Quand nous étions sorcières. Film de Nietzschka Keene (2)

Quand nous étions sorcières, film de Nietzschka Keene 1989: Juniper Tree(genévrier) le titre anglais. Film récemment restauré et numérisé en très bonne qualité, présenté par Marie-Annick Laperle, 1h20, scénario inspiré  par un conte de Grimm: Von dem Machandelboom (Le genévrier), un bel oiseau qui chante „ma mère m‘a tué, mon père m‘a mangé, ma soeur a ramassé mes petits os, les a enterrés sous le genévrier et moi je suis un bel oiseau“.

Pour un résumé en anglais voir Mark Asch (14 mars 2019):

https://www.filmcomment.com/blog/review-the-juniper-tree/

Pour une critique enthousiaste : Angeline Gragasin le 9 mars 2019 :

https://www.screenslate.com/features/1147

Le plus précis, « to the point“, à mon avis Carson Lund le 9 mars 2019:

D’après ce que j’ai lu en rentrant du cinoche: le conte a été donné aux Grimm par le peintre hambourgeois Philip Otto Runge, qui dit l’avoir entendu et l’a écrit dans l’idiome du nord de l’Allemagne (il venait de Poméranie). Dans l’édition Reclam des contes de Grimm (édition complète), Von dem Machandelboom (Nr.47) tient en 9 pages. La fin: L’oiseau donne une chaîne d‘or au père, des chaussures rouges à la sœur et quand la mère demande elle aussi un cadeau, elle reçoit une pierre meulière sur la tête qui la rend totalement « tomatsch » (zu Matsch, en bouillie), Quand père et fille sortent de la porte il y a le garçon ressuscité, les trois rentrent gaiement et se mettent à table. (Happy end? Keene n’en a pas voulu…)

Wilhelm Grimm explique dans le commentaire qui accompagne chaque conte, que le « Machandelboom » avait paru auparavant dans un périodique édité par l’archiviste et historien badois  Franz Joseph Mone (Monee, Moné) et Runge avait envoyé le texte à Achim von Arnim qui l‘avait publié. La chanson de l’oiseau « ma mère qui m’a tué etc… », explique Grimm, existe dans une version française (Feuilleton Le Globe 1830 Nr. 146):

ma marâtre

pique pâtre

m’a fait bouillir

et rebouillir.

mon père

le laboureur

m’a mangé

et rongé.

ma jeune soeur

la Lisette

m’a pleuré

et soupiré:

sous un arbre

m’a enterré,

riou, tsiou, tsiou!

je suis encore en vie.

À propos du film: La cinéaste (morte à 52 ans d’un cancer du pancréas) était une « intellectuelle » pure et dure, enseignante, jusqu’à sa mort, du cinéma et de l’édition à l’université renommée de Madison/Wisconsin (d’où venait  – l’Allemand se souvient –  Mildred Fish-Harnack, propagandiste à Berlin du roman moderne américain, membre d’une des « cellules » dispersées de ce qui est connu sous le nom de « L’orchestre rouge », morte guillotinée sur demande explicite d’Hitler). Lorrie Moore, nouvelliste et critique américaine connue, elle aussi enseignante à Madison, a dédicacé une de ses nouvelles à Keene, qui était de 5 ans son aînée. 

Je suppose qu’il n’y a pas beaucoup de filles nommées « Nietzschka » si ce n’est pas un pseudonyme. De Nietzsche au poète américain T.S. Eliot, dit « le conservateur imaginatif « , il n’y a pas loin et la citation des « os chantants » au début du film donne le ton:

Under a juniper-tree the bones sang, scattered and shining./ We are glad to be scattered, we did little good to each other. / Under a tree in the cool of the day, with the blessing of sand. / Forgetting themselves and each other, united /in the quiet of the desert. (Sous un genévrier les os chantaient, dispersés et  brillants / Nous sommes heureux d‘être dispersés, nous faisions peu de bien l‘un l‘autre / Sous un arbre dans la fraîcheur du jour, avec la bénédiction de sable. / Oubliant nous-mêmes et l’un l‘autre, unis / dans le calme du désert ) 

Ces lignes sont prises du poème « Mercredi des cendres » de 1927, d’une section qui commence avec « Lady, trois léopards blancs étaient assis sous un genévrier /dans la fraîcheur de la journée, ayant été nourris à satiété /sur mes jambes mon cœur, mon foie et ce qui fut le contenu / du rond vide de mon crâne. Et Dieu dit … »

Il paraît que Éliot tenait son inspiration des trois bestiaux de Dante où ils symbolisent trois péchés. 

Ceci pour dire que le film de Keene est un film d’auteur lequel je pense fut guidé par la volonté de faire un travail poussé à la pointe de la poétique contemporaine avec la connaissance aiguë des moyens cinématographiques actuels et historiques. Une recherche d’expression nouvelle  de nos comportements  réduits à l’essentiel. Avec plein de clins d’oeil. Keene a vécu la vague d’ethnologie des années 70 et les débats universitaires autour des « sorcières », des « baba yagas », réflexions historiques, à la suite de la décolonisation. Un film féministe, certes.

Une critique de David Ehrlich du 14 mars 2019 sur « indiewire.com » me semble intéressante, voici ma (mauvaise) traduction d’un extrait: 

« Tandis que le narratif du film, rapsodique et parfois d’une lourdeur de plomb est guidé par des voix, les scènes sont assemblées comme les stances d’un poème, les émotions des figures sont toujours bruyantes et lisibles: quand le garçon se tourne vers Katla et dit: « Elle était meilleure que toi ». À partir de là, la tension ne peut que monter … tous les maigres et élémentaires trois films qu’elle nous a laissés sont construits autour du conflit entre anciennes constructions et féminité moderne – le temps le père, la terre la mère – la sagesse médiévale et la pensée biblique défiées par l’idée radicale que femme n’est pas égale au diable. Dans « Juniper Tree » cette collision gagne une dimension culturelle. Le choix des accents islandais brise la langue anglaise avec un sens d’étrangeté tandis que symbolisme chrétien et mythe païen se frottent avec la même friction originaire des deux familles du film. Autant que la rigoureuse spiritualité monochrome de Keene renvoie vers Bergman et Carl Theodor Dreyer, son révisionnisme joyeux rompt avec ces traditions, quand la réalisatrice se sert de la force de vie animiste de Björk pour déraciner les attentes. Une scène où la Margit (Björk) dort dans une boîte de verre rappelle la cinéaste de « Daisies », Vera Chytilova (de la nouvelle vague tchèque ks). Un moment crucial d’effet particulier qui partage le film en deux fait sentir comme s’il pouvait avoir inspiré David Lynch. A un moment, quand un canon de voix féminines se jette sur la bande-son comme l’eau par une brèche à l’intérieur d’un bateau on a presque le sentiment que le film est en conversation avec « Medulla », l’album de voix seules que Björk fera presque 20 ans plus tard.“ –

Juste pour compléter mes élucubrations : je ne trouve rien sur l’origine et la personnalité de Nietzschka, dont ce prénom m’intrigue. 

Sauf, 7 ans après sa mort un souvenir d’une camarade de l’école du cinéma californien, la scénariste Pat Verducci, qui en 2011 venait de lire l’autobiographie de Patty Smith, « marraine du pop » et une icône du nouveau mouvement des femmes (elle est née en 1946). Le 20 mai 2011, Verducci écrit : 

« Après avoir fini le livre de Smith, qui en somme est un hommage à Maplethorpe, son amant et ami, qui est mort du sida en 1989, j’ai commencé à penser à trois camarades de l’école du cinéma et qui sont décédés depuis. (le premier est mort lui aussi du sida, le second dans un accident ks) … et finalement Nietzschka. J’ai mis 5 ans à pouvoir épeler son nom, les premiers deux ans de notre rencontre, elle me faisait peur. Elle avait une chevelure rouge, sauvage et le visage fier mais d’un autre monde. Elle avait l’air d’être quelqu’un d’un roman d’Emily Brontë qui avait erré autour des marais réellement pendant longtemps. Elle supervisait la section du mixage tout en étant une étudiante avancée et ne supportait pas les bêtises. Elle buvait du thé tout le temps et parfois laissait un sachet dans sa tasse jusqu’à ce que la porcelaine à l’intérieur devienne noire. 

Elle m’a appris à reconnaître la sérénité malsaine des comtes de Grimm. La façon de jeter un effet de son exultant dans une scène et la rendre réellement amusante. Elle était fun d’histoires de crimes autant que moi et toutes les deux nous nous intéressions à Belle Gunness, une femme qui avait vécu au début du siècle et qui avait tué 23 hommes pour leur argent. 

Un cancer.

Alors, la lecture des mémoires de Patti Smith m’a rappelé des personnes que j’ai rencontrées dans ma jeunesse et qui m’ont aidée à trouver mon chemin. Aucun de nous n’est devenu une célébrité, mais le voyage du héros n’est pas simplement vers les puissants et les influents …

Alors merci à André pour m’avoir appris la puissance de mon drapeau d’outsider. Et merci à toi, Hutch pour m’avoir toujours forcée de rester dans le moment. Et à toi, Nietzschka pour avoir dévoilé la beauté dans un détail terrifiant. » (toujours ma traduction vite faite)

Pour ce qui est le lien entre le conte de Grimm (« malsain ») et le scenario du film comme interprétation de ce conte : il me faudrait chercher chez Bruno Bettelheim et autres auteurs ce qu’ils ont éventuellement écrit sur « Machandelboom ». Mais d’autres préoccupations m’appellent.

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Carson Lund : In any case, The Juniper Tree’s peculiar pedigree as an American indie (independant movie ks) fueled by European arthouse (outside the studios of the big film industry ks) tropes and constructed with a flair for the avant-garde and the handmade, marks it as a welcome rediscovery. 

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Le texte de Lorrie Moore , The Juniper Tree, a paru dans « The New Yoker » le 17 janvier 2015 : une histoire de revenant, un peu « too much » de « creative writing » remarque un critique, mais un bel hommage à sa collègue récemment morte. 

https://www.newyorker.com/magazine/2005/01/17/the-juniper-tree

Trois jours passés, le film ne me sort pas de la tête. Trop paresseux pour encore chercher dans Bettelheim et autre, voici mon interprétation : l’histoire porte sur la solitude, le juxtaposé de douceur et de violence en nous, sur la contrainte de l’environnement humain et naturel, sur l’immortalité. Une femme, un homme, une observatrice-interprète immiscée et hypersensible, un petit oiseau de trouble-fête, le trouble-fête immortel en quelque sorte et pierre de touche de notre comportement avec l’autre. L’observatrice, réduite à une simple « médiatrice » dans le conte de Grimm, est dans le film, et contrairement au conte de Grimm, à la fin la seule qui reste (jouée par Björk et sans doute largement un des alter ego de la réalisatrice aussi). Le petit oiseau, le garçon (joué par une fille) gardien des vaches, agaçant au possible dans son refus des réalités de vie et de mort et qui prétend pouvoir voler, « vole » à sa mort et devient l’oiseau « éternel ». Sa résurrection chez les Grimm est absente chez Keene. La femme, tueuse toute crue chez les Grimm, dans le film n’utilise contre l’enfant que le sadisme d’adulte et social « raisonne-toi ou meurs». L’enfant pour lequel l’imagination se confond avec la réalité « se raisonne » et « s’envole ». Presque fidèle aux Grimm, du fils, ce qui n’est pas devenu oiseau, le corps entier dans le conte, un doigt (clin d’œil au sexe?) dans le film, est « symboliquement-réellement » rendu au père avec la soupe. Avec l’os qu’elle (!) trouve dans la soupe et enterre, la fille, le genévrier et l’oiseau se retrouvent dans une trinité « fils, père et saint-esprit »,équipée de forces transcendant la réalité.