Le journal de Dominique (7)Pierre Etaix-Tant qu’on a la santé

Quand les lumières se rallument, la dame assise devant moi se retourne, et nous nous regardons et nous remettons à rire (autour de nous, rien que des visages hilares), elle dit, On a bien fait de les restaurer ces films.

Il est d’abord heureux que « l’imbroglio juridique qui bloquait depuis de nombreuses années la ressortie des films de Pierre Etaix » ait trouvé une « fin heureuse et définitive »[1], sans quoi il n’y aurait eu pas plus de restauration que de ressortie en salle et nous aurions loupé quelque chose ! 

Aujourd’hui, découverte de Tant qu’on a la santé, composé de quatre courts métrages. C’est tout particulièrement le quatrième et dernier intitulé Nous n’irons plus aux bois qui fait notre bonheur. Soit, lâchés dans des champs et bosquets, trois individus ou groupes d’individus :

A = un chasseur 

B = un paysan qui répare sa clôture

C = un couple de pique-niqueurs BCBG

Le comique réside dans des gags visuels ressortant de la plus pure tradition burlesque (la tentative de franchir un ruisseau sans se mouiller les pieds ; une chaussure qui flotte au fil de l’eau, son propriétaire cherchant à la récupérer sans poser par terre le pied déchaussé etc.) mais aussi (schéma utilisé à plusieurs reprises, sans qu’on s’en lasse) de l’absurde : une action de A (ou B, ou C) a des répercussions sur B (ou A, ou C) qui croit C (ou A, ou B) fautif parce que c’est lui qui apparaît alors dans son champ de vision. 

Il en résulte tout naturellement qu’au sortir de la salle, me semblent parfaitement comiques des situations qui communément m’agacent (la rébellion des objets, loin de m’amuser ou de titiller mon imagination, m’exaspère m’énerve m’horripile), à savoir :

aux toilettes, le papier WC dissimulé sous une coquille métallique et dont l’extrémité, au lieu de pendre à portée de main, est collée au rouleau

l’absence de distributeur de savon, que je ne remarque qu’après m’être mouillé les mains

dans le métro, la porte fermée du tourniquet à laquelle je me heurte parce que, plongée dans mes plaisantes pensées, j’ai oublié d’insérer le ticket (que par ailleurs j’ai pensé à sortir de mon sac et que je tiens à la main) dans la fente qui en déclenche l’ouverture.

Si la musique adoucit les mœurs, le cinéma peut, un moment, rendre la vie plus légère.

                                                                                                              

Jeudi 8 juillet 2010


[1] www.lesfilmsdetaix.fr

La communion-Jan Komasa

Film polonais : sortie prévue en mars 2020 puis reprise en juin. Réalisé par Jan Komasa, avec Bartosz BieleniaEliza RycembelAleksandra Konieczna.

Synopsis : Daniel, 20 ans, se découvre une vocation spirituelle dans un centre de détention pour la jeunesse mais le crime qu’il a commis l’empêche d’accéder aux études de séminariste. Envoyé dans une petite ville pour travailler dans un atelier de menuiserie, il se fait passer pour un prêtre et prend la tête de la paroisse. L’arrivée du jeune et charismatique prédicateur bouscule alors cette petite communauté conservatrice.

La communion fait partie des victimes du premier confinement. Les Cramés auraient vraiment aimé le programmer. Il est passé à l’Alticiné, en VF et au cours des vacances d’été, quel dommage. Je viens de me rattraper en le visionnant en VO sur Canal+. Il a été nommé aux Oscars dans la catégorie Films étrangers mais le jury lui a préféré Parasite.

L’histoire qui a inspiré le film est vraie. Elle a fait la une des journaux en Pologne : un jeune homme s’est fait passer pour un prêtre pendant environ trois mois. Il s’appelait Patryk et il avait 19 ans à l’époque. Mateusz Pacewicz, le scénariste qui est aussi journaliste, avait écrit un article sur cette histoire et c’est de là que vient le film. Son nom a été changé en Daniel mais les personnages sont similaires, ainsi que son parcours dans une petite ville de province. Le jeune homme avait célébré des mariages, baptêmes et enterrements. Il était fasciné par tout ça et voulait réellement devenir prêtre.

A partir de ce fait divers le réalisateur et le scénariste ont ajouté le centre de détention pour mineurs et la tragédie qui a frappé ce village. Déjà, dans la réalité toute la polémique était née du fait qu’il était bien meilleur que le vrai prêtre et n’avait pas hésité à s’éloigner du dogme officiel mais les gens étaient satisfaits et il avait attiré de nouveaux fidèles. 

Bartosz Bielenia qui joue le personnage de Daniel est impressionnant : il joue aussi bien le jeune délinquant prisonnier de ses pulsions que l’être fragile et sensible saisi par la grâce. Une vraie prouesse. Finalement il sait parler à ces villageois endeuillés et en colère, les mettre en face de leur colère et tout ce qu’elle engendre, ainsi qu’à la jeunesse désœuvrée qui s’ennuie. 

Nulle moquerie de la religion dans ce film, au contraire même. Daniel aurait-il été attiré par cette voie s’il n’avait pas eu ce passé difficile ? Peut-être pas mais ce film a aussi le mérite de nous montrer une Pologne loin des villes aux prises avec ses contradictions. Le réalisateur précise : « Depuis que nous sommes rentrés dans l’Union européenne, les gens parlent à nouveau des valeurs fondamentales. Le conservatisme et le libéralisme s’affrontent. Notre pays a enduré beaucoup d’épreuves sur le plan historique. Mais aujourd’hui, nous sommes capables d’en parler et nous avons trouvé un équilibre. Nous débattons de ces valeurs comme nous débattons de la place de l’Eglise dans la société. Mon film reflète cet esprit très polonais. Parce que des gens se sentent exclus de la marche du monde, de la révolution numérique, ils se sentent abandonnés et se tournent vers une politique conservatrice. »

Même si ce prêtre new-look ressemble fort à un prédicateur et, bien qu’il conduise les paroissiens à une réflexion sur leur conduite, sur la durée il n’aurait sans doute rien eu à envier à un autre personnage, Elmer Gantry, le charlatan, incarné par Burt Lancaster dans le film éponyme sorti en 1961, réalisé par Richard Brooks. 

Deux très beaux films. 

Laurence

Les Yeux Noirs-Nikita Mikhalkov

Voici un film de 1987 loué par les journalistes et qui reçu une standing-ovation du Public au Festival de Cannes, promis à la plus grande récompense du Festival , il n’y a rien obtenu, excepté le Prix d’Interprétation pour Marcello Mastroianni…

Après le superbe Michel-Ange ce film italien réalisé par le russe Andreï Konchalovsky, j’ai repensé que son frère Nikita Mikhalkov lui aussi en 1986 avait réalisé un film Italien-Russe, ou l’inverse : Les Yeux Noirs.

Les deux frères sont deux grands cinéastes. De Mikhalkov, rappelons-nous le souffle de ses films : Urga,  Soleil Trompeur, Le barbier de Sibérie… Dans les « Yeux Noirs », qui leur est postérieur, tout est remarquable, le scénario, il s’inspire de trois nouvelles d’Anton Tchekhov : « La dame au petit chien » « Ma femme », et « Anne au cou ». Les prises de vues sont belles, particulièrement les plans larges. Quant au  Casting, Mikhalkov a confié le rôle principal à Marcello Mastroianni (Romano), avec lui la touche Tchekhov se conjugue à la touche italienne. Marcello c’est l’Italie, avec le grain de folie, l’élégance, l’humour. Ajoutons trois actrices de premier plan, le premier rôle féminin est tenu par Elena Sofanova (Anna), il y a aussi, Silvana Mangano (Elisa), Marthe Keller (Tina). Le début du film est simple :

Lors d’une traversée sur un paquebot  de touriste, un Italien marié raconte à un homme de rencontre ses déboires sentimentaux avec une Russe également mariée.

Imaginez,  nous sommes au début du siècle dernier, l’histoire commence par une rencontre de hazard entre deux hommes, l’un, Romano est Italien, la fatigue se lit sur son visage, il porte une veste blanche, d’un chic décontracté dont l’histoire nous révélera l’usage. Il est atablé devant un verre.  Le second est russe inconnu parlant italien, c’est un élégant septuagénaire, en costume blanc et canotier, il a soif, le bar est fermé. Romano d’un coup joyeux,  lui propose de partager une fraîche carafe de rosé, ils lient conversation.

Et le récit de Romano nous projette dans le somptueux palace italien de sa richissime épouse. Lui, de son côté, n’a jamais rien fait de sa vie, depuis ses études d’architecture. Il est puéril, espiègle, indifférent à la marche des choses, il somnole volontiers. Bref, il s’ennuie et se laisse vivre, entre deux facéties, sous le regard protecteur et bienveillant d’Élisa son épouse. Représentons-nous Mastroianni avec sa belle soixantaine, son humour, son charme naturel, lointain reflet de la Dolce Vita. Son seul projet, c’est de se rendre comme chaque année en cure, pour y soigner… quoi au fait ?

La maison de cure a pour décor Les Thermes de Montecalcino. Et là commence l’aventure. Disons que ce séjour où habituellement il se défoule,  le conduit à une bouleversante apparition, celle d’Anna, une femme au petit chien : « Sabatchka ».

En jouant Romano, Marcello Mastroianni y insuffle l’esprit, l’humour, le naturel de ses films avec Felini, et d’un seul coup, par la grâce du scénario, Romano devient fantasque, pour retrouver Anna, il part en Russie, et là, il y a du mouvement dans les grands espaces de la Grande Russie ; là s’exprime tout l’art du plan large de Mikalkov. Et puis, il y a les rencontres, la loufoquerie des personnages.

Voici un film classique et beau, bien écrit où se mêlent romantisme, humour, et une douce nostalgie. Mais comment se le procurer ? Certes le DVD mais le seul moyen d’échapper à son prix exorbitant, c’est de le trouver d’occasion, et je peux vous le prêter si vous voulez. Mais disons le tout net, le petit ecran n’est déjà pas la panacée pour le cinéma encore moins pour ce genre de film. Vraiment, l’idéal  serait qu’on puisse le projeter à l’Alticiné  un providentiel Ciné Culte !  

PS : 30/11/2020, je tombe sur un article de Jacques Siclier du Monde de 2003, il qualifie le personnage de Marcello Mastroianni (Romano) de paresseux et lâche. Je ne le trouve pas lâche… bien au contraire : Il veut rompre avec sa femme, mais cette rupture coïnciderait avec un ennui majeur dont elle est victime. Alors, il y renonce et c’est un douloureux dilemme que Marcello joue merveilleusement.

Rebecca-Ben Wheatley

J’ai vu le remake de Rebecca

Rebecca réalisé par Ben Wheatley avec Lily James, Armie Hammer et Kristin Scott Thomas sorti le 21octobre sur Netflix.

Synopsis : Une jeune femme plutôt naïve épouse un riche veuf et part s’installer avec lui dans son manoir gigantesque. Mais elle constate que le souvenir de la première épouse maintient une emprise sur son mari et les domestiques.

« J’ai rêvé l’autre nuit que je retournais à Manderley… » On rêve déjà, nous aussi en entendant cette phrase. Le magnifique manoir anglais perdu dans les Cornouailles, l’innocente nouvelle Mrs de Winter dont nous ne connaîtrons jamais le prénom, la présence du fantôme de Rebecca, la précédente épouse mystérieusement noyée en mer alors qu’elle faisait du bateau au large de Manderley. Autant le dire tout de suite, Hitchcock peut dormir tranquille, cette nouvelle version ne nous fait pas trembler une seconde. Les personnages principaux sont trop lisses, il y a des longueurs (cette nouvelle manie de faire des films de plus de deux heures) mais c’est beau à regarder et, comme nous connaissons l’intrigue, nous nous laissons faire. Seule Kristin Scott Thomas incarne à merveille la terrible gouvernante Mrs Denver et la scène mythique du bal est très réussie.

Mais si l’on y réfléchit bien, cette Rebecca qui nous est montrée sous un jour si sombre n’avait qu’un défaut, vouloir s’émanciper et vivre à sa guise dans ce manoir figé dans le passé et les convenances. Et nous appelons happy end un féminicide non puni et admis par la nouvelle épouse. Aïe, je me fais du mal, j’ai tellement aimé ce roman lu à l’adolescence et le film de Hitchcock. Au cinéma et en littérature, tout est permis… Non ?

Laurence

Le Journal de Dominique (6) Cecil B.DeMille à la Cinémathèque

Les Conquérants du Nouveau Monde

The Squaw man

Rétrospective Cecil B. DeMille à la cinémathèque. L’idéologie que trimballe Les Conquérants du Nouveau Mondeest fort déplaisante : Indiens menteurs, traîtres à la parole donnée, et gloire aux Blancs défenseurs de libertés ne valant que pour eux, celle de piquer la terre des autres par exemple, et qui ne se laissent jamais abattre malgré les revers.

            A part ça, il y a quelques beaux moments de cinoche, comme celui où Gary Cooper faisant brûler de la poudre, sort d’un nuage de fumée comme une apparition surnaturelle dans le camp des Indiens qui s’apprêtent à faire passer un sale quart d’heure à Paulette Goddard attachée entre deux poteaux les bras en diagonale, elle est très sexy Paulette avec ses cheveux épars et dans ses jupons blancs que déchirent des Indiennes vindicatives sans doute jalouses de sa beauté de Blanche, tandis que Gary abuse momentanément le chef (qui est Boris Karloff déguisé) et son grand sorcier (sont-i bêtes ces sauvages) à l’aide de la magie d’une boussole, ce qui lui permet de délivrer Paulette et de prendre la fuite  avec elle jusqu’à ce que les Indiens dessillés les poursuivent sur une rivière avec des rapides et une chute mais Gary et Paulette s’attachent ensemble avec une ceinture et Gary attrape une branche d’arbre qui dépassait par là et tous deux atterrissent sur un rocher et les indiens qui voient leur canoë retourné en bas les croient noyés et abandonnent la chasse, et on voit un gros plan des pieds de Paulette chaussés d’escarpins qu’elle n’a pas perdus dans la furie des eaux, et dans le plan suivant elle a des mocassins que lui a confectionnés Gary c’est quand même plus pratique pour marcher dans la nature sauvage.

            Mépris déjà pour les Indiens en 1931. The Squaw man est un lord anglais qui s’est exilé dans les plaines du Far West, est sauvé par une squaw qu’il épouse et dont il a un fils, et quand ses amis du Vieux Monde débarquent pour le faire rentrer chez lui, il dit non, je ne peux pas abandonner ma femme je lui dois la vie et que deviendrait-elle, mais il se laisse convaincre de laisser partir son fils afin qu’il reçoive une éducation digne de ce nom à Oxford ou Cambridge sinon il deviendra comme son grand-père indien un pas grand-chose alcoolique. 

C’est pas joli joli tout ça.

   Samedi 4 avril 2009

Les Dix Commandements

            Ma déception est à la mesure de mon attente.

            Déjà indisposée avant le générique : une scène de théâtre aux rideaux fermés, un homme les écarte, apparaît, se plante devant le spectateur, ce doit être Cecil B. De Mille himself. Et là, il nous inflige un sermon sur Dieu. L’esclavage d’un peuple par un autre c’est pas bien, je suis d’accord, mais si la solution c’est seulement Dieu (God, God, God, il en a plein la bouche), là je dis non. Dieu aussi rend esclave. Y’en a marre de Dieu.

            En plus, c’est boursouflé, son film, c’est ridicule ! La moumoute de Moïse quand il a rencontré Dieu ! Avant, il avait le poil normal, Charlton Heston, des petits cheveux courts et châtains (il y a bien cette natte, sur le côté, un chouïa ridicule, moins ridicule cependant que lorsqu’elle pendouille du crâne lisse de Yul Brynner qui a l’avantage, sur Charlton, de bien porter la jupette). Après, un brin ébouriffé il est, surtout la deuxième fois, super brushing en arrière, ah ! ça décoiffe de voir Dieu. Ça fait pousser les cheveux aussi, il en a bien plus épais qu’avant, un vrai miracle, et c’est ce qu’il me faudrait à moi aussi, marre de perdre les miens rien n’y fait. Dieu comme lotion anti-chute, voilà qui le rendrait un peu utile.

  Jeudi 31 octobre 2013

Nelly Kaplan (1931-2020)

NELLY KAPLAN [ca. 1970] French photo of film director ...

« j’ai toujours été libre »

Nelly Kaplan, écrivaine et cinéaste est morte hier.
Partie rejoindre Bernadette Laffont, et Abel Gance, Philippe Soupault, André Breton, André Pieyre de Mandiargues, Pablo Picasso, Jean Chapot …
Sa liberté nourrit sa vie de tant de belles rencontres !
La fiancée du pirate, refusé d’abord par 23 producteurs alors qu’il avait l’avance sur recettes, fut sélectionné à la Mostra de Venise et devint un film culte.
Nelly Kaplan continua sa route de cinéaste, d’écrivaine, de scénariste. Elle choqua. Elle choqua les féministes aussi .
Sa liberté et son goût pour le plaisir, l’argent et la provocation étaient (alors, toujours) insupportables.
Elle vécut comme elle voulut. Libre.

« …C’est moi qui invite,
C’est moi qui vous quitte,
Sortez de ma danse,
Moi, je m’balance,
Parmi tous vos désirs,
Vos médisances,
Moi, je m’balance,
Sans adieu ni merci,
Je vous laisserai ici,
Sans adieu ni merci,
Je vous laisserai ici,
Car j’m’en balance,
J’m’en balance,
J’m’en balance,
J’m’en balance… »

Michel-Ange (Il Peccato)Andreï Konchalovsky-Portrait de l’artiste en enragé

En souvenir de notre W.E Italien voici, avec l’aimable autorisation d’Herodote.net, cette belle revue d’histoire, un article d’Isabelle Gregor.

21 octobre 2020. Andreï Konchalovsky a relevé le défi de porter Michel-Ange au cinéma, avec Alberto Testone dans le rôle-titre. Le réalisateur russe s’était déjà illustré en cosignant le scénario d’Andreï Roublev (1966, Andreï Tarkovsky). Il s’attache à montrer cette fois-ci l’artiste confronté à ses mécènes et à ses propres tourments…

Disons-le tout net : si vous souhaitez découvrir Michel-Ange et son œuvre, n’allez pas voir ce film. On sent bien que le réalisateur russe Andrey Konchalovsky, lauréat de deux Lions d’argent à Venise, n’est pas là pour pallier aux cours d’histoire de l’Art du collège.  

Vous ne saurez donc rien de l’origine du talent de cet artiste et de son parcours jusqu’à la réalisation de la Chapelle Sixtine. Vous ne pourrez en sortant d’une séance vous targuer de détenir enfin la clé de son génie de peintre, de sculpteur et d’architecte. Enfin n’espérez pas mieux comprendre ses difficultés d’homme de la Renaissance perdu au milieu d’une époque aussi brillante que dangereuse.

Tout cela, il faudra le chercher ailleurs, même si le film tente d’expliciter les querelles de clocher qui l’ont amené à se mettre successivement au service de deux puissantes familles, les Della Rovere et les Médicis.

Ambition, cupidité, trahison… Les « péchés » qu’évoque le titre du film sont ceux d’un être pathétique, mangé par le doute et la paranoïa mais prêt à tout pour assouvir sa quête d’absolu.

Trop orgueilleux, Michel-Ange ?

Certainement : il n’y a qu’à compter les projets démesurés qu’il n’a pu faire aboutir, à commencer par le tombeau du pape Jules II autour duquel tourne une bonne partie de l’intrigue.

Nous sommes bien face à une « canaille divine » que le réalisateur ne cherche nullement à rendre sympathique mais dont il tient à dévoiler les déchirures.

Pour cela, il s’appuie sur la beauté des décors de la Toscane, bien sûr, mais aussi sur une reconstitution poussée de l’époque, allant jusqu’à recréer une Chapelle Sixtine en travaux plus vraie que nature. Mais ce souci de reconstitution est tellement poussé qu’il en devient parfois pesant. On peut en effet trouver quelque peu artificiel que marmots, poules et contenus de pots de chambre traversent l’écran toujours au bon moment…

On peut reprocher un montage trop haché, notamment au début qui nous promène d’un bout à l’autre de l’Italie sans ménagement et au risque de nous perdre. Heureusement le film prend plus d’ampleur dès lors que la caméra s’arrête dans les montagnes de Carrare pour quelques scènes qui, enfin, créent chez le spectateur un léger frisson d’inquiétude. Un peu de suspense, enfin ?

Finalement, on ne peut tenir rigueur à ce Michel-Ange de ne pas être un film hollywoodien trépidant où l’on aurait convoqué tous les génies de la Renaissance avec reproduction bien visible de leurs œuvres les plus connues. Ce n’est pas son but. Il s’agit avant tout du portrait d’un homme habité par son Art au point de se perdre dans ses propres rêves. Tant pis pour les personnages secondaires qui apparaissent du coup bien pâlots. Mais les quelques images de détails de ses œuvres, lors des dernières secondes, suffisent à elles seules à témoigner de la force de ce génie, finalement si fragile.

Isabelle Grégor

Voir ou Revoir : Whiplash de Damien Chazelle à la Télé

Je n’avais pas encore vu Whiplash, et un film musical me tentait. C’est chose faite, et on ne peut pas dire que j’en suis enthousiasmé. C’est film dramatique américain écrit et réalisé par Damien Chazelle, sorti en 2014 qui a remporté le Prix du jury au festival de Sundance 2013, et obtenu le Grand prix et le Prix du public du Festival du cinéma Américain de Deauville, excusez du peu ! Je lis quelque part : « Les puristes disent qu’il ne s’agit pas d’un film sur le Jazz, mais d’un drame sur fond jazzy centré sur l’histoire d’un batteur obstiné et de son mentor tyrannique. Mais la bande-son est géniale, les protagonistes exceptionnels, la photographie chaude, superbe et la mise en scène réussie. C’est haletant comme un thriller et le film ne suit aucun des schémas habituels du film musical. »

Et il faut bien reconnaître que Fabien Teller dans le rôle du jeune batteur Andrew Neiman et J.K Simmons dans le rôle de Terrence Flechter le chef d’orchestre et mentor jouent impeccablement. Mais enfin, je trouve l’ensemble du commentaire assez superlatif. D’abord ce genre de jazz orchestral, c’est un peu du « jazz à Papa ». Quant aux images du film, ses couleurs sont certainement obtenues à l’aide de filtres rouges et parfois verts et c’est assez laid. Je me suis retenu de faire un réglage couleur sur ma télé.

Terrence Flechter joue le rôle d’un chef d’orchestre despotique, manipulateur harceleur, qui ne recule devant aucune humiliation pour faire « progresser » ses élèves. Le scénario justifie la conduite du professeur par un argument d’autorité que voici : « La technique d’enseignement Fletcher est basée sur une anecdote qu’il raconte à son élève, celle de l’histoire qu’a connue Charlie Parker alors qu’il jouait avec Jo Jones. Ce dernier lui lança une cymbale en pleine tête parce qu’il jouait mal. Plutôt que de baisser les bras, celui qui allait devenir le célèbre « Bird » travailla alors de façon acharnée pour être simplement le meilleur ». C’est une invention un peu faible et lourde du scénario. Les cymbales jetées à la tête ne font pas les grands artistes, et l’inspiration géniale.

Quant à l’élève monomaniaque, convaincu du bien-fondé de cet enseignement, il tape comme un sourd sur sa batterie, transpire comme un bœuf. Sans cesse remettant sur le métier, il joue jusqu’à s’en faire exploser la peau des mains. (C’est assez peu vraisemblable et lourdement montré, le sang de ses mains qui goutte et se répand sur les toms ou sur la caisse claire). Le seul personnage qui pourrait sauver ce gamin dans cette histoire, c’est son père, c’est un homme bon. Hélas, il est d’une bonté un peu passive qui n’annule pas l’impression de maltraitance diffuse qui inonde tout le film.

On arrive au bœuf final du batteur qui n’a plus rien à voir avec grand-chose, exit la musique, l’orchestre, le public, il a seulement à voir avec « une performance » et cette relation d’emprise de couple maitre/élève, sado – maso.

Le « Bird » de Clint Eastwood 1988 (1) nous montrait un jazzman, ici je n’en ai pas vu. Whiplash m’apparaît à la fois comme une transposition du monde de l’entraînement militaire dans celui du Jazz et comme une apologie de la violence au travail et du culte de la performance. On est loin d’un Jazz vivant, imaginatif et poétique. Alors que reste-t-il ? Ce rapport entre un élève et son mentor…Et il est exécrable.

Georges

1) Digressions

a) Pour interpréter C.Parker, C.Eastwood avait choisi Dexter Gordon qui est à double titre, un géant saxophoniste. (Son art, sa stature, proche de celle de C.Parker)

b) Le fils de Clint Eastwood, Kyle est un contrebassiste et guitariste basse. J’ai eu le bonheur de le voir et de l’entendre lors d’une tournée Française à Paris…un authentique jazzman !

Elle s’appelait Maria Schneider

Au cours de sa conférence sur Bernardo Bertolucci, Jean-Claude Mirabella nous a indiqué la couleur du Dernier tango à Paris : orange. Parce que tous les films de Bertolucci ont une couleur et s’inspirent d’un peintre : ici, c’était Francis Bacon. Mais pour l’actrice principale, Maria Schneider, je crains que la couleur n’ait plutôt été le noir. La scène du viol par sodomie qui lui a été infligée n’était pas prévue au scénario. Nous l’avons brièvement évoquée le jour de la conférence mais les avis étaient divergents sur la présence ou non de cette scène au scénario. Dans une vidéo datant de 2013, Bertolucci a admis avoir piégé Maria Schneider : «J’ai été horrible avec Maria, je voulais sa réaction en tant que fille et non en tant qu’actrice, je voulais qu’elle se sente humiliée…» Il dit en avoir eu l’idée le matin, au petit-déjeuner avec Marlon Brando en beurrant des tartines. Brando devait garder le silence et surprendre Maria. La scène était simulée, nous sommes tout de même au cinéma mais les dégâts qu’elle a causés dans la vie de cette jeune actrice de 19 ans, mineure à l’époque, en rupture familiale depuis ses quinze ans, furent irréparables. Elle ne savait pas qu’elle aurait pu, à l’aide d’un avocat, faire couper cette scène non écrite au montage.

Si ce sujet vous intéresse, je vous encourage à lire le très beau récit écrit par sa cousine Vanessa Schneider journaliste au journal Le Monde. Quand Maria avait quitté sa mère, elle était allée vivre chez son oncle maternel, elle y est restée un an avant de devoir partir  de nouveau : un bébé allait naître, Vanessa Schneider. Elle reviendra, souvent, de manière imprévisible, dans des états épouvantables ou joyeuse, trop joyeuse…

Laurence

Tu t’appelais Maria Schneider Vanessa Schneider   Grasset

Antigone, de Sophie Deraspe

Avec Nahéma Ricci, Rachida Oussaada, et Nour Belkhiria

Bande-annonce Antigone

C’est étrange la vie. Surtout en ce moment.

Mettre son masque sur le nez. 
Descendre quelques marches d’escaliers pour sortir de chez soi. 
Avancer. 
Et se retrouver ailleurs.
Loin ailleurs.
Proche de cet ailleurs de Wajdi Mouawad qui a réécrit la tragédie œdipienne dans le froid canadien d’un exil Incendiaire. 
Mais plus loin encore. 
Dans un monde parallèle.
Un Québec alternatif. 
Un espace où l’histoire de la fille de celui qui s’est aveuglé, ébloui par la vérité n’a pas encore été écrite. 
Dans un monde où Antigone n’est pas un texte de la littérature classique.
Mais un prénom. 
Un simple prénom. 
Un prénom contemporain. 
Un prénom d’exilée (fine reprise du statut de la jeune fille dans Œdipe à Coline). 
Et c’est là toute la magie de cet univers cinématographique aussi beau qu’étrange et complexe.

Le fait d’avoir conservé les prénoms de la tragédie grecque intacts créée une inquiétante étrangeté surprenante, plaçant cet univers dans une familiarité forte de par notre connaissance de la pièce, doublée d’une sensation d’étrangeté car la réalisatrice prive le spectateur de la sensation de réel, voire de naturel, que le cinéma essaye habituellement de créer, sans pour autant – et c’est une vraie performance – être à un seul moment superficiel. Ce choix de conserver les prénoms offre un décalage poétique qui place le langage et les dialogues du film dans un univers étrangement proche mais radicalement singulier où la beauté et le symbole comptent plus que le naturel, et ce au profit de la profondeur. En cela, le film se rapproche étonnamment du symbolisme tel qu’il a ébranlé la deuxième partie du 19e siècle tant en poésie qu’en peinture (en illustrant notamment les grandes héroïnes des textes classiques). Cette poétisation du langage et ce symbolisme permettent au film de tenir. En effet, sans cela, le caractère excessif de l’histoire la dévoierait comme incroyable, rendant le spectateur incrédule et le laisserait à l’extérieur de toute émotion ou empathie… Mais la réalisatrice nous place d’emblée dans une tragédie (jouant ainsi avec le potentiel du théâtre à forger des mondes imaginaires) où les mots, les personnages et les actes se révèlent plus fort que la recherche d’un réalisme, qui passe tout à coup, elle, pour superficielle. Loin du naturalisme habituel du cinéma, on ne se demande pas face à Antigone si ce qui se passe à l’écran est vraisemblable. C’est beau, et c’est la seule chose qui compte. Nous sommes, très vite débordés par l’émotion quand Antigone interprète devant sa classe dans une sublime mise en abyme le récit de sa propre histoire. Celle d’une réfugiée qui a vu, au moment de partir, au moment de l’exil, le corps de ses parents inanimés jetés devant ce qui bientôt ne sera plus son foyer. Cet événement, raconté, nous laisse imaginer le drame et nous montre ces enfants, accompagnés par leur seule grand-mère à l’aéroport. On s’attache très vite à ces cinq-là, même à Polynice qui apparaît déjà comme l’opposé de sa sœur, petite frappe d’un gang, violent, superficiel, mais aimant sa famille. 

Mais le spectateur est intranquille, la réalisatrice joue sur notre connaissance de l’histoire et sait que nous nous préparons au pire. Pire qui ne tarde pas à arriver. Alors que Polynice se fait violemment interpeller par la police (bien que ces actes ne semblent pas si graves), son frère tente de s’interposer. L’image s’arrête. On entend un coup de feu. On ne comprendra la suite que par les bribes d’images montées sur des musiques de rap, des vidéos virales au buzz offert par internet et les réseaux sociaux (ces scènes qui ponctuent le film sont d’une force tant sonore que visuelle et rythme le film tout en proposant une critique de la société des images contemporaines de manière très pertinentes). La police a tiré sur Étéocle. Le bel Étéocle, le gentil, l’idole des supporters de l’équipe de foot locale. Tué parce qu’il a sorti… Un téléphone ! L’actualité brute, les blessés, les morts, les manifestations, les Black lives matter se rappellent à nous dans une violence incroyable. Et c’est cet incroyable qui fait de cette scène la pièce maîtresse du film, elle est la grande réussite du long-métrage. Et ce parce qu’elle semble particulièrement ratée et bâclée. En effet, si le film se plaçait dans notre monde, tentant de se rapprocher d’un naturalisme documentaire pour faire état de ce problème sociétal qu’est la violence policière, en voyant cette scène, son raccourci, l’absence de réalisme du contexte qu’elle met en scène, son aspect gratuit, le public serait sorti de la salle en s’offusquant qu’il est impossible qu’un jeune homme soit tué ainsi, que c’est délirant et caricatural, que la scène est creuse et beaucoup trop superficielle alors qu’elle traite d’un problème aussi important qu’actuel. Et pourtant, devant Antigone, le spectateur reste. Parce que depuis le début du film, il a été préparé. Ce qui se passe devant ses yeux n’est pas la réalité. C’est une tragédie avec tous ses excès. Une dramaturgie qui cherche davantage à nous toucher et à nous faire penser politiquement un état de notre société dans sa complexité qu’à paraître réel. Et en ça, elle fonctionne parfaitement. Et elle fonctionne d’autant mieux qu’elle est excessive, presque caricaturale. C’est presque magique. Et alors, quand plus tard dans le film, la superficialité de la scène se rompt au profit d’une nouvelle vision, celle de la police, qui par ses enquêtes et sa connaissance des deux frères, a tout les éléments et toutes les raisons de croire qu’Étéocle est dangereux et certainement armé, on reste abasourdi. Le portrait dressé à sa sœur de Polynice est attendu, bien que comme elle, nous le découvrons bien plus dangereux que nous le pensions. Mais c’est la découverte du passif d’Étéocle comme chef de gang responsable de trafics de drogues et d’armes qui brise l’irréalisme premièrement affiché de la scène, sa présentation de frère génial nous avait aveuglés et même fait oublié que sous la plume de Sophocle déjà, comme le disait un ami, « Étéocle c’est quand même un sacré salopard ». On se laisse prendre à cette adaptation, croyant en des divergences mais la tragédie nous rattrape dans une sublime profondeur.

Comme dans la pièce classique, Antigone sait (après coup ici certes) que ses frères n’ont rien des héros qu’elle aurait aimé admirer. Et pourtant, elle va défendre leur honneur et leur dignité, coûte que coûte, quitte à se faire emmurer. Elle le fait pour sa famille, pour le souvenir des drames qu’ils ont vécus, pour l’image inoubliable de son frère lorsqu’il était petit qui pleurait et que l’orphelinat condamnait à n’avoir ni père ni mère pour être consolé. Elle n’explique pas, elle ne justifie pas, mais elle fait passer l’amour avant la rationalité. La famille avant sa vie. Elle est fidèle à son personnage. Et on peut en dire autant d’Ismene, qui, dans un très beau monologue, explique à sa sœur que tout ce qu’elle veut c’est une vie normale, avoir le droit d’être aimée, de vivre libre, de faire le métier qu’elle a choisi. De choisir sa vie avant sa famille. Est intacte aussi la colère de sa sœur qui refuse ce qu’elle trouve superficiel et d’un triste manque d’ambition. Tout comme l’apparition de l’oracle dans une vision fantasmatique et rêvée qui ajoute à l’étrangeté mais permet de mieux comprendre le choix esthétique fort de la réalisatrice précédemment mis en relief. Et Hémon aussi est incroyablement fidèle, magnifiquement interprété lui aussi va coller, afficher les portraits d’Antigone pour la faire sortir de derrière les murs, lui redonner la parole, une image et une humanité. Seul le nom de Créon si important dans la pièce n’est pas mentionné, s’il est le père d’Hémon, il ne peut être l’oncle tyrannique d’Antigone. Cependant on retrouve avec ce personnage la rhétorique politicienne, l’idée que l’image passe avant les sentiments, que l’ordre de la cité passe avant sa propre famille.

C’est une fabuleuse réécriture d’une tragédie sublime, qui ne cesse de nous faire réfléchir sur la cité, la politique, la famille, soi… dans des échos toujours plus profonds.

Une question est restée cependant en suspens après la séance, mais l’actualité l’a finalement malheureusement tranchée : est-ce qu’un masque mouillé de larmes a encore un sens ? Ceci dit, nous étions 9 dans l’immensité de la salle.