Benni de Nora Fingscheidt (2)

J’ai hésité à écrire cette critique tant la grande majorité des spectateurs a accueilli favorablement ce film.

Je ne vais pas m’appesantir sur la forme : j’ai trouvé le son (les cris de Benni, la musique) assez difficile à supporter et j’ai peu apprécié les gros plans, les images floues et d’une manière plus générale la construction du film.

C’est surtout le fond du film qui m’interpelle : la gentillesse du personnel, l’amour qu’il semble porter à Benni sont-ils les ingrédients nécessaires et suffisants pour soigner cet enfant violent ?

La tolérance dont elle fait l’objet est insupportable : la violence qu’elle exerce sur un enfant plus jeune qu’elle entraîne de graves blessures qui auraient pu entraîner la mort mais des conséquences de cette violence on n’ en dit rien, les parents de cet enfant victime n’apparaissent pas, pire le lendemain Benni reçoit un cadeau et des signes amicaux des autres enfants et du personnel pour son anniversaire. Accueillie après une fugue, chez son éducateur – qui ment en disant qu’elle n’est pas chez lui, des dizaines voire des centaines de policiers vont être mobilisés toute la nuit à sa recherche ! – elle s’empare du bébé de la famille et le met en grave danger, le père a, me semble-t-il, beaucoup d’hésitations avant d’enfoncer la porte !

Pourquoi tant d’amour, tant de tolérance? Est-ce dû à sa beauté, souvent filmée en gros plan de face ou de profil ? Si c’est le cas, cet amour est plutôt dégoûtant !

Pour conclure l’institution veut régler le problème en l’exportant au Kenya comme on exporte des ordures ménagères ou des déchets industriels.

J’ai entendu un commentaire d’un spectateur disant que ce n’est pas en France que l’on donnerait autant de moyen pour  l’enfance : Je l’invite à regarder le film « Pupilles » qui traite de la protection de l’enfance dans un département breton.

Henri

Benni de Nora Fingscheidt

Benni : Affiche
Film allemand
(vostfr, 22 juin 2020, 1h58)
avec Helena Zengel, Albrecht Schuch, Gabriela Maria Schmeide
 
Présenté par Maïté Noël,
Soirée mardi 8 septembre 2020 à 20h30
 
Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs
 
Synopsis : Benni a neuf ans. Négligée par sa mère, elle est enfermée depuis sa petite enfance dans une violence qu’elle n’arrive plus à contenir. Prise en charge par les services sociaux, elle n’aspire pourtant qu’à être protégée et retrouver l’amour maternel qui lui manque tant. De foyer en foyer, son assistante sociale et Micha, un éducateur, tenteront tout pour calmer ses blessures et l’aider à trouver une place dans le monde.

 

Privée de l’amour de sa mère, comme dépossédée, en d’autres temps, autres lieux, on aurait soigné la petite Bernadette en crise à grand renfort d’eau bénite, d’ail et de mixtures. On l’aurait confiée à un exorciste, à un désenvouteur. Fût un temps où Satan était bien commode. Las, peine perdue, ni dieu, ni diable ne pouvaient rien à ce qu’on nommait alors simplement « hystérie ». Faute de soins et d’attention maternels, le vide se serait creusé et serait devenu abyssal. Pareil.
De nos jours, c’est autre chose. Nous sommes passés bien sûr à d’autres thérapies. On a construit des institutions pleines de lumières et de couleurs et Benni y est accueillie un temps et puis, les places étant comptées, envoyée un jour piquer ses crises ailleurs, des lieux où Benni est observée par des professionnels de l’âme, bienveillants mais qui ont leur vie, des horaires et qui doivent se protéger pour pouvoir revenir, où Benni doit prendre des cachets qui masquent sans colmater. Qu’est-ce que ça peut bien faire au fond sur une Benni, tout ça … La maintenir debout, vivante pour hurler sa détresse. Et en attendant qu’elle ait l’âge d’être internée pour de bon, l’envoyer au Kenya . « Benni in Afrika ! » se moque cet éducateur sceptique.
Pas mieux. Chacun fait ce qu’il peut.
Benni est sortie du cadre de la vie ordinaire, elle est hors champ, hors d’atteinte et on ne peut que constater qu’il semble que cela soit déjà trop tard pour la « recadrer », pour la rattraper,  pour la calmer et arriver à pérenniser son calme. La mère n’ira jamais assez bien pour guérir ses blessures à elle et a fortiori celles de sa fille, enfant. La mère continue à creuser le sillon des tourments, ceux de Leo et après viendra Alicia et elle aura peur d’eux un jour comme elle a peur déjà de Benni.
Quel malheur ! quelle désespérance !
Ce film montre la souffrance de cette enfant de neuf ans qui ne peut que faire régner la terreur pour exprimer sa colère. Puisque sa mère ne la « calcule » pas, elle se fera remarquée par tous. Puisque sa mère ne l’aime pas, elle se fera détester par tous. Puisqu’on la « range » là, elle se sauvera. 
Pour en avoir été privée, Benni cherchera sans doute toute sa vie, à se caler contre le sein de sa mère et pouvoir y rester jusqu’à l’apaisement.
Helena Zengel incarne Benni et y est remarquable. Bien préparée et accompagnée, il semblerait qu’elle n’ait pas souffert des scènes pourtant violentes qu’elle a eu à jouer. C’était par morceaux, par scène, sans succession et elle dit que, bien que mesurant la signification de chaque geste, de chaque cri, elle ne s’impliquait pas elle-même dans l’action. Forte personnalité, maturité impressionnante … bilingue.
Bientôt Tom Hanks pour partenaire … ça démarre fort pour Helena Zengel, 9 ans lors du tournage, 12 ans maintenant.
La réalisatrice, Nora Fingscheidt parvient à mettre l’accent aussi bien sur le travail remarquable du collectif que sur l’inadaptabilité de Benni à se mettre dans le moule qu’on lui propose : centre et famille d’accueil, école … et aussi sur l’impossibilité de la mère à être mère. Benni est imprévisible. Elle court et on la suit, on arrive encore à la suivre, à la retrouver. 
Sur le qui-vive, jusqu’au bout du film.

A voir

Marie-No

Benni – Interview Helena Zengel

🤩Les salles de cinéma sont ouvertes de nouveau depuis lundi. L'occasion de voir enfin quelques films sortis avant le début du confinement mais aussi pour découvrir quelques pépites inédites. Et justement, nous vous conseillons très vivement d'aller découvrir Benni, le film choc de Nora Fingscheidt, portrait d'une enfant de 9 ans, négligée par sa mère et enfermée depuis sa petite enfance dans une violence qu'elle n'arrive plus à contenir…Le film est aussi l'occasion de découvrir l'impressionnant travail de sa jeune actrice Helena Zengel dont vous n'êtes pas prêts d'oublier le regard et la détermination. En janvier, elle donnera la réplique à Tom Hanks dans News of the world, le nouveau film de Paul Greengrass. Une véritable star en devenir… En attendant, la comédienne nous parle de Benni dans cet extrait de l'émission Pils de la semaine🎬 Et pour en savoir + sur les autres sorties ciné, c'est par ici…▶️ https://bit.ly/pilsdu23juin

Gepostet von CINE+ am Freitag, 26. Juni 2020

ADAM-Maryam Touzani

Film marocain (vostf, février 2020, 1h40) de Maryam Touzani avec Lubna Azabal, Nisrin Erradi et Douae Belkhaouda

Présenté par Marie-Noël Vilain, Soirée mardi 1er septembre à 20h30

Synopsis : Dans la Médina de Casablanca, Abla, veuve et mère d’une fillette de 8 ans, tient un magasin de pâtisseries marocaines. Quand Samia, une jeune femme enceinte frappe à sa porte, Abla est loin d’imaginer que sa vie changera à jamais. Une rencontre fortuite du destin, deux femmes en fuite, et un chemin vers l’essentiel.

Plus de 70 personnes pour la reprise dans cette belle salle 3  ! C’est un cadeau dont nous sommes heureux et fiers!

Adam est un grand premier long-métrage, des plus touchant qu’il soit : L’histoire qu’il nous raconte, le jeu de ces deux femmes et de la petite fille, le scénario remarquablement écrit, les dialogues, et il faut entendre par dialogues tout ce qui parle, échange : les corps, les visages, la voix. Le jeu des actrices, leur beauté, le cadre évoquant parfois Johannes Veermer.

Samia, (Nisrin Erradi prix de la meilleure actrice au Festival international du film de Durban-Afrique du Sud) enceinte solitaire, abandonnée de tous, errante, dans la médina de Casablanca, décide cherche un lieu ou elle pourra survivre, travailler, habiter. Après bien des essais infructeux, elle frappe chez Abla (Lubna Azabal) qui tient une boutique de pâtisseries. Elle lui propose ses services et se fait repousser. Plus tard, elle s’endort dehors en face de la pâtisserie. Abla, cette femme au visage décidé et sévère la regarde de sa fenêtre. (Lubna Azabal (Abla) dit « j’ai travaillé mon personnage comme une peinture », quelle patte, et quelle touche!). Le tourment de cette femme transpire de partout, on sent qu’elle balance, on voit qu’elle ne sait pas comment incliner. Et c’est remarquable parce que chez cette femme pauvre, veuve, en charge de sa malicieuse petite fille se joue quelque chose qui la dépasse et lui parle très fort. On observe sur son visage les affres d’un dialogue, d’une lutte avec elle-même, cette lutte tourmentée des gens qui ont une conscience aigüe. Alors, elle lui ouvre sa porte pour quelques jours…

Etre une mère seule et accueillir une femme enceinte errante. Cette histoire, Maryam Touzani n’a pas eu à l’inventer entièrement, vous avez lu ceci dans le dossier de presse :

« Mes parents l’ont accueillie quand elle est venue sonner à notre porte, sans la connaître. Son séjour, censé durer quelques jours, a duré plusieurs semaines, jusqu’à la venue au monde de son enfant. Cette Samia était douce, réservée, aimait la vie. Sa douleur, j’en ai été témoin. Sa joie de vivre, aussi. Et surtout, son déchirement vis-à-vis de cet enfant qu’elle se trouvait obligée, d’après elle, d’abandonner pour continuer son chemin. Son refus de l’aimer, au début, car elle refusait de le regarder, le toucher, l’accepter. J’ai vu cet enfant s’imposer à elle, petit à petit, cet instinct maternel viscéral se réveiller, en dépit de ses efforts pour l’étouffer. Je l’ai vue l’aimer, malgré elle, l’aimer de l’amour indéfectible d’une mère, sachant que son temps avec lui était compté. Le jour où elle est allée le donner, elle a voulu se montrer forte, se montrer digne. Je comprenais son geste, et je trouvais son acte courageux car j’ai senti la souffrance que cet abandon représentait pour elle ».

Mais le film de Maryam Touzani est plus que la restitution d’une histoire familiale, elle fait se rencontrer deux femmes, l’une et l’autre en souffrance dans une société patriarcale où rien n’est donné aux femmes. L’une enceinte et célibataire, l’autre veuve pleine de ressentiment après la mort brutale et la dépossession de la dépouille de son mari, vraisemblablement assassiné.

Ces deux femmes isolées ont beaucoup à se donner, et elles vont le faire, délicatement, l’une rendra à l’autre la sécurité et sa dignité, et l’autre lui rendra sa liberté d’être une femme et pas seulement une veuve. La scène de la « chanson préférée » dans la boutique est l’une de plus belle du film et je n’avais jamais vu ça au cinéma (ni dans la vie). 

Ce film réalisé et écrit par une femme, est beau, nous ne le dirons jamais assez. Nous insisterons sur ces deux femmes et cette petite fille sensitive, intelligente et rieuse qui jouent leur personnage avec force, conviction, subtilité. Maryam Touzany, une cinéaste à suivre! Commencer la saison comme ça, ça va être dur derrière ! Mais on va y arriver !

Avant la reprise!

Curieux d’aller au cinéma, où que nous allions on ne se bouscule pas dans les salles, même pour les films du « masque » et la plume ! Curieux de constater que les acteurs ne portent pas de masque, quel privilège ! Durant cette période vacances nous en avons vu quelques-uns dont trois dont je souhaiterais vous toucher un mot.

L’Ombre de Staline de Agnieszka Holland Marie, une amie d’Angers me le signalait avec ce commentaire :

« Haletante aventure vécue par un jeune diplomate mué en journaliste, c’est aussi une fresque historique sans concession où l’effroyable vérité (car il n’y en a qu’une) se révèle à chaque image…James Norton, dans le rôle de Gareth Jones est éblouissant. Il excelle aussi bien dans ce rôle grave que dans celui plus léger de Sidney Chambers dans Grantchester (la série s’est donnée voici quelques années.) Son sourire désarmant est le même, fait de naïveté doublée de bienveillante tendresse, sauf lorsque la passion et la détermination l’effacent au nom de la vérité ».

Cette histoire est désormais connue et décrite dans toute son horreur, l’affamement ; il faut comprendre le mot, les gens meurent par milliers et parfois s’entre-dévorent, l’essentiel, c’est qu’ils meurent ! Le « Petit père des peuples » avait diverses motivations monstrueuses à commettre ces crimes, nous en entrevoyons l’atrocité, mais ici seul l’effort de guerre est invoqué. C’est bien que le cinéma nous rappelle cette histoire, qui s’en souvient ? Si vous n’avez pas vu ce film et qu’il passe à la télé, je vous le suggère.

EVA en août – Jonas Trueba

Synopsis : Pendant les chauds mois d’été, lorsque les Madrilènes quittent leurs maisons en masse pour échapper à la chaleur insupportable, le centre de Madrid est abandonné. C’est-à-dire, à l’exception des touristes et d’une poignée de locaux intrépides et de ceux qui ne peuvent pas partir, comme Eva, une charmante trentenaire. Néanmoins, l’été est le meilleur moment pour découvrir qui nous sommes vraiment. L’histoire se déroule avec une finesse séduisante lors des festivals de la ville au mois d’août, lorsque les troubles intérieurs peuvent être apaisés par des rencontres fugaces, des conversations en soirée décontractées et des aventures nocturnes inattendues.

Le Monde nous dit : « Eva en août » est une variation contemporaine d’un film culte d’Éric Rohmer (1920-2009), Le Rayon vert (1986), qui suit les aventures estivales d’une Parisienne, Delphine (Marie Rivière, créditée elle aussi au scénario). Le jeune auteur espagnol accepte parfaitement la filiation avec l’œuvre du maître de la Nouvelle Vague, tout en assumant des choix formels et narratifs bien différents ».

Je pensais aussi à Agnès Varda parce que derrière une tranche de vie, nous est restituée  toute la tension de l’existence, (le swing : pulsion,détente)  des personnages et tout particulièrement celle d’Eva. (magnifiquement interprétée par Itsaso Arana)

Et puis en avant-première de l’Alticiné « Effacer l’historique Kerven et Delepine ». Quel tandem ! Un film a sketchs dont la continuité est telle qu’on ne s’en rend pas compte, un film choral aussi, qu’est ce qui lie tous ces personnages ? Ce sont ceux de la France B, celle de gilets Jaunes, des maisons en ilots reliées à pas grand-chose où les habitant sont des pratiquants de la néoconsommation et de la vie nouvelle qu’elle propose, celle des portables, des ordinateurs, des mutuelles, des jeux de grattage, des séries de télé et autres cactus de la nouvelle vie quotidienne. Tout cela avec des acteurs du tonnerre ! Blanche Gardin impeccable dans le rôle principal et Corinne Masiero dans le second rôle féminin, et les hommes tels Denis Podalydes, et Vincent Lacoste, et… Benoit Poelvoorde, Bouli Lanners, Vincent Dedienne et Philippe Rebbot !  Un film original qui sait parler d’une manière pénétrante, avec l’humour typique  de Kerven et Delepine, des mœurs  actuels, de la vie quotidienne avec ses pièges pour tant de gens désarmés, sa folie et parfois sa méchanceté.

Bonne Rentrée aux Cramés de la Bobine, et pendant que j’y pense : Ecrivez dans le blog, rien ne nous sera plus agréable ! 

Madre de Rodrigo Sorogoyen

Madre : Affiche

Sorti le 22 juillet 2020
2h09

Synopsis : Dix ans se sont écoulés depuis que le fils d’Elena, alors âgé de 6 ans, a disparu. Dix ans depuis ce coup de téléphone où seul et perdu sur une plage des Landes, il lui disait qu’il ne trouvait plus son père. Aujourd’hui, Elena y vit et y travaille dans un restaurant de bord de mer. Dévastée depuis ce tragique épisode, sa vie suit son cours tant bien que mal. Jusqu’à ce jour où elle rencontre un adolescent qui lui rappelle furieusement son fils disparu…

Elena est figée dans le temps devant l’immensité de l’océan, à jamais menaçant – magnifiquement filmé ! -seul témoin de son drame, devant l’immensité de son impossible deuil. Elena vit, travaille, elle a un amoureux … Elena n’est pas là.
Ce jour-là quand Yvan a eu froid et qu’elle ne l’a pas réchauffé, quand Yvan a eu peur et qu’elle ne l’a pas sauvé, ce jour-là, tout s’est arrêté et elle s’est absentée de sa vie, faisant de ses jours une suite de mécanismes, d’automatismes pour ne plus penser, meublant ses nuits d’images et de sons cathodiques pour tromper les cauchemars qui guettent et reprennent le dessus, encore et toujours : le prédateur, les cris, la cachette. NON !
Jean, va la faire vaciller. Pour commencer, elle qui ne voit plus rien, elle va le voir ! et décider de se bercer d’illusions. La relation qui commence entre cette très belle femme de 39 ans et cet adolescent sera vouée à la confusion des sentiments. Rien n’est normal quand on a 16 ans et pour elle la normalité ne veut rien dire. Alors …
Dans ce film, il est question de responsabilité en général et parentale en particulier, d’ouverture d’esprit, de patience et de longueur de temps qui peuvent, mais pas sûr, faire plus que force ni que rage  …
Il est question de l’absence, du vide, de la bienveillance aussi.
Et de la maternité, du sentiment maternel.
Rodrigo Sorogoyen filme beaucoup en plans séquences et celui du début de Madre est magistral.
La distribution est épatante à commencer par Martha Nieto et Jules Porier mais aussi Anne Consigny et Frédéric Pierrot.

Un conseil, allez voir Madre programmé en VOST par notre cher AltiCiné
Les Cramés auraient pu le choisir pour la rentrée et ça aurait fait un beau débat.

Qu’est-ce que c’est bien le cinéma !

Merci au distributeur Le Pacte d’avoir maintenu pour juillet la sortie de ce film 

Marie-No

Rappel : Alticiné a mis en place les mesures sanitaires conformes aux directives gouvernementales : port du masque, distributeur de gel hydroalcoolique, distanciation dans les salles, séparation des flux d’entrée et de sortie, désinfections régulières.

Les Filles de Joie-Anne Paulicevich et Frédéric Fonteyne.

Synopsis : Axelle, Dominique et Conso partagent un secret. Elles mènent une double vie. Elles se retrouvent tous les matins sur le parking de la cité pour prendre la route et aller travailler de l’autre côté de la frontière. Là, elles deviennent Athéna, Circé et Héra dans une maison close. Filles de joie, héroïnes du quotidien, chacune se bat pour sa famille, pour garder sa dignité. Mais quand la vie de l’une est en danger, elles s’unissent pour faire face à l’adversité.

Mardi 20 heures, jour de cinéday, pour nous, premier retour à l’Alticiné, nous sommes 3 dans la salle 8 pour voir Filles de joie un film réalisé par Anne Paulicevich et Frédéric Fonteyne. C’est un couple, elle est actrice et scénariste, lui est réalisateur. Les filles de joies sont interprétées par Sara Forestier (Axelle), Noémie Lvovsky (Dominique), Annabelle Lengronne (Conso).

Curieux film,  trois femmes qui ont en commun que d’habiter la même cité vont se prostituer de l’autre côté de la frontière. Et, le film balance lieu ouvert, lieu clos, lieu ouvert… Deux de ces femmes sont chargées de Famille, Axelle a trois jeunes enfants, qu’elle élève seule, apparemment son ex-mari Yann (Nicolas Cazalé) est interdit d’approche. Dominique est infirmière, elle nourrit un fils et une fille adolescents qui ont bien des besoins, et un compagnon Boris (Sergi Lopez). Quant à Conso, la troisième, elle est seule, elle peut espérer devenir technicienne de surface, ce qui ne correspond pas exactement à ses aspirations (épouser un prince charmant). Le film n’abuse pas de la situation professionnelle de ces dames et ne fait pas de nous des voyeurs. Il lui faut tout de même montrer le cadre d’exercice, la prostitution en maison close :  Champagne, talons (très) hauts, ambiance Toulouse Lautrec au 21esiècle et quelques pudiques situations de travail.

Ces femmes sont davantage montrées dans leur vie ouverte, avec leurs progénitures  avides, près d’hommes  de différentes qualités : compagnon désœuvré, ex-mari persécuteur,  prince perfide, petits machos débiles de quartier. Bref les « clients » ne sont pas tant dans la maison close qu’à l’extérieur, dans leur vie quotidienne. Une vie  ouverte à double tour en somme. 

La manière dont ces trois mousquetaires du sexe sont « une pour toutes et toutes pour une », dans leurs difficultés de vie quotidienne est parfois un peu expéditive et radicale mais, somme toute,  nous ne leur en tiendrons pas une rigueur excessive.

Georges

Et maintenant, on va où ?

Danièle, en me proposant avec Henri il y a quelques années de rejoindre la commission, tu as d’un coup embelli ma vie !  Je me souviens m’être sentie très honorée. Moi, à la commission des Cramés !
Tu ne doutais pas et ta confiance m’a donné confiance.
Ton regard était puissant, Danièle, il portait haut et dans tes yeux, on se voyait intéressant. Tu as aussi réussi à me convaincre de me lancer à présenter des films ! Une vie de Stéphane Brizé a été le premier. « Tu verras, ça sera de plus en plus facile » Tu m’encourageais et j’ai persévéré, guettant ton regard, moi aussi, toujours. « Ça allait ? »
Le temps avec toi a été trop court, tant de jours et tant de soirées manquent. Tant de déjeuners du mardi. Je voulais De toutes mes forces que ça dure toujours, Demain et tous les autres jours. Je me retiens de hurler
Ne croyez surtout pas que je hurle. En matière de films, on n’était pas toujours d’accord, on en discutait et on en riait bien ! Mes propositions en commissions te faisaient parfois sourire et je souriais aussi. Mais on se retrouvait sur beaucoup d’autres.
Danièle, tu avais la classe, la très grande classe, tu étais belle, rayonnante, comme éclairée de l’intérieur.
Nous étions amies. Quelle chance j’ai eue !
« Et souvent, quand un jour se lève, triste et gris
Quand on ne voit partout que de sombres images,
Un rayon de ciel bleu glisse entre deux nuages
Qui nous montre là-bas un petit coin d’azur » (Maupassant lu par Judith Chemla dans Une Vie)
Même César doit mourir.
Danièle, je te garde dans mon coin de ciel bleu et je vais t’envoyer désormais plein de dialogues et d’images que tu partageras avec tous Les Biens aimés qui sont à tes côtés, Derrière la colline, dans La Chambre bleue, où un jour, passant alors D’une Vie à l’autre,  je te rejoindrai pour L’Echappée belle. Voilà ce que je souhaite. I wish !
Pour l’heure, je vais goûter encore un peu le sel de la vie, Le Sel de la Terre, je vais garder encore un peu … comment ça s’appelle déjà ? tu sais cette pierre qu’on pose devant soi… à qui on confie tout ce qu’on a sur le cœur … On lui parle, on lui parle … Et la pierre écoute, éponge tous les mots, nos secrets, Les secrets des autres, jusqu’à ce qu’un beau jour elle éclate. Et ce jour-là, on est délivré de toutes ses souffrances, de toutes ses peines… versant alors des Larmes de joie … Comment appelle-t-on cette pierre, déjà ? »
Ah, oui ! Syngué Sabour

Marie-No

RENDEZ-VOUS À KIRUNA, DANIÈLE

                 Danièle, en me proposant avec Henri, en février 2009, ainsi qu’à quelques copains– Françoise, Bruno, Dominique, Érick, Jean-Loup, futurs membres actifs − de créer l’association des « Cramés de la bobine », ce nom improbable et pourtant si porteur, en hommage au livre de Roland Duval, tu as enchanté et réenchanté ma vie qui tanguait un peu en ce temps-là : c’était à Courtepaille, qui allait devenir, avant la salle de réunion d’Alticiné, notre quartier général, le restaurant rapide et pratique, en face du cinéma, et instaurer le rituel familier du mardi soir où l’on se mettait en appétit, disponibles et fiévreux, pour les saveurs épicées, les ragoûts si variés et plantureux que tu avais testés, que nous allions avec toi mijoter avec amour. Le service n’était pas toujours rapide et tu manifestais parfois quelque impatience auprès du serveur : tu ne voulais pas faire attendre les invités de la grand-messe culturelle que tu présidais, de ta voix nette, de ton élocution posée, impeccable − articulation parfaite, texte rédigé, tiré au cordeau, que tu disais avec une simplicité impérieuse, sans effet de manche ni expressivité surjouée (comme dans un film, l’émotion vient après, pas Avant l’aube et sans Coup d’éclat ; elle n’a pas à être prise par la main ni même suggérée !) ; élégance morale et vestimentaire – veste noire, foulard joliment noué – discipline pour soi-même et suprême politesse pour les autres − tu lisais avec ton autorité tranquille, ta passion maîtrisée et minutieuse, un long discours : tout y était prévu, encadré, du rappel des missions et activités de notre association à la présentation organisée du film, du réalisateur, des acteurs principaux, du contexte historique ou de thématiques éclairant la compréhension du film, pour entrer en douceur, sans effraction, dans la salle obscure. Oh que j’aimais, que j’appelle encore de mes vœux ces minutes d’attente, de palpitation bavarde entre habitués, d’agitation pourtant déjà concentrée sur le spectacle, le lever de rideau qu’Henri et toi avez su rendre à la fois un peu magique et faussement désinvolte ! Ce rituel aussi, après la présentation, du silence, de l’attente, quelques minutes avant de lancer le film, Henri se levant, silhouette féline et souriante, pour prévenir l’opérateur que la séance peut vraiment commencer – va-et-vient furtif mais discret, entre l’art, déjà souverain, et la vie, la réalité à nouveau entrevue mais vite congédiée pour 2 ou 3 heures. Et, attention, tu veillais au grain, pas plus de 10 mn de présentation, pour aller à l’essentiel, ne pas ennuyer le spectateur, ne pas déflorer surtout son plaisir, ne pas lui raconter la fin – Henri le rappelle souvent. Règle dure pour les exaltés que nous sommes parfois, l’exubérance généreuse de Françoise, ou mon souci maladif, encore scolaire, d’une impossible exhaustivité. Ça nous a parfois agacés, en commission de programmation, enfin quoi, la littérature triomphante, la passion débridée contre le respect du public, les règles de la communication qu’en professeur d’économie-gestion, tant aimés de vos BTS Force de Vente (à l’époque), vous connaissiez pourtant et gériez au mieux. Nous étions déjà depuis longtemps collègues au lycée en forêt où nous partagions des BTS ; nous nous voyions et nous discutions assez souvent mais je te connaissais encore assez peu. Je te trouvais déjà à la fois impériale et familière au milieu de tes étudiants, qui vous appelaient, je crois, par vos prénoms, et passaient chez vous aussi parfois : ayant toujours rêvé une alliance funambulesque d’autorité et de proximité avec les élèves, je fantasmais un peu, dans ma matière générale mais pas…principale, le français, sur la relation que vous aviez su instaurer avec vos élèves ; vous passiez beaucoup d’heures avec eux, alliez les voir en stage…Déjà, sans le savoir peut-être, tu te préparais d’autres disciples et amitiés : vous filmiez les actions de vente et en débattiez  avec Jean-Mi, je crois…

Quelques années après, ces soirées-débats, prévues dans le moindre détail, comme tu sauras les présenter, cultiver l’écoute dans un exercice difficile où l’animateur doit ménager un équilibre subtil entre sa parole avisée, plus ou moins érudite et les questions ou interventions spontanées des spectateurs ! Apprendre à écouter, il me semble que c’est aussi cette faculté rare, à travailler sans cesse, que tu nous as léguée, en intervenant toi-même assez peu, ou en fin de débat, pour recadrer, compléter, ouvrir une perspective… J’imagine que Delphine, Laurence, Maïté, Marie-No, Pauline, Sylvie, Arthur, Georges ou Jean-Loup me rejoindront mais je n’ai jamais animé une soirée-débat sans éprouver un… petit pincement au cœur à la fin du film, au moment où les lumières se rallument, instant de flottement, rêverie du spectateur comme à la fin d’une nouvelle fantastique de Barbey d’Aurevilly ou silence respectueux de la parole à venir qui attend parfois pour se décanter (timidité ou travail de l’autre en soi ?) l’entrée de la salle, le hall, voire la sortie d’Alticiné. Comment faire émerger cette parole sans la parasiter par un discours univoque ou la poursuite inavouée d’une présentation qu’on estime à tort ou à raison incomplète ? Comment ne pas trop prolonger pourtant ce silence si personne ne se décide à intervenir ? Plus d’une fois, j’ai regardé vers toi et Henri, à vos places habituelles, à droite aux premiers rangs mais pas tout à fait devant : se mettre de côté en apparence pour mieux être avec nous, mais avec le recul, voire l’effacement nécessaires. Plus d’une fois, j’ai quêté ton regard, ton assentiment pour savoir si ça allait, si ma parole était à la fois assez ferme, présente et discrète, même s’il est vrai, Henri, que je ne parle pas assez fort ni vraiment dans le micro…Eloigné de Montargis par mon nouveau poste et en retrait des Cramés ces dernières années, je craignais un peu d’avoir perdu la main : mais à chaque fois, je rencontrais ton sourire radieux et apaisant. 

            Que de rendez-vous amicaux et culturels cette année fondatrice de 2009 n’avait-elle pas inaugurés ! Il Divo, glacé et majestueux chassé-croisé politique – reflets infinis, longs couloirs − sur le trouble Andreotti, ex-président du Conseil italien, Jaffa, bouleversant « Roméo et Juliette » entre une jeune femme israélienne et un mécanicien palestinien, The Square, thriller australien que Martine Nicolas avait projeté, en séance spéciale… pour nous deux, que je devais présenter et auquel je…n’ai jamais rien compris ! Bonjour l’angoisse…Oh, le choc de Doute de John Patrick Shanley, de La Journée de la jupe de Jean-Paul Lilienfeld, parmi nos premières programmations de mars, une vérité prétendument pédophile qui se dérobe, une violence folle qui éclate, l’école pateline ou explosive ! Une directrice d’institution religieuse mielleuse et perverse, un proviseur dépassé dans un collège sensible : un enseignant traîné dans la boue, un autre prenant ses élèves en otage. Le doute persistant pourtant sur le père Flynn, la certitude terrible de l’irréparable pour Sonia : deux destins brisés incarnés par Philip Seymour Hoffman et Isabelle Adjani ! J’étais rivé à mon fauteuil : j’en prenais plein les yeux, plein l’esprit, plein le cœur. 

Avec l’émotion d’une jeune épousée, j’attendais le film du mardi soir, les rétrospectives de novembre, hommage à un réalisateur encore vivant, le week-end printanier des jeunes réalisateurs, promesse bénie par l’ami critique, le facétieux Alain Riou, et bientôt le film du patrimoine du dimanche soir qui accueillerait les rares fidèles d’entre les fidèles (dur de sortir une veille de reprise mais c’est quand même mieux qu’Arte, non ?), le documentaire du lundi soir, attirant un large public…Des rendez-vous multiples et réguliers, bien plus variés qu’il n’y paraît, avec leur lots de surprises et leurs valeurs sûres, estampillées « Ciné-Culte » comme un cinéma de minuit. Georges allait ajouter le week-end de cinéma italien avec le critique et universitaire Jean-Claude Mirabella rencontré à Prades, qui deviendrait aussi un ami. Dans cette soif insatiable de culture, d’émotions, de rencontres amicales que tu nous as insufflée, tu as été à la fois d’une profonde modestie, invitant critiques, acteurs et réalisateurs à venir à notre rencontre, comme un insigne honneur que tu nous faisais, pour délivrer une parole de spécialiste mais aussi et surtout d’une ambition dévorante : car, outre la régularité métronomique des séances, la multiplication des événements, soigneusement répartis en films français, étrangers, primés et « coup de cœur », tu as apposé, sinon imposé, le label « Cramés » sur toute la culture montargoise, prêtant ainsi notre voix à maintes associations, telles Femmes solidaires ou l’Association Agir pour la Palestine , pour présenter un film et animer un débat. 

Mais l’aventure des Cramés s’est aussi déplacée, enrichie, et comme recréée en migration saisonnière, en transhumance étonnée dans les Pyrénées-Orientales, non plus en animateurs avertis, mais en spectateurs étonnés et privilégiés du festival international de Prades, 10 jours de rêve fin juillet pour les Ciné-rencontres. La première année, on avait loué tous les 5 une maison avec Françoise, Jean-Loup, Henri et toi, La Belle équipe en somme pour Quatre nuits avec Anna et tant de promesses de Nuit américaine (le baquet d’eau froide sur tes reins, Françoise, par-dessus la porte de la douche, c’était pas Jean-Loup, c’était…moi !) : on logea ensuite à la pension Hostalrich où Annie, Éliane, Marie-No, Martine, Marie-Annick et Georges nous rejoignirent par la suite ; avec le déjeuner rapide dans le jardin et le dîner à la pizzeria, on retrouvait, mais en plus détendu, en plus classe (attention !), les émotions, attente et impatience mêlées, de Courtepaille : arriver assez tôt pour avoir une bonne place, ne pas rater la présentation du film. Entrés au Lido, les irréductibles Cramés, avec leur présidente et leur secrétaire quasiment officiels et salués par les organisateurs, s’y muaient en aficionados d’une culture plus populaire, moins guindée qu’à Cannes sans doute, des admirateurs… en résidence, en somme, qui avalaient, un peu groggy parfois en sortant de la salle, leurs 4 films quotidiens, sans oublier les courts métrages (avec le choix final du public, il ne fallait pas les prendre à la légère !), les présentations et débats, souvent animés, ponctués de brillantes interventions. On se régalait aussi de l’affichage critique abondant du hall, de la salle au dernier étage, où se désaltérer et contempler des expositions, du frôlement subit et inopiné d’une silhouette connue et pourtant irréelle (Jean-Pierre Darroussin, Lucas Belvaux) dans le jardin de l’Hostalrich où Nanou attendait ses fidèles pour un repas associatif : on y mangeait, faussement naturels, franchement émus, sur un coin de table, pas trop loin du cubi de rouge ou de rosé tout de même, en lorgnant avec une admiration gênée ou une timidité farouche sur la table centrale où Robert Guédiguian plaisantait avec Dominique Blanc. On rêvait d’échanger avec eux quelques mots, mais comme par inadvertance, en interlocuteur avisé, voire détaché bien sûr près de la fontaine ou du laurier-rose, pas en groupie transie ou confite en émotion cinéphilique. Quand on avait obtenu, n’est-ce pas Françoise ?, griffonnée au coin d’une carte postale, une petite dédicace, mazette !, de l’invité d’honneur du festival, Atom Egoyan, on n’était pas peu fier ! Au milieu des bénévoles qui travaillaient avec les viticulteurs et maraîchers du coin, il paraissait bien difficile de trouver le circuit court pour aborder  − affronter ? – une légende vivante du cinéma – et pourtant, après tout, on était aussi un peu venus pour faire incidemment notre marché d’invités montargois à la saison prochaine, pas vrai ? N’avait-on pas pris langue gâtinaise avec le truculent Jean-Pierre Darroussin, avec la lumineuse Solveig Anspach ? Tu y vas ? Ou on attend la séance de 14 h 00 ? On peut aussi profiter de la cohue et de la fébrilité du hall à la sortie du film, entre la caisse et la table des dédicaces attendues. Une rencontre, ça se provoque, non ? On attend, nous disais-tu fermement, Danièle ; et effectivement, plus tard, dans l’impromptu d’une conversation, dans l’échange spontané sur la séance, de l’air de rien, contact était pris, adresses ou numéros notés, par toi ou Henri.

Être Cramé, et surtout responsable des Cramés, ce n’est pas un hobby, ni même une passion de retraité, c’est un métier à plein temps, même en vacances, où l’on anticipe et prépare commissions de programmation, week-ends-événements ou assemblée générale : cette vigilance culturelle, cette acuité intellectuelle se doublait chez toi d’une autorité tranquille qui aurait pu passer pour cassante, d’un calme souverain qui pouvait sembler un peu hautain à qui n’eût pas connu ta sensibilité à fleur de peau, ton exigence morale, ta haine de la tiédeur et de la médiocrité. Les scenarii cousus de fil blanc, le rire gras des comédies un peu beaufs, les stars fourvoyées dans des nanars qui attirent tant de spectateurs au détriment du cinéma d’art et d’essai ? Pas son genre à notre Danièle ! Une programmation élitiste, dans le cadre grand public mais financièrement sécurisant d’Alticiné que nous a offert Martine Nicolas ? Que ou presque que des sujets graves ? Sans doute mais tu assumais parfaitement : c’était le prix d’une émotion vraie et subtile, un Beau soleil intérieur qui nous éclairait, des Gouttes d’eau sur pierres brûlantes du quotidien, pour parodier deux de tes cinéastes-fétiches : Claire Denis et François Ozon. Féminisme et intimisme qui te seyaient si bien, complexité d’une double culture ou des relations familiales…      

            Tout récemment, j’ai fait un étrange rêve, que je ne vous raconterai pas – ni n’interpréterai. (J’ai déjà du mal à comprendre comment je fonctionne en mode veille !). Un film, en fait, est revenu à ma mémoire : des images douces et amères de Quelques heures de printemps, de Stéphane Brizé, ont ressurgi, avec Vincent Lindon, ce garçon si maladroit, si taiseux, ex-routier et taulard qui retrouve sa mère – leur relation est si conflictuelle ! – et qu’il accompagne sur son dernier chemin de vie en Suisse, dans un établissement spécialisé. Quitter la vie avant qu’elle ne se dérobe lentement et lâchement…Vincent Lindon, cet acteur immense, farouche et instinctif, que nous avions programmé, si je puis dire, dans Mademoiselle Chambon, du même grand cinéaste, et que nous allions retrouver dans ces chroniques sociales, d’une grande force,  chères aux Cramés : La Loi du marché et En guerre. Aujourd’hui, nous sommes un peu cet enfant qui n’a pu t’accompagner, que tu as dû quitter si vite, trop vite : tu lui as laissé moins une culture, un héritage impressionnants (on approchera fin 2020 les 1000 films en 11 ans de Cramés), que des milliers d’étincelles qui crépitent en nous, des images qui se bousculent ou papillonnent, de la perfection glacée de Kubrick à la folle exubérance d’Almodovar en passant par l’âpreté sociale de Ken Loach ou les tourments familiaux de Kore-Eda.  

            Rendez-vous à Kiruna, Danièle, toi qui es partie, la même semaine que Michel Piccoli et Jean-Loup Dabadie – on rediffusait dimanche soir Les Choses de la vie de Claude Sautet et je n’ai pu m’empêcher de penser à toi, à la classe toute de mélancolie de ces monstres sacrés du cinéma, chacun dans son domaine. Oui, tu nous quittes pour une étrange Rumba ou une Échappée belle à l’ombre des Acacias. Veillée par les Trois singes tutélaires de Nuri Bilge Ceylan que tu aimais tant, avec cette distinction, ce sourire de sphinx, ce port de tête altier digne du Guépard, tu sais, avec Visconti, que, si tout a changé, en fait, rien n’a changé. Tu es toujours là auprès de nous.  

Claude