa télé, à son malheur d’homme délaissé et transmettant poisseusement sa propre honte, sa haine de soi à ses deux filles…

M. comme malheur commun, entrelacement de deux souffrances, deux déficiences qui vous bouffent la vie mais qui s’épaulent et se masquent aussi l’une derrière l’autre, comme dans les films de Charlie Chaplin, « Les Lumières de la ville » où un vagabond aide une jeune aveugle, « Limelight »où un vieux clown, qui ne passe plus les feux de la rampe, sauve du suicide au gaz une jeune danseuse handicapée en lui redonnant le goût de vivre pour mieux accéder lui-même à la lumière : on est ainsi partagé entre le rire et les larmes dans la scène du restaurant digne d’un Blier où Lila est incapable de prononcer le nom du plat choisi, Mo, de lire le menu et de commander autre chose que les bulots commandés enfin par la jeune femme (et…détestés du jeune homme), la carte une fois montrée au garçon ; Mo, pour protéger la jeune fille et dissimuler sa propre gêne, devient agressif avec le pauvre serveur obligé de décrypter une information minimale : « Enfin quoi ! Vous n’avez pas compris ? Elle n’est pas obligée d’user pour rien sa salive, non ? »

M. comme la musique du nom, l’initiale de ces vers, l’acrostiche de ces poèmes qu’écrit fébrilement Lila sur ses bras et ses jambes nus, M. comme mue, le masque de la jeune femme se contemplant dans un improbable miroir et scrutant sur son visage l’épiphanie de son épanouissement, de sa métamorphose après sa première nuit d’amour ! M. enfin comme le murmure d’amour de Lila abandonnée aux bras de Mo, le regard chaviré et aimant, inquiète et confiante, M. comme la marque du désir dont s’humecte un instant la petite culotte bientôt retirée par les mains expertes de Mo – il fallait oser ce détail si cru, si tendre, si rare au cinéma, ce halo même à l’autre indicible, cette intimité surprise comme une honte infime soudain ravie à la honte tenace et paralysante du handicap !

On ne peut se défendre d’une profonde empathie avec ces acteurs remarquables (tant Sara Forestier que Redouanne Harjane), ces personnages dont le handicap crée des situations de mensonge, ou tout au moins de dissimulation, à la fois cocasses pour le spectateur et d’autant plus terribles pour leurs victimes qu’elles affectent le quotidien le plus banal pour un individu « ordinaire » et semblent témoigner d’une étonnante et inlassable perversité du réel : ne pouvoir lire le sms de sa bien-aimée et être obligé d’entrer dans une pharmacie en prétextant le besoin de lunettes, aider une gamine à faire sa dictée et se retrouver à apprendre d’elle à… lire, se faire virer d’un restaurant parce qu’on n’a pu cacher plus longtemps son incapacité à lire les commandes mélangées – la mémoire et l’écoute ne peuvent pas tout – et que la seule réponse à la fierté blessée, à la peur de la révélation, comme si le masque était dissimulation perverse et non désarroi de la pudeur, soit la violence cette fois tournée contre l’autre.

Si peu vraisemblable que puisse paraître la rencontre entre un garçon illettré, isolé et une jeune fille cultivée, pleine d’avenir, comme en témoigne le désopilant côtoiement des milieux sociaux, Mo, dans une librairie, face au professeur et à l’éditeur des poèmes de Lila, si artificielles que soient les retrouvailles, sans doute préparées par sa sœur, du garçon avec une mère absente et mutique, si socialement manichéens que semblent le cadre gris de ce western urbain, ou l’image de Lila passant par la fenêtre pour fuir son HLM, ou parfois esthétisante la mise en scène avec ses vols d’étourneaux, ses cartons noirs à la Godard, ce film touche, voire bouleverse par le jeu des acteurs – de Liv Andren, gamine espiègle et perverse, étonnante de fraîcheur et de maturité, choisie entre 20 pour son tempérament rebelle et son insupportable aversion de sauvageonne pour les questions selon elle « pourries » du directeur de casting, Redouanne Harjane tendre et violent, choisi parmi 600 postulants, pour son regard noir, cette auto-destruction rentrée, Sara Forestier enfin, mâchoires crispées, lèvres expectorant les mots, larmes affleurant sans cesse, assumant finalement le rôle principal après avoir casté 50 jeunes filles bègues, puis de jeunes actrices, retenu Adèle Exarchopoulos et enfin renoncé à elle, ne pouvant faire attendre davantage la co-palmée de « La Vie d’Adèle » de Kechiche, faute d’avoir trouvé son acteur principal…

L’actrice -réalisatrice y tenait pourtant à ce film, fruit d’une longue maturation et d’un inlassable travail d’élaboration fidèle à ses propres scories et imperfections : 15 ans de projet depuis la rencontre à l’âge de 16 ans d’un garçon qui lui avait caché de même son illettrisme, 7 ans pour bâtir le scénario sur les conseils d’Abdelatif Kechiche, 9 semaines de tournage, 2 ans de montage, 200 heures de rushes…

J’ai aimé aussi, au-delà de cet amour, de cette communion instinctive contre le malheur du handicap, le cheminement pour le coup très vraisemblable car bien différent des deux amants, les progrès lents mais sûrs de Lila, le piétinement, voire la terrible régression de Mo, frappant un serveur au restaurant, pleurant comme un gosse le désamour de sa mère devant sa sœur Naima impuissante à l’aider à apprendre à lire et écrire, la triple honte en somme – du handicap, de son incapacité à en sortir, et de sa sourde jalousie envers sa bien-aimée, dont il ne peut bien sûr que se détester plus encore…Pour échapper à ce cycle infernal, il lui faudra l’amour renouvelé de Lila, la patience sans fin de Naima et peut-être cette ultime et timide réconciliation ou tentative de retour auprès de sa mère. Lui seul le pouvait, lui seul devait prendre l’initiative, après avoir approché mais jamais osé franchir la porte d’une association de lutte contre l’illettrisme.

Le message du film n’en reste pas moins fort, fort de sa modestie même : l’amour, si entier, si brûlant soit-il, ne peut pas tout – mais il donne des ailes ! M. comme une injonction fragile, balbutiante à aimer…

Claude