Tre Piani-Nanni Moretti

(Complément au débat du 21.12.2021)

Ciao a tutte e a tutti! 

Quelques notes en complément à notre débat d’hier soir, suite à la projection du 13° long métrage de Nanni MorettiTre piani, présenté à Cannes 2021. 

Bibliographie

Voici les références des livres que j’ai lus pour ma présentation :

– Eshkol Nevo Trois étages (2015) Traduction de l’hébreu Jean-Luc Allouche, Gallimard 2018. Folio 6848

Je vous ai lu ce passage page 344 : « Sigmund Freud » … a « commis une erreur grossière : les trois étages de notre âme n’existent pas du tout. Pas du tout ! Ils existent dans l’espace entre nous et quelqu’un d’autre, dans l’intervalle entre notre bouche et l’oreille de celui à qui nous racontons notre histoire… Sinon, sans lui, l’individu n’a aucune idée de l’étage où il se situe, et il est condamné à tâtonner désespérément dans le noir, dans la cage d’escalier, pour trouver l’interrupteur. »

– Paolo di Paolo, Giorgio Biferali, A Roma con Nanni Moretti (A Rome avec Nanni Moretti), Bompiani. 2016. Non traduit

– Roberto Lasagna, Nanni Moretti, Il cinema come cura (Le cinéma comme thérapie), Mimesis. 2021. Non traduit

– Giovanni Scipioni, Nanni Moretti Immagine et speranze di una generazione (Nanni Moretti Images et espoirs d’une génération), Falsopiano 2021. Non traduit 

Les deux affiches, française et italienne

Afin d’apprécier de visu les différences évoquées dans la présentation. 

Affiche Italienne

Affiche Française

Pour mémoire

La citation de Moretti sur son cinéma : « A volte più si va nel particolare più si ha la possibilità di diventare universali », dit-il.  Parfois plus on va dans le particulier, plus on a de chances de devenir universels.

La phrase de Dora en voiture sur cette route qui va enfin être la sienne et pas celle de son mari : D’ora in poi è la mia strada : Désormais je suivrai mon chemin. 

Un mot sur les acteurs

Nous n’avons pas eu l’occasion de parler de la filmographie des acteurs et actrices, j’ai évoqué Riccardo Scamarcio, qui a joué un étudiant en médecine puis psychiatre dans La Meglio gioventù de Marco Tulio Giordana (« Nos meilleures années ») et a fait rêver de nombreuses adolescentes comme celle du film. Il est donc dans le film à la fois lui-même et son personnage, comme Moretti peut être à la fois le Juge et lui-même jugeant la société. Ce jeu dedans dehors, est typique de son cinéma.

Parmi les acteurs et actrices de ce film, tous exceptionnels, un mot sur Margherita Buy qui a déjà joué dans deux des films de Moretti, Mia Madre et Habemus papam ainsi que dans deux films que j’aime beaucoup, Caterina va in città de Paolo Virzì et Magnifica presenza de Ferzan Oztepek, deux cinéastes italiens actuels majeurs. 

Sur les répliques du film 

            Quelques remarques de plus (parmi tant d’autres possibles), di getto, au fil de la plume, sur le scénario en italien, particulièrement soigné :  

Margherita Buy, dans le film Mia madre, adresse au public cette invitation de Moretti à “rompere un tuo schema, almeno uno » (briser un schéma de ta vie, au moins un ». Dans ce film, quel serait l’équivalent ? Je pense qu’on retrouve une invitation adressée au public dans le message de la radio : Cosa fate di nascosto dagli altri ? Que faites-vous en cachette des autres ? Dora va y répondre et avouer tout ce qu’elle faisait en cachette de son mari. C’est le premier pas de sa libération, pour trouver son chemin. L’idée trouve un écho conclusif dans La Milonga clandestina, formidable mouvement de joie et de libération à la fin du film où enfin personne n’est seul, ni en conflit, ni terrorisé, et danse, la vie devient enfin légère… au lieu d’etre « plombante », selon l’expression d’une personne pendant le débat ! 

            Quelques mots communs à tous les personnages, qui auraient pu vous échapper à l’écoute de l’italien : paura – strada – colpa – scusa.

SCUSA

Scusami (excuse-moi), ti potevi almeno scusare (tu aurais pu t’excuser au moins), faccio le scuse al posto del mio figlio che non lo farà mai (« je viens présenter des excuses pour mon fils qui ne le fera jamais »), è lui che deve chiedere scusa a noi (« C’est lui qui nous s’excuser auprès de nous ») etc.

Un acte est-il excusable : oui ou non pour l’accident ? Oui ou non pour le frère corrompu ? Oui ou non pour l’acte de Lucio avec l’adolescente ? Oui ou non pour Vittorio qui se retrouve dans le parc la nuit avec Francesca ? etc. A chaque fois il y a débat éthique. Quoi qu’il en soit, les excuses sont souvent la condition du pardon dans le film. Toutes les variantes sont possibles jusqu’au père absent qui présente ses excuses et change de strada.

PAURA

Alba Rohrwacher, Monica dans le film, prononce l’une de ces phrases auxquelles Moretti nous a habitués : – Ho paura. Con lei qui è tutto più vero. (Scène du bain du bébé avec l’aide de Dora). « J’ai peur. Avec vous ici tout est plus vrai ». Lucio parlant à sa fille Sara et chassant ses peurs lui dit aussi à la fin du film : Ho avuto paura. « J’ai eu peur ». Elle-même a peur de partir à Madrid mais dit que c’est son chemin, « ho paura ma voglio andare » (« J’ai peur mais je veux y aller »). Tous les personnages disent avoir peur à un moment ou un autre du film. 

COLPA

Le fil rouge de la faute et de la culpabilité.  È colpa mia (« c’est de ma faute ») ou è colpa sua (« c’est de sa faute ») etc se répète souvent dans le film dans de nombreuses situations. 

STRADA

C’est la marque des parents d’Andrea, « c’est ou ce n’est pas notre chemin ». Sa fréquence nous permet d’y prêter attention. Mais une fois qu’on l’a fait, on se rend compte que Moretti suit cette idée aussi pour les autres personnages, par exemple Vittorio « ha sbagliato strada« , il s’est trompé de rue, de chemin, il s’est égaré. Cette phrase peut aussi bien avoir un sens propre qu’un sens figuré. 

Cet emploi systématique devient le leitmotiv du message de Moretti dans le film et, nous n’allons pas répéter notre débat, la strada di ognuno, la route de chacun.e a en effet un caractère propre dans ce film et il n’y a pas de chemin unique, cette diversité a été soulignée dans le débat. 

Arrivederci ! 

Monica Jornet