FREDA-Gessica Geneus

Ce film a été présenté dans la sélection Un certain regard du Festival de Cannes 2021, récompensé d’un étalon d’argent du film de fiction au Fespaco 2021 (Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou/Burkina Faso), festival créé il y a plus de 50 ans, et est soutenu par la région Centre Val de Loire.

Synopsis : Freda habite avec sa mère, sa sœur et son petit frère dans un quartier populaire d’Haïti. Ils survivent avec leur petite boutique de rue. Face à la précarité et la violence de leur quotidien chacun cherche une façon de fuir cette situation. Quitte à renoncer à son propre bonheur, Freda décide de croire en l’avenir de son pays.

La réalisatrice et scénariste haïtienne Gessica Geneus qui vient du cinéma documentaire, croit en la valeur de l’observation et est la seule de la distribution à être connue en dehors du pays où elle est très populaire et reconnue en tant qu’artiste, chanteuse et comédienne. Les autres membres de la distribution sont des artistes haïtiens pas toujours professionnels venant du théâtre, du stand up.

Les personnages sont des portraits et leurs interactions des ressentis, la caméra les situe sans intrusion, comme une question posée, à la juste distance, dans leur environnement, à leur écoute le temps d’un film tandis que la vie continue. La réalisatrice confirme sa volonté d’ancrage dans son pays en filmant en créole haïtien, sachant qu’il s’agit d’une des deux langues officielles avec le français.

A travers son scénario, elle met en lumière les inégalités femmes-hommes et les difficultés à vivre décemment qui rongent le quotidien des Haïtiens.

Il ne s’agit pas de stigmatiser qui que ce soit. Certes, la violence patriarcale est là, parfois relayée par les femmes, mais Gessica Généus se refuse à toute condamnation. Le propos est de voir la réalité en face. 

Ce film nous montre aussi le combat entre le protestantisme (souvent évangélique) et le vaudou, qui est présent en Haïti depuis le 18ème siècle, lorsqu’elle était une colonie française. Comme l’état haïtien est un état failli et corrompu, la religion protestante fait bien souvent office de gouvernement et les Haïtiens se tournent vers Dieu, pas toujours pour une question de croyance mais souvent par nécessité.

La caméra se veut observatrice et manipule le moins possible le réel. C’est la raison pour laquelle elle conduit le spectateur dans des lieux différents car la réalisatrice le fait aller dans tous les endroits où Freda va et ils sont nombreux !

Ce film se termine par une fin ouverte qui, me semble-t-il lui convient parfaitement, car chaque spectateur peut ainsi quitter la projection en ayant sa propre vision qui n’est peut-être pas celle de son voisin de fauteuil de cinéma !

Marie-Christine Diard

Les Intranquilles-Joachim Lafosse

Si certains films utilisent la fiction pour décrire le réel, d’autres utilisent le réel pour faire de la fiction. Dans ce dernier cas, vous verrez sans doute « L’événement d’Audrey Diwan » pour l’heure, ce mardi, Françoise nous a présenté les « intranquilles » un film dur, parfaitement documenté et interprété et ce fut un plaisir d’entendre ses explications et d’en débattre.

Dans le dossier de presse, Joachim Lafosse nous dit : « Leïla a compris qu’il ne s’agissait pas d’un film sur la maniaco- dépression mais plutôt d’une interrogation sur la capacité et les limites de l’engagement amoureux ». C’est un peu une coquetterie, car la bipolarité y est néanmoins remarquablement traitée et incarnée par Damien Bonnard et cela, d’une manière quasi documentaire. Il faut remercier le réalisateur de l’avoir fait et avec talent.

Avant d’en toucher un mot, sans doute faut-il préciser une ou deux choses sur la réalité de cette maladie mentale. D’abord, il faut distinguer folie de maladie mentale. Des fous il y en a beaucoup et il ne se passe pas de jour sans qu’on nous en montre des manifestations, par exemple : l’hubris d’un professeur marseillais plus avant et dans un autre registre Auschwitz, Hiroschima dans toute leur horreur expriment une manifestation de la folie humaine. Les malades mentaux de leur côté ne génèrent aucunement la folie du monde, tout au plus, ils la traduisent comme ils peuvent, à leur manière, seuls dans leur coin, ça ne va pas bien loin.

L’une des folies humaines des plus sournoises de notre société, c’est justement son rapport de dénégation, la mise à la trappe de la maladie mentale et des malades mentaux. Le journal le figaro nous rappelle ceci : « Dans l’Hexagone, 12 millions de Français sont aujourd’hui touchés par un trouble psychique. On estime également que 1 personne sur 5 sera atteinte un jour d’une maladie psychique en France. » Où sont-ils ? comment les traite-t-on? (dans tous les sens du terme) , qui en parle ? Parmi elle la psychose maniaco dépressive rebaptisé bipolarité, elle concerne 650 000 à 1 600 000  français.

Mais parlons du film, trois acteurs principaux Leïla Bekhti dans le rôle de Leïla, Damien Bonnard dans le rôle de Damien et Gabriel Merz Chammah dans le rôle d’Amine. Voici un gentil couple avec leur enfant, lui est un peintre qui marche plutôt bien, elle est tapissière décoratrice. Ils vivent à la campagne.

On observe la montée crescendo de l’état maniaque de Damien et en contrepoint, les réactions bienveillantes, puis inquiètes, puis angoissées de Leïla, c’est tout ce qui se passe autour de l’enfant qui concentre le maximum de ses peurs.

On observe dans ce film que Damien triche avec son traitement, il a besoin d’éprouver son utilité réelle, il éprouve alors le besoin ne pas le prendre… pour voir. … peut-être aussi pour obtenir cet état d’euphorie (anti-angoisse)  qui lui donne l’élan devant la pression que représente la préparation d’une exposition. On voit aussi Damien faire son travail de peintre avec une énergie folle, dans un élan créatif brûlant, y dépenser tout ce qui lui reste de concentration en dépit de sa fuite des idées, de sa fébrilité anxieuse, d’une fatigue toujours surcompensée et d’une insomnie tenace. 

Lorsque nous regardons sur internet la liste des personnalités bipolaires, on se retrouve devant une liste interminable et parfois fantaisiste de personnages atteints par ce trouble. Et on observe alors que beaucoup d’artistes le sont. On peut supposer que leur fulgurance, leur compréhension intuitive des choses, leur empathie permanente, leur générosité favorisent leur élan créatif. On peut aussi supposer que la permissivité du monde artistique est plus grande que celle de la population générale en regard de la norme.

Mais la question du film c’est aussi l’épuisement affectif de Leïla. Il se manifeste par l’exacerbation un peu persécutante envers son époux de ses préventions et sa manière de surprotéger Amine leur fils. Au bout de cette crise, Damien parti vivre chez son père, va beaucoup mieux. Il a accepté de se soigner, il ne met plus sa vie et celle des autres en danger.

Joachim Lafosse, en nous peignant ce tableau de la maniaco-dépression et d’une dissension fatale dans le couple nous parle aussi de la maladie de son père qui était atteint de ce trouble, et nous pouvons trouver beau qu’il attribue sa maladie à Damien le fils…et de faire du père pour ce film,  une instance bienveillante et  protectrice. 

Le genou d’Ahed-Nadav Lapid

Il s’est passé un peu de temps depuis que j’ai vu le Genou d’Ahed. Il a été présenté le 16.11 par Sylvie et je regrette de ne pas avoir pu le revoir à ce moment-là, entendu les débats, ça devait être passionnant.

Nadav Lapid est l’un de mes cinéastes préférés, je me souviens d’avoir présenté « l’institutrice », j’ai relu mes notes de l’époque, je commençais par citer tous les films Israéliens qui m’avaient marqué, c’était en 2014. Quels sont les films notables entre 2014 et maintenant ? Peu. Il y a en eu un autre du même réalisateur, « Synonymes ». Sans doute n’a-t-il pas eu le succès du Genou d’Ahed, c’est regrettable.

Avant même de voir le Genou d’Ahed, je me doutais qu’il nous emmènerait sur un ring, je n’ai pas été déçu.

Il faut dire que j’étais prévenu, j’avais lu ceci dans le blog du cinéma : « Il invente un langage filmique qui n’appartient qu’à lui et qui s’exprime autant dans sa manière d’organiser le récit, que par l’image, la musique et le son. Sur l’image voici ce qu’en dit le blog du cinéma : Follement virtuose, la mise en scène que déploie Nadav Lapid ne s’impose aucune limite. La caméra vole, vit, gigote, s’élance : rien ne peut l’arrêter. En un claquement de doigts, la caméra s’élève de la terre jusqu’au ciel ; elle produit d’ahurissants travellings à 360° simplement pour filmer un dialogue ou un échange. Elle refuse la fixité et accompagne des mouvements incessants, imprévisibles et étourdissants ; guidée par le regard de « Y » et le ballottement de ses pensées ».

Plus loin :

« Le nez littéralement collé à l’objectif, le personnage s’approche si près de la caméra qu’il semble nous en révéler la présence ; d’autant plus lorsqu’il tente d’échapper à la mise au point de l’opérateur dans un va-et-vient chorégraphié. Tout du long, Lapid nous mitraille la rétine avec ses folles idées de mise en scène. Avec ses gros plans qui dévisagent. Avec ces visages qui bouillonnent. »

Ça commence, inconfortable par une pluie sur la route, violente, rageuse, sauvage puis… Transition brutale, nous sommes transportés dans le désert.

Ce film de Nadav Lapid n’a pas été conçu à n’importe quel moment, il suit de trois ans la mort d’Era Lapid, sa mère, chef monteuse distinguée qui a été de tous ses films. Comme tous les artistes, Nadav fait quelque chose d’autre de sa douleur et de son tourment. Les psychanalystes diraient peut-être que sa vision du monde est projective (qu’il transpose l’origine intérieure de sa douleur sur le monde extérieur). Peut-être, cependant, pour chacun de ses films Nadav Lapid sait à merveille faire de sa biographie un sujet qui bouscule et dépasse sa propre singularité pour mettre à nu l’ordre social. Ici des institutions de son pays dans ce qu’elles ont de paranoïaque et guerrière, avec leur cortège de censure, de contrôle, de soldatesque, de menace et de violence.

La séquence du Genou d’Ahed n’était pas prévu dans le film, il y a été instinctivement ajouté sur la seconde version. Il est inspiré d’un fait historique. Nous nous souvenons à propos d’Ahed de la phrase hystérique d’un député israélien : « Il aurait fallu lui tirer dessus, ne fût-ce que dans le genou ». Cette formule par son incongruité monstrueuse c’est le LA du film, son prisme. Nadav Lapid nous montre une société dont les institutions sont folles, et nous allons voir un homme en souffrance et en colère « Y »interprété par Avshalom Pollak (un autre lui-même, aussi beau et fringant) concentrer et exprimer en miroir la folie de son pays, qui est aussi celle du monde. 

 Si pour chaque film, Nadav Lapid invente un langage qui lui est propre, souvent violent, antipathique, ce qu’il n’invente pas, ce sont les faits. Ils nous sont montrés comme dans un miroir brisé, chaque éclat reflète une chose folle et le tout de ce miroir renvoie un vilain tableau. Celui de la justice, de l’armée, du monde politique de la culture et des médias. Mais qui nous les montre, c’est aussi le sujet du film, un citoyen ? Un traumatisé de guerre ? Un intellectuel engagé, un artiste ? Tout cela à la fois. Tout comme dans Synonymes, simultanément la machine et son produit.

Une séquence nous l’indique, celle d’un simulacre : des jeunes soldats cernés par l’ennemi reçoivent l’ordre de mettre fin à leurs jours. « Y » dit, j’étais de ceux là, puis il se rétracte et dit :  » j’étais leur chef » celui qui leur en a donné l’ordre. On ne sait qui il était, nous aimons attribuer des rôles, or ici il brouille les cartes. Et ce « on ne sait pas » nous le montre sous un jour cynique. Cependant, très rapidement, on est pris de vertige, un simulacre, une réalité ? Chef, simple homme de troupe ? Qu’importe, quel est le dénominateur commun ? La guerre qui remplace le libre arbitre par l’obéissance, elle seule rend plausible toutes les possibilités de ce récit et replace l’histoire au niveau où elle devrait être, la dénonciation de ses commanditaires.

Une autre scène, celle de Yahalom, la charmante déléguée culturelle, (remarquablement jouée par Nur Fibak) me revient évidemment en mémoire, symboliquement bousculée d’une manière manipulatoire par Y, elle n’a pas été inventée, elle existe autant que le système qui l’utilise, voici ce qu’en dit Nadav Lapid : « cette femme était étonnante, très curieuse, très respectueuse envers mes films, très enthousiaste. Elle ne méritait que la sympathie et soudain, à la fin de la discussion, elle a mentionné un formulaire que je devais signer, sans quoi l’échange avec le public ne pourrait pas avoir lieu. Je devais mentionner précisément de quels sujets j’allais parler avec les spectateurs du film. » Observons que Yahalom qui la figure dans le film est belle, charmante intelligente, sympathique mais qui ne pense pas. Qui symbolise-t-elle ?

Ce Genou d’Ahed, je lui aurais souhaité la Palme d’Or. Voici un film original sur la forme et le fond, rageur, fascinant de vivacité, où tout nous paraît imprévu, qui mêle un personnage singulier, indomptable, le bouillonnement d’une pensée lucide, à fleur de peau de ce témoin et acteur à l’histoire d’une société qui étouffe dans sa violence latente, dans son système de surveillance et dans l’avachissement intellectuel de son pouvoir. Il nous en livre « à bout portant » sa vérité, dénonce la vacuité, le ridicule de ses institutions, sans chercher à dissimuler l’ambivalence, de l’amour/haine de « Y », le dénonciateur et… de lui-même.

Serre moi fort de Mathieu Amalric

Serre moi fort ne ressemble à aucun récit cinématographique sur le deuil et c’est une expérience unique et irradiante.
Comme dans un lieu de recueillement, c’est d’abord à la musique qu’on s’accroche, pour avoir moins peur.
Et c’est peu dire que la musique de Serre moi fort occupe une place prépondérante !
Le récit fantomatique et mystérieux de Clarisse (Vicky Krieps, éblouissante) s’ouvre et se referme sur les Gavottes de Jean-Philippe Rameau puis son parcours s’articule, avance sur des morceaux d’abord classiquement harmonieux avec sa Lucie, enfant qui joue la Lettre à Elise, la Sonate pour piano n°1 de Beethoven, l’Etude n°1 pour les cinq doigts de Debussy.
Le cheminement douloureux de Clarisse est plus tard enveloppé par le kyrie de la Petite messe solennelle de Rossini, la Sonate n°16 en do majeur de Mozart, la Valse n°1 et le Concerto n°1 en mi mineur de Chopin, le Concerto en Sol ou le Ondine du Gaspard de la nuit de Ravel.
Et puis, quand elle n’y arrive plus, quand ses souvenirs ne suffisent plus pour voir ceux qui sont partis, elle les crée, les invente, les trouve « en vrai », se les approprie et les morceaux plus modernes que joue Juliette alias « Lucie adolescente » viennent illustrer la dissonance dans l’esprit de Clarisse qui tient de plus en plus difficilement sa solution pour faire face et c’est la Musica Ricercata n°1 de Ligeti avec sa même note, le La, répétée de plus en plus sauvagement en passant par le Kleine Klavierstücke n°3 d’Arnold Schönberg et le Quatuor pour la fin du temps d’Olivier Messiaen qui l’occupent.
Le cinéma de Mathieu Amalric n’est pas des plus faciles à appréhender : l’opacité du silence et la fragmentation y jouent des rôles essentiels, au profit de récits non linéaires qui se dévoilent parcellement.
C’est le cas pour Serre moi fort.
Les choix de narration sont définitivement courageux et il n’est jamais question d’être gentiment pris par la main pour se faire raconter l’absence et la disparition mais on nous amène, par cercles concentriques, à s’en approcher progressivement.
A l’image du prologue où elle « joue » au Memory avec des polaroïds, les morceaux s’accumulent sans forcément se rejoindre et cette confusion est une mise en forme de la pudeur pour affronter l’insoutenable.
La mère, l’épouse se construit une forteresse au-dessus de l’abime et dans l’attente de la confirmation de son malheur, son choix n’est pas une fuite en avant, mais une fuite en arrière. Elle ne se départit pas de ce qui fut sa joie, et qui, progressivement, perd de son évidence.
Elle s’invente alors une sorte de fiction qui prend le relai, comme par exemple le futur possible de sa fille, qu’elle rêve en Martha Argerich,.
Le film vous happe dès la première image, par son extrême beauté (Chef opérateur : Christophe Beaucarne). Paysages brumeux, quand ils ne sont pas enneigés, usines fumantes au fond de la vallée, la photographie se met au diapason de l’esprit embrumé de sa protagoniste
Son brouillard psychique se lit dans les décors, c’est à peine si elle sait où elle va, ni où elle est. Elle se perd par nécessité, à la recherche de la lumière qui surgit sans cesse et s’enfuit aussitôt.
On ne sait pas très bien où se situe l’action et qu’importe.
C’est un personnage qui doit justement frôler les limites de la raison pour continuer à vivre. Mathieu Amalric lui donne une intensité qui n’est jamais hystérique, ni trop effacée, pour laisser s’exprimer la maternité défaite, l’absence physique, le manque de contact charnel.
L’instant suspendu durant lequel elle touche le torse du musicien en atteste avec une vibration naïve et bouleversante.

Le film se referme sur Rameau et sur le « jeu » de Memory.
Clarisse découvre facilement les cartes identiques ou plutôt « presque identiques » : en regardant bien, sur la première photo découverte, Marc, Lucie et Paul sont en gros plan. Sur la deuxième, le cadre est élargi.

« J’aime te regarder les yeux fermés »
Désormais, c’est comme ça qu’elle pourra les voir.

Marie-No

Chers Camarades-Andreï Konchalovsky

Avec Yuliya Vysotskaya, Vladislav Komarov et Andrey Gusev.
Auteurs :  Andrey Konchalovsky et Elena Kiseleva


Synopsis : Une ville de province dans le sud de l’URSS en 1962. Lioudmila est une fonctionnaire farouchement dévouée au Parti Communiste. Sa fille décide de participer à la grève d’une usine locale et les événements prennent une tournure tragique. Les autorités dissimulent la violence de la répression. Lioudmila se lance alors dans une quête éperdue à la recherche de sa fille disparue. 

Nous avons eu beaucoup de chance de voir ce film d’Andreï Kontchalovski, la présentation de Sylvie et le débat étaient particulièrement éclairants concernant les intentions du réalisateur et cet événement des premiers jours de juin 1962, connus du reste du monde 30 ans après.

En matière d’esthétique, il y a ces images noires et blanches, éclatantes, dans un format 1.33 et un cadrage digne des grands cinéastes Russes.

C’est à la fois une reconstitution historique d’une « impensable » et pourtant fatale grève ainsi que des manifestations violemment réprimées de début juin dans l’usine de construction de locomotives de Novotcherkassk.

C’est aussi un film captivant par l’histoire de son personnage, une mère célibataire, petite apparatchik locale, jusqu’au bout des ongles loyale au pouvoir et à l’idéologie en cours, comprenant la nécessaire répression des ouvriers. Mais…elle apprend que son adolescente de fille a filé vers des sentiers de la grève et des manifestations. Or, on a tiré sur la foule, l’armée ou des snipers du KGB ? Il y a eu des morts. Où est la jeune fille ? Les forces de l’ordre ont enterré secrètement des cadavres dans des tombes désafectées des cimetières alentour… Peut-être la fille de Lioudmila s’y compte-t-elle ?

Et c’est sans doute un film qui ne nous parle pas seulement au passé, souvent nous avons vu et toujours nous voyons, partout dans le monde, de semblables événements. Un peuple face à un pouvoir violent, dans l’exercice de la « violence légitime ». Nos souvenirs fourmillent de ces images. L’histoire de la France recèle les mêmes répressions violentes, en 1961, à la même époque donc, a eu lieu la plus violente répression d’après guerre contre des manifestants d’origine algérienne.

Dans « Chers Camarades » on voit et on entend la population louer Staline, le père de Loudmilia ressortir d’une vieille malle, une icône et son costume de l’armée Blanche, et Loudmilia, fervente communiste retrouver dans son inquiètude extrême, les gestes de la foi chrétienne. Le film nous montre les contradictions des personnages, peut-être sont-elles fécondes ?

Avec « Chers Camarades » nous sommes sous N.Kroutchtchev, celui-là même qui a vigoureusement dénoncé la politique répressive de Staline, l’homme dont les réformes ont influencé celles d’un Gorbatchev… dont la disgrâce est présente et permanente. Ce qu’on nous montre ici de la période N.K, c’est un évènement qui toute proportion gardée, le rapproche par sa violence et ses méthodes du bien aimé petit père des peuples, Staline. (le film ne le montre pas, mais on a aussi fusillé des « meneurs ») et ce qu’on nous fait entendre sur Staline, c’est le regret du peuple qu’il ne soit plus là.

L’univers mental des personnages ne fait-il pas écho à l’ambivalence mémorielle actuelle du peuple Russe, peut-être politiquement entretenue ? Aujourd’hui, sur internet, on peut voir dans un organe d’information Russe, « Russia Beyond *» le Président Poutine déposant des fleurs rouges devant la stèle commémorant cet événement.

L’Histoire, comme notre propre mémoire et au service d’un usage dans le présent. On se  contentera donc d’admirer l’art d’Andreï Kontchalovski avec toujours à l’esprit que l’écran du cinéma ne doit pas faire écran au réel !

Georges

https://fr.rbth.com/histoire/85221-massacre-novotcherkassk-urss-usine

A l’abordage-Guillaume Brac (2)

Guillaume Brac vient nous aborder

Non, le film de Guillaume Brac ne met pas en scène des pirates, mais de jeunes acteurs très prometteurs du Centre National d’Art Dramatique.

L’abordage est « une manœuvre qui consiste à s’amarrer bord à bord avec un navire et monter à son bord pour s’en rendre maître. » peut-on lire dans le Robert. Tout le monde le sait. Alors pourquoi donner ce titre à un film dans lequel il n’y a ni mer, ni bateaux, ni pirates ?

Certes il y a l’eau, celle de la Seine et celle de la Drôme puisque l’essentiel du film se situe dans un camping du département éponyme, il y a quelques bateaux, mais ce sont des canoés ou des kayaks, et si ….. Félix était un pirate ? Pourquoi pas ?  N’est-il pas celui qui veut mener un assaut, ne veut-il pas aller à l’abordage de la jolie Alma rencontrée en bord de Seine, un soir de fête et avec laquelle il a dansé et passé la nuit dans un parc, jusqu’au matin où la belle courut pour ne pas rater le train qui l’emmènerait dans la Drôme, justement ….

Félix n’y tient plus, il veut voler vers sa belle et décide d’embarquer Chérif son pote qui travaille dans une superette de quartier, Chérif, aspect poupin, le pote qu’on a envie d’avoir à ses côtés, celui qui va vous réconcilier et vous aider en toute circonstances, Chérif, celui qui rend service, Chérif celui qui n’a pas de petite amie en ce moment…  

Et les voilà partis en covoiturage avec Edouard, un jeune homme un peu coincé qui s’attendait à covoiturer des jeunes filles et qui lui part dans la Drôme rejoindre maman dans sa belle maison avec piscine…. Félix à l’arrière, mangeant des chips ‘qui vont salir les sièges », Chérif à l’avant, sourire amusé, et maman au téléphone qui se demande avec qui est son ‘chaton’ et semble l’attendre avec impatience.

Voilà tout ce petit monde, embarqué dans une voiture, parti à la découverte, non seulement de lieux – magnifique petit village de Die aux rues si étroites que, ‘chaton’, ne parvenant pas à manœuvrer, recule sur un pot de fleurs, rendant ainsi la voiture de maman inutilisable pendant une bonne semaine… mais aussi à la découverte de l’autre, peut-être un autre moi-même (Félix/Martin, tous deux n’ayant d’yeux que pour Alma), l’autre celui qui n’est pas du même milieu que moi (Edouard & Alma / Félix & Chérif)  mais avec lequel je partage tout de même des choses, Chérif et Edouard sont plutôt prêts à aider – c’est finalement grâce à Edouard que Félix et Chérif rejoignent la Drôme ; c’est grâce à Chérif qu’Héléna peut se baigner et répondre au téléphone laissant sa petite fille aux bons soins de Chétif.

Bref un petit monde coloré et mixte, un microcosme de la société rêvée où tout le monde serait courtois et bienveillant, un petit monde où les tensions ne prennent pas le dessus sur l’amitié, où la compréhension (le patron de Chérif n’est-il pas compréhensif et complice ?), l’amitié, la tendresse et l’amour s’installent tour à tour,

On pourrait croire que tout n’est que légèreté, frivolité et marivaudage ; cependant une certaine ‘lutte des classes’ se profile : Alma est une « petite fille riche et capricieuse», Félix n’est pas tout à fait à sa place dans le monde d’Alma, – que penseraient les parents s’il franchissait le seuil de la maison de campagne- Edouard « un fils à maman au grand cœur » qui sourcille un peu lorsque Chérif lui explique que ceux qui sont dans une école de commerce vont faire acheter aux consommateurs des conserves qu’eux-mêmes n’achèteraient pas – il est peut-être lui-même dans une école de commerce…

À l’abordage, un titre intéressant qui colle aux personnages : tous vont à l’abordage de quelque chose ou quelqu’un, en particulier Félix, prêt à escalader le mur de la propriété des parents d’Alma, tel Romeo grimpant jusqu’au balcon de Juliet ; Martin éconduit par Alma va à l’abordage de Lucie ; et Edouard, peut-être à l’abordage de lui-même, ‘chaton’ sortant de son cocon sans retenue, enfin libéré dans une scène de karaoké où Héléna et Chérif vont à l’abordage l’un de l’autre.

C’est grâce à tous ces jeunes acteurs que le film doit sa fraîcheur, sa spontanéité, où l’on en vient à s’interroger sur nos propres souvenirs de jeunesse, ces moments fugaces inscrits dans un été : et si la vie se résumait à une parenthèse estivale dans un camping au bord de la Drôme ?

Un film d’aujourd’hui, un film où seul compte l’instant présent malgré la nostalgie qu’il est impossible de ne pas éprouver en entendant Aline en karaoké, un film délicat et touchant, à voir et revoir sans modération.

Chantal

 

A l’abordage-Guillaume Brac

S’embrasser langoureusement, voluptueusement dans une crique rocheuse, au bord de la rivière, comme un baiser volé au temps, à la barbe des gens – même si, Alma (Asma Messaoudene) peu nourricière mais capricieuse, on se prend à avoir froid et à le dire, au risque de casser l’émotion et son propre désir…Regarder surtout cette scène, nous autres spectateurs – ou plutôt suivre le regard de Chérif (Salif Cissé) et Edouard (Edourad Sulpice) qui nous y invite avant par un bel effet de caméra subjective, derrière le grillage, le regard mi-interloqué, mi-envieux, assurément en empathie avec le couple d’amoureux. Deux observateurs collés à l’écran treillagé et pourtant en retrait, saisis en un plan large, légèrement oblique, pour mieux faire sentir leur sympathie amusée, étonnée et, en ligne de fuite, leur désir insatisfait. Des acteurs doués, si vrais, du Centre national d’Art dramatique, jouant leur partition comme en improvisation, sur un canevas retravaillé, choisis après de longues discussions avec le réalisateur, des confidences sur leur vie, nourrissant leur rôle de leur jeunesse et de leur amour de la vie. Un casting élaboré pour un film déconcertant de vie et de spontanéité, à voir au plus vite !

« A l’abordage », non simplement en séducteur patenté, tel Martin, moniteur de natation et de canoë qui embarque (qui embraque ?) en canyoning le groupe de jeunes qui aimeraient bien vivre leurs émois amoureux en solitaire, ou à deux (c’est mieux !) plutôt que de se voir ridiculisés, mis à nu, avec leurs peurs et leur vertige – sauter dans un trou noir, ne pas s’écorcher aux rochers – devant tout le monde et, qui plus est, devant leur bien-aimé, tel Félix, faisant contre mauvaise fortune amoureuse triste mine ou Alma, encore elle, une crise de nerfs : elle ne veut pas sauter mais accueillera volontiers les bras experts et intéressés du blond moniteur à l’oeil velouté et aux rassurantes mains de masseur-soignant de pied écorché.

« A l’abordage », pas simplement ni vraiment comme Félix (Eric Nantchouang), jeune Black qui, après la rencontre d’Alma dans un bal populaire et une nuit d’amour sur les bords de Seine, veut retrouver la petite bourgeoise en vacances dans la propriété familiale, lui faire la surprise, là où coule une rivière, la Drôme, de sa visite si tôt improvisée, dès le lendemain : il s’installe au camping, entraînant bien malgré eux son ami Chérif, « galérien » de l’amour et Edouard, conducteur de blablacar un peu coincé, avec son bermuda et son polo, fort marri de n’avoir pas accueilli dans sa voiture les deux jeunes filles espérées et de voir immobilisée une semaine la voiture de maman, que, dans son énervement, il a emboutie en arrivant dans ce séjour forcé. D’autant que ses deux passagers noirs n’arrêtent pas de l’appeler « chaton », comme maman au téléphone – tout en reconnaissant qu’en matière animale, ils ne font pas forcément beaucoup mieux : Félix, rivé à son amour d’un soir pour Alma, n’est-il pas comme un « toutou » qui va hurler sous ses fenêtres, révolté de se voir assez mal accueilli par la jeune fille coincée entre ses préjugés bourgeois, sa peur de l’amour et ses contraintes (ou petites habitudes ?) familiales, malgré une soeur ouverte et compatissante, qui lui reproche vertement son indifférence et sa cruauté amoureuses ? Marivaux n’est pas loin, mais un marivaudage presque sans marivaudage, la vie quoi, avec sa marche à l’aveu, ou au premier baiser : se défendre comme Helena et Chérif contre un sentiment informulé, contre la culpabilité de jeune femme mariée, de jeune mère trouvant enfin quelqu’un pour garder sa fillette (la propre fille de Guillaume Brac, jeune papa), se l’avouer enfin entre patientes parties de plage et baby-sitting abusif, balbutier sa tendresse sur une terrasse mal éclairée, se le dire enfin pour embrasser l’autre avec une application timide, puis une fougue étonnée – faire l’amour pour se retrouver au petit matin, n’y croyant toujours pas, le dos nu, la poitrine si virile (malgré un physique un peu enveloppé, qui nous embarrasse, nous complexe, « galérien » de l’amour) caressés par la caméra de Guillaume Brac et la photo d’Alan Guichaoua.

« A l’abordage » en douceur, comme Chérif le mal nommé, à force de patience et de tendresse, sans y croire vraiment mais parce que le désir a ses méprises et ses surprises, que le refus de séduire ou le manque de confiance en soi peut aussi séduire et vous métamorphoser, comme Helena, dont la modeste beauté et la sensualité étonnée éclatent à la fin du film, pour une histoire peut-être sans lendemain, mais qu’importe ! inaugurée sous de tels auspices : émois, gratitude diffuse et abandon à l’instant. A l’inverse, Félix le conquérant se verra largué, reconnaissant sa différence avec Alma, moins de milieu social que d’attente et de tempérament avant de repartir finalement « à l’abordage » avec une artiste de rue retrouvée au bord de la rivière. Drague à nouveau, séduction douce sur ses dons musicaux et ludiques, l’hésitation un peu vaine de l’amour pour une conquête enfin vraie…

Ces instants et ces lieux magiques, un coucher de soleil, la cime des arbres, un sourire timide, le bord d’une rivière auxquels étonnamment le cinéaste parvient à donner la douceur et la profondeur de l’intimité d’ordinaire réservée à une chambre, un abri…L’effet peut-être de ces panoramiques qui survolent et embrassent une piscine comme une rivière, de ces plans larges saisissant deux amoureux, ou l’improbable duo de Chérif et Edouard sous la tente, leur trio agacé ou amusé aussi dans la voiture qui les conduit vers ces vacances si légères et si révélatrices. L’émotion et le rire, la légèreté et la gravité dans ce « conte d’été » aux accents rhomériens, n’étaient des dialogues certes moins littéraires (ou bavards ?) que chez le réalisateur du Rayon vert, mais pas aussi pauvres et minimaux que le pensent Critikat ou Avoir à lire, des situations moins mises en scène, plus quotidiennes (des rencontres inopinées, de savoureuses coïncidences, des expériences sociales et amicales in vivo), un cocktail savoureux de comédie de moeurs, de road-movie amoureux (vers un camping, lieu populaire par excellence) de satire sociale – pour nous offrir un « feel-good movie », comme on dit, incroyablement tendre et revigorant. Où tout sonne juste, ou l’inversion des rôles sociaux – deux Noirs plus à leur avantage que le jeune Blanc-bec empêché, héros fragiles de l’amour en fuite ou en quête, et non plus dealer ou vigile – se veut délicate, et nullement caricaturale, sans didactisme politique ni militantisme anti-raciste, où les personnages se mélangent, se découvrent et se plaisent, évoluant autour d’un karaoké par exemple, grâce à cela aussi, – un grand moment dont je garde un souvenir ému, ne serait-ce que parce que mes enfants, petits, s’y produisaient en vedettes impatientes et émerveillées. Karaoké où Edouard se lâche enfin, amusant tout le camping, karaoké où Chérif et Helena, d’abord hésitants, s’avancent et se plaisent, elle si en voix, lui en sourdine, où ils se conquièrent.

Claude

THE LAST HILLBILLY- Diane Sara Bouzgarrou & Thomas Jenkoe

Peu de spectateurs pour un documentaire à l’affiche aussi singulière que le titre : rien n’est fait pour attirer un large public si ce n’est l’accroche de Télérama « Sauvage et lumineux »…

Nous avons donc assisté à la projection ce lundi 27 septembre du premier long métrage de Diane Sara Bouzgarrou et Thomas Jenkoe, documentaire français, rappelons-le ici, même si le sujet nous emmène dans les Appalaches, une chaîne de montagnes longue de 2000 km s’étendant du nord est au sud des Etats-Unis et plus particulièrement dans l’état peu connu du Kentucky où vivent des blancs appelés péjorativement « Hillbillies »  leur faisant ainsi porter l’insigne ‘du-type-bouseux-qui-ne-connaît-rien-et-ne-sort-pas-de-son-trou’,  ‘du-petit-blanc-raciste-laisser-pour-compte’, de celui « qui a voté Trump et est responsable du merdier qui s’en est suivi » comme le dit Brian Ritchie, l’homme au T-shirt orange sur l’affiche et qui signe les textes du documentaire. Et d’ajouter à la fin d’une énumération que l’on croit être des stéréotypes : « It’s all true », ‘Tout ça est vrai.’

« Sauvage » : comment comprendre ce qualificatif ? Peut-être dans le rapport de l’homme à la nature, une nature omniprésente dans le film, domestiquée ou non, une nature des grands espaces qui semblent vierges, mais ce n’est qu’une illusion et nous sommes d’emblée avertis: un daim, comme beaucoup d’autres, se meurt dans la rivière, un veau est mort dans un étang, un poisson est trouvé mort dans une rivière  – est-ce une mort naturelle comme aiment à le supposer les enfants qui le prennent et lui offrent une sépulture ? Et qu’en est-il de ces trous béants, près d’usines désaffectées, ces rails qui ne mènent désormais nulle part, tout ce délabrement, toute cette rouille, traces d’une activité passée, mais aussi traces laissées par l’homme qui a dynamité la roche pour aller chercher du charbon et donc donner du travail à ces ‘hillbillies’ qui aujourd’hui n’en ont plus…. L’homme est responsable de l’empoisonnement des eaux et de tous les maux qui ont plongé la région dans un chaos que les réalisateurs ont choisi de filmer en plongée grâce à des drones… Alors ces appalachiens chassent, ils s’occupent de leurs fermes et de leurs vaches, des fermes qui sont toutes plutôt délabrées selon des critères de ‘cols blancs’ mais qui procurent un toit, un cocon dans lequel évoluent les familles, des fermes où les enfants s’ennuient, car ils n’ont rien à faire si ce n’est ‘dormir et marcher’ comme le dit une amie de la fille de Brian Ritchie, ou conduire un tracteur sur une route dont on ne sait où elle aboutit, ou enfin maudire la terre entière et toutes les galaxies comme le fait le jeune Austin dans un dernier plan où, tournoyant dans la rivière, la nuit, il demande de l’aide….’Help’ est donc le mot de la fin, la jeune génération souhaite-t-elle vivre comme les anciens, parents, grands-parents et arrière-grands-parents avant eux ? Ils aimeraient bien avoir une Game boy, et peut-être avoir autre chose qu’un brownie pour fêter leur anniversaire…

Leur père, Brian, figure emblématique du film, leur explique que le monde n’est plus le même, que les nouvelles ‘valeurs’, les smartphones, les tablettes et autres objets connectés sont « de la merde, et que ça disparaîtra un jour ». Brian, lui, est un poète, un philosophe, un homme qui semble choisir ses mots, un homme qui aime sa terre mais ne supporte pas l’idée qu’elle disparaisse, un homme qui a peur pour ses enfants, il a déjà perdu un frère à cause de la drogue, il a sans doute peur que ses enfants plongent dans un univers qui les détruira. 

« Sauvage » car Brian prend la nature à bras le corps, il vit avec elle, à son rythme et par elle. Tel un pionnier il fait des feux de camp autour desquels il raconte à ses enfants sa vie passée, sa vie d’enfant ; Brian est un conteur, un passeur, il communique avec les coyotes, avec la nature et a peur de voir un monde disparaître.

La mort est présente tout au long du film, Brian s’allonge dans un cimetière – image forte et symbolique –  qui semble improvisé, où son frère, mort en pleine jeunesse, est enterré. Brian écoute les bruits de la nature, observe ce qui l’entoure : on dirait qu’il connaît tous les secrets des lieux. Brian raconte l’Histoire à ses enfants pour qu’ils s’imprègnent eux aussi car c’est leur Histoire.

Brian en voix-off et ce sont ses poèmes qu’il nous livre en superposition des paysages, lyrique est cette voix, comme envoûtante, mais aussi rocailleuse et fracturée. Car il s’agit bien de fracture dans ce documentaire, de plongée dans l’abîme dont on ne revient pas.

Brian est responsable de ses mots et de ses actes, il ne se cache pas, il est ‘vrai’, il n’y a pas de détour dans son discours tout est droit, franc, sans ambiguïté. Il assume tout.

« Lumineux » : par l’univers que nous découvrons, par la ‘sagesse’ de Brian, son art de philosopher, ses peurs, ses interrogations, ses espoirs, par la nature et ces plans qui mettent Brian au-dessus des brumes et des sommets. 

Lumineux encore par ces enfants qui sont ‘The land of the future’, quitteront-ils les Appalaches pour aller en ville ? Et comme certains, reviendront-ils après, finalement ?

Autre moment inattendu et lumineux où un ami se met à chanter un gospel très connu (tout en buvant une bière) Amazing Grace, remerciant Dieu de l’avoir éclairé et donc sauvé :

 Amazing grace, How sweet the sound
That saved a wretch like me.
I once was lost, but now I am found,
Was blind, but now I see.

Grâce étonnante, au son si doux,/ Qui sauva le misérable que j’étais ;/ J’étais perdu mais je suis retrouvé, /J’étais aveugle, maintenant je vois.

Et que penser du petit Austin, assis sur le porche lisant de façon hachée un passage de la Bible dont il ne comprend sans doute pas vraiment le sens ? Lumineux là encore !

D’où vient cette ‘lumière’ dans un documentaire où pourtant le sombre domine, et où on a le sentiment que l’apocalypse est pour bientôt, où la bande son nous donne la chair de poule, chamboulant notre rythme cardiaque car elle souligne ce désespoir et cette fin annoncée – Brian n’est-il pas le dernier Hillbilly comme nous l’indique le titre du documentaire ? Une musique aux timbres plus glaçants les uns que les autres par l’utilisation d’instruments à percussion, d’objets métalliques venus de ces industries aujourd’hui disparues, de banjos et d’harmonica aux accents lancinants, une musique qui fait corps avec les paysages en ruines. Cette bande son qui réhausse les angoisses des protagonistes est signée Jay Gambit, compositeur noise de Philadelphie accompagné de Tanya Byrne du groupe Bismuth. 

Ce documentaire n’est-il pas une sorte de voyage initiatique, un voyage à l’intérieur de Brian Ritchie, car presque tout ici est vu à travers lui ? Comme les réalisateurs l’ont expliqué lors d’interviews, ils voulaient une sorte de courant de conscience, stream of consciousness, à l’instar de Virginia Woolf et de James Joyce, d’où le choix également d’un format qui restreint le champ de vision pour que nous ne soyons pas à nous extasier sur des paysages grandioses façon western, mais qu’à l’inverse nous nous concentrions sur l’essentiel, les gens. Peu importe que ces gens aient voté Trump, ornent leur cimetière du drapeau sudiste et enseignent à leurs enfants le maniement des armes, ils n’en sont pas moins des hommes qui ont été brisés, fragilisés, et se retrouvent seuls, qui ont leur culture, leur langue parfois difficile à comprendre et qui restent dignes même au bord du gouffre. Ce sont d’abord et avant tout des êtres humains. 

Chantal Levy

Bergman Island- Mia Hansen Love

Petit rappel, ce blog est fait pour tous ceux, dont je suis, qui ont l’esprit de l’escalier. Et parfois, l’escalier n’est peut-être même pas le bon !

Jeu de miroirs

…Et j’étais parti comme beaucoup pour trouver ce film plat. A n’y voir qu’empilement de récits dans le récit : Un couple d’artiste Chris et Tony arrive sur cette île où Bergman a vécu. Il y a sa maison l’endroit où il habitait, son lit, « le lit des divorces », et puis la dame qui les accueille rappelle que « scènes de la vie conjugale » tourné ici a occasionné moult divorces. Mais ce couple, lui plus vieux, et elle si jeune présente toutes les garanties d’amour. Il est célèbre, elle l’aime et l’admire, elle est belle, fraîche et artiste, il l’aime sans réserve.

Ils sont venus là pour écrire, lui pas de problème, ses carnets s’emplissent de notes, il est reconnu, il donne des conférences. De son côté, elle sèche, elle n’a pas d’idées, elle sèche, et lui ne bouge pas. Un jour, Chris tient la dernière partie de son film, elle la raconte à Tony, elle ajoute :  je n’arrive pas à trouver une fin. Tony l’invite à la chercher ou à renoncer.

Après quelques tranches des vies de Bergman puis celle de Chris et Tony, s’ouvre celle des personnages imaginé par Chris : Amy et Joseph. C’est une histoire banale, ils se sont aimés, perdus et revus et aimés de nouveau, la première fois c’était trop tôt, la seconde trop tard. D’ailleurs Amy a un enfant et elle aime aussi son mari. Banal, encore faut-il trouver une fin. Cette histoire, imaginée par Chris, les amateurs de Mia Hansen Love la connaisse, elle est dans son film  » Un amour de jeunesse ».

On peut imaginer ce qui se joue dans cette tresse de récits que constitue Bergman de « Scène de la vie Conjugale », « Chris et Tony », « Amy et Joseph »). Ce qui se joue, c’est le couple Chris, Tony, on nous en avertit métaphoriquement en début de film, par Bergman interposé puis d’une manière plus appuyée avec la chambre des divorces. Au fond Chris ne sèche pas tant que ça, elle a une histoire dans la tête qui l’empêche d’avancer, une histoire qui serait aussi celle de sa propre vie.

Elle n’arrivait pas à trouver la fin ?  Surtout, elle n’arrivait pas à avouer une autre fin, celle de son histoire avec Tony. Et Tony ? Le savait-il ?  Oui, en silence. Il faut réexaminer, reconsidérer la neutralité frustrante de Tony concernant le travail de création de Chris, il se montre sourd à ses demandes, sa « non-assistance » oblige Chris à son risque d’auteur et d’épouse.  

Bref ce film serait un peu l’histoire d’une « non scène de la vie conjugale » ou ‘une scène à bas bruit… pourtant décisive. A la fin du film, elle aperçoit June son enfant qui arrive en courant vers elle, elle l’embrasse avec tendresse et bonheur… tout ne se défait pas, pas plus l’amour qui fut, dont l’enfant témoigne, la vie continue. 

Ce film approche d’assez près, d’une manière allusive, la fin de l’histoire de Mia Hansen Love avec Olivier Assayas qui fut quinze ans son époux. Alors ce film n’est pas une tresse à trois brins mais à quatre. On imagine bien qu’avec sa mise en scène complexe, avec son scénario, fait de mises en abîme, de correspondances, d’allusions et de transpositions, ce film confidentiel risque bien de compter parmi les films qu’on voit et revoit parce qu’il est subtil et qu’on ne cesse d’y découvrir des choses….

Scène de la Vie conjugale Ingmar Bergman

Cette image ci-dessus, on la retrouve en clin d’oeil avec le couple Chris-Tony (hélas, impossible à trouver dans la banque d’images)


La loi de Téhéran- Saeed Roustayi

De la loi de Téhéran, premier thriller iranien de Saeed Roustayi, Eliane nous dit que le réalisateur a dû déjouer la censure à tous les étages.

On comprend que les censeurs se soient sentis investis dans leur mission. « La loi de Téhéran » fait emmerger une réalité iranienne, celle d’un fléau: le crack (6, 5 millions de personnes touchées) soit 7 % de la population. Le synopsis nous indique qu’en Iran, toute personne porteuse de crack à partir de 30 grammes est passible de la peine de mort. Et si le film montre le mécanisme implacable et… dérisoire de la répression, il dit aussi pourquoi et plus que tout, c’est intolérable pour le pouvoir en place de le montrer a un public, celui de l’Iran ou l’international.

Ce qu’on nous montre c’est une stratégie de chasse aux pourvoyeurs. La police motorisée encercle un bidonville sordide (du jamais vu sous cette forme) où vivent entassés dans un dénuement misérable, une population d’hommes et femmes addicts, et enfants de tous âges. Elle les arrête en masse. C’est rapide, c’est brutal, c’est presque documentaire. Il en résulte une course-poursuite qui se termine par une scène de cauchemar.

L’objectif est simple, menacer, brutaliser, faire chanter pour obtenir des noms de dealers. Tous ces ingrédients, les polars habituels les contiennent déjà, ce qui fait la différence ici, c’est l’action de masse, avec sa cruauté spécifique. La population arrêtée est alors dénudée, comme réduite à l’état d’un bétail en route vers un abattoir industriel. Puis la partie continue en escalier, coincer des dealers, les menacer, les brutaliser, les faire chanter, obtenir le nom des gars au dessus et ainsi de suite. Chacun des spectateurs pense alors aux représentations des camps de la mort, ça fonctionne de la même manière, d’abord la volonté d’humilier et de détruire la dignité. Vient ensuite l’entassement dans des cellules où l’on peut à peine se tenir debout, promiscuité, chaleur, soif, besoins naturels… L’emprisonnement est une torture.

Bien sûr on va finir par trouver des preuves et de la marchandise (6 kg de crack) des coupables vont être identifiés, jugés et punis. Plus tard, on verra une autre scène effarante, elle commence par des prisonniers qui sortent hébétés dans la lumière d’une vaste cour de prison, des soldats y sont installés, en rangs serrés, c’est une scène réglée comme un ballet, presque surréaliste.

Ce film comporte des scènes insolites, son rythme est vif, les acteurs sont prenants, et il y a un message. La manière dont il est délivré est implacable. Il montre la discordance entre les moyens utilisés pour chasser le crack et les résultats dérisoires obtenus, il montre la misère, ceux qui en profitent (d’une manière nuancée) et la violence répressive institutionnelle qui tient lieu de réponse politique.

Avec ce genre de cinéma, les Dictateurs devraient être pris de doutes : changer, se dire on s’est trompé on arrête tout… où alors censurer, réprimer davantage, se méfier davantage du cinéma, on connaît leur choix.