LES PROMESSES D’HASAN-Semih Kaplanoglu

Des champs de blé desséché à perte de vue, la caresse du vent sur les visages burinés ou les feuilles miroitantes d’un arbre centenaire, le temps arrêté sous une tonnelle autour d’un verre amical à l’ombre d’un sycomore – « Les Promesses d’Hasan », film turc de Semih Kaplanoğlu, projeté dans la sélection Un certain regard au festival de Cannes 2021, nous captive par des images envoûtantes, entre tableau impressionniste digne de Monet ou Renoir et nature morte à la Chardin avec une coupe de fruits, de pulpeuses tomates pourtant menacées ou de brillantes pommes un peu trop sulfatées.

Le spectateur semble en effet plongé dans cette campagne anatolienne immémoriale, épousant le point de vue et l’âpre vie d’Hasan, paysan traitant ses arbres fruitiers avec application, cultivant son champ de tomates ou s’adressant à ses ouvriers agricoles avec la sobre passion et la parole économe du terrien. Sa silhouette longiligne, ses gestes mesurés à l’image d’une activité lente et patiente accordée au rythme de la nature nous le rendent a priori d’autant plus sympathique que ses journées sont ponctuées ou couronnées par un vere bu avec des amis ou le bonheur vespéral de retrouver son épouse, qui semble veiller sur lui et la maisonnée comme un ange gardien, de toute sa tendresse diffuse ou de sa prudence avisée, à peine plus bavarde.

Et quand, appelé par son journalier, il doit quitter son tracteur pour rencontrer un ingénieur appelé à ériger un pylône électrique au beau milieu de son champ ou qu’il se réjouit avec sa femme d’avoir été élu (par le tirage au sort et par Allah, assurément) pour faire le pèlerinage de La Mecque tant rêvé d’elle, quelle sympathie n’inspire-t-il pas ! Quelle image d’une tranquille humanité soumise à une administration kafkaïenne ou aux lois de la mondialisation n’offre-t-il pas, surtout quand un grossiste prétend lui acheter ses tomates pour une somme dérisoire, au prétexte qu’il ne pourra les vendre qu’en Turquie, que ses pesticides, pourtant vendus par l’Union européenne, les rendent inexportables sur notre continent !

Et pourtant se dessine au fil du film le portrait d’un agriculteur moins victime que roublard et retors, pour ne pas dire prêt à écraser les autres pour défendre ses intérêts – aussi gentil qu’il ait pu paraître d’abord, surtout lorsqu’Emine son épouse, bien renseignée, lui susurre qu’un paysan voisin, endetté et mal avisé dans sa récolte de pommes, va devoir vendre son champ et qu’un « généreux » repreneur pourrait faire main basse sur son bien en circonvenant le banquier…Ce n’est pas le moindre mérite de ce film, ode à la nature, de disséquer l’avarice et les turpitudes de l’âme humaine, sans qu’il paraisse y avoir solution de continuité ou opposition entre l’homme et la terre mais âpre nécessité d’une lutte où on ne sait trop si c’est la nature qui est ingrate ou l’homme égoïste et carnassier. Toujours est-il qu’Hasan joué par un remarquable Umut Karadağ, inspire un curieux mélange de franche sympathie et de lente répulsion, en une image d’autant plus trouble que son amour conjugal et sa piété apparemment sincère le poussent à ce pèlerinage à La Mecque pour se laver de ses fautes et se faire digne hadji.

On découvre peu à peu un homme prêt à circonvenir un banquier qui lui procure des informations inédites, à acheter un juge pour faire passer sans vergogne la ligne à haute tension dans le champ de son voisin sans le prévenir ni s’émouvoir du problème, un homme fidèle à son ami cordonnier mais qui n’a pas hésité à léser gravement un proche qui le lui reproche amèrement autour d’un verre solitaire…Et la fable bucolique de dire un monde sans pitié, où l’agriculteur semble, sinon aussi coupable que ses exploiteurs, du moins bien complice de sa propre aliénation, de passer d’une initiation symbolique à un délit d’initiés.

L’émotion nous saisit pourtant à la fin lorsqu’Hasan, rattrapé par son passé, et pas assez riche pour payer le pèlerinage, va trouver son frère, contre toute attente, pour implorer son pardon, comme avec l’ami récalcitrant. Mais là où le frère semble avoir tout oublié, où la médiation de la belle-soeur, l’accueil favorable et la promenade dans un champ semblent promettre une possible réconciliation à l’ombre d’une tonnelle ou d’une marche rédemptrice, la maladie d’Alzheimer a fait son oeuvre. Son propre frère ne reconnaît pas Hasan.

Il est trop tard pour le pardon, l’impossible pardon des offenses commises, qui se donne et ne s’achète pas, qu’il faut mériter et cueillir à temps, comme un fruit mûr.

Claude

LEILA ET SES FRERES-SAAED ROUSTAEE

On ne les voit pas passer, ces 165 minutes qu’on craignait vouées à une longue ou didactique fresque historique (tant l’actualité iranienne est brûlante depuis plusieurs années), à une chronique sociale démonstrative – et dont certains critiques voudraient retirer quelques longueurs, comme si un film aussi foisonnant et fiévreux que Leila et ses frères (2022) n’avait pas une puissance, une dynamique en quelque sorte organiques. Qu’importe ou plutôt quel dommage que Saaed Roustaee, jeune cinéaste de 32 ans, ait été oublié par le jury du festival de Cannes dont faisait pourtant partie son éminent compatriote Asghar Farhadi – sans parler de la censure en juin dernier des autorités iraniennes sur un opus aussi subversif, qui n’aurait pas daigné passer sous les fourches caudines de l’office central du cinéma avant de concourir aux festivals étrangers : on se sent emporté dans cette famille patriarcale par un tourbillon de paroles, par les bouffées d’amour-haine d’une fratrie qui se débat contre l’égoïsme cupide et la pitoyable tyrannie d’un père castrateur aux moues puériles, dodelinant et dégoulinant d’ambition sociale, prêt à tout pour cacher sa « misère » (ou son magot ?) et acheter auprès de ses cousins le prestige dérisoire d’éphémère parrain du clan au prix de la réussite économique de ses enfants devenus propriétaires d’une boutique dans un centre commercial.

Certes, la première heure met lentement – mais sûrement – en place une action dont il faut bien saisir les différentes strates ou tonalités , cerner les nombreux personnages, mesurer la complexité générique aussi, entre drame, ou comédie ?, familial(e), chronique sociale et film politique. Le troisième opus de Saaed Roustaee emprunterait en effet tant au Parrain de Coppola qu’à Affreux, sales et méchants d’Ettore Scola s’il n’était aussi – d’abord ? – un formidable cri de souffrance face au déclassement social, à l’appauvrissement de la classe moyenne (phénomène également occidental), aux inégalités criantes emblématisées et comme mises en abyme ici au sein de cette famille Jourablou où les parents pauvres (Leila et ses 4 frères au chômage) végètent et lorgnent chaque jour sur les riches cousins qui les méprisent et les humilient : du début, la cousinade de patriarches aux funérailles du grand-père, à la fin – le mariage où valsent les billets avec les danseurs – on sent l’opulence et la morgue de ce cousin qui n’hésitera pas à expulser le père pourtant proclamé parrain qui avait réuni les 40 pièces d’or du premier et plus prestigieux cadeau de mariage mais que Leila a volées pour acheter la boutique ; plus encore, la servilité du père, Harpagon aux cassettes révélées par sa fille (dans un dossier de fauteuil) – dos voûté en courbettes quêteuses et mines piteusement chafouines – témoigne de cette servitude volontaire des pauvres dénoncée en son temps par La Boétie : le chef de famille, monstre d’égoïsme, est prêt à tout pour un peu de reconnaissance – et ses enfants, en-dehors de Leila et Alireza, aux combines les plus tordues – Manouchehr devra s’exiler pour échapper au fisc et aux démons de sa famille, Fahrad se perdre dans le fantasme culturiste face aux matches de catch à la télévision et Parvis, le père obèse (par malbouffe ou déprime), se contenter d’un petit boulot d’homme de ménage, de nettoyage des chiottes.

Une double dénonciation, politique et économique, parcourt le film, au point que le cinéaste, dans le contexte tragique des luttes sanglantes des femmes iraniennes pour se débarrasser du voile et de la jeunesse pour abattre le régime des mollahs, peut comparer l’émergence d’un cinéma persan subversif (avec Jafar Panahi ou Mohammad Rasoulof récemment emprisonnés) à l’apparition du néo-réalisme italien sur les ruines du fascisme… L’aspect économique est traité habilement, de manière rarement démonstrative (en-dehors de la scène d’ouverture, en vue aérienne et plans de foule, des ouvriers en colère) – bien plutôt allusive, avec les tweets de Donald Trump, les sanctions internationales, la course effrénée des quatre frères d’un bureau de change à l’autre, face à la dévaluation de la monnaie et à la perte de la valeur-or de la fortune paternelle.

Pour le féminisme, ce n’est pas le moindre paradoxe que Leila, la sœur protectrice, pourtant voilée et vouée à la tradition, à sa famille, soit la plus virulente, avec la rage du désespoir, à dénoncer la turpitude de son père, la soumission de sa mère et la pusillanimité de son frère Alireza, le seul homme un peu positif de l’histoire, qui se délestera de ses scrupules familiaux et de sa lâcheté sociale (il fuit l’émeute des ouvriers casqués réclamant leur dû à la fermeture de l’usine) pour lancer un pavé sur une vitre de son usine ou affronter le cousin arrogant et saccageur du rêve paternel…Personnage émouvant, bouleversant même, joué par Navid Mohammadzadeh, là où Taraneh Alidoosti, dans le rôle de Leila, si excellente soit-elle, cinglante dans ses propos, habitée par une révolte jamais apaisée, animée par une conscience aiguë de l’enfermement familial, semble ne jamais lâcher prise, et trop rarement s’abandonner à la joie ou à la tendresse – sur la terrasse avec Alireza, au départ de Manouchehr à l’aéroport…

Les dialogues tendus de Leila et Alireza, sans scorie – regards intenses et amour sans concession – ponctuent le film, non pour délivrer le message politique ou familial du réalisateur mais pour suggérer la violence émotionnelle, la dimension dramatique, shakespearienne (de l’aveu même de Roustaee) d’une action portée moins par un scénario complexe ou préétabli que par la parole, par les palpitations de l’espérance et les désillusions du réel. Le frère incarne ici la réflexion, l’hésitation, le dilemme, entre volonté de prendre du recul (sinon de fuir) et attachement viscéral à sa famille tandis que la sœur, instinctive, tout d’un bloc, vibre d’amour-haine pour les siens, dominant sa mère si falote, prête à mettre en danger l’honneur de son père en volant l’argent pour l’achat de leur boutique et à vomir à son père ses quatre vérités, en madone crucifiée, qui a dû renoncer, sous la pression paternelle, à l’homme aimé entrevu, retrouvé un instant dans un reflet vitré. L’un de ces écrans qui miroitent ça et là, la barrière de la douane, le carreau cassé à l’usine par Alireza enfin révélé à la lucidité, à la maturité, à la révolte… La raison coupable, empêchée, si faible face à l’instinct, la conscience, l’amour dans leur véhémence inapaisée : le duel entre ce frère (trop ?) réfléchi et sa sœur en colère est superbe et comme irréconcilié, sans jamais un mot ou un geste explicite de tendresse, comme si la vérité s’en moquait, que l’enjeu fût plus noble et plus exigeant, à un autre niveau…C’est dans l’intimisme que le cinéaste est le plus convaincant, que l’épique s’incarne, que la tragédie shakespearienne se noue : le huis-clos de l’appartement familial, construit par le chef opérateur, où les (pourtant grands) enfants dorment ensemble, interdit toute intimité et crée une familiarité aussi insupportable par moments que potentiellement fraternelle, une oscillation exaspérée entre cohésion et promiscuité…Comment voulez-vous dans ces conditions que la parole ne soit pas tonitruante, le ton toujours agressif, l’implosion imminente – tropisme socio-culturel des milieux défavorisés qu’analyse dans sa propre famille une certaine Annie Ernaux, récent prix Nobel de littérature ?

Le film commençait par un montage alterné et des images assez étourdissantes, passant du privé au public, de l’intimité au collectif : le gros plan sur un vieil homme solitaire, le père, Esmail, fumant une cigarette au soleil, priant avant de retrouver ses cousins ; la plongée sur une quasi-émeute d’ouvriers mis brutalement au chômage par la fermeture de l’usine et à qui l’on ordonne, menaces à l’appui, de ne pas réclamer le salaire dû depuis… un an ; la contre-plongée sur un corps de femme en pleine séance de massage, dont on devine l’abandon malaisé aux soupirs appuyés et aux tapotements énergiques du praticien. Leila entre en scène : elle sera l’héroïne douloureuse, impossible, de cette histoire, de cette chronique d’une défaite annoncée.

Leila et ses frères se referme sur une scène magnifique, centrée sur Alireza dont une nièce (une fille de Parviz) fête son anniversaire au milieu des flonflons, des ballons et des jeunes filles en fleur, là où pleuvaient les dollars chez les cousins, exclusivement mâles, dans leur palais doré : au même moment, le fils, qui a tant pesé pour rendre au père l’argent repris pour la boutique (Leila ayant cédé), considère le vieil Esmail apparemment assoupi, un bras relâché ; il se rend bientôt compte qu’il est mort ; effondré, il lui ferme les paupières, tandis que la fête continue, insoucieuse du destin.

« Je m’en irai bientôt au milieu de la fête / Sans que rien manque au monde immense et radieux » – écrivait Victor Hugo à la fin de « Soleils couchants » dans ses Feuilles d’automne.

La vie, la mort. Le pardon et l’amour, les loyautés à trahir – les fidélités à reconquérir. Tout est réconcilié.

Claude

L’AVENIR de Mia Hansen-Love (2016)-Retour de Prades

Une démarche trottinante comme une course empêchée, un élan têtu contre la souffrance, un bouquet de roses rageusement (et impossiblement) jeté, en s’y piquant, dans une poubelle, un chat noir ronronnant – la vie qui va – au creux d’une femme en larmes, reprise par son passé : ce sont autant d’images fortes, émouvantes de L’Avenir de Mia Hansen-Love, ours d’argent au festival de Berlin 2016.

Isabelle Huppert, tout en retenue fébrile et abandon maîtrisé, y campe Nathalie, professeure de philosophie épanouie dans un lycée parisien, mariée et mère de deux ados, soudain frappée au cœur par trois coups du sort : son mari, sommé par sa fille de clarifier la situation, la quitte après vingt-cinq ans de mariage ; sa mère, aussi capricieuse et tyrannique que malade et dépressive, qui la réveille en pleine nuit, l’appelle en plein cours, meurt dans l’Ephad où on l’a placée ; moins grave certes, écrivant pour des éditions universitaires, elle se voit reprocher un travail trop érudit, pas assez attrayant et finalement remerciée pour n’être pas assez flashy ni synthétique dans son approche philosophique. (Mia Hansen-Love, même si ce n’est pas son propos majeur, offre ici une belle satire du monde de l’édition !)

Ce film tout en finesse, doux-amer et lumineux, sur le deuil (d’une mère, d’un amour, d’un projet éditorial) préfère aux éclats d’une rupture, aux portes qui claquent, aux reproches torturés la douceur de l’amitié, la vie rêvée d’une ferme communautaire dans le Vercors et le bonheur de la transmission enseignante. Il nous offre un chemin de résilience ou plutôt, car le terme est un peu convenu et psychologisant, de reconstruction personnelle, inconsciente, par les mots, les gestes, les choses surtout au fil des jours. Un cheminement fait d’élans et de régressions, de projets de voyage et de colères rentrées, entre mouvement fébrile (continuer pour ne pas sombrer, sans trop savoir où l’on va) et arrêts douloureux sur image. Les larmes, langage du silence et de la solitude, fluctuent au gré des circonstances, de la maîtrise ou de l’abandon avec lesquels on réagira : larmes mêlées de surprise accablée et persifleuse lorsque Nathalie reconnaît à travers une vitre de bus la jeune maîtresse de son mari, pleurs réprimés, bercés et comme sublimés par la musique folk dans la voiture de Fabien, ancien élève et ami philosophe de Nathalie, qui les mène à la ferme du Vercors, sanglots irrépressibles près du chat ronronnant. (A noter le nom délicieux de ce chat noir, de la mère de Nathalie (Edith Scob), Pandora, cherchant sans cesse sa place comme sa nouvelle maîtresse, inquiétant comme le vampire du même nom ou s’enfuyant dans la ferme du Vercors une fois sorti de son panier tel une boîte de Pandore !).

Dans ce très beau film sur la douleur, la dépossession et le dessaisissement de soi pour mieux se retrouver et se réinventer – qu’on subisse d’abord la situation ou qu’on l’ait choisi tel Fabien renonçant à sa vie bourgeoise et parisienne pour faire du fromage dans le Vercors – Isabelle Huppert oscille entre chagrin, humour et amertume. Poussant la maîtrise de soi jusqu’au stoïcisme (elle n’est pas intellectuelle et philosophe pour rien…), elle ne cède jamais, ou que fort rarement, au désespoir ou à l’aigreur. Apprenant que son mari (André Marcon) la quitte, elle ne proteste ni n’éclate, n’exprimant qu’étonnement navré et désillusion accablée, dans un curieux mélange d’incrédulité et d’acceptation, comme pour apprivoiser, déjà, la douleur… »Et moi qui croyais que tu m’aimerais toujours ! » s’écrie-t-elle lorsqu’il lui avoue sa liaison et son désir de la quitter. Ses rares reproches ou bouffées d’amertume concernent des livres (lui aussi est professeur de philosophie), un Levinas emporté, un Schopenhauer (maître en pessimisme) réclamé par lui, tout Kant disparu, lecture pourtant aride et peu consolante. Une telle maîtrise de ses émotions, une telle intellectualisation des situations peuvent paraître peu vraisemblables, relever d’un milieu bourgeois – reproche injuste ou faiblesse du film ? Il n’empêche que cette attitude illustre parfaitement, en toute circonstance de rupture, plus encore que de deuil, le combat entre l’orgueil et l’amour, la pudeur et la souffrance, la dignité à préserver au regard de l’autre comme à ses propres yeux et le besoin de comprendre, de s’expliquer, de s’exprimer. Combat sans fin le silence et la parole, le travail sur soi et l’abandon aux sentiments, l’amère noblesse de l’esprit et le cycle sans fin des émotions, des explications, des reproches. Dans un rare moment d’aigreur, Nathalie venue voir sa fille à la maternité, découvre le bébé bercé par son ex-mari et insiste pour le porter ; quand le nouveau grand-père s’en va enfin, elle a ces mots malheureux et un peu fielleux, comme un retour du passé, un sursaut de rancœur : « ah ! celui-là, je pensais bien qu’il ne partirait pas. » La jeune femme se met alors à pleurer : souffre-t-elle de la maladresse de Nathalie qui vient entacher son bonheur de jeune mère en lui rappelant ce passé qu’une nouvelle génération devrait oublier et dépasser ? Se culpabilise-t-elle en se rappelant qu’elle est à l’origine de la séparation de ses parents puisqu’elle a demandé à son père de prendre enfin une décision courageuse, de quitter sa mère pour sa maîtresse ? Douceur et douleur de la vie, réversibilité entre la mère et la fille : si Nathalie, comme tournée vers l’avenir, chante soudain dans la voiture de Fabien pour enchanter sa souffrance, la jeune mère, tirée vers son passé, pleure au cœur de son bonheur d’enfanter.

Se remettre de la douleur, retrouver le goût de vivre, ne passe pas seulement par un travail sur soi, ou le travail du temps. On pourrait s’attendre à un nouvel amour, l’espérer avec et pour Nathalie, qui n’en est pourtant pas encore là – on ne se remet pas si vite : la force du film est justement de déjouer cette attente facile d’une relation amoureuse entre Nathalie et Fabien, à laquelle Mia Hansen-Love préfère l’admiration familière et la complicité caustique de l’ancien élève pour sa professeure de philosophie.

Non, c’est plutôt le réel qui viendra à notre secours car la nature nous enveloppe autant qu’elle nous environne : « les choses ont leur secret, les choses ont leur légende et les choses murmurent si nous savons entendre » – chantait Barabara dans « Drouot ». A Isabelle Huppert, la nature apporte apaisement et consolation – pelouse des Buttes-Chaumont où elle socratise avec ses élèves, rocher du Grand Bé, déjà, où la famille encore unie était placée pourtant d’emblée sous le signe de la mélancolie romantique face à la tombe de Chateaubriand, champs du Vercors propices aux lectures et terrasse au clair de lune où résonnent encore tard dans la nuit les échos assourdis d’une conversation politique sur l’adéquation entre les idées et les actes, le mode de vie bourgeois de Nathalie et le choix bucolique et libertaire de Fabien.

Oui, les choses nous entourent et nous parlent. Elles nous aident à reprendre pied, même si elles nous rappellent le passé et qu’il faudra bien un jour les abandonner concrètement, à moins que, dans un mouvement dialectique, on ne parvienne, faute de les oublier ou de les faire revivre par le souvenir, à les intégrer à notre nouvelle vie : qui de nous, après une séparation ou un deuil, et ce triste solde de tout compte des objets de l’amour défunt, n’a pas finalement gardé tel tableau, tel bibelot, tel livre d’abord détesté comme un souvenir de l’autre et de la relation avortée pour réapprendre à l’aimer, lui sourire à nouveau un beau matin ? Etrange combat de la possession jalouse et du délaissement salvateur, où l’on emporte un livre ou s’en débarrasse, où la maison familiale de Saint-Malo, appartenant à la famille de l’ex-mari, et où l’on pourrait continuer d’aller en vacances, devient soudain insupportable à Nathalie, qui y récupère toutes ses affaires…

Le livre est sans doute l’objet le plus emblématique de cette relation viscérale aux choses, le plus paradoxal aussi car il pourrait n’être que le véhicule banal, fort remplaçable de la pensée et de la culture d’Isabelle ou de Heinz, son mari. Non qu’il s’agisse de livres prestigieux, ou d’une édition de luxe auxquels on tiendrait particulièrement pour leur valeur marchande : ce sont plus simplement des compagnons de vie, sur lesquels on a travaillé pour ses élèves ou dont le message, les valeurs nous ont portés au fil de notre vie, nourrissant nos interrogations, répondant parfois à nos doutes ou nos angoisses : La Mort de Jankélévitch face à la folie, à la dégradation d’Yvette, la mère de Nathalie, Les Pensées de Pascal qui irriguent le film et dont la lecture devant une classe suscite le questionnement sur le sens de la vie, la misère de l’homme sans Dieu, le pari gagnant de la foi – surtout quand on est athée, que notre vie bascule et qu’il faut lui redonner sens et se réinventer ; mais surtout ce titre oxymorique d’Emmanuel Lévinas, Difficile liberté, écho direct de l’angoissante nouvelle vie de Nathalie.

La culture et le métier, si on le vit avec passion, ici l’enseignement, nous sauvent -nous l’avons tous mesuré dans les circonstances difficiles – ils nous structurent, ils donnent sens et rythme à nos vies – fussent-elles par ailleurs parties en lambeaux. Du sujet de philosophie qui ouvre le film : « peut-on se mettre à la place des autres ? » aux débats animés entre Fabien et Nathalie (et quel plus beau rêve pour un enseignant que de transmettre non seulement son amour des mots et de la pensée, mais jusqu’à son métier même, et son goût de l’écriture !?), la vie de la pensée anime et scande les étapes douloureuses d’une existence, d’une correction de copies sur un bateau empiétant un peu (trop ?) sur la vie familiale, à ce cours buissonnier, abandon bucolique et concentration rêveuse, sur les collines des Buttes-Chaumont, lui-même interrompu par l’appel d’Yvette, cette mère si possessive. Un fil rouge parcourt ces scènes, ces moments d’échange ou de réflexion, de lecture solitaire : la question de la vérité, au cœur du film et d’un cours de Nathalie. La vérité, en amour, en politique, en philosophie même existe-t-elle, ou ne faudrait-il pas s’interroger plutôt sur les critères qui la fondent ? Tout n’est-il pas plutôt affaire de désir, ou d’urgence intérieure, de vérité intime, pour tout dire, de cheminement pour revivre et se réinventer encore une fois pour Nathalie.

La dernière scène, bouleversante, du film, résume tous ces questionnements et réconcilie les éléments épars de ce drame intime, sous la lumière du monde – un monde intériorisé, un appartement avec sa lampe orangée au fond de la pièce, ses étagères en bambou et ses livres au premier plan, une bibliothèque témoin du temps et de la permanence, de ce qui demeure quand tout semble se déliter : le dîner de famille vient de réunir Nathalie et ses enfants, son gendre et sa petite-fille qu’elle berce dans ses bras. Un lent travelling arrière sur le salon ramène aux marges du cadre le fils de Nathalie et, de l’autre côté, l’héroïne elle-même entrevue dans l’entrebâillement de la porte voisine, puis les met hors-champ, comme pour dire la force des choses qui nous enveloppent et nous sauvent, qui, seules, demeurent et nous préservent lors même qu’elles semblent nous évacuer.

Au son du sublime lied de Schubert Auf dem Wasser zu singen, une certitude nous gagne et nous foudroie : ce sont nos enfants, ce sont les choses qui nous sauvent. Grâce à eux, la vie est enfin réconciliée.

Claude

L’Evenement d’Audrey Diwan (d’après Annie Ernaux)

J’ai enfin vu L’Evénement, d’après le récit d’Annie Ernaux paru en 2000 sur son avorteement en 1963 – et je suis sorti bouleversé de ce « jaillissement », de l’avénement de cette émotion dont parlent Les Inrockuptibles.

Je trouve qu’on est plongé dans l’âme, le combat et si j’ose dire, sans mauvais esprit sur un tel sujet, dans le corps d’Anne dont on épouse les peurs, le désespoir et la solitude en cadrages très serrés sur la nuque férmissante, dans un regard chaviré, au format quasi carré du 1 35. Dans ce parcours du combattant ponctué de longs plans-séquences pour dire le poids interminable du réel, je pense à 3 scènes quasiment insoutenables, celle où elle plonge l’aiguille dans son sexe, celle de l’avortement proprement dit avec la faiseuse d’ange (elle retourne la voir, doit-elle payer à nouveau, ellipse ou humanité de la dame ?), celle enfin de l’expulsion du fœtus aux toiliettes avec l’aide de sa camarade : ce n’est plus elle mais toutes les femmes qui semblent bien seules, bien incomprises, et l’on se sent un peu veule, un peu honteux d’être un homme quand on songe aux figures masculines du film, à part le 1er médecin, plus compréhensif, le 2ème étant odieux puisque non content de réprouver l’avortement, il donne un produit, l’Oestrogel je crois, pour renforcer le fœtus, manquement élémentaire à la déontologie, mensonge patenté. Quant au père, il est absent, aux garçons, épris de danses, de rencontres et de sexe, ils n’assument pas, tel le jeune homme qui l’a engrossée, qu’on ne découvre, symptomatiquement que tard dans le film, qui ne se manifeste qu’ in extremis, de mauvaise grâce : elle lui fait honte, lui dit-il, devant ses amis sur la plage, et il ne comprend pas son malaise, sa révolte même, si désagréable soit-elle avec lui ou avec sa propre mère à qui elle reproche de ne rien comprendre à ses études.
La solitude d’Anne est très bien rendue par la mise en scène, fluide et sobre, avec de légers flous, non point léchés ou artistiques, mais estompant les contours des personnages à l’arrière-plan ou diluant sa silhouette pour mieux dire avec quelques scènes nocturnes son cauchemar éveillé. Le monde autour d’elle semble en hors-champ, comme pour dire l’intemporalité de son combat.
J’ai beaucoup apprécié la musique aussi, musique originale, composée pour le film donc, jamais envahissante, comme en pointillé, ponctuant les moments forts, à l’image de l’écriture plate, infra-littéraire d’Annie Ernaux qui va sobrement, dramatiquement à l’essentiel.

On retrouve également, mais comme discrètement, l’univers et les obsessions de l’écrivain, ce déchirement socio-culturel qui fait ici étrangement écho à la déchirure que vit ici Anne dans son corps. 10 semaines de courses contre la montre, marquées par le défilement des semaines – faut-il rappeler qu’une proposition de loi envisagerait de passer à 14 semaines ? Oui on sent à la fois la fierté de la mère pour sa fille qui « étudie », même si elle ne « travaille » pas au sens manuel ou professionnel du terme, et n’a pas des mains abîmées (comme la jeune fille du café) mais douces et blanches et en même temps l’incompréhension de cette fille intellectuelle et rebelle… Faire des études universitaires, littéraires en l’occurrence, de professeur devenir surtout écrivain, pour échapper au déterminisme social, au risque de « trahir », ce que conjugue l’écriture seule, selon la belle formule de Jean Genet en exergue de La Place : « Je hasarde cette explication : écrire, c’est le dernier recours quand on a trahi. » Audrey Diwan, toutefois. pointe moins cet aspect qu’Annie Ernaux dans La Place par exemple, où l’écrivain va jusqu’à parler de « honte », de secret désir des parents que « leur fille n’y arrive pas. ». Ici on sent sinon une complicité réelle entre la mère et la fille qui ne se confie jamais, tout au moins un amour viscéral, sensible au moment du départ d’Anne pour la fac et son…avortement clandestin. L’unisson indicible des deux femmes, dans l’étreinte spontanée de la fille bouleversée par son odieuse plénitude de femme, la scène est simple et belle – et l’on applaudit au choix éclairé, lumineux de Sandrine Bonnaire, une émotion intacte à chaque fois que je la retrouve à l’écran, un jeu instinctif, un sourire inquiet, une authenticité brute de mère angoissée et dépassée… Se doute-t-elle de quelque chose ? A-t-elle compris lorsqu’elle fait une lessive et ne voit point, le spectateur non plus, le linge entaché de la faute ? Ellipse peut-être d’une scène très, trop ? rapide, ou distraction du spectateur. Tout est dans le non-dit, les relations mère-fille et, si l’on ose dire, dans le non-vu, dans la fluidité, dans les silences de la mise en scène.


On appréciera aussi, en pointillé, l’évocation des études, bien que la figure du professeur d’université soit un peu lourde et caricaturale dans son incompréhension de la jeune fille, dans son acharnement même contre cette « mauvaise » étudiante qui ne répond pas, n’écoute pas même, n’imagine pas sa souffrance, sauf à la fin peut-être car il lui prêtera les cours qu’elle a ratés, écoutera son vœu de devenir non point enseignante, mais écrivain. Lui qui la félicitait d’avoir repéré les anaphores du texte d’Aragon sur la Résistance, recevra comme un uppercut en plein ventre son cri rageur sur l’ignorance des hommes, leur incompréhension des femmes. Ces jeunes femmes qui ne se comprennent pas forcément très bien entre elles, sauf l’amie empathique qui a eu une liaison et aurait pu tomber enceinte elle aussi, qui se récrient, la plus délurée, celle qui se donne du plaisir devant ses deux camarades étrangement seules ou gênées et qui craint d’aller en prison avec Anne en apprenant la grossesse.


Solitudes féminines aussi dans cet internat de la fac, dans ces couloirs tristes et sans fin où se croisent les jeunes filles au retour de la douche, de ces corps nus qui se toisent et s’épient loin de communier dans leurs ablutions quotidiennes. Manque de solidarité ? Peut-être. Chape de plomb surtout d’une époque, d’une mentalité répressive et moralisatrice dont un triste sire candidat aux présidentielles revomit la haine pétainiste, tel un cloporte venimeux hantant les couloirs de la fac…Retour inquiétant en Pologne ou au Texas de ces anti-avortements acharnés auxquels Audrey Diwan oppose ici un film terriblement réaliste, de pure immersion, sans jugement moral, où le mot qui fâche n’est même jamais prononcé : seuls comptent les actes et la douleur. Comme de l’amour séparé – dirait Annie Ernaux.
Couloirs poisseux et fuite éperdue d’une jeune femme livrée à elle-même, qui me rappelle brusquement ce superbe film du cinéaste roumain Cristian Mungiu, Palme d’or à Cannes, « Quatre mois, trois semaines, deux jours ». Même compte à rebours, désespoir d’une jeune femme, filmée caméra à l’épaule dans sa course frénétique, trouvant le salut d’un impossible avortement dans une terrible mais salvatrice poubelle.

Claude

Les Illusions Perdues de Xavier Giannoli, à l’Alticiné!

Les Cramés de la Bobine vous donnent rendez-vous pour « les Illusions perdues ». Un film pour les amateurs de bon cinéma et de belle littérature. Un film pour maintenant! 

Le 22 janvier 2022 à 19 heures, une projection soirée débat.

 Avec la participation de :

Daniel Schneidermann c’est l’homme d’Arrêt sur Images : l’analyse critique des médias. Chacun peut apprécier son étonnante qualité de présence et d’écoute. Chacun peut aussi vérifier qu’il est critique quoi qu’il (lui) en coûte! Ce 22 janvier, il joindra sa connaissance pointue de la presse à celle du film de Xavier Giannoli et de Balzac.

Claude Sabatier est un Docteur es Lettres françaises capable de décortiquer aussi bien les écrits politiques de Zola que ceux du Chanteur Henri Tachan. Qui se promène dans le 19ème siècle aussi bien que vous ou moi dans le présent. Claude est un Cramé de la Bobine, et il nous offre le texte ci-dessous

Illusions perdues, “volume-monstre” de 780 pages, 8ème de la fresque de La Comédie humaine, le plus long, le meilleur et pour Proust, trouve place dans les “Études de moeurs”, à la fin de la section “Scènes de la vie provinciale”, avant les “Scènes de la vie parisienne”, ouvertes par Splendeur et misères des courtisanes. Ce roman dont l’action se situe sous la Restauration, en 1821, a fait l’objet d’une longue genèse et d’une publication heurtée, entravée par les dettes et brouilles éditoriales, s’étalant sur 10 ans depuis l’idée germinale. La 1ère partie, intitulée“Les deux poètes”, mettant en scène l’amitié provinciale et les rêves littéraires et créateurs de Lucien de Rubempré, roturier par son père pharmacien Chardon, noble par sa mère de Rubempré et de David Séchard, héritant de l’imprimerie d’un père avare et odieux, parut en 1837 sous le titre ”Illusions perdues”, développant une nouvelle de 100 pages de 1833. La partie centrale, “Un grand homme de province à Paris”, qu’a retenue (à part un bref rappel de la 1ère partie) Xavier Giannoli dans son adaptation du roman, paraît en juin 1839 – le titre, un peu ironique, évoquant le parcours parisien de Lucien qui a suivi sa muse et protectrice angoumoise Louise de Bargeton mais, aussitôt délaissé dans la capitale, rencontre la belle actrice Coralie et fourvoie son talent littéraire dans le journalisme, tiraillé entre son mauvais génie l’articlier Etienne Lousteau et l’écrivain Daniel d’Arthez, du Cénacle. Enfin, après bien des déboires théâtraux et journalistiques – la Revue parisienne, nouvellement créée par Balzac en 1840, dure à peine deux mois ‒ le romancier publie en 1843, d’abord en feuilleton, David Séchard ou Les Souffrances de l’inventeur : Lucien, de retour à Angoulême après la mort de Coralie et son échec littéraire et journalistique, ses anciens amis libéraux se retournant contre lui après son adhésion au monarchisme, retrouve sa soeur Ève et son beau-frère David aux prises avec des concurrents carnassiers, les frères Cointet, aidés par l’avoué Petit-Claud, qui exploitent en le ruinant la découverte par le jeune imprimeur d’une pâte à papier bon marché ; en somme, le drame de l’ambition déçue, de la naïveté manipulée et de la corruption des âmes se rejoue sur un mode mineur, dans la médiocrité bourgeoise provinciale et non plus dans l’éclat aristocratique de la capitale : le jeune couple se retirera sur les terres du vieil imprimeur, avec son héritage. De son côté, Lucien, au bord du suicide ‒ il a émis des billets à ordre avec la fausse signature de David envoyé en prison pour dettes ‒ rencontre Vautrin, nouvelle âme damnée qui l’invite aux nouvelles aventures parisiennes de… Splendeurs et misères des courtisanes.

 

            Il y aurait tant à dire sur ce roman foisonnant, à la prose hétéroclite charriant récits, descriptions  et dialogues, offrant de longues digressions évocatrices (l’imprimerie du père Séchard, la Galerie de Bois du Palais-Royal où se côtoient symboliquement commerces, prostituées et librairie de Dauriat) ou explicatives (l’histoire de la pâte à papier, le “compte de retour” des avoués de province) : Balzac, le premier à intégrer un savoir non plus moral et psychologique sur ses personnages mais scientifique, se demandait dans la préface du Cabinet des antiques si “(le romancier) ne saurait être admis au bénéfice accordé à la science. ” Il nous prend régulièrement par la main, n’hésitant pas à interrompre son récit, au risque d’en casser le rythme ou de détruire l’illusion romanesque, par un métadiscours plus ou moins appuyé ou ironique, égrenant des “voici pourquoi” ou des “mais le lecteur a sans doute besoin qu’on revienne sur ceci”, rappelant à la fois le “réalisme” de Balzac censé s’effacer devant son sujet et l’omniscience ou omnipotence du marionnettiste tirant les ficelles. Pour adapter ce roman, il fallait à la fois donner du rythme au film, en en restituant la richesse narrative, d’où le choix de la seule 2ème partie du roman, et en rendre le foisonnement descriptif et didactique : Xavier Giannoli a choisi de ne traiter qu’en arrière-plan l’intrigue sentimentale et les émois poétiques de Lucien et Louise, dans un rappel initial de la 1ère partie du roman, en dynamisant l’action par une relation… charnelle absente du roman ‒ actualisation d’une virtualité romanesque ou concession aux goûts du public ? Par ailleurs, il a exhibé, pour rendre le tissu serré du roman, les coutures de la voix off, procédé cinématographique traditionnel : hommage à la prose balzacienne, facilité narrative ou effet de rythme ? 

            De ce roman sur la création artistique, Xavier Giannoli a retenu essentiellement la question du journalisme, dévoiement, voire une prostitution de la littérature, incarnée à la fois par Daniel d’Arthez, l’écrivain du Cénacle, travailleur, austère et exigeant, auteur d’une Histoire de la France pittoresque (matrice de La Comédie humaine ?) sacrifiant tout à son art dans sa chambre-mansarde ou à la bibliothèque Sainte-Geneviève ‒ et par “notre héros” : Lucien Chardon, qui se veut Lucien de Rubempré, a écrit un recueil de poèmes, Les Marguerites, qu’il lit aux aristocrates béotiens d’Angoulême invités par Louise (une Emma Bovary de la Restauration), méprisant les artisans et commerçants de l’Houmeau, la ville basse bien que ridicules face à la noblesse parisienne incarnée par la marquise d’Espard : dans le chapitre “les sonnets”, il les récite à son ami jaloux et mauvais ange, Étienne Lousteau qui lui donnera le “bon conseil” de renoncer à la littérature, comme les libraires Doguereau et Dauriat, qui rejettent la poésie, genre selon eux invendable, rivé à ses “chevilles” métriques. La prose de Lucien ne connaîtra pas un meillleur sort : L’Archer de Charles IX, roman historique à la Walter Scott, sera certes acheté par les libraires Fendant et Cavalier mais revendu à bas prix avant leur faillite à des colporteurs…Et pourtant, le livre était potentiellement bon : il est retravaillé par D’Arthez et le Cénacle, absents du film (car la vertu n’est sans doute pas artistiquement très stimulante), émondé de ses dialogues, rééquilibré dans une vraie tension entre récit et  description : en 1824, le livre connaîtra enfin un vrai succès grâce à une préface de D’Arthez. Comme si la littérature était moins œuvre constituée que work in progress, virtualité actualisée par les critiques et lecteurs, absolu dont le livre final, telle La Comédie humaine inachevée, ne serait que l’asymptote…  

Dans son évocation de la littérature, Balzac nous livre un “autoportrait dissocié” selon l’expression de Patrick Berthier en se diffractant entre D’Arthez, Lucien et Raoul Nathan, dramaturge et romancier dont le cinéaste propose une recréation, une “typisation” balzaciennes, Nathan d’Anastasio, le journaliste intrigant du roman, le poète mondain Canalis et D’Arthez, le créateur sensible qui veut protéger Lucien des sirènes journalistiques, du succès facile mais surtout de lui-même, de son arrivisme veule et de son tempérament jouissif et velléitaire.

            

            Illusions perdues constitue à la fois une ode à la création littéraire et une déploration de son “illusion” dans un monde voué à l’argent, de son adultération par le journalisme et le règne de l’argent renversant la valeur littéraire en valeur marchande. Les termes de “poète” et de “poésie” sont ainsi ambivalents dans le roman. D’un côté, le poète est un être supérieur, albatros baudelairien “exilé sur le sol au milieu des huées”, que “ses ailes de géant empêchent de marcher” ‒ et la poésie l’idéal supérieur de la littérature ‒ effort créateur et nécessité intérieure sans compromis ni effets de mode. Lucien incarne la pureté du poète romantique, tel Lamartine publiant ses Méditations poétiques en 1820,  lié paradoxalement au monarchisme ultra-catholique de la Restauration, tandis que la presse libérale défend l’esthétique …classique : rappelons que Vigny, Musset et le premier Hugo étaient royalistes. De l’autre ‒ le titre “Les deux poètes” est ironique ‒ Lucien paraît d’abord naïf et ridicule, aussi inadapté que David à la “prose du monde”que seul sans doute le roman balzacien peut assumer et conjurer.

            Quant au journalisme proprement dit, au règne de l’opinion dénoncé par l’allégorie des “canards” (fake news, petite feuille et mauvais journal) ou des pigeons voyageurs (l’opinion si labile, les lecteurs manipulés ?), nous laisserons la parole à notre prestigieux invité Daniel Schneidermann, qui nous guidera sans doute dans la jungle de la presse et de ce vocabulaire spécialisé dont Balzac, grand philologue, fut le promoteur scientifique et romanesque ; le journaliste de Libération nous proposera sans doute, grâce aux éclairants parallèles avec l’actualité voulus par le cinéaste, bien des Arrêts sur image : comment “brocher” un article, “échiner” un ennemi politique, rédiger des “tartines”, publier (et donc exercer) un “chantage”, à moins qu’il ne s’agisse d’une simple “blague” (attaque personnelle quand même) ? L’essentiel demeurant, mais n’ayons crainte avec le superbe film de Giannoli (!), que le roman de Balzac ne finisse pas, tels certains livres sur un rayon déshérité de libraire, en “rossignol”…

Claude

Toutes nos informations et article en version complète de Claude Sabatier sur le site des Cramés de la Bobine :

https://www.cramesdelabobine.org/spip.php?rubrique1156

A l’abordage-Guillaume Brac

S’embrasser langoureusement, voluptueusement dans une crique rocheuse, au bord de la rivière, comme un baiser volé au temps, à la barbe des gens – même si, Alma (Asma Messaoudene) peu nourricière mais capricieuse, on se prend à avoir froid et à le dire, au risque de casser l’émotion et son propre désir…Regarder surtout cette scène, nous autres spectateurs – ou plutôt suivre le regard de Chérif (Salif Cissé) et Edouard (Edourad Sulpice) qui nous y invite avant par un bel effet de caméra subjective, derrière le grillage, le regard mi-interloqué, mi-envieux, assurément en empathie avec le couple d’amoureux. Deux observateurs collés à l’écran treillagé et pourtant en retrait, saisis en un plan large, légèrement oblique, pour mieux faire sentir leur sympathie amusée, étonnée et, en ligne de fuite, leur désir insatisfait. Des acteurs doués, si vrais, du Centre national d’Art dramatique, jouant leur partition comme en improvisation, sur un canevas retravaillé, choisis après de longues discussions avec le réalisateur, des confidences sur leur vie, nourrissant leur rôle de leur jeunesse et de leur amour de la vie. Un casting élaboré pour un film déconcertant de vie et de spontanéité, à voir au plus vite !

« A l’abordage », non simplement en séducteur patenté, tel Martin, moniteur de natation et de canoë qui embarque (qui embraque ?) en canyoning le groupe de jeunes qui aimeraient bien vivre leurs émois amoureux en solitaire, ou à deux (c’est mieux !) plutôt que de se voir ridiculisés, mis à nu, avec leurs peurs et leur vertige – sauter dans un trou noir, ne pas s’écorcher aux rochers – devant tout le monde et, qui plus est, devant leur bien-aimé, tel Félix, faisant contre mauvaise fortune amoureuse triste mine ou Alma, encore elle, une crise de nerfs : elle ne veut pas sauter mais accueillera volontiers les bras experts et intéressés du blond moniteur à l’oeil velouté et aux rassurantes mains de masseur-soignant de pied écorché.

« A l’abordage », pas simplement ni vraiment comme Félix (Eric Nantchouang), jeune Black qui, après la rencontre d’Alma dans un bal populaire et une nuit d’amour sur les bords de Seine, veut retrouver la petite bourgeoise en vacances dans la propriété familiale, lui faire la surprise, là où coule une rivière, la Drôme, de sa visite si tôt improvisée, dès le lendemain : il s’installe au camping, entraînant bien malgré eux son ami Chérif, « galérien » de l’amour et Edouard, conducteur de blablacar un peu coincé, avec son bermuda et son polo, fort marri de n’avoir pas accueilli dans sa voiture les deux jeunes filles espérées et de voir immobilisée une semaine la voiture de maman, que, dans son énervement, il a emboutie en arrivant dans ce séjour forcé. D’autant que ses deux passagers noirs n’arrêtent pas de l’appeler « chaton », comme maman au téléphone – tout en reconnaissant qu’en matière animale, ils ne font pas forcément beaucoup mieux : Félix, rivé à son amour d’un soir pour Alma, n’est-il pas comme un « toutou » qui va hurler sous ses fenêtres, révolté de se voir assez mal accueilli par la jeune fille coincée entre ses préjugés bourgeois, sa peur de l’amour et ses contraintes (ou petites habitudes ?) familiales, malgré une soeur ouverte et compatissante, qui lui reproche vertement son indifférence et sa cruauté amoureuses ? Marivaux n’est pas loin, mais un marivaudage presque sans marivaudage, la vie quoi, avec sa marche à l’aveu, ou au premier baiser : se défendre comme Helena et Chérif contre un sentiment informulé, contre la culpabilité de jeune femme mariée, de jeune mère trouvant enfin quelqu’un pour garder sa fillette (la propre fille de Guillaume Brac, jeune papa), se l’avouer enfin entre patientes parties de plage et baby-sitting abusif, balbutier sa tendresse sur une terrasse mal éclairée, se le dire enfin pour embrasser l’autre avec une application timide, puis une fougue étonnée – faire l’amour pour se retrouver au petit matin, n’y croyant toujours pas, le dos nu, la poitrine si virile (malgré un physique un peu enveloppé, qui nous embarrasse, nous complexe, « galérien » de l’amour) caressés par la caméra de Guillaume Brac et la photo d’Alan Guichaoua.

« A l’abordage » en douceur, comme Chérif le mal nommé, à force de patience et de tendresse, sans y croire vraiment mais parce que le désir a ses méprises et ses surprises, que le refus de séduire ou le manque de confiance en soi peut aussi séduire et vous métamorphoser, comme Helena, dont la modeste beauté et la sensualité étonnée éclatent à la fin du film, pour une histoire peut-être sans lendemain, mais qu’importe ! inaugurée sous de tels auspices : émois, gratitude diffuse et abandon à l’instant. A l’inverse, Félix le conquérant se verra largué, reconnaissant sa différence avec Alma, moins de milieu social que d’attente et de tempérament avant de repartir finalement « à l’abordage » avec une artiste de rue retrouvée au bord de la rivière. Drague à nouveau, séduction douce sur ses dons musicaux et ludiques, l’hésitation un peu vaine de l’amour pour une conquête enfin vraie…

Ces instants et ces lieux magiques, un coucher de soleil, la cime des arbres, un sourire timide, le bord d’une rivière auxquels étonnamment le cinéaste parvient à donner la douceur et la profondeur de l’intimité d’ordinaire réservée à une chambre, un abri…L’effet peut-être de ces panoramiques qui survolent et embrassent une piscine comme une rivière, de ces plans larges saisissant deux amoureux, ou l’improbable duo de Chérif et Edouard sous la tente, leur trio agacé ou amusé aussi dans la voiture qui les conduit vers ces vacances si légères et si révélatrices. L’émotion et le rire, la légèreté et la gravité dans ce « conte d’été » aux accents rhomériens, n’étaient des dialogues certes moins littéraires (ou bavards ?) que chez le réalisateur du Rayon vert, mais pas aussi pauvres et minimaux que le pensent Critikat ou Avoir à lire, des situations moins mises en scène, plus quotidiennes (des rencontres inopinées, de savoureuses coïncidences, des expériences sociales et amicales in vivo), un cocktail savoureux de comédie de moeurs, de road-movie amoureux (vers un camping, lieu populaire par excellence) de satire sociale – pour nous offrir un « feel-good movie », comme on dit, incroyablement tendre et revigorant. Où tout sonne juste, ou l’inversion des rôles sociaux – deux Noirs plus à leur avantage que le jeune Blanc-bec empêché, héros fragiles de l’amour en fuite ou en quête, et non plus dealer ou vigile – se veut délicate, et nullement caricaturale, sans didactisme politique ni militantisme anti-raciste, où les personnages se mélangent, se découvrent et se plaisent, évoluant autour d’un karaoké par exemple, grâce à cela aussi, – un grand moment dont je garde un souvenir ému, ne serait-ce que parce que mes enfants, petits, s’y produisaient en vedettes impatientes et émerveillées. Karaoké où Edouard se lâche enfin, amusant tout le camping, karaoké où Chérif et Helena, d’abord hésitants, s’avancent et se plaisent, elle si en voix, lui en sourdine, où ils se conquièrent.

Claude

In the mood for love- Wong Kar-Wai

« Valse mélancolique et langoureux vertige ! » 

– murmure Baudelaire dans « Harmonie du soir », superbe pantoum des « Fleurs du mal » : vers entêtant qui résonne en moi devant la musique langoureuse et lancinante du japonais Shigeru Umebayashi, arrangement pour cordes, scandant le chassé-croisé amoureux, ou plutôt d’amour impossible, refusé par Mme Chan, secrétaire de M. Ho et M. Chow, rédacteur en chef du journal local, lorsqu’ils se croisent dans l’escalier, dans le couloir ou dans la cuisine de leur appartement communutaire. Ils viennent d’emménager, l’une chez Mme Suen, l’autre chez M. Koo, propriétaires commères ou alcoolisés, qui les invitent régulièrement à partager leur repas ou à s’associer à une partie de mah-jong…

« Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir »…  

Atmosphère, « mood » propice aux émois, aux tentations amoureuses mais aussi lourde d’interdits, de préjugés, de commentaires fielleux (sortir si tard, si bien habillé, pour une femme, pour aller chercher des nouilles ?) dans cette communauté shangaïenne de Hong-Kong dans les années 60 : amour frôlé comme les robes aussi chatoyantes et changeantes que ces improbables coiffures (même pour aller dans un noodle shop !), amour effeuillé comme ces mains qui se crispent et se serrent, ces corps qui se côtoient et se désirent dans un taxi, ces visages qui se mirent, s’admirent et se dérobent dans le sourire contraint d’une glace de restaurant. Mme Chan (Maggie Cheung) et M. Chow ((Tony Leung Chiu-Wai), irrésistiblement attirés l’un vers l’autre par leur commune solitude, leur discrète souffrance – ils découvrent que leurs conjoints respectifs (homme d’affaire au Japon, femme toujours absente) ont une liaison amoureuse, qu’ils les trompent par conséquent : ils en ont peu à peu l’intuition, en acquièrent la térébrante certitude en découvrant que chacun a un objet – un sac à main, une cravate – que l’autre conjoint possède.

« Le violon frémit comme un coeur qu’on afflige »…

Valse-hésitation de deux timides, chassé-croisé de deux âmes blessées, qui se refusent finalement à la banalité, au mensonge, à la souillure de l’adultère pour préserver l’image de l’autre autant que l’estime de soi. Film tout en nuances, tout en errance, entre La Peau douce de Truffaut pour l’accomplissement triste et Brève rencontre de David Lean pour l’évanescence : on songe au texte si émouvant du poète Antoine Pol, mis en musique par Georges Brassens, « les passantes » : à « ces instants secrets », « à celle qu’on connaît à peine / Qu’un destin différent entraîne / Et qu’on ne retrouve (qu’on ne trouve ?) jamais »,  » à la svelte silhouette » / (…) « si gracieuse et fluette / Qu’on en demeure épanoui », « Qu’on est seul peut-être à comprendre / Et qu’on laisse pourtant descendre / sans avoir effleuré la main », « Aux baisers (enfin) qu’on n’osa pas prendre »…Et si la vie n’était qu’une suite d’occasions ou de rendez-vous manqués au téléphone, de dialogues étranglés dans une gorge nue, une fuite en avant dans les volutes de fumée d’un café, sur l’asphalte miroitant de pluie, dans la lumière bleutée d’un néon, le temps qui glisse entre nos doigts vibrant pourtant sur un bouton de porte, une rencontre qui n’est déjà plus qu’un souvenir…?

« Voici venir les temps où vibrant sur sa tige »… 

Mouvements chaloupés de caméra, à la fois légers et insistants sur les objets, les détails, ces couleurs saturées (le rouge surtout et le vert) pour dire l’intensité du désir et la force du refus, ces ralentis, ces presqu’arrêts sur image qui suggèrent le secret et la frustration, et magnifient une robe fourreau, une cravate, un couloir ocre au lieu de ralentir simplement le temps – comme l’analyse un très bel article ci-joint de la revue « Cairn ».

« Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir »…

Film lent (près de 10 ralentis) et très découpé (pas moins de 60 séquences) , montage nerveux et sensation pourtant d’alanguissement, voire d’enlisement narratif et sentimental, vertigineux équilibre entre esthétisme et maniérisme, présence entêtante de l’amour et absence d’accomplissement charnel, qui se traduit par un audacieux pari – et paradoxe : les amoureux transis, impossibles sont sans cesse à l’écran, filmés dans toutes les pièces de la pension comme dans la rue, ou au bureau, saisis au creux des larmes et des visages ravinés, tandis que le mari et la femme infidèles, qui ont sans doute depuis longtemps consommé leur amour, n’apparaissent jamais ou alors subrepticement, de dos et comme par effraction. Paradoxe au coeur de ces impossibles amants : elle qui aime les bluettes télé, lui qui écrit des feuilletons populaires, vivent la relation la plus forte, la plus intense, la plus authentique qui soit…Le scénario du film s’improvisait plus ou moins – a-t-on dit – se construisait avec les acteurs, qui tournaient en premier des scènes qu’ils apprendraient et que le cinéaste découvrirait être les derniers plans du film, dans un étrange mimétisme entre la création artistique et la vie amoureuse où l’on ne sait jamais très bien où l’on va…

« Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir »…

Beauté des images, superbe photo de Christopher Doyle – le visage bouleversé de Tony Leung semblant soudre d’un arbre, le gros plan sur Maggie Cheung avouant enfin à son mari qu’elle en aime un autre jusqu’à ce qu’un contre-champ nous révèle que c’est bien à son « amant » qu’elle parle, répétant la scène qu’elle redoute et que nous ne verrons jamais…Wong Kar-Wai a-t-il (trop) sacrifié à l’esthétique (au point qu' »in the mood for love » deviendra aussi une marque de vêtements) ou suggéré une émotion retenue, que l’on sent, impalpable mais lancinante, chez les personnages à défaut de la ressentir viscéralement avec eux ? A chacun d’en décider. Les Cramés dimanche soir pour ce film très bien présenté par Arthur se sont en tout cas retrouvés pour ne pas avoir été aussi bouleversés qu’à sa sortie en 2000. Nous avons un peu vieilli sans doute…

Et pourtant, quel bonheur de réentendre cette valse ou, rytmes latinos, « Quizas, quizas, quizas ! » de Nat King Cole, « Te quiero Dijisto » de Michael Galasso ! Quel plaisir de retrouver les amants interdits dans leur chambre d’hôtel, M. Chow de Singapour à Bangkok, la fin fût-elle un peu déconcertante avec le discours de De Gaulle à Phnom-Penh et la visite du temple où l’homme réalise son vœu, une offrande dans une fente du mur ! Faut-il comme Marie-No y voir un symbole sexuel, l’assouvissement d’un fantasme ? 

« Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige…
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir ! »

Claude

A lire : https://www.cairn.info/revue-rue-descartes-2006-3-page-8.htm

Playlist- Nine Antico

« Playlist », présenté ce mardi 24 août par Georges, est un régal. Le noir et blanc à la Jim Jarmusch choisi par Nin Antico joint au côté comic strip de ce film, véritable transposition de BD au cinéma avec ses saynètes savoureuses, ses ralentis chaloupés, les plans défilant en cadrage serré, la galerie de garçons impossibles, confère à ce premier opus une dimension à la fois vintage et intemporelle, élégamment stylisée et délicatement réaliste. La voix off, grave et désinvolte. de l’écrivain-rocker Bertrand Belin rappelle assez la nouvelle vague et l’esthétique décalée de Godard dans A bout de souffle : cette jeunesse paumée est aussi la nôtre et chacun peut se reconnaître, ado ou adulte, dans l’errance sentimentale et professionnelle de Sophie (Sara Forestier) et de son amie Julia (Laetitia Dosch). On entre dans l’histoire comme par inadvertance, entre documentaire et autofiction, dans une rame de métro, moderne solitude et jeunesse branchée où se noie et se découvre la silhouette ténue et têtue de la serveuse. Rame de la vie, comme la galerie de mecs que rencontre Sophie, playlist amoureuse autant que musicale scandant ces expériences bercées par le leitmotiv de « True Love Will Find you in the end » de Daniel Johnston et tant d’autres standards…

Le commentaire qui accompagne les tribulations amoureuses et sociales de Sophie donne à la fois l’impression d’une expérience clinique à laquelle serait soumise l’héroïne – on pense au professeur Labori dans Mon oncle d’Amérique d’Alain Resnais – et d’une réflexion aussi grave que légère sur l’amour qui fera écho à mainte expérience de vie. Qu’est-ce que l’amour ? Une question de peau, d’odeur, d’attirance sensuelle ? Une affaire d’affinités ? mais aussi le sentiment d’une incomplétude, d’une impossible coïncidence, un pari plus ou moins hasardeux, plus ou moins banacal, sur l’avenir ? Il faut certes beaucoup d’affinités, de points communs (ou d’amour – mais peut-on définir tautologiquement l’amour par…l’amour ?) pour accepter les défauts de l’autre, les aimer même peut-être et aimer encore. Est-on prêt à beaucoup accepter : quel est notre seuil de tolérance ?

A ces questionnements fondamentaux mais stériles à qui ne se lancerait pas, ne prendrait pas de risques, Sophie, un brin cabotine, oppose à la fois une sensibilité à fleur de peau et une fantaisie débridée, à moins qu’il ne s’agisse du regard amusé et ému de la cinéaste sur sa propre jeunesse. Attente et impatience amoureuses jamais comblées, rage têtue de femme-enfant moqueuse embrassant un mannequin loufoque. Sophie conjugue l’entêtement de l’enfance, la révolte d’une grande ado sur le machisme ordinaire de ses amants ou le cynisme pervers de son patron – monde sans pitié de la BD – à une lucidité adulte sur les servitudes de la vie étudiante, qui vous interdisent de préparer une école de dessin au-delà de 25 ans, quand ce n’est pas sur un film au scénario inabouti, pour lequel vous faites un casting sans y croire vraiment…

Alors, l’humour vous sauve quand la vie se joue de vous ou ne vous offre guère que des occasions manquées, un partie de jambes en l’air dans une arrière-cuisine, un vendeur de matelas timide et obsessionnel auquel le lit n’inspire d’abord que des… considérations matérielles et professionnelles, un avortement déjà sinistre mais encore gâté par la défaillance d’une carte vitale (quand tout s’en mêle !), ou que le quotidien s’exaspère en un combat épique contre des punaises de lit dans votre chambre de coloc où vous rêviez du grand amour et d’une carrière de dessinatrice.

Et patatrac, quand vous rencontrez un beau jeune homme qui vous fait l’amour comme un dieu, ne vous aimât-il que pour votre corps, la. cambrure de vos reins et de vos fesses – ne voilà-t-il pas qu’en pleine jouissance, un muscle vient à sauter : « j’ai peté un câble à ma chatte » – se désole Sophie devant son amie, comme un ultime et dérisoire raté s’ajoutant aux bévues du quotidien. Désopilant ! Mais il faut l’entendre dans le contexte, avec la gouaille accablée et la détresse endiablée que joue si bien Sara Forestier. C’est pourtant sur une image de volupté partagée, enfin atteinte avec le vendeur de matelas, beau ténébreux interprété par Andranic Manet, enfin débarrassé de son ordinateur et de ses complexes, que nous laisse ce film tendre et désabusé.

L’amour vécu, timide et fougueux, simple et conquis de haute lutte, comme une réponse – ou un préalable ? – à toutes nos inutiles quoique légitimes questions.

Claude

J’ai retrouvé « le goût des autres » avec Bacri…

J’ai revu récemment Le Goût des autres, 1ère réalisation d’Agnès Jaoui, lors d’une soirée télévisée d’hommage à Bacri. Si le rire était moins spontané – effet sans doute de la disparition de ce grand frère bougon, de cet éternel gamin buté et vexé, d’une expressivité à la fois si spontanée et et si rentrée – j’ai retrouvé l’émotion éprouvée lors de la sortie du film, à l’époque où Roland Duval nous l’avait proposé et présenté à l’Alhambra. Rire amer, réflexion sutile sur les rapports sociaux, sur l’incommunicabilité culturelle entre Clara, professeur d’anglais, comédienne de théâtre et Jean-Jacques Castella, entrepreneur arrogant et inculte qui, de vulgarité en bourde, de bourde en excuse, d’excuse en émotion, va découvrir et la culture et l’amour…

Entre le snobisme parfois insupportable des gens dits « cultivés » et la vulgarité autosatisfaite des beaufs incultes que le film semble d’abord opposer de façon quelque peu caricaturale, il y a en effet toute une palette d’émotions et d’attitudes intermédiaires, plus fines qu’il n’y paraît. L’enfermement de chacun dans ses préjugés, dans son monde a pour conséquence l’incapacité à voir les autres, à les comprendre, à concevoir qu’ils puissent fonctionner autrement que nous. Si Castella, gaffeur homophobe, se ridiculise lors d’un vernissage et au bar-restaurant en s’immiscant avec sa chanson Juanita Banana dans la conversation des comédiens qui se moquent de son ignorance d’Ibsen, « le comique norvégien », Clara, agacée par cet élève peu doué qui lui déclare sa flamme dans un salon de thé, est elle aussi enfermée dans ses stéréotypes : elle croit Castella incapable d’apprécier sincèrement l’art moderne bien qu’il ait acheté une toile à Benoît pour l’installer dans son salon, et égayer la « bonbonnière » animalière où vit sa femme Angélique ; elle se met en colère contre Antoine et Benoît qui profitent de son subit engouement culturel pour arracher à Castella un juteux marché, décorer d’une fresque moderne la façade de son entreprise ; voulant mettre en garde son élève, elle le blesse en le supposant définitivement inapte à un éveil artistique, comme si la culture était un don inné ou une élection sociale – et nullement l’exercice d’une sensibilité ou le fruit d’une découverte, d’un apprentissage. Et de ce balourd qu’elle a rudoyé, puis repoussé, auquel elle ne donne plus de cours, elle se découvre soudain inquiète quand elle ne le voit pas lors de la première de Hedda Gabler : la caméra hésite, parcourt la salle et semble prendre acte d’une terrible absence, logique après tout quand on est si différents : surprise, au moment des saluts, quand le rideau se baisse, un sourire rayonne, celui de Castella.

Oui, avoir « le goût des autres », ne pas leur imposer ses préférences décoratives, comme Angélique à sa belle-soeur ou à son mari…

Aller au-delà de soi-même, parier sur la sensiblité et l’intelligence de l’autre, sans transfert ni projection, sans complexe de supériorité ni d’infériorité : le consultant Weber a beau ête un Polytechnicien doué et éloquent – on ne se refait pas, on est le produit de son milieu ou de ses études – il n’en est pas moins un conseiller sincère et soucieux de son patron Castella qui, de son côté, se croit méprisé par ce jeune loup ; mais quand Weber lui présente sa démission, Castella prend conscience de ses préjugés, de sa maladresse et lui demande de réfléchir à sa décision… Il s’excuse enfin et reconnaît la stupidité de son comportement.

Avoir le goût des autres, traverser la frontière entre riches « incultes » et pauvres « cultivés », les protéger contre eux-mêmes comme Franck, le garde du corps qui tente de détourner Mina, serveuse de bar, de dealer, sortit de ses schémas mentaux pour aller vers l’autre…Se laisser prendre par l’émotion, se désintellectualiser aussi, sortir du mépris de classe comme n’avaient su le faire les Cahiers du cinéma, en jugeant ce film au sénario si inventif sans doute trop « populaire », pas assez mis en scène, alors qu’un butor apparent découvrait l’amour et l’émotion artistique avec les plus beaux vers du théâtre français, quand Bérénice exhalait sa peur de la séparation en des vers si fluides et si simples :

« Pour jamais ! Ah ! Seigneur, songez-vous en vous-même
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ?
Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ! »
Acte IV Scène V

Claude

RENDEZ-VOUS À KIRUNA, DANIÈLE

                 Danièle, en me proposant avec Henri, en février 2009, ainsi qu’à quelques copains– Françoise, Bruno, Dominique, Érick, Jean-Loup, futurs membres actifs − de créer l’association des « Cramés de la bobine », ce nom improbable et pourtant si porteur, en hommage au livre de Roland Duval, tu as enchanté et réenchanté ma vie qui tanguait un peu en ce temps-là : c’était à Courtepaille, qui allait devenir, avant la salle de réunion d’Alticiné, notre quartier général, le restaurant rapide et pratique, en face du cinéma, et instaurer le rituel familier du mardi soir où l’on se mettait en appétit, disponibles et fiévreux, pour les saveurs épicées, les ragoûts si variés et plantureux que tu avais testés, que nous allions avec toi mijoter avec amour. Le service n’était pas toujours rapide et tu manifestais parfois quelque impatience auprès du serveur : tu ne voulais pas faire attendre les invités de la grand-messe culturelle que tu présidais, de ta voix nette, de ton élocution posée, impeccable − articulation parfaite, texte rédigé, tiré au cordeau, que tu disais avec une simplicité impérieuse, sans effet de manche ni expressivité surjouée (comme dans un film, l’émotion vient après, pas Avant l’aube et sans Coup d’éclat ; elle n’a pas à être prise par la main ni même suggérée !) ; élégance morale et vestimentaire – veste noire, foulard joliment noué – discipline pour soi-même et suprême politesse pour les autres − tu lisais avec ton autorité tranquille, ta passion maîtrisée et minutieuse, un long discours : tout y était prévu, encadré, du rappel des missions et activités de notre association à la présentation organisée du film, du réalisateur, des acteurs principaux, du contexte historique ou de thématiques éclairant la compréhension du film, pour entrer en douceur, sans effraction, dans la salle obscure. Oh que j’aimais, que j’appelle encore de mes vœux ces minutes d’attente, de palpitation bavarde entre habitués, d’agitation pourtant déjà concentrée sur le spectacle, le lever de rideau qu’Henri et toi avez su rendre à la fois un peu magique et faussement désinvolte ! Ce rituel aussi, après la présentation, du silence, de l’attente, quelques minutes avant de lancer le film, Henri se levant, silhouette féline et souriante, pour prévenir l’opérateur que la séance peut vraiment commencer – va-et-vient furtif mais discret, entre l’art, déjà souverain, et la vie, la réalité à nouveau entrevue mais vite congédiée pour 2 ou 3 heures. Et, attention, tu veillais au grain, pas plus de 10 mn de présentation, pour aller à l’essentiel, ne pas ennuyer le spectateur, ne pas déflorer surtout son plaisir, ne pas lui raconter la fin – Henri le rappelle souvent. Règle dure pour les exaltés que nous sommes parfois, l’exubérance généreuse de Françoise, ou mon souci maladif, encore scolaire, d’une impossible exhaustivité. Ça nous a parfois agacés, en commission de programmation, enfin quoi, la littérature triomphante, la passion débridée contre le respect du public, les règles de la communication qu’en professeur d’économie-gestion, tant aimés de vos BTS Force de Vente (à l’époque), vous connaissiez pourtant et gériez au mieux. Nous étions déjà depuis longtemps collègues au lycée en forêt où nous partagions des BTS ; nous nous voyions et nous discutions assez souvent mais je te connaissais encore assez peu. Je te trouvais déjà à la fois impériale et familière au milieu de tes étudiants, qui vous appelaient, je crois, par vos prénoms, et passaient chez vous aussi parfois : ayant toujours rêvé une alliance funambulesque d’autorité et de proximité avec les élèves, je fantasmais un peu, dans ma matière générale mais pas…principale, le français, sur la relation que vous aviez su instaurer avec vos élèves ; vous passiez beaucoup d’heures avec eux, alliez les voir en stage…Déjà, sans le savoir peut-être, tu te préparais d’autres disciples et amitiés : vous filmiez les actions de vente et en débattiez  avec Jean-Mi, je crois…

Quelques années après, ces soirées-débats, prévues dans le moindre détail, comme tu sauras les présenter, cultiver l’écoute dans un exercice difficile où l’animateur doit ménager un équilibre subtil entre sa parole avisée, plus ou moins érudite et les questions ou interventions spontanées des spectateurs ! Apprendre à écouter, il me semble que c’est aussi cette faculté rare, à travailler sans cesse, que tu nous as léguée, en intervenant toi-même assez peu, ou en fin de débat, pour recadrer, compléter, ouvrir une perspective… J’imagine que Delphine, Laurence, Maïté, Marie-No, Pauline, Sylvie, Arthur, Georges ou Jean-Loup me rejoindront mais je n’ai jamais animé une soirée-débat sans éprouver un… petit pincement au cœur à la fin du film, au moment où les lumières se rallument, instant de flottement, rêverie du spectateur comme à la fin d’une nouvelle fantastique de Barbey d’Aurevilly ou silence respectueux de la parole à venir qui attend parfois pour se décanter (timidité ou travail de l’autre en soi ?) l’entrée de la salle, le hall, voire la sortie d’Alticiné. Comment faire émerger cette parole sans la parasiter par un discours univoque ou la poursuite inavouée d’une présentation qu’on estime à tort ou à raison incomplète ? Comment ne pas trop prolonger pourtant ce silence si personne ne se décide à intervenir ? Plus d’une fois, j’ai regardé vers toi et Henri, à vos places habituelles, à droite aux premiers rangs mais pas tout à fait devant : se mettre de côté en apparence pour mieux être avec nous, mais avec le recul, voire l’effacement nécessaires. Plus d’une fois, j’ai quêté ton regard, ton assentiment pour savoir si ça allait, si ma parole était à la fois assez ferme, présente et discrète, même s’il est vrai, Henri, que je ne parle pas assez fort ni vraiment dans le micro…Eloigné de Montargis par mon nouveau poste et en retrait des Cramés ces dernières années, je craignais un peu d’avoir perdu la main : mais à chaque fois, je rencontrais ton sourire radieux et apaisant. 

            Que de rendez-vous amicaux et culturels cette année fondatrice de 2009 n’avait-elle pas inaugurés ! Il Divo, glacé et majestueux chassé-croisé politique – reflets infinis, longs couloirs − sur le trouble Andreotti, ex-président du Conseil italien, Jaffa, bouleversant « Roméo et Juliette » entre une jeune femme israélienne et un mécanicien palestinien, The Square, thriller australien que Martine Nicolas avait projeté, en séance spéciale… pour nous deux, que je devais présenter et auquel je…n’ai jamais rien compris ! Bonjour l’angoisse…Oh, le choc de Doute de John Patrick Shanley, de La Journée de la jupe de Jean-Paul Lilienfeld, parmi nos premières programmations de mars, une vérité prétendument pédophile qui se dérobe, une violence folle qui éclate, l’école pateline ou explosive ! Une directrice d’institution religieuse mielleuse et perverse, un proviseur dépassé dans un collège sensible : un enseignant traîné dans la boue, un autre prenant ses élèves en otage. Le doute persistant pourtant sur le père Flynn, la certitude terrible de l’irréparable pour Sonia : deux destins brisés incarnés par Philip Seymour Hoffman et Isabelle Adjani ! J’étais rivé à mon fauteuil : j’en prenais plein les yeux, plein l’esprit, plein le cœur. 

Avec l’émotion d’une jeune épousée, j’attendais le film du mardi soir, les rétrospectives de novembre, hommage à un réalisateur encore vivant, le week-end printanier des jeunes réalisateurs, promesse bénie par l’ami critique, le facétieux Alain Riou, et bientôt le film du patrimoine du dimanche soir qui accueillerait les rares fidèles d’entre les fidèles (dur de sortir une veille de reprise mais c’est quand même mieux qu’Arte, non ?), le documentaire du lundi soir, attirant un large public…Des rendez-vous multiples et réguliers, bien plus variés qu’il n’y paraît, avec leur lots de surprises et leurs valeurs sûres, estampillées « Ciné-Culte » comme un cinéma de minuit. Georges allait ajouter le week-end de cinéma italien avec le critique et universitaire Jean-Claude Mirabella rencontré à Prades, qui deviendrait aussi un ami. Dans cette soif insatiable de culture, d’émotions, de rencontres amicales que tu nous as insufflée, tu as été à la fois d’une profonde modestie, invitant critiques, acteurs et réalisateurs à venir à notre rencontre, comme un insigne honneur que tu nous faisais, pour délivrer une parole de spécialiste mais aussi et surtout d’une ambition dévorante : car, outre la régularité métronomique des séances, la multiplication des événements, soigneusement répartis en films français, étrangers, primés et « coup de cœur », tu as apposé, sinon imposé, le label « Cramés » sur toute la culture montargoise, prêtant ainsi notre voix à maintes associations, telles Femmes solidaires ou l’Association Agir pour la Palestine , pour présenter un film et animer un débat. 

Mais l’aventure des Cramés s’est aussi déplacée, enrichie, et comme recréée en migration saisonnière, en transhumance étonnée dans les Pyrénées-Orientales, non plus en animateurs avertis, mais en spectateurs étonnés et privilégiés du festival international de Prades, 10 jours de rêve fin juillet pour les Ciné-rencontres. La première année, on avait loué tous les 5 une maison avec Françoise, Jean-Loup, Henri et toi, La Belle équipe en somme pour Quatre nuits avec Anna et tant de promesses de Nuit américaine (le baquet d’eau froide sur tes reins, Françoise, par-dessus la porte de la douche, c’était pas Jean-Loup, c’était…moi !) : on logea ensuite à la pension Hostalrich où Annie, Éliane, Marie-No, Martine, Marie-Annick et Georges nous rejoignirent par la suite ; avec le déjeuner rapide dans le jardin et le dîner à la pizzeria, on retrouvait, mais en plus détendu, en plus classe (attention !), les émotions, attente et impatience mêlées, de Courtepaille : arriver assez tôt pour avoir une bonne place, ne pas rater la présentation du film. Entrés au Lido, les irréductibles Cramés, avec leur présidente et leur secrétaire quasiment officiels et salués par les organisateurs, s’y muaient en aficionados d’une culture plus populaire, moins guindée qu’à Cannes sans doute, des admirateurs… en résidence, en somme, qui avalaient, un peu groggy parfois en sortant de la salle, leurs 4 films quotidiens, sans oublier les courts métrages (avec le choix final du public, il ne fallait pas les prendre à la légère !), les présentations et débats, souvent animés, ponctués de brillantes interventions. On se régalait aussi de l’affichage critique abondant du hall, de la salle au dernier étage, où se désaltérer et contempler des expositions, du frôlement subit et inopiné d’une silhouette connue et pourtant irréelle (Jean-Pierre Darroussin, Lucas Belvaux) dans le jardin de l’Hostalrich où Nanou attendait ses fidèles pour un repas associatif : on y mangeait, faussement naturels, franchement émus, sur un coin de table, pas trop loin du cubi de rouge ou de rosé tout de même, en lorgnant avec une admiration gênée ou une timidité farouche sur la table centrale où Robert Guédiguian plaisantait avec Dominique Blanc. On rêvait d’échanger avec eux quelques mots, mais comme par inadvertance, en interlocuteur avisé, voire détaché bien sûr près de la fontaine ou du laurier-rose, pas en groupie transie ou confite en émotion cinéphilique. Quand on avait obtenu, n’est-ce pas Françoise ?, griffonnée au coin d’une carte postale, une petite dédicace, mazette !, de l’invité d’honneur du festival, Atom Egoyan, on n’était pas peu fier ! Au milieu des bénévoles qui travaillaient avec les viticulteurs et maraîchers du coin, il paraissait bien difficile de trouver le circuit court pour aborder  − affronter ? – une légende vivante du cinéma – et pourtant, après tout, on était aussi un peu venus pour faire incidemment notre marché d’invités montargois à la saison prochaine, pas vrai ? N’avait-on pas pris langue gâtinaise avec le truculent Jean-Pierre Darroussin, avec la lumineuse Solveig Anspach ? Tu y vas ? Ou on attend la séance de 14 h 00 ? On peut aussi profiter de la cohue et de la fébrilité du hall à la sortie du film, entre la caisse et la table des dédicaces attendues. Une rencontre, ça se provoque, non ? On attend, nous disais-tu fermement, Danièle ; et effectivement, plus tard, dans l’impromptu d’une conversation, dans l’échange spontané sur la séance, de l’air de rien, contact était pris, adresses ou numéros notés, par toi ou Henri.

Être Cramé, et surtout responsable des Cramés, ce n’est pas un hobby, ni même une passion de retraité, c’est un métier à plein temps, même en vacances, où l’on anticipe et prépare commissions de programmation, week-ends-événements ou assemblée générale : cette vigilance culturelle, cette acuité intellectuelle se doublait chez toi d’une autorité tranquille qui aurait pu passer pour cassante, d’un calme souverain qui pouvait sembler un peu hautain à qui n’eût pas connu ta sensibilité à fleur de peau, ton exigence morale, ta haine de la tiédeur et de la médiocrité. Les scenarii cousus de fil blanc, le rire gras des comédies un peu beaufs, les stars fourvoyées dans des nanars qui attirent tant de spectateurs au détriment du cinéma d’art et d’essai ? Pas son genre à notre Danièle ! Une programmation élitiste, dans le cadre grand public mais financièrement sécurisant d’Alticiné que nous a offert Martine Nicolas ? Que ou presque que des sujets graves ? Sans doute mais tu assumais parfaitement : c’était le prix d’une émotion vraie et subtile, un Beau soleil intérieur qui nous éclairait, des Gouttes d’eau sur pierres brûlantes du quotidien, pour parodier deux de tes cinéastes-fétiches : Claire Denis et François Ozon. Féminisme et intimisme qui te seyaient si bien, complexité d’une double culture ou des relations familiales…      

            Tout récemment, j’ai fait un étrange rêve, que je ne vous raconterai pas – ni n’interpréterai. (J’ai déjà du mal à comprendre comment je fonctionne en mode veille !). Un film, en fait, est revenu à ma mémoire : des images douces et amères de Quelques heures de printemps, de Stéphane Brizé, ont ressurgi, avec Vincent Lindon, ce garçon si maladroit, si taiseux, ex-routier et taulard qui retrouve sa mère – leur relation est si conflictuelle ! – et qu’il accompagne sur son dernier chemin de vie en Suisse, dans un établissement spécialisé. Quitter la vie avant qu’elle ne se dérobe lentement et lâchement…Vincent Lindon, cet acteur immense, farouche et instinctif, que nous avions programmé, si je puis dire, dans Mademoiselle Chambon, du même grand cinéaste, et que nous allions retrouver dans ces chroniques sociales, d’une grande force,  chères aux Cramés : La Loi du marché et En guerre. Aujourd’hui, nous sommes un peu cet enfant qui n’a pu t’accompagner, que tu as dû quitter si vite, trop vite : tu lui as laissé moins une culture, un héritage impressionnants (on approchera fin 2020 les 1000 films en 11 ans de Cramés), que des milliers d’étincelles qui crépitent en nous, des images qui se bousculent ou papillonnent, de la perfection glacée de Kubrick à la folle exubérance d’Almodovar en passant par l’âpreté sociale de Ken Loach ou les tourments familiaux de Kore-Eda.  

            Rendez-vous à Kiruna, Danièle, toi qui es partie, la même semaine que Michel Piccoli et Jean-Loup Dabadie – on rediffusait dimanche soir Les Choses de la vie de Claude Sautet et je n’ai pu m’empêcher de penser à toi, à la classe toute de mélancolie de ces monstres sacrés du cinéma, chacun dans son domaine. Oui, tu nous quittes pour une étrange Rumba ou une Échappée belle à l’ombre des Acacias. Veillée par les Trois singes tutélaires de Nuri Bilge Ceylan que tu aimais tant, avec cette distinction, ce sourire de sphinx, ce port de tête altier digne du Guépard, tu sais, avec Visconti, que, si tout a changé, en fait, rien n’a changé. Tu es toujours là auprès de nous.  

Claude