A serious man-Retrospective des Frères Coen (3)

A serious man

Les films des frères Coen (pour les 3 que j‘ai vu), se prêtent peut-être particulièrement bien à une interprétation ou une lecture « méta.. », à une projection subjective d‘un éventuel « sens » au fond de la perception plus ou moins immédiate des images et des sons.

« A serious man » débute avec une scène d‘apparence peu en relation avec le reste du scénario : par un temps d‘hiver un jeune homme revient à la maison d‘une sortie au stettl (« mir », village juif en Europe de l’est). Sa femme, le bébé sur le bras l’attend devant le feu ouvert. l’homme raconte qu’il a rencontré le rabbin Groshkover et qu’il l’a invité à prendre la soupe. Sa femme lui repond que Groshkover est mort depuis trois ans. Elle en est sûr. Mais on frappe à la porte et Groshkover apparaît dans l’ouverture. La femme est persuadée qu’il s’agit d’un « dibbouk » et finit par lui planter un pic à glace dans la poitrine. Groshkover-dibbouk dit à voix basse « on sent quand on n’est pas désiré », sort et disparaît dans la nuit hivernale.

Dibbouk ou dibuk : selon le folklore yiddish le méchant esprit d’un être mort qui torture une personne à laquelle il s’est attaché (documenté depuis le 16e siècle). L’ethnographe, journaliste et écrivain Sh. An-Ski 1, créa une pièce de théâtre (en russe et en yiddish): « Le Dibbouk », qui a eu sa première à Warsowie en 1920, un mois après la mort de l’auteur. En 1937 le très prolifique réalisateur et producteur polonais Michał Waszynski2 fait sortir la pièce au cinéma. Le Film est peut-être le plus élaboré, probablement le plus connu des films en yiddish et une référence aussi pour Joel et Ethan Coen3. Chez Anski (et dans le folklore) l’esprit de l’amant – mort de chagrin car refusé par le père de sa fiancée – incube celle-ci qui se refuse à un mariage « plus avantageux », et se meurt. De chagrin, on dirait, mais pour son entourage le dibbouk l’a fait mourir. Tous acceptent l’insuccès du rituel de l’exorcisme, ils subissent l’autorité du dibbouk comme celle du père avant. Chez les Coen – différence significative – le dibbouk n’est pas l’esprit invisible d’une personne morte qui s’attache aux vivants mais – pour la jeune femme – celui qui apparaît vivant bien qu’elle le sache mort. Le dibbouk malfaiteur fait partie de son savoir. Elle sait quoi faire, elle agit brutalement. A-t-elle chassé le dibbouk ou tué le rabbin? Où l’impulsion courageuse mue par la connaissance de faits et nos « croyances » nous mènent  sinon au doute et aux angoisses ?

Le film nous conduit ensuite dans une sorte de « garden city » où des villas modestes, quasi uniformes, espacées par des surfaces de gazon, prêtent une vue calme, rangée, voire ennuyeuse. Joel et Ethan Coen, semble-t-il, ont grandi dans une telle cité-dortoir près de Minneapolis, 400 km au sud du Canada sur le Haut Missisippi dans les années 1960, du temps de la sitcom F troop à la télé (une farce de la guerre nord-sud de 1860) et du groupe rock « Jefferson Airplane ». Leur mère enseignait l’histoire d’art au St. Cloud State College, leur père l’économie à l’Université de Minnesota. Le scénario nous fait entrer dans le quotidien de ce voisinage, en particulier dans une famille juive peu pratiquante. La mère Judith qui se prépare et prépare son mari à divorcer pour vivre avec le meilleur ami des deux qui a perdu sa femme (mais l’ami meurt dans un accident de voiture), le père Larry, professeur de physique en attente de sa « tenure » (poste à vie), surpris par les propos de sa femme et leur ami Sy, la fille Sarah adolescente préoccupée par sa coiffure et ses sorties avec des copines, le garçon Danny qui prépare sa bar-mitsva en apprenant par coeur un passage de la Torah à l’aide d’un disque vinyle, se querelle avec sa sœur et fume des joints. Pendant le cours d’écritures hébreu au collège juif, qui ne l’intéresse donc pas, il écoute une cassette de Jefferson Airplane. Il se fait surprendre et voit son petit appareil confisqué. Ce qui l’amène, en compagnie d’un camarade à un cambriolage nocturne du bureau du professeur – sans succès.

On suit également le père à son lieu de travail (au tableau noir des équations, le chat de Schrödinger, illustration de la « relation d’incertitude » de la mécanique quantique et de l’intervention rien que par l’observation : l’observateur l’agent de vie et de mort du chat ?). Larry, bouleversé par trop d’adversités dans l’actualité de sa vie (plus ou moins graves, drôles ou moins drôles), « gentiment » expulsé par Judith et Sy au Motel à côté, se demande naïvement où est sa faute. Doutant désespérément de lui-même et conseillé par Judith,  il se tourne vers les autorités religieuses. Le rabbin junior, ensuite le vieux rabbin lui servent des réflexions de farceurs sur Sa volonté (celle de Dieux) épicées par des observations banales réalistes et « hyperréalistes »4 – version dérisoire des sophismes talmudiques salutaires d’un rabbin Small5. Ce qui fait penser et objecter Larry : ne suis-je pas un homme sérieux ? Sa recherche dans cette voie se termine par le refus de sa Sagesse Suprême, le vieux rabbin Marshak, de le recevoir. Je suis tenté de penser à une « théologie » qui reconnaît dans les édifices religieux un noyau « anti-autoritaire » qui renvoie les humains à leur organisation du social et une personne à « maîtriser son destin ».

Épisode culminant du film : la mise en scène de l’initiation liturgique (du grec leitourgia : « le service du peuple ») du jeune homme, sa bar-mitzva, la célébration de sa majorité religieuse. La grande synagogue dans toute sa splendeur du chabbat. Le jeune homme – nous savons qu’il ne sait pas lire – crée un doute, un silence pénible dans le rond de la salle pleine sur tous les rangs jusqu’à ce qu’un des anciens commence à entonner le passage de la semaine de la Bible sur lequel on lui a mis le yad, le pointeur qu’il tient. Il peut alors poursuivre avec ce qu’il a appris du disque et à la fin la cérémonie a élevé, semble-t-il, les esprits de l’ensemble des convives notamment ceux des parents.

Suivant la coutume Danny a encore à se rendre à l’étude du même Rabbin Marshak, incarnation de la sagesse suprême, qui n’a pas voulu recevoir son père. Il entre, le pas hésitant dans le cabinet meublé à l’ancienne, et s’assoit en face du vieux vénéré silencieux derrière son bureau sous le tableau du Caravage «le sacrifice d’Isaac »6. Aprés un long silence, le rabbin tire de son tiroir – l’enregistreur de cassette confisqué par le professeur, cite les noms des membres du groupe et la phrase de la chanson d’amour de Jefferson airplane « quand la vérité se révèle étant des mensonges » (when the truth is found to be lies), pousse l’aparail vers Danny et prononce la quintessence de sa sagesse : soit un garçon bien. Voilà la chute dramaturgique de la séquence rabbinique du film, de l’excursion théologique.7

Et après ? Oh oui, doutes et angoisses persistent, des adversités bien pire menacent  l’homme sérieux et ses proches : un éventuel diagnostic médical fatidique, le champignon noir d’un tornado qui s’approche, mais le film s’arrête là. Sauf pour la bande-son qui fait écouter une chanson entrée dans le « patrimoine » folklorique du yiddish avant la première guerre : « Dem Milners trern » (Les larmes du meunier), texte et musique (l’accompagnement au piano rappelant les chant du meunier de Franz Schubert ?) de Mark Warshawsky8, interprété par le chanteur Sidor Belarsky9. Voici la traduction des paroles :

 

O combien d’année sont passées

Depuis je suis meunier ici

Les roues tournent

Les années passent

Je deviens vieux, ridé et gris

 

Il y a des jours

Je voudrais me souvenir

Je n’ai eu qu’un peu de bonheur

Les roues….

 

Je n’obtiens aucune réponse

J’ai entendu dire

Qu’ils veulent m’expulser

Loin d’ici et de mon moulin

Les roues…

 

Exclu du bonheur

Je continue à vivre

Sans femme, sans enfants – seul ici

Les roues…

 

Où vivrai-je ?

Qui prend soin de moi ?

Déjà je suis vieux

Déjà je suis fatigué

Les roues tournent

Les années passent

Je deviens vieux, ridé et gris.

 

L’auteur de la chanson a voulu évoquer, paraît-il, l’expulsion des juifs de la Russie « proprement russe » vers les provinces conquises, périphériques de l’empire tsariste.

A serious man – un essai sur le doute, les angoisses ? Deux ingrédients de la vie en particulier présents dans l’héritage juif – et pour cause. Mais quelle différence entre l’atmosphère jadis en Europe de l’est, celle de « Dem Milners Trern » et celle du Minnesota des années 1960, celle de l’izba du jeune couple et celle de la synagogue pleine à craquer de convives. « A serious man » – une personne sérieuse – n’est-ce pas de chercher le dibbouk, l’esprit néfaste en nous, en nos actes ? Affronter les aléatoires de la vie, les angoisses, sachant que vouloir être « quelqu’un de bien » ne réussi pas toujours vu l’irrationalité dans le monde, dans nous-mêmes et parfois nous conduit a compromettre (un peu?) le Serious man10?

NB :  vous pouvez vous reporter aux notes placées dans « Commentaire ».  Blog Cramés.

 

3 réflexions au sujet de « A serious man-Retrospective des Frères Coen (3) »

  1. « A Serious Man »
    1) Né Shloyme Zanvi Rappoport, 1883 Tchachniki-1920 Otwock) . Adhérent du mouvement révolutionnaire des Narodniki (et plus tard du « Bund ») An-Ski devait s‘enfuir à Paris en 1894, où il a été le secrétaire du révolutionnaire Piotr Lavrov

    2) Né Mosze Waks (1904-1965). Assistant de F.W. Murnau à Berlin pendant la première guerre, converti au catholicisme à son retour en Pologne après la guerre. Engagé en 1939 du côté des Alliés, il filme durant la bataille de Monte Cassino, sort le film en polonais en Italie en 1944 avant de réaliser plusieurs films en italien et devenir producteur pour des studios américains en Italie et en Espagne.

    3) Le film de Warshansky n’est pas resté la seule mise à l’écran du drame d’An-Ski – loin delà. Une adaptation « modernisée », relativement récente est due au réalisateur israélien Yossi Somer : « Ha-Dybbuk B’sde Hatapuchim Hakdoshim »  (1997). Le motif du dibbouk a inspiré – à part des productions de films trash d’horreur – nombre de réalisateurs, ainsi Amos Gitai dans sa contribution de 3 minutes « Le Dibbouk de Haifa » à la collection de court-métrage « Chacun son cinema…) 2007. Le réalisateur danois Ole Borndal réalisa le film d’horreur « The Possession » (USA 2012), scénariste Juliet Snowden … Je tire ces infos du livre de Klaus S. Davidovicz, « Film als Midrasch… », Vienna University Press 2017

    4) L’histoire d’un dentiste qui a découvert un message gravé à l’arrière des incisives d’un patient et se lance dans une recherche du sens -infructueuse finit-il de reconnaître.

    5) Figure principale d’une série de romans policiers de Harry Kemelman (1908-1996). Début de la série 1965, adaptation télévisuelle à partir de 1976,

    6) « L’instantané  peint» de la scène particulièrement significative, tableau que je désignerais peut-être par « Le pari d’Abraham » : Abraham gagne la négociation avec Dieu. Ayant jadis craint de disparaître sans suite il avait finalement obtenu le fils désiré du seigneur divin. Donnant la preuve de son obéissance totale– la scène peinte – , il sauve la vie d’Isaac et peut se réjouir d’être le générateur d’une myriade d’humains de générations futures, le générateur d’une « armée » du même seigneur Dieu. Le doute persiste : Abraham a-t-il parié qu’il gagnerait ? Les futurs « enfants de Dieu» se montreront-ils dignes également de leur ancêtre Abraham ?

    7) Je découvre dans l’internet que Yochai Ataria, le chercheur israélien en « traumatologie » a publié une étude « The Structural Trauma of Western Culture – Towards the End of Humanity » (Palgrave Springer 2017) où dévoue un chapitre de 17 pages à « A serious man » soutenant la thèse que dans notre société « post-traumatique » la culture, donc la cohésion sociale a son origine dans « la production et consommation » de traumata des quels nous sommes avides…

    8) 1848 Odessa-1907 Kiev, Avocat, poet et compositeur, rencontre Cholem Aleikhem en 1890 qui le pousse à publier une série de ses Lieder. 1905-1907 en Belgique où, pour la première fois il gagne bien sa vie comme consultant d’entreprises, mais, tombé malade il rentre à Kiev.

    9) Isidor Livshitz (1898 Kryjopil- 1975 NY) Après les conservatoire de Leningrad conservatoire il chante (Bass) à l’opéra de la même ville. En 1930 il émigre avec femme et fille à Los Angeles où il restent de 1932-1936. Ensuite Belarsky chante et enseigne le chant yiddish à New York. En 1948, après la constitution de l’état d’Israel il y voyage et en 1951 il réalise un documentaire Shalom Israel.

    10) Larry fini par changer la note insuffisante d’un étudiant coréen qui a essayé de le corrompre et accepte l’argent vu que Judith avait vidé leur comptes.

  2. Le blog fait aussi approcher des gens que l’on côtoie sans les connaître et je voulais vous dire, Klaus, que je suis admirative de votre article si riche et documenté. Il donne envie de revoir « A serious man » de plus près, ce que je ne manquerai pas de faire.
    Damals in den 80′, sprach ich so gern deutsch. Am letzten Mittwoch habe ich im Blog über den Film der Woche geschrieben und, genau an diesem Morgen, habe ich mich wiedermal gefragt, ob ich noch fähig wäre, diese einige Wörter auf Deutsch zu schreiben.
    Sie geben uns diesen sehr schönen Artikel, in französischer Sprache. Dafür auch, danke, Klaus.

  3. Merci Marie-Noël pour votre mot si gentil. En ce qui concerne « diese wenigen Worte auf Deutsch » il me semble que votre allemand n’a rien perdu en 30 ans, le teuton vous parlera en teuton…

    Merci Georges pour m’avoir fait changer ma phrase stupide de l’interprétation de la scène initiale du film. – D’autres interprétations de la scène ne sont évidemment pas exclues, je peux également m’imaginer que l’apparence de Groshkover est une allusion à une « réalisation » d’humanité (à part, donc « surnaturelle ») tant craint par les esprits malmenés dans leurs croyances qu’ils s’en débarrassent impulsivement et à tout prix. Allusion peut-être en sens large à l’histoire et plus particulièrement peut-être au meurtre de Yitzhak Rabin en 1995 (le Yitzhak de la Bible apparaît plus loin – je m’arrête…). Dans ce cas il (me) gène que la croyance néfaste soit imputée au genre féminin…

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