Une semaine au cinéma, du 4 au 8 juin.

Cinq films cette semaine…

(… C’est leurs regards dans mes yeux, et je suis avec euuux…
Hum, pardon, j’arrête les références à Indochine).

Une semaine avec les cramés, ou plus exactement à l’AltiCiné.
Semaine de rêve car entre le 4 et le 8 juin, j’ai pas vu pas moins de cinq films, tous de qualité, et qui ont été, mine de rien, un sacré bouleversement de mes goûts cinématographiques… D’habitude j’aime les drames, pas les comédies, j’aime les films lents, très lents, où on voit les gens vivre, vraiment, juste respirer et vivre, regarder les êtres plus que les personnages… mais ça, c’était avant cette semaine, je crois…

 

Date de sortie : 2 mai 2018 (1h 07min)
De Danielle Jaeggi, Ody Roos
Genre Documentaire
Nationalité français
Présenté par Danièle Sainturel
  Ça a commencé avec Pano ne passera pas, un film de Danielle Jaeggi et Ody Roos sur mai 68, tourné en mai 68. Cet objet cinématographique nécessite toute notre attention, rien que d’un point de vue formel, se concentrer sur l’image et son demande un tel effort qu’on ne peut pas sortir du film, puisqu’il ne supporte pas la moindre seconde d’égarement. Le film se mérite. Et finalement, petit à petit, on se laisse entrer dans ce docu-fiction, malgré ces défauts. Le plus flagrant, le jeu des acteurs, parce que ce documentaire est en effet joué, n’est absolument pas crédible. Les dialogues ne sont du tout travaillés, de manière volontaire les réalisateurs ont donné un thème aux acteurs, qui improvisent dessus. Mais ça ne prend pas, ils hésitent, sont à cours d’idées, se contredisent. Et c’est assez décevant de voir ça au cinéma…

Pourtant, comme je le disais, on finit par s’attacher à ce qui fonctionne, tout d’abord, l’actualité qui semble se faire (défaire, refaire) sous nos yeux. La liberté formelle prise dans le film ensuite. Les idées n’y sont pas juste exposées, elles font partie prenante de l’esthétique du film, partant dans tous les sens, certes, mais se donnant des possibilités inédites : Passer un film sur l’esthétique du vivre ensemble d’un autre réalisateur au milieu de celui-ci, dont les décors sont le seul point commun. Filmer dans l’urgence sans vraiment savoir où l’on va. Faire une coupe au milieu d’une scène pour expliquer la censure telle qu’elle était pratiquée, et la commenter textuellement.…

Un point particulièrement fort parce que oui, le vrai sujet et le vrai intérêt du film est la censure, ces mécanismes et les grèves des journalistes et des techniciens de l’ORTF pour y remédier. La liberté d’expression s’écrit alors sur les murs, dans la rue, mais pas encore à la télévision. Et puis on pense à la télévision actuelle, aux anges, à TPMP et aux mots de Patrick Le Lay sur l’équation entre notre cerveau et le Coca-Cola, et on se demande si cette dernière s’est beaucoup améliorée.

Pano ne passera pas, est donc à la fois rude, déceptif scénaristiquement, mais très stimulant intellectuellement, jouissif dans la liberté esthétique qu’il s’offre et passionnant sur le regard historique qu’il nous livre.

La Mort de Staline

Date de sortie 4 avril 2018 (1h 48min)

De Armando Iannucci
Avec Steve Buscemi, Simon Russell Beale, Jeffrey Tambor
Genres Historique, Comédie dramatique
Nationalités américain, français, britannique.

 

 

Très stimulant intellectuellement, historiquement passionnant, traitant de la censure, le film que j’ai découvert le lendemain l’était aussi… le divertissement en plus !

Je suis d’habitude très très mauvais public pour les comédies, regardant d’un air dépité les gens riant à gorges déployés, parce que vraiment, je ne comprends pas ce qui est drôle. Ça partait donc mal pour le film de Armando Iannucci : La mort de Staline.

Et pourtant, j’ai ri comme rarement, du début à… non pas la fin, mais presque. Parce qu’avec un brio rare, le réalisateur change le ton du film, le côté noir de la période historique qui était jusqu’alors traité avec dérision et caricature prend tout à coup tout le relief de l’enjeu politique qu’il traite.

Se basant sur la géniale bande dessinées éponyme de Thierry Robin et Fabien Nury, on est témoin à travers ce moment historique, des coulisses du système stalinien, son effrayante épuration humaine, les listes quotidiennes de personnes à arrêter, torturer, tuer, sa corruption et son système de censure extrême… et le Petit Père du peuple qui continue à l’effrayer même après l’annonce de sa mort. Si le ton est humoristique, contrairement à la bande dessinée, le ton n’enlève rien au sérieux des recherches qui ont été menées pour faire le film. Historiquement, c’est très fort.

Et d’un point de vue cinématographique, les acteurs sont fabuleux (notamment Steve Buscemi, incroyable comme toujours), les décors et l’ambiance semblent pleinement réalistes, et le scénario nous plonge dans l’histoire grâce à une intensité dramatique parfaitement maîtrisée. Le système stalinien est présenté dans toute son absurdité, grâce à un humour de situation grotesque, virant parfois même au burlesque, mais toujours de manière fine et intelligente. Le film moque pour mieux révéler les aberrations saugrenues dans lesquelles le régime plonge lorsqu’il se veut autoritaire. Le culte de la personnalité du Soviétique en prend un coup, son agonie (puisque tous les bons médecins ont été envoyés au Goulag, il ne lui reste plus qu’à mourir), sa mort et ses funérailles sont autant de moments absolument hilarants tellement le décalage entre la recherche de grandiloquence et la platitude des ambitions personnelles et politiques de chacun est aux antipodes. Les conseillers du Feu Staline n’attendent pas un instant pour conspirer, se placer et tenter de prendre la place du mort, le film montre comment ce panier de crabes va sévir, prêt à tout, non pas pour libérer le Peuple, mais pour prendre le pouvoir.

Même le générique de fin est absolument génial. Bref un grand moment.

Film américain (vo, mars 2018, 1h45)
De Chloé Zhao,
Avec Brady Jandreau, Tim Jandreau et Lilly Jandreau.

Primé au Festival de Deauville et à la Quinzaine des Réalisateurs 

 

 

 

Présenté par Marie-Annick Laperle

 

J’ai enchaîné avec The Rider, formidablement présenté par Marie-Annick.

Avant le film, j’étais partagée, autant le drame que vit ce jeune indien m’intéressait, autant les chevaux peinent à me passionner. Et finalement, c’est le contraire que j’ai ressenti.

Les conditions de tournage sont vraiment enthousiasmantes, voir au plus proche l’intérieur d’une réserve indienne, y regarder les conditions de vie mais surtout observer les gens chercher, souvent non sans difficulté, un semblant de sens à leur existence, avec un minimum d’artifice, c’est véritablement incroyable. Ce film touche un degré de réel davantage qu’il cherche le réalisme. La réalisatrice chinoise Chloé Zhao filme sans concession, non pas des personnages mais de vrais humains, abîmés par la vie. La famille Landreau y est montrée dans toutes ces difficultés mais avec une grande tendresse. Notamment la (vraie) petite sœur (Lilly Jeandrau) de l’acteur principal (Brady Jeandrau), dont on sent vite le poids de problème psychologique, sera traitée avec force, joie, et sans le moindre misérabilisme, ce qui fait d’elle le plus sublime personnage du film. Mais aussi Lane (Lane Scott, le personnage interprète lui aussi son propre rôle) l’ami, le maître, le frère du personnage, qu’on découvre après un accident qui l’a détruit et laissé tétraplégique, qu’on rencontre aussi avant, dans sa carrière de Rodéo, à travers les vidéos des exploits du cow-boy indien, des séquences filmiques toutes aussi fortes et sans un excès de pathos qui voudrait nous tirer les larmes coûte que coûte.

Henry en sortant du film disait humoristiquement que le problème des films aujourd’hui, c’est qu’on n’y fait plus la différence entre les cow-boys et les indiens. Et, sans humour, c’est un excellent résumé de l’impression qui m’a traversée et jamais quittée pendant tout le film. La culture et l’histoire des indiens, et les hommes avec, ont été tellement anéanties, piétinés, niés, démantelés, qu’ils ne savent plus ce qu’ils sont eux-mêmes. Chacun cherche alors le sens de son existence, souvent noyée dans l’alcool et le jeu pour s’anesthésier d’une réalité insupportable, se réfugiant aussi dans le rêve d’un avenir fleurissant, à l’image des jeunes de cette réserve présentés dans le film. Ils rêvent donc de devenir à l’image des colons qui les ont oppressés, cadre structurant d’une réussite aussi éphémère que destructrice, à l’image d’un rêve américain promettant la réussite de tous, une réussite aussi hasardeuse qu’exceptionnelle, devenir célèbre, coûte que coûte, vite, trop vite, jusqu’à la chute.

Ils quittent alors le costume de jeunes indiens (un costume très loin de celui à plume des westerns mais que le film ne nous permettra pas de découvrir) pour se singer en cow-boy dans tout ce que ça peut avoir de caricatural : Chapeau, bottes en cuir, lasso, drapeau américain, et forcément cheval !

Et c’est là, dans l’ambivalence du rapport au cheval que se joue l’ambiguïté d’hybridation de la culture américaine et indienne dans le film. En effet, il y a le côté traitant l’insensibilité de la relation à l’animal dans une recherche d’une productivité perpétuelle où la marchandise est traitée comme un pur produit à gagner, faute de quoi, elle sera vendue ou plus certainement amenée à l’abattoir car jugée sur le seul facteur de sa rentabilité – un aspect qu’on retrouve de manière forte dans un autre film de cheval du moment : La route sauvage, histoire cinématographique magnifique, dans lequel on retrouve, ce qui n’enlève rien à notre plaisir, Steve Buscemi évoqué plus tôt.
Mais au-delà, il y a le côté indien, plus naturel, plus sensible. On la découvre dans la relation que Brady entretient avec l’animal, une relation d’une sensibilité incroyable. Je me suis surprise à avoir été aussi touchée par les scènes de débourrage où sous nos yeux naissent la confiance conjointe du garçon et du cheval, grâce à une relation basée sur la douceur, la parole et l’écoute, mais la magie tient à la fois à l’acteur qui a des compétences dans le domaine hors du commun, et la captation très subtile de la réalisatrice.

Malheureusement, la posture sensible du film se noie dans un excès dramatique, notamment au sujet de l’animal, que la réalisatrice avait par ailleurs su éviter alors que les personnages de la sœur ou de Lane aurait pu devenir facilement des pièges. Cette lourdeur pathétique nous laisse totalement en dehors de beaucoup d’émotions du jeune homme. En effet, on se lasse rapidement du sentimentalisme et du perpétuel aboutissement larmoyant. On attend et on prévoit le drame avant même qu’il passe à l’écran puisque tout y semble toujours destiné.

D’habitude, disais-je, j’adore les films dramatiques, c’est pourtant définitivement ce caractère qui m’a fait décrocher du film pourtant plein de qualités et de très jolis moments. Si seulement il en était resté à ça…

 

Film français (juin 1935, 1h44)
de Richard Pottier
Avec Pierre Brasseur, Max Dearly, Pierre Larquey et Monique Rolland
Assistant réalisateur : Pierre Prévert
Scénario et dialogues : Jacques Prévert

 

 

 

Présenté par Danièle Sainturel

La semaine s’est poursuivie avec Un oiseau Rare, de Richard Pottier, sorti en 1935, une période où le mot slogan faisait son apparition et où il n’était pas encore compris par une grande partie de la population.

Cette comédie est à la fois une vraie surprise et une belle découverte. Le film empreinte beaucoup aux codes du théâtre. L’histoire se déroule (en tout cas dans un deuxième temps qui occupe la majorité du film) dans le huit clos d’une station de ski. L’écriture se situe entre celles de deux maîtres français des comédies scéniques à fortes charges sociales : les deux M ! Molière, à qui le film empreinte à la fois le caractère des personnages écrits comme de véritables caricatures sociales jouissives et drolatique, on retrouve notamment des caractères proches de ceux du Misanthrope ou de l’Avare, mais aussi des quiproquo et des retournements de situation fous. Et Marivaux, auteur auquel on doit l’idée d’expérience à grande échelle pour tenter de percer le mystère de ce drôle d’oiseau qu’est l’homme. On pense alors beaucoup au Jeu de l’amour et du hasard, puisque les valets se font passer pour des maîtres, et les maîtres pour des valets, mais aussi à La dispute, pièce dans laquelle une grande expérimentation est menée dès la naissance de quatre enfants pour savoir, non sans humour, qui de l’homme ou la femme à commis le premier adultère, sur une île reproduisant un semblant de jardin d’Éden. L’histoire est celle d’un riche aristocrate, la cinquième fortune de France précise-t-on, dont le valet gagne par erreur des vacances au ski, lors d’un concours de Slogan. Le noble décide de l’accompagner et de mettre en place un jeu de rôle : se faire passer l’un pour l’autre pour voir comment les hommes sont, indépendamment de sa richesse. Mais par un quiproquo, c’est un jeune marchant d’oiseau, intelligent, cultivé mais pauvre, qui va s’attirer les faveurs du personnel de l’hôtel qui pensent que c’est lui le milliardaire. Si la caricature sociale est si forte que chacun reste enfermé dans son rôle, la fin, elle, offre la liberté aux jeunes de choisir leurs destinées indépendamment des critères sociaux qui tentaient de les contraindre et les emprisonner, ce qui est un très beau coup de théâtre.

Ce qui donne aussi un côté à la fois théâtral et jouissif au film, c’est le jeu d’acteur, un jeu très expressif et enlevé qui donne aux personnages une candeur rare, on y retrouve un Pierre Brasseur encore plus jeune que dans Les enfants du Paradis (qui occupe une belle place le top 5 de mes films préférés), et Jean Tissier, les deux se partagent à merveille l’affiche.

Mais la vraie qualité du film réside dans les dialogues, ce qui n’est pas surprenant quand on sait que c’est Prévert qui les a rédigés. Ils sont véritablement écrits comme des répliques de théâtre, le mot y est toujours drôle, poétique, subtilement choisi, et le scénario est ainsi finement mené.

Le rythme, notamment basé sur le comique de répétitions, ne faiblit pas et on passe un très bon moment du générique à la fin. La blague la plus savoureuse étant la gouvernante qui ne comprenant pas le mot slogan, pense qu’il s’agit du perroquet, et ne cesse de s’étonner de la responsabilité du drôle d’oiseau dans ce drame.

Plaire, aimer et courir vite
Date de sortie10 mai 2018 (2h 12min)
DeChristophe Honoré
AvecVincent Lacoste, Pierre Deladonchamps, Denis Podalydès
GenreComédie dramatique
Nationalité français

 

 

 

Et la semaine s’est finie avec le film de Christophe Honoré Plaire, Aimer et courir vite. Je n’attendais rien de ce film, si j’avais aimé passionnément les Biens Aimés, j’avais trouvé horripilent Dans Paris, et Les chansons d’amour était la réunion de ces deux points de vue en un même film, si j’adore les passages musicaux, le reste me laisse plutôt froide.

Mais là, j’ai plongé la tête la première, complètement fascinée par le personnage de Jacques, interprété avec force par Pierre Deladonchamps. Sa manière de poser les mots, d’exprimer sa sensibilité dans la fragilité de sa voix et de ses souffles, et la manière du réalisateur de le filmer, sans rien dévoiler, juste l’observer, regarder l’intime de sa respiration sans vouloir lui imposer trop tôt une histoire, mais l’évoquer par bribes, petites touches surgissant du réel et non de l’explicatif sont fantastiques. Qui il est, ce qu’il fait dans la vie, qui est la mère de l’enfant dont il semble être le père, tout ça est seulement balayé, quasiment évacué de la première séquence. Seul l’être, ses perceptions, sensations et sentiments comptent dans les scènes d’ouverture du film et c’est magnifique. On quitte avec regret Jacques pour le jeune Arthur, (Vincent Lacoste) le film devient alors beaucoup plus bavard, moins intéressant, on regrette la froideur de glace au cœur sensible. Alors, quand le destin, ou plutôt Christophe Honoré va les réunir tous les deux, Jacques arrivera à insuffler la magie à son futur amant, et le couple fonctionne finalement très bien. On s’ennuie un peu après, on se lasse du rire un peu gras de Vincent Lacoste et on se demande parfois où l’auteur veut en venir. Mais c’est tellement beau, qu’on se laisse emporter par cette belle histoire d’amour, mais surtout par ses fabuleux personnages.

Et puis il y a la chanson magnifique : J’aime les gens qui doutent, chantée par Anne Sylvestre,

J’aime les gens qui doutent
Les gens qui trop écoutent
Leur cœur se balancer
J’aime les gens qui disent
Et qui se contredisent
Et sans se dénoncer

Ceux qui, avec leurs chaînes
Pour pas que ça nous gêne
Font un bruit de grelot

Et puis il y a les mots de Bernard-Marie Koltès tirés de « Dans la solitude des Champs de coton ».

L’absolue cruauté n’est pas qu’un homme blesse l’autre, ou le mutile, ou le torture, ou lui arrache les membres et la tête, ou même le fasse pleurer ; la vraie et terrible cruauté est celle de l’homme ou de l’animal qui rend l’homme ou l’animal inachevé, qui l’interrompt comme des points de suspension au milieu d’une phrase, qui se détourne de lui après l’avoir regardé, qui fait, de l’animal ou de l’homme, une erreur du regard, une erreur du jugement, une erreur, comme une lettre qu’on a commencée et qu’on froisse brutalement juste après avoir écrit la date.

La mise en voix comme le texte sont incroyablement forts, pourtant Arthur évacue totalement le tragique en répondant simplement et affectueusement « ça me fait plaisir que tu lises les livres que je t’offre». Comment ne pas tomber sous le charme quand sans dramatiser, les personnages se parlent, partagent, se désirent, s’aiment ? C’est très juste et très beau.

Et puis, pour conclure ce film d’une sensibilité rare, la fin est absolument sublime et achève de conquérir l’adhésion totale.

Et puis il y a la sonorité de ce titre qui nous emmène déjà dans cette folie insouciante qu’est l’amour, cette rapidité, cette vitesse fulgurante. Aimer vite, faute de pouvoir aimer longtemps, contrairement à ce que dit Louis Garrell dans Les chansons d’amour  « Aime-moi moins mais aime-moi longtemps. » On est dans ce film au contraire dans une urgence à vivre cette dernière passion. On pense alors au grand absent de ce film, celui qui m’a manqué, même si la musique choisie est parfaite… Alex Beaupain. Un film de Christophe Honoré sans le Bisontin, ça perd quelque chose.

Mais il est bien là, en creux de cette fabuleuse histoire et en résonance notamment du titre par ses chansons :

Vite, « Devant cet amour on hésite / Je voudrais qu’on s’y précipite / Vite / Tout va vite» et Couper les virages, magiquement interprétée par Clotilde Hesme.

Couper les virages
Mettre le feu au poudre
Et rouler et rouler
Beau comme l’orage
Et vif comme la foudre
S’en aller
Couper les virages
Ne plus suivre les lignes
Et rouler et rouler
Sortir de la cage
Décoller la résine
S’en aller
S’en aller

Cette chanson est né d’un projet sublime, qui a donné un livre écrit par Isabelle Monnin, Les gens dans l’enveloppe, accompagné d’un disque réalisé par Alex Beaupain, une œuvre plurielle que je vous recommande chaudement à l’approche des vacances d’été si vous ne le connaissez pas. Isabelle Monnin a acheté à un brocanteur 250 photographies d’une famille à qui elle a inventé une vie dans un roman écrit à partir de l’intimité de ces images, avant de partir à leur recherche pour rétablir une vérité, au-delà de celle de la fiction.

Quelques jours plus tard, j’ai découvert pleine d’enthousiasme le film Milla, et l’ennui qu’il m’a (mortellement ?) procuré n’a malheureusement pas su être contre-balancé par la jolie poésie qui émane du film, notamment grâce aux mots mis en voix par l’acteur, Luc Chessel. Ce n’était peut-être pas le moment après cette épopée filmique, ou peut-être que c’est moi qui ai changé, que ce film qui m’aurait beaucoup touché hier, peine aujourd’hui à me passionner aujourd’hui…

Mais restons sur cette magnifique semaine, pleine de la superbe diversité que nous offre, en général, le monde du cinéma, et en particulier, les cramés de la bobine ! Même si je n’aime pas toujours tout, c’est toujours de grande qualité.

Call me by your name de Luca Guadagnino (3)

 

Prix du jury international au Festival de la Roche sur Yon 2017, Oscar 2018 du meilleur scénario adapté, et Meilleur scénario adapté aux BAFTA 2018
Soirée débat mardi 1er mai à 20h30
Film italien (vo, février 2018, 2h11) de Luca Guadagnino
Avec Armie Hammer, Timothée Chalamet, Michael Stuhlbarg, Amira Casar, Esther Garrel et Victoire Du Bois

Distributeur : Sony Pictures

Présenté par Pauline Desiderio

Le film nous entraîne, sans qu’on le réalise vraiment, dans cet été 1983. Tout à coup, on est en Italie, il y a 35 ans, au cœur d’une maison chaleureuse, avec une famille rêvée dans un décor paradisiaque.
Quelque part en Italie, Élio s’incarne plus vrai que nature sous les traits de Timothée Chalamet. Il vide sa chambre avant d’aller à la fenêtre jeter un coup d’œil à Oliver : «L’usurpateur», brillamment interprété par Armie Hammer. Celui-ci viendra, le temps d’un été, lui voler son lit, son cœur, et laissera une marque indélébile dans sa vie. Il sera le premier, peut-être pas le dernier, mais le seul à avoir autant compté. Mais à ce moment du film, ni lui, ni Oliver, ni nous, ne le savent.

Pourtant, dès ses deux premiers mots d’Élio, la salle de cinéma, nos voisins, la fiction volent en éclat. Timothée Chalamet disparaît. Définitivement. Pour le rencontrer, le voir, il faudra regarder des interviews et se laisser surprendre à réaliser que lui et son personnage ne font pas qu’un, qu’ils sont bien différents, qu’il existe. Parce que pendant deux heures, la seule personne qui vit à nos yeux, qui crève l’écran, qui respire, joue du piano et de la guitare, nous enchante de ses mots en anglais, italien ou français. C’est ce jeune Élio, intelligent, vif et cultivé.
Il faut dire que depuis ses dix-sept ans, Timothée Chalamet a un peu grandi avec le projet de ce film.

L’histoire de ce film, c’est une histoire de coup de foudre, ou plutôt d’une multitude de coups de cœur. Celui d’abord d’André Aciman pour les personnages de son premier roman, le poussant à écrire plus vite qu’il ne l’avait jamais fait, pris dans l’urgence débordante d’un Élio alors âgé qui doit raconter l’été de ses dix-sept ans, et surtout cette aventure qui l’a, à jamais, changé.
C’est par la suite le coup de cœur de milliers de lecteurs , en 2007 aux États-Unis, dans le monde, et en France, sous le nom de Plus Tard ou Jamais, qui saluent le film pour son érotisme brut et son impact émotionnel. Il touche particulièrement deux de ses lecteurs : Peter Spears et Howard Rosenman, qui en achètent les droits, avant même la sortie du roman, ayant la chance d’avoir découvert le livre en avant-première.  Le premier expliquera ce choix :

«Il fait vibrer la corde sensible de ceux qui le lisent parce qu’il évoque non seulement le premier amour, mais également l’empreinte indélébile qu’il laisse et la douleur qui lui est associée. Ce que tout le monde peut comprendre, indépendamment de son âge ou de son orientation sexuelle. »

Le projet va alors mettre huit ans à voir le jour, ils contactent des réalisateurs et des acteurs, sans réussir à stabiliser une équipe claire. Ils se tournent finalement en 2008 vers l’actuel réalisateur : Luca Guadagnino qui leur semble garant de retranscrire une authenticité italienne dans le film. Mais le réalisateur qui travaille alors à son long-métrage : Amore, décline l’offre, acceptant cependant de repérer les lieux de tournage. La réalisation est confiée en 2014 à James Ivory, mais très vite Luca Guadagnino le rejoint à l’écriture.

Le scénario fini, malgré une production internationale (Americano-Intaliano-Franco-Brésilienne), le budget du film doit être revu à la baisse afin d’être divisé par trois. C’est alors que James Ivory est invité à quitter le projet, il sera crédité seul au scénario, alors que Luca Guadagnino en assurera la réalisation. Des changements sont alors opérés.
La Lombardie remplacera la Ligurie côtière du livre. Le réalisateur tourne tout près de chez lui, dans la ville de Créma, ce qui lui permet de rentrer chaque soir à la maison. Le lieu accueillera 5 semaines avant le début du film Timothée Chalamet pour y consolider son jeu du piano et de la guitare (les scènes musicales ne sont pas doublées, et c’est un véritable régal de le voir s’exercer à l’écran) et y apprendre l’italien.
Les scènes de nus explicites sont retirées du scénario, ce qui est pour James Ivory un véritable scandale. Il dénonce une censure puritaine.
La voix off, reprenant l’idée du livre d’un Élio vieux qui raconte à posteriori cette histoire est supprimée. L’émotion est donnée sans le filtre de la description, ce qui fera dire à l’auteur du livre, Aciman « Waouh, ils ont dépassé le livre ».
Le réalisateur ne veut aucun filtre entre la caméra et l’émotion des personnages, et c’est là, la grande réussite du film. Il impose alors à son directeur de la photographie de n’utiliser qu’un objectif à focale fixe, en pellicule de 35 mm. Il explique :

« J’aime les limites. (…) Je ne voulais pas que la technologie interfère avec la trame émotionnelle du film. »

Le résultat est saisissant, certaines scènes sont floues, d’autres ont un cadrage parfois tranchant tant la caméra semble proche de son sujet. Le charnel prend le dessus sur l’image, ajouté à la prise de son et à la performance d’acteurs, le spectateur peut sentir les corps vibrer, les peaux s’appeler, les souffles se retenir. Il rentre dans la peau des personnages tant la photographie rend forte l’empathie. Lorsque Oliver prend par exemple le train, disant « Adieu » à Élio, on voit la mâchoire du jeune homme se déformer tant l’air semble déjà lui manquer, et la douleur nous prend au même endroit.

La performance des acteurs rend alors absolument bouleversant le film, Élio a su s’effacer totalement dans son personnage, en épouser l’intelligence, la bonté, la souffrance. Il a beaucoup influencé le scénario. On doit notamment à l’acteur Franco-Américain la pénétration du français dans le film et l’origine hexagonale d’une partie du Casting ( Amira Casar et Esther Garrel).
L’aspect polyglotte déjà présent dans le livre, se renforce alors d’une langue additionnelle à l’anglais et l’italien. Le grec ancien et l’allemand s’ajoutent à cet univers multiculturel ouvert sur le monde et sur le temps, dans une espèce d’hédonisme voire d’épicurisme éternel, où la jouissance de la nature, du savoir, de la culture et de l’autre semblent la seule chose qui compte. Les références artistiques, littéraires, musicales, philosophiques abreuvent le film sans jamais être gratuite, pompeuse ou élitiste.

À l’image du personnage d’Oliver, venu des États-Unis pour passer l’été dans la maison d’un chercheur Italien, il profite du cadre sublime pour, à la fois, finir la rédaction d’un texte sur Héraclite, jouir de la fraîcheur de l’eau et de la nature, enchaîner les parties de Poker, devenant ainsi magiquement ami avec les vieux du village, et se laissant aller au plaisir charnel féminin ou masculin, quitte à tomber amoureux et se laisser prendre au piège des sentiments sachant qu’il doit partir car sa vie est ailleurs. Armie Hammer s’incarne parfaitement dans cet éternel étudiant, acceptant de redevenir un adolescent pour les quelques semaines de cet été, avant de se marier et devenir définitivement adulte. Cet été-là, il répondra au nom d’Élio, et Élio répondra à son nom.
Quand

Quant à la fin du film, il appellera le jeune homme pour lui annoncer, après des mois sans lui avoir donné de nouvelles, qu’il se marie, son amant répétera ce mantra « Élio, Élio, Élio, Élio », jusqu’à ce qu’Oliver l’appelle à son tour « Oliver » reprenant alors le jeu de leur amour estival, trace de la marque indélébile de leur histoire.

Mais, Call me by your name, c’est aussi un très bel hommage au père, Aciman, l’auteur du roman raconte qu’il a eu des parents géniaux, et qu’il est sûr qu’à pareille situation, son père aurait dit mot pour mot, ce que M. Perlman dit à son fils pour le consoler. Incarner par le fabuleux Michael Stuhlbarg, le personnage fait alors un éloge sublime de la douleur. La douleur n’est alors plus à percevoir comme négative parce qu’elle est la trace de l’expérience incroyable qui a été traversée. Il faut la cajoler, car sinon, on arrache avec elle tout ce qu’il y a pu avoir de bon, comme aime le résumer Timothée Chalamet.
Durant tout le film, accompagné de tous les autres personnages allant dans le même sens que lui, Michael Stuhlbarg incarne la bonté à l’état pur, cette bonté qui n’évitera pas la souffrance, mais qui saura la consoler quand elle arrivera, une bonté qui consiste à profiter pleinement des choses qui arrivent, car la force de ce que chacun ressent doit être chérie et non jugée. Une véritable leçon de vie. Il est le père, comme le dit Luca Guadagnino que tous rêveraient d’avoir.
Mais c’est aussi un hommage que Luca Guadagnino dit livrer à ses pères de Cinéma : Renoir, Rivette, Rohmer et Bertolucci. Il glisse aussi dans la bouche d’Esther Garell les mots de son père : « Amis pour la vie. »

C’est pour finir, le coup de cœur de milliers de spectateurs qui se sont surpris à tomber amoureux, comme quand ils avaient dix-sept ans, revivant toutes les émotions de leur première histoire d’amour ; comme s’ils avaient dix-sept ans sentant leurs poils se dresser comme ceux d’Élio, leur cœur se serrer de le voir souffrir de l’attente, le souffle manquer, et finalement les larmes monter comme celle de ce fabuleux acteur, laissant l’émotion à nouveau le déborder sur la sublime musique de Sufjan Stevens : Visions of Gideon.

Je fais partie de ces spectateurs qui n’ont pas tenté d’intellectualiser « cet univers trop beau », l’âge ou le genre des personnages mais qui se sont laissés envahir par son flux d’émotions brutes, d’une sensibilité et d’une justesse extrême, et par la beauté de ses personnages : ces deux jeunes amoureux prêts à tout pour vivre ces quelques semaines comme une magnifique parenthèse, les parents d’Élio qui choisissent de fermer les yeux et apporter des mots et des gestes réconfortants le moment venu pour ne rien abîmer, et Marzia, qui à l’image de Nathalie dans Les Enfants du Paradis– ce qui fait du personnage interprété par Maria Casares le plus beau protagoniste de Marcel Carné – a confiance, terriblement confiance, parce qu’elle, elle restera pour partager la petite vie de tous les jours, la vie simple et belle qu’Oliver va lui aussi retrouver, avec sa future femme. (Comme semble le dessiner la suite, au prochain épisode).

J’espère que vous vous êtes laissé chavirer par cette sublime histoire d’amour, car comme le disait Prévert : « Les seuls films contre la guerre sont les films d’amour ». Se montrer sensible à une telle histoire serait alors, peut-être, un petit acte de résistance face aux discriminations et à certaines barbaries contemporaines.

 

Gaspard va au mariage, Antony Cordier

Gaspard va au mariage

De Antony Cordier

Avec Félix Moati, Laetitia Dosch, Christa Théret, Guillaume Gouix, Marina Foïs, Yohan Heldenbergh et Élodie Bouchez

Film français (janvier 2018, 1h43)

Distributeur : Pyramide

 

On entre dans ce film comme Laura va au mariage, en se laissant aller de rencontre en rencontre, de coup de cœur en coup de foudre, du bonheur de recevoir une viennoiserie à la folie de s’enchaîner aux rails d’un train… Mais pas trop longtemps, car il faut le saisir ce train qui nous entraînera loin, très loin de nos horizons bouchés par l’affligeante banalité de notre vie morose. Laura nous emmène au zoo, voir de drôles d’animaux aux personnalités flamboyantes et aux pelages chatoyants.

L’histoire, les personnages, le décor, tout est absolument improbable.

Pourtant, dès les premières secondes de films, on plonge la tête la première dans cette fiction totalement barrée, sans jamais se poser de questions, sans jamais douter, sans jamais en sortir, sans jamais vouloir en sortir.

À quoi tient le charme ? Se demande-t-on quand la lumière se rallume.
La réponse est d’une simplicité évidente : la sincérité.

Antony Cordier a fait ce film avec une telle sincérité qu’on y croit pleinement, les acteurs le jouent avec une telle authenticité qu’on oublie que ce n’est pas leur histoire qu’ils interprètent – Félix Moati est adorable dans ce rôle de rêveur, Laetitia Dosch absolument rayonnante dans ce rôle de fille paumée d’une rare luminosité, Christa Théret nous fait vivre dans la peau de cette femme ours sublime, et Johan Heldenberg est incroyablement génial en chef de zoo et de meute délurée – et même les personnages sont d’une telle véracité dans leurs excentricités, dans leurs sentiments et dans leurs mots qu’il est impossible de ne pas succomber à leurs défauts charmants et leurs folies douces.

Plus qu’une franche comédie qui nous tire les rires du nez, la palette d’émotion que nous fait traverser le film est celle que parcourent aussi les personnages, car un tel acte de sincérité de toute part amène le spectateur à une empathie totale avec ce qui leur arrive. On aime alors regarder Laura tomber, mine de rien, amoureuse de Gaspard, on est surpris de le voir tout étonné quand après qu’elle se soit laissée renifler, elle lui suggère de faire jouer son ingéniosité pour passer l’excitation seule, on est charmé par le vieux Max quand il tente maladroitement de quitter ses conquêtes par téléphone, finissant par placer l’objet au micro-ondes, on a envie de grogner en sentant l’appel de la nature nous saisir à la vue de cette femme ours jalouse de sa future-belle-sœur, on a envie de renifler, sentir, vivre, vivre, vivre, comme le font Laura, Gaspard, Colline, Max et Peggy. Vivre comme si nous n’avions peur de rien, comme si la vie s’offrait enfin à nous dans l’improbabilité des possibles qu’elle nous promet. On se sent bien dans ce zoo, et dans cette famille.

Pourtant, tout n’y est pas rose, les rapports familiaux sont parfois très tendus, Virgil, incarné par Guillaume Gouix, l’acteur ayant été choisi pour sa faculté à tout rendre réel quand celui qui incarne son frère Félix Moati est si lunaire qu’on croit parfois rêver avec lui, Virgil dit par exemple à Gaspard, son petit frère, celui qui a toujours été le préféré que son succès était immérité, allant jusqu’à affirmer : «je ne t’aime pas». Les mots sont durs, violents, comme ceux qu’on a avec nos frères et sœurs quand on sait que toute vérité instinctive peut-être dite car jamais rien ne pourra briser le rapport du sang. Et alors, malgré la dureté des mots, la dureté des maux, la parole est dite et semble aussitôt pardonnée.

Les rapports ne sont pas plus simples entre Félix et sa sœur tant le rapport de séduction entre eux semble être et avoir été destructeur, mais jamais l’auteur ne tombe dans le facile, le scabreux ou le dérangeant, l’amour entre ces deux-là et d’une beauté interdite qui restera subtile sans passage à l’acte charnel. Jamais le film ne tombe dans la vulgarité, la finesse est le maître mot du film qui lui donne son ton si particulier et son timbre si délicat.

Les rapports entre le père et ses enfants sont aussi compliqués, ils semblent tout partager les uns avec les autres, l’absence de pudeur sur les questions de nudité, l’assiette dans laquelle tous ensemble ils vont manger, les détails sexuels des aventures extra-conjugales paternelles, ils partagent tout au point qu’il semble difficile pour chacun de vraiment trouver sa place.

Et puis, il y a le sujet du Zoo, le zoo qui est à la fois le souvenir d’enfance rêveur du réalisateur qui se souvient avoir eu enfant un livre narrant la vie de Claude Caillé, créateur du zoo de la Palmyre, le fils de cet aventurier n’avait pas de peluches mais de vrais fauves comme animaux de compagnie. Au-delà de ce souvenir, le zoo est un formidable réservoir de fiction puisque le réalisateur a pu y faire grandir des personnages hauts en couleur qui n’auraient jamais pu être crédibles ailleurs. Pourtant, comme le dit Antony Cordier, le zoo offre une approche animale qui déplace les limites de l’éros. Il explique que dans beaucoup de film de zoo, l’inceste est sous-jacent, comme dans le film de Peter Greenaway, Zoo, A Zed and Two Noughts. Et en effet, en sortant, une référence m’a envahie, non pas au cinéma mais au théâtre : Wajdi Mouawad qui avec sa pièce Forêts, nous entraîne dans une famille ayant voulu recréer un Zoo comme arche de Noé fuyant les atrocités du début du XXe siècle, mais qui se confronte à la question de l’inceste de manière déchirante et dramatique dans une tragédie comme aime les mener le libano-québecois.
Pourtant le zoo est aussi aujourd’hui, où notre rapport à l’animal change, le symbole de la fin d’une époque, on cesse de regarder les animaux comme des bêtes de foire et on leur accorde des droits de plus en plus humains. Mais le Zoo n’est pas juste, comme on pourrait le penser, un lieu d’exhibition d’animaux rejouant un orientalisme, mais, dans notre époque sinistrée par les extinctions d’espèces, il est aussi un lieu de protection quand faute de pouvoir les préserver à l’état naturel, on peut au moins, paradoxalement, les sauvegarder en «milieu artificiel».

Ce zoo polymorphe est à l’image du film allant dans une multitude de directions et épousant une pluralité de thème. Alors, sous l’apparente spontanéité de l’univers, le travail du réalisateur s’est révélé très compliqué, puisqu’il fallait mener dans une même narration le retour d’un fils prodigue, une histoire d’amour naissante, celle incestueuse d’un frère et une sœur, un mariage finalement annulé et un zoo mourant.
Il a de plus été difficile de trouver les producteurs nécessaires tant le projet semblait irréaliste, sept ans se sont écoulés entre son film précédant et celui-ci pour cette raison.
Et en parlant d’irréalisme, il a fallu aussi concilier la réalisation très réaliste d’une part et la magie du conte de fée d’autre part.
Ces difficultés de tisser tous les liens ont été résolues par la présence très forte de la structure du film. L’histoire se déroule en quatre chapitres, présentant chacun un personnage. Avant d’être coupé au montage, un cinquième chapitre était consacré à Peggy. Un personnage rendu, pour le réalisateur, intéressant par sa profession, car le vétérinaire est dans un zoo celui qui aime les animaux mais que les animaux n’aiment pas. Ainsi Peggy aime sans rien attendre en retour. Cette analyse d’une subtilité incroyable transparaît de manière si délicate dans le film qu’elle est quasiment imperceptible, sublimée.

Et on découvre, à la lecture ou à l’écoute du réalisateur, que tout le film à ce niveau de finesse, que les références à la mythologie (cerbère, le chien à trois têtes condamnant ce zoo et ses animaux à la mort), au cinéma (Pauline va à la plage, d’Erci Rohmer, Margot va au mariage, de Noah Baumach, Princesse Mononoké, d’Hayao Miyazaki), etc., rien n’est choisi au hasard. Il explique par exemple, au détour d’une explication sur la citation de Peau d’âne, que comme le personnage de Jacques Demy incarné par Catherine Deneuve s’enlaidit d’une peau d’âne pour échapper à l’amour de son père, Colline se cache sous une peau d’ours pour essayer d’être repoussante aux yeux de son frère qu’elle ne peut s’empêcher d’aimer. Son frère, Gaspard de la même manière va saboter son potentiel génie pour n’être enfin plus désirables aux yeux de sa sœur qu’il aimera infiniment. C’est aussi pour cette raison qu’il entraînera Laura dans cette loufoque aventure voyant en elle celle grâce à qui il pourra potentiellement dire :

Je suis sauvé « car le plus important dans la vie c’est de trouver quelqu’un qu’on aime plus que sa famille ».

Elle réussit le test avec brio et est aussi la seule qui va sortir indemne du film, la seule à continuer la route qu’elle s’était tracée, quand tous les autres ont fini par accepter de se décharger des poids de Sisyphe qu’ils s’imposaient de porter.

Le dernier fil qu’à tirer le réalisateur pour tisser le désir de cette famille est celui du dessin. Le trait est d’abord celui de la mère sur le visage de Gaspard, puis le sien sur le dos de sa sœur dans une scène d’une sensitivité incroyable, puis ceux d’un Okapi tatoué sur le buste de Max à côté du nom de Peggy et enfin celui de la tatoueuse végétarienne que Virgil choisit d’épouser.

L’infinie beauté et tendresse ne cessent de nous surprendre et de nous toucher durant le film et encore longtemps après.

Alors, laissons les derniers mots à la Tendresse chantée par Bourvil.

Dans le feu de la jeunesse
Naissent les plaisirs
Et l’amour fait des prouesses
Pour nous éblouir
Oui mais sans la tendresse
L’amour ne serait rien
Non, non, non, non
L’amour ne serait rien

Quand la vie impitoyable
Vous tombe dessus
On n’est plus qu’un pauvre diable
Broyé et déçu
Alors sans la tendresse
D’un cœur qui nous soutient
Non, non, non, non
On n’irait pas plus loin.

Pauline

 

Ciné d’ailleurs,vu par Pauline

 Trois petites critiques de très beaux films (je vous épargne donc celle de Wonder Wheel) que j’ai eu l’occasion de voir à Avignon et que je vous recommande vivement. Les voir, tous trois, passer à Montargis me laisse rêveuse…

Lady Bird
Lady Bird

De : Greta Gerwing

Avec : Saoirse Ronan, Laurie Metcalf, Tracy Letts, Lucas Hedges, Timothée Chalamet

Aller voir Lady Bird, c’est comme prendre place à bord d’une machine à voyager dans le temps. À voyager dans son propre temps…
Car même si les époques différent, on se retrouve à revivre notre propre adolescence, cette dernière année de lycée, ce moment si particulier où tout s’emballe. Les nouveaux amours, les amis qui comptent plus que les apprentissages et surtout, surtout, l’orientation. Rêver de rester, de partir, d’université, de culture, d’ailleurs…
Tout va se jouer, rien n’est fait, tout est encore possible et il s’agit de profiter de cet instant de félicité.
Le film nous entraîne dans l’univers de cette renommée Lady Bird qui a besoin d’affirmer sa singularité pour avoir l’impression d’exister, exister pour elle, et enfin, peut-être trouver le sens de son être au monde.
Mais y-a-t’il vraiment un sens ?
J’ai été cette Lady Bird. Et à entendre les critiques, je ne suis pas la seule. Nous avons tous un peu été une Lady Bird, dans cette recherche de soi. Quand il a s’agit de tout faire pour être unique quand parfois, souvent, c’était la seule chose rassurante à affirmer.

« Je veux que tu sois la meilleure version de toi-même. » dit la mère de Lady Bird.

Faute d’être la meilleure version de soi, être la plus singulière.

La Forme de l'eau - The Shape of Water

 

La Forme de l’Eau,

De : Guillermo del Toro

Avec : Sally Hawkins, Doug Jones, Michael Shannon, Richard Jenkins, Michael Stuhlbarg

 

Plonger dans l’univers d’Elisa, une femme de ménage muette qui va faire confiance pour la première fois, aimer et aider la seule personne qui va la voir comme un être à part entière. Et qu’importe si elle n’est pas humaine.

La photographie et l’interprétation sont absolument sublimes, on est totalement immergé dans cet univers fantastique et aquatique, les décisions des personnages ne sont jamais hasardeuses ou scénarisées, elles sont le fruit d’un cheminement d’une rare richesse et justesse. C’est redoutablement efficace. Pendant deux heures, on est au cœur de cette histoire d’amour improbable qui semble pourtant incroyablement réelle quand elle est mise en scène par Guillermo del Toro.

 

Call Me By Your Name

 

Call me by your name

De : Luca Guadagnino

Avec : Timothée Chalamet, Armie Hammer, Michael Stuhlbarg

Ça faisait longtemps, très longtemps, que je n’avais pas été bouleversée comme ça au cinéma. Cette histoire d’amour, et qu’importe qu’elle soit homosexuelle, touche à une universalité de la passion tellement humaine…. Chaque souffle, chaque toucher, chaque regard nous couvrent d’empathie de manière incroyable. À travers Elio, c’est toutes les sensations qui traversent notre être lorsqu’on tombe amoureux, lorsqu’on vit une passion dévorante, que l’on revit avec une puissance fulgurante. Et c’est fascinant. Le cœur s’accélère, la gorge se noue, les yeux se chargent de larmes… Le réalisateur a su transmettre toutes ces émotions, non pas avec des mots comme dans le livre dont il est tiré, mais avec des sensations brutes. La caméra est proche de son sujet au point de toucher un point d’intime fabuleux. Et la performance de Timothée Chalamet tient à la virtuosité. Il fait exister Elio, et avec lui, tout ce que l’on ressent quand on sent grandir le feux dévorant des sentiments pour l’autre. C’est tellement fort. Du reste, le cadre du film (une Italie érudite et luxuriante), la vibrante musique de Sufjan Stevens  et la beauté du personnage du père sublimement interprété par Michael Stuhlbarg nous font définitivement basculer dans cet univers. On aimerait que ça ne finisse jamais.
J’en tremble encore.

« 3 Billboards, Les Panneaux de la vengeance » de Martin McDonagh

 

 

Durée 115 mn

.Nationalité : Grande-Bretagne – Etats-Unis

Avec Frances Mac Dormand (Mildred Hayes) , Woody Harrelson  (Bill Willoughby) , Sam Rockwell…

Genre Drame

Nationalités : Britannique, Américain
Synopsis : Après des mois sans que l’enquête sur la mort de sa fille ait avancé, Mildred Hayes prend les choses en main, affichant un message controversé visant le très respecté chef de la police sur trois grands panneaux à l’entrée de leur ville.

 

Après avoir fait sensation au BAFTA en ne remportant pas moins de quatre prix, je ne voudrais pas que Three Billboards Outside Ebbing, Missouri, renommé en français Les panneaux de la vengeance, échappe à un article sur le blog des Cramés de la Bobine, je veux dire un vrai article, un plein article. Un article où lui seul a la vedette. Car il le mérite.

Ce film nous présente les trajets de vie de trois personnages d’Edding, une petite ville du Missouri, essayant tant bien que mal de trouver des réponses et un sens aux éventements traumatiques qui les a touchés. Le scénario se cristallise autour de trois panneaux dont le rouge va faire saigner cette petite route déserte du centre des États-Unis, panneaux dont la violence va trancher avec la tranquillité des paysages brumeux et impassibles, panneaux incriminant la police, et notamment son chef, de ne pas avoir arrêté le bourreau d’ Angela Hayes, violée et assassinée sept mois auparavant.

Dans un film classique, les personnages de la petite ville se demanderaient : « Mais qui a bien pu poser ces panneaux ??? », une enquête serait menée et à la fin du film, on trouverait le coupable. Mais pour son réalisateur, Martin McDonagh, la question n’est pas de savoir qui est coupable, ni pour les panneaux, ni pour le meurtre, mais comment on survit au traumatisme.

Et en effet, pas la peine de se demander qui a commandé cet affichage funèbre, puisque la réponse est évidente, la police, les élèves du lycée, les médias qui viennent l’interroger le savent, seule la mère d’Angela, Mildred Hayes est capable d’un tel passage à l’acte. Et même elle, lorsqu’elle est interrogée ne s’en cache, elle veut faire avancer l’enquête, que le criminel soit enfin trouvé, arrêté et jugé et pour se faire, l’omniprésence médiatique est sa seule arme pour que l’affaire ne sombre pas dans l’oubli.

Cette femme, dont l’interprétation de Frances McDormand est absolument remarquable – on a eu la chance pendant le week-end de rétrospective des frères Cohen de la voir dans des films déjantés tels que Sang pour Sang et Burn After Reading, elle livre ici une prestation subtile et dramatique – a une révélation en empruntant sa route quotidienne, celle où sa fille a été violée pendant son agonie avant de mourir. Utiliser les vieux panneaux publicitaires abandonnés quand cette route a arrêté d’être fréquentée et mettre en valeur pour y inscrire les messages : « RAPED WHILE DYING », « AND STILL NO ARRESTS » et « HOW COME, CHIEF WILLOUGHBY? » (« VIOLÉE PENDANT SON AGONIE », « TOUJOURS AUCUNE ARRESTATION » et « POURQUOI, CHEF WILLOUGHBY ? ». Elle va donc faire une offre que le publicitaire propriétaire des panneaux ne peut refuser (pour l’argent mais aussi par empathie, cette histoire a vraisemblablement marqué douloureusement toute la ville).

C’est comme ça qu’elle se lance dans ce qu’on pourrait appeler la BillboardsGate, sans vraiment réaliser la souffrance qu’elle va occasionner, ou pire, en la faisant passé au second plan. Au second plan de sa douleur, de son désir de justice, de son besoin de savoir qu’on n’oublie pas.

Car, certes les policiers incriminés vont en souffrir, la ville va la détester, mais c’est sur les amis de Mildred, le publicitaire, et surtout son fils que ça va retomber.

Son fils, qui fait face à la mort de sa sœur, explique ainsi au révérend qui vient faire la morale à sa mère, que la journée a été difficile au lycée, que les élèves sont choqués du comportement de sa génitrice et lui font payer à lui. Mais là n’est pas le plus important, il souffre lui-même de ces panneaux. Il explique dans une magnifique scène de huis clos forcé par les trajets en voiture sur cette fameuse route, que leur présence, plusieurs fois par jour, le ramène aux conditions horribles dans laquelle sa sœur a été tuée, détails qu’il aurait préféré ne pas connaître. Sa souffrance est immense, mais contrairement à sa mère qui explose de violence, il se replie dans sa coquille et essaye de ne pas faire de vagues qui dévoileraient sa colère. Pour éclairer les rapports entre lui, sa mère et sa sœur une scène de flash-back nous donne à voir ce qui s’est passé juste avant le meurtre. Ce qui aurait pu être une scène de dispute banale avec l’éclairage que nous connaissons de la fin qu’elle va prendre, devient terrible. Difficile pour la mère de ne pas culpabiliser quand elle a laissé partir sa fille à pied en lui disant « J’espère aussi que tu te feras violer. » Cette phrase résonne. Pour le spectateur, pour cette mère, mais aussi pour son fils qui l’a entendu, qui sait, et qui sait aussi que la dernière chose que lui a dite sa petite sœur c’est « Pourquoi n’es-tu jamais de mon côté ? ».

Mais le réalisateur n’en rajoute pas, il laisse juste cette brèche ouverte. La violence de cette famille est autrement plus compliquée. Notamment par le père des enfants, un policier violent, qui a visiblement tâché de se racheter une conduite en s’amourachant d’une gamine et en convainquant sa fille de venir vivre avec lui. Et ces panneaux vont inévitablement le toucher et le ramener dans la vie de Mildred, ce qu’elle avait cru pouvoir éviter…

Pourtant, si des plaintes sont posées et que tous lui en veulent, elle n’est étonnamment pas inquiétée par le chef de la police qu’elle cite pourtant nominativement sur un panneau. Et c’est là, la grande force du film : ne pas tomber dans les clichés, jamais. Les choses sont toujours radicalement différentes de ce qu’on connaît, et de ce qu’on s’imagine, comme dans la vie. Et si c’est souvent une grande force, c’est malheureusement aussi de ce côté que le film pêche un peu. Certains lui ont trouvé des lourdeurs, je préfère penser que le film a un problème de rythme. Que trop de choses sont amenées et que le réalisateur aurait pu arrêter le film avant. Mais en étant tout à fait honnête, oui, on doit pouvoir appeler cette démesure lourdeur… À chaque rebondissement je priais pour que le film s’arrête tellement on avait atteint une justesse qui inévitablement retombera comme un soufflet si on continue à souffler sur les braises de cette tragédie déjà trop développée. Et pourtant, à chaque fois Martin McDonagh arrive à nous faire découvrir une réelle subtilité amenée précisément par cette démesure. C’est fort. Très fort.

Alors même si je n’ai pas été toujours d’accord avec l’ajout d’un événement, finalement, en comprenant la possibilité sous-jacente qu’il implique, je ne peux que m’incliner.

Et pour l’expliquer, il ne me reste qu’à développer les deux autres personnages principaux.

Face à ce personnage de Mildred Hayes, il y a donc la police, et plus particulièrement deux hommes : le chef de la police : Willoughby, respecté de tous et mourant, et le policier américain lambda (non ce n’est pas à souhaiter) : violent, raciste et alcoolisé : Dixon. On a donc le bon policier et le mauvais policier… – Ça aurait pu être un sketch des inconnus, le bon policier, bon il mène son enquête et il boit, alors que le mauvais policier, il fait son enquête et bon, il boit !

Mais non, aucune caricature. Il faut s’enfoncer dans le film pour comprendre les subtilités des rapports entre ces deux-là.

Le film s’attarde d’abord sur le personnage de Willoughby, le chef de brigade, celui qui est responsable de l’enquête qui n’aboutit pas. Mildred cite son nom sur les affiches sans pourtant sembler avoir vraiment quelque chose à lui reprocher. Alors, il va venir la voir, lui expliquer une fois de plus qu’il n’y a pas d’élément et que dans ces conditions, l’enquête ne peut aboutir. Il est à l’écoute, presque réconfortant. Il finit par lui dire qu’il est mourant, espérant ainsi trouver chez elle l’empathie qui lui fera enlever ces panneaux. Qu’il puisse mourir en paix, sans ombre au tableau, en tout cas publiquement parce qu’il aurait vraiment aimé résoudre cette enquête. Mais alors là, elle lui rit au nez en lui répondant que toute la ville le sait, et que ce n’est pas ça qui va l’arrêter.

Alors, pour que sa famille ne le voie pas décliner, il décide de mettre fin à ses jours, finir dignement, dans la joie d’une belle journée arrosée et en famille. Et dans un rebondissement génial, il explique dans une lettre à Mildred qu’il a payé pour que les panneaux continuent à afficher son inaptitude à boucler l’affaire. Il dit le faire avec beaucoup d’humour pour que tout le monde la pense coupable de son suicide, mais on sent bien qu’il l’a fait à la fois pour se racheter de son impuissance et parce qu’il a entendu la démarche de Mildred. Cette affaire lui tient à cœur, et plus elle fera parler, plus la police aura une chance de coffrer le meurtrier. Ce sera son dernier geste dans l’affaire, comme un coup de pouce posthume. Et en effet, par deux fois, titillé par la médiatisation, un odieux personnage va se mettre dans la peau du tueur pour titiller son ego et se faire mousser. C’est lui le vrai méchant de l’histoire.

Et non pas cet horrible policier, réputé pour avoir tabassé des noirs parce qu’ils étaient noirs – comme quoi, Détroit, bien que film historique résonne toujours fort dans l’actualité du pays. Mais petit à petit, la personnalité de ce Dixon s’affiche dans ses failles et ses faiblesses. On le pardonnerait presque d’être violent et raciste aux vues de cette mère castratrice, violente (c’est elle qui lui souffle presque toutes ses mauvaises idées) et elle aussi alcoolique. Les chiens ne font pas des chats…

À l’annonce du suicide de son chef, qui on le comprend, est plus qu’un simple patron mais un véritable mentor qui le tient et le maintient à son poste pour ne pas qu’il plonge définitivement, il décide d’agir, de prendre les choses en main, «d’être un bon flic, d’aider les gens.». Et là. À l’écran, chose géniale qui ne se passe que trop rarement, la voix off est totalement opposée à ce qui se passe sur l’écran. Le personnage explique qu’il va être honorable, et on le voit dans un débordement de violence défenestrer le propriétaire des panneaux. Il n’a pas besoin de le chercher bien loin puisque son bureau est en face du sien. Il est fier de son acte, il explique même à sa victime «Tu vois, j’ai des problèmes avec les blancs aussi…». Ensuite, en effet, ça déborde de tous les côtés, il est viré, quelqu’un brûle les fameux panneaux, et Dixon se retrouve dans le commissariat alors que Mildred y met le feu.

Mais, comme je le disais, cette lourdeur n’est pas totalement veine, parce qu’il lit la lettre que son feu mentor lui a écrite pour lui dire qu’il pouvait devenir un bon flic, et qu’il avait besoin qu’enfin quelqu’un lui fasse confiance. Et à partir de là il va se donner totalement pour améliorer les choses. Pour commencer, il sauve le dossier (en effet bien maigre pour un homicide sur une adolescente) des flammes. Ça aurait pu être niaiseux, plein de bon sentiment, mais non, quand Mildred le voit, le visage et le corps brûlé, et découvre qu’il a sauvé le document, on comprend, sans le moindre mot, sans le moindre regard, qu’elle lui pardonne. Le film aurait pu (dû ?) s’arrêter là. Mais non, il se retrouve dans la même chambre que celui qu’il a lui-même défenestré, et il s’excuse. Mais genre sincèrement. Et on a envie de le croire tant on a l’espoir que sa vie a basculé entre ces deux instants. Mais l’autre ne pardonne pas. Pourtant, en bon samaritain, sans le moindre mot, avec un mépris tellement compréhensible, il lui offre un verre de jus d’orange.

J’ai envie de m’arrêter là dessus, sur cette sublime faculté de l’auteur à faire évoluer ses personnages, à les rendre plus humains qu’il ne l’était au début, de nous surprendre aussi en toute subtilité, alors qu’il déployait précédemment la grosse artillerie.

Mais ce serait oublier l’humour… Les touches d’humour dans cet univers tragique sont incroyablement succulentes. La rupture avec le drame est finement mise en œuvre pour nous faire sortir de tout le pathos qui se joue à l’écran. Et immanquablement, on suit. Ça tient surtout à deux personnages, James, Peter Dinklage qu’on adore dans Game of Thrones et qui manie l’autodérision de manière sublime, mais surtout, surtout, par la magie de celle qui joue Pénélope, Samara Weaving, la nouvelle petite amie de l’ex-mari de Mildred (tout est devenu tellement compliqué depuis que le divorce s’est démocratisé…). Cette fille a une capacité à capter l’attention pour déblatérer des absurdités déconcertantes avec une aisance absolument fabuleuse. Même si son petit ami étrangle son ancienne femme, lui-même menacé par son fils avec un couteau, elle arrive avec ses histoires de zoo et de chevaux pour handicapés, et on rit. Espérons la revoir dans d’autres rôles car sa prestation est incroyablement prometteuse.

Bref, Trhee Billboards nous plonge dans un drame d’une puissance dévastatrice et le réalisateur arrive à nous surprendre par sa justesse et son sens de l’humour qui rompent avec une certaine démesure narrative, le tout est brillamment interprété. Martin McDonagh nous offre un regard complexe sur la violence qui entache les États-Unis et sur la manière dont chacun gère personnellement le problème.

 

« La Villa » de Robert Guédiguian

Dans le cadre du Festival TéléramaDu 25 au 30 janvier 2018Soirée débat mardi 30 janvier à 20h30
Film français (novembre 2017, 1h47) de Robert Guédiguian avec Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan, Jacques Boudet, Anaïs Demoustier, Robinson Stevenin et Yann Tregouët
Distributeur : Diaphana Distribution
Présenté par Laurence Guyon
Synopsis : Dans une calanque près de Marseille, au creux de l’hiver, Angèle, Joseph et Armand, se rassemblent autour de leur père vieillissant. C’est le moment pour eux de mesurer ce qu’ils ont conservé de l’idéal qu’il leur a transmis, du monde de fraternité qu’il avait bâti dans ce lieu magique, autour d’un restaurant ouvrier dont Armand, le fils ainé, continue de s’occuper. Lorsque de nouveaux arrivants venus de la mer vont bouleverser leurs réflexions…
Aller voir un film de Guédiguian, c’est toujours un peu comme rendre visite à une partie de sa famille qu’on ne voit qu’une fois tous les deux trois ans. Il y a l’appréhension, aura-t-on encore quelque chose à échanger ? Il y a l’attente aussi, l’excitation des retrouvailles. Et puis le moment venu, tout le monde est là. On parle souvent de l’équipe de ses films comme d’une famille, j’avais huit ans quand je les ai rencontrés pour la première fois, au cinéma. Depuis, ce sont un peu  des grands-parents, des oncles, des cousins, bref : une famille gauchiste aussi idéale que fictive. J’ai grandi, changé, vieilli aussi un peu, et je les ai vu en faire de même à l’écran. Pourtant, les idées restaient intactes, depuis le premier jour, l’utopie qu’ensemble, on pouvait changer les choses.Pourtant aujourd’hui, – oui aujourd’hui, je raconte ma vie, hum, – la lecture de Bergson m’avait emmené si loin du quotidien, que j’en avais oublié le temps, du moins, l’heure d’aller voir La VILLA, de retrouver mes vieux copains cocos ! C’est étonnée, mais très heureuse, que je découvre donc la salle pleine, m’obligeant à me diriger vers le premier rang…Erreur, grosse erreur. Dès les premières minutes, et sans que l’impression ne me quitte pendant le film, j’étais beaucoup trop près. Et ce n’était pas juste dû à mon point de vue qui anamorphosait l’écran, mais à cette succession de très gros plan et de mouvement de caméra cherchant à se coller toujours plus proche de son sujet. Or si ça crée parfois de magnifiques temps de tension – notamment lorsque, tout au début, la main s’approche du cendrier, se crispe, se tend, se raidit, que le souffle s’éteint et ne laisse plus qu’entendre les vagues, Waouh, tout est là ! – la majorité du temps la caméra ne permet pas la distance nécessaire pour que les acteurs puissent s’épanouir, que les personnages existent, que l’histoire s’autonomise et que le spectateur oublie qu’il est spectateur. C’est une question que je me pose de plus en plus lorsque je sors du cinéma : Est-ce trop demander aux réalisateurs de nous faire oublier, pendant une heure ou deux, qu’on est devant un écran ?Mais à Guédiguian (pas aux autres,  attention…) je lui pardonne. Je lui pardonne tout.Parce que ce qu’il a à nous offrir est beaucoup plus grand que deux heures à croire en une histoire. Ce qu’il offre en pâture à ses spectateurs, c’est un idéal de vie, l’espoir que nos combats et nos idées ne sont pas vains. Et à ça, on y croit, et c’est beau. Très beau.Alors revenons au film pour essayer de comprendre comment la magie opère.On commence donc, par la scène qui présente à la fois le lieu : la calanque de Méjean, comme toujours (ou presque), et le non-personnage principal de l’intrigue. Ce personnage qui va amener tous les autres à se retrouver (soi et les autres), dit alors, dans un dernier souffle, la seule parole qu’il prononcera dans le film : «Tant pis». On ne sait pas alors l’objet du remords dont il accepte enfin de se délivrer mais il peut mourir en paix, ou presque. Il survivra à l’attaque mais restera aphasique.La deuxième séquence présente le nouveau rôle qu’interprète Ariane Ascaride pour son mari : une comédienne revenant, à cause des circonstances, là où elle n’avait plus mis les pieds depuis deux décennies. Son côté sec et prétentieux passé, on réalise qu’Angèle ne s’est pas absentée à cause de son succès, mais parce qu’il lui était impossible de faire le deuil d’une vie qu’il fallait fuir pour survivre. Faire le deuil d’une fille, sa fille, noyée alors que son père en avait la responsabilité, dans ce même lieu. Pourtant elle est là, bien que son retour lui soit invivable.On découvre par la suite ses deux frères, Armand et Joseph. Armand tient le restaurant du coin alors que tous les voisins vendent. Armand est là pour sauver l’héritage culinaire, utopiste et philosophique de son père : ne rien changer, rester les mêmes, continuer à faire des plats pas chers pour le peuple, même si le peuple n’est plus. Sa dévotion est telle qu’il est prêt à sacrifier encore une décennie ou deux pour s’occuper de celui qui lui a offert une vision du monde et des idées en lesquelles croire. Interprété par un Gérard Meylan fabuleux, son jeu instaure les rares moments de vérité du film. Il est Armand, chaque regard, chaque souffle, chaque mot sont d’une fabuleuse justesse qui le confirme. Peu de choses de l’histoire paraissent vraies, mais lui si. Au contraire de Joseph, que le jeu de Jean-Pierre Darroussin peine à convaincre, tant les émotions et les dialogues semblent forcés. Pourtant le personnage est intéressant et bien creusé. Joseph est un ancien cadre, qui a été viré du jour au lendemain, ce qu’il n’a pas supporté. Pourtant, son point de rupture n’est pas son licenciement mais, comme il le révèle à la fin, de ne pas être celui qu’il avait cru, celui qu’il aurait voulu être : un ouvrier. Dans cette lutte des classes, suivant à sa manière, lui aussi, l’héritage de l’éducation paternelle, il a fait semblant de ne pas voir qu’il n’était pas né du bon côté. Il explique la naissance de sa douleur lorsque organisant sa première grève, il avait compris que les autres étaient là parce qu’ils n’avaient pas le choix. D’un coup, la vie le séparait de son combat parce qu’il n’était pas né du bon côté de la richesse, de l’éducation et de la culture. Alors qu’habituellement les gens souffrent de leurs manques, la souffrance de Joseph aura été d’en avoir bénéficié tout petit. Quelle magnifique clairvoyance de la part du réalisateur de créer un tel personnage, incarnation fantastique du paradoxe de la foi communiste.Quelques autres personnages viennent compléter ce tableau, incarnés par d’autres habitués des films du marseillais. Anaïs Demoustier, qu’on a vue, elle aussi, grandir à l’écran, joue la bien trop jeune compagne de Joseph. Elle s’était laissée fasciner par cet homme que la foi gauchiste avait brûlé à vif, mais avait fini par se lasser de ses ressentiments, avant de tomber dans les bras d’Yvan. Yvan, un médecin brillant qui a réussi. Il apporte des médicaments régulièrement à ses parents (portés à l’écran par Geneviève Mnich et Jacques Boudet qu’on a toujours plaisir à retrouver) et veut subvenir à leurs besoins sans réaliser que leur décision est prise depuis longtemps : partir ensemble pour ne pas se voir séparer, pour ne pas voir leur calanque se transformer en plage pour millionnaires, pour ne pas voir leur vision d’un mode de vie populaire se fracasser à la réalité. Et puis il y a Benjamin, joué par un comédien d’une autre famille du cinéma, Robinson Stevenin, le pêcheur, qui est resté là, à refaire les nœuds de ses filets pour pouvoir les lancer sur l’actrice qui l’avait fasciné enfant le jour où elle reviendrait. C’est de manière étrangement surprenante qu’on apprend que bien que resté dans une vie simple et manuelle, lui aussi apprend des textes et monte sur les planches pour les partager avec les classes populaires.Il y a donc un témoignage, en creux de celui social qu’on connaît de Guédiguian, sur l’art, le fait d’être comédien ou comédienne, et sur la création. Angèle est une actrice qui a réussi, elle revient forte de son expérience et de sa célébrité, comme le dit Joseph « C’est comme ça avec les acteurs ». Si ce n’est pas le thème central, le film n’est pas sans rappeler La Mouette de Tchekhov tant les personnages en semblent proches, et par extension, le joli film en référence à la pièce : La petite Lili, de Claude Miller où Robinson Stevenin incarnait déjà un acteur amateur, dans une famille d’artistes ne croyant pas en lui. Que ce soit le presque huis clos, les dialogues, les rapports entre les personnages, la difficulté de trouver sa place et l’idéalisme qu’il soit artistique ou politique, n’est pas sans rappeler La VILLA. Pourtant, contrairement à ce film et aux scènes de Tchekhov, les séquences qui se succèdent ne prennent pas pour une raison évidente, elles sont quasiment toutes ponctuées par un début et une fin, le montage n’interrompt rien. Ce qui peut paraître logique enlève pourtant toute prise du film sur le réel. Dans la réalité, les gens ne commencent pas leurs conversations lorsque la caméra s’allume, et ne concluent pas quelques secondes avant d’entendre « Coupez ! »… Les personnages ne vivent pas entre les scènes. C’est le cas dans chaque fiction, mais habituellement, on y croit assez pour ne pas (vouloir) le voir. Pourtant entre ces débuts et ces fins très lourdes, les personnages prennent souvent une vraie profondeur, des instants de vérité qui nous tirent parfois même les larmes – je suis sûrement hypersensible, je vous l’accorde.

Mais la question centrale de ce film reste la problématique que Guédiguian déploie dans la majorité de ses films : Qu’est devenu l’idéal gauchiste avec lequel il a grandi quand le combat semble définitivement perdu ? Sans le moindre fatalisme, à la manière dont il le fait aussi dans Les neiges de Kilimandjaro, il montre que cet héritage n’a de sens aujourd’hui que dans une éthique des actes de la vie quotidienne. Comme lorsqu’à la fin des Neiges du Kilimandjaro, les personnages sacrifient un bonheur personnel pour s’occuper des frères de celui dont ils ont été victimes, dans ce film, ils acceptent comme une évidence de garder les enfants immigrés que l’armée cherche sans relâche, et ainsi panser leurs blessures pour retrouver la foi en soi, les autres et leurs combats.

« Qu’est ce qui a changé ? » Demande Ariane Ascaride au début du film. La réponse est évidente : « Nous. ». Pourtant le cinéaste nous prouve une fois de plus qu’on change sans changer, que si la société évolue, notre foi en un monde plus juste, plus éthique, plus beau ne s’éteindra jamais. Et on y croit.

Et comme preuve, il convoque un extrait d’une scène magnifique d’un de ses premiers films : Ki lo sa ? où sur la musique de Bob Dylan, on voit les trois compères : Ariane Ascaride, Gérard Meylan et Jean-Pierre Daroussin s’amuser comme des gosses qu’ils étaient, déjà sous le regard filmique de Guédiguian.

Tout était là et tout est resté intact : les lieux, l’amitié qui les unit et leur désir de nous faire partager leurs rires, leurs drames et leurs combats. Rien ne changera jamais, si on y croit assez fort. Le cinéma de Guédiguian est essentiel car comme il l’est dit à la fin du film :

Fais-le parce que si tu ne le fais pas, personne ne le fera à ta place et ça se perdra dans les limbes

M. de Sara Forestier (2)

Ibis d’or de la meilleure actrice à Sara Forestier au Festival du film de La Baule

Du 28 décembre 2017 au 2 janvier 2018

Soirée débat mardi 2 janvier à 20h30

Film français (novembre 2017, 1h38) de Sara Forestier avec Sara Forestier, Redouanne Harjane et Jean-Pierre Léaud

Distributeur : Ad Vitam

 

Après des vacances de Noël bien voyageuses, c’est avec joie que je retrouve le cinéma de Montargis avec l’impression d’être enfin à la maison. C’est donc plein d’enthousiasme que je découvre le premier film de Sara Forestier : M.

J’aime les premiers films parce qu’ils sont toujours débordants. Ce film en a toutes les qualités et tous les défauts : il est plein d’idées et de bonnes intentions, il a trop d’idées et de bonnes intentions. C’est la balance entre l’énergie prolifique du jeune réalisateur qui se voit enfin confier un long-métrage et les lourdeurs que va créer ce foisonnement qui permette de juger si le film est bon.

Le film confronte l’univers de Mohamed – un bad boy illettré —, au côté fleur bleue de la jeune Lila qui écrit de la poésie pour laisser échapper les mots qui ne parviennent à sortir de sa bouche. Deux personnages touchants, qu’on a envie d’aimer malgré la maladresse de choix clichés. Alors, on essaye, de toutes nos forces, de croire à cette rencontre, de croire en cette dure mais belle histoire d’amour. Mais le film ne prend pas, malgré la justesse d’interprétation des acteurs. Les intentions sont bonnes, pourquoi un jeune homme pétri dans un complexe depuis l’enfance ne trouverait pas comme seule issue une histoire d’amour avec une adolescente renfermée ? Pourquoi une jeune fille mutique ne trouverait pas enfin confiance en elle parce qu’un gros méchant au cœur sensible a choisi de s’intéresser à elle plutôt qu’à une autre ? C’est peut-être juste un problème de probabilités, quelle chance y a-t-il qu’une racaille illettrée vive une histoire d’amour passionnelle avec une future poétesse bègue ?

Alors, la démesure prend le pas sur les bonnes intentions de Sara Forestier, et elles deviennent bons sentiments. Elle n’a pas su choisir. Choisir entre réaliser, scénariser et jouer le premier rôle. Certes, elle a voulu, ayant casté puis retenu Adèle Exarchopoulos, avant de revenir à l’évidence, c’est son film, à elle, son premier, son bébé. Elle n’a pas su choisir non plus entre les deux sujets de son film : la sortie du mutisme d’une lycéenne bègue et le secret de l’illettrisme d’un jeune adulte en manque d’amour-propre. Deux gros morceaux qui tiennent déjà chacun toute la place.

Et comme si ça ne suffisait pas, ou pire, pour expliquer, elle leur ajoute des histoires de famille tragiques, ils ont tous deux perdu un de leur parent, il leur est impossible de communiquer avec celui qui reste, et ajouter à cela, ils doivent parer aux difficultés d’une petite sœur.

Sans oublier la musique de Christophe, un prof de Français totalement fasciné par Lila qui va la faire entrer dans un cercle littéraire (et qui sait, être éditée ? ), un café sordide, (d’aucuns disent même Bar à Putes…), un autobus qui sert à Mohamed de maison et un hangar où Monsieur « J’ai Peur de Rien » découvre petit à petit, que l’effet secondaire d’une relation amoureuse est … qu’on s’attache à la vie ! Ça ne s’arrête plus… Parfois on ne sait même plus si les scènes sont censées être comiques ou dramatiques : sortir au restaurant une paire de lunettes pour faire croire qu’on sait lire ou s’imaginer son examinateur de Bac de Français nu n’est-ce pas plus angoissant que réconfortant ?

Heureusement, ce débordement de pathos crée parfois des moments magiques qui sauvent le film. Jean-Pierre Léaud, odieux et renfrogné, est une nouvelle fois sublime dans son interprétation, complice d’une gamine fabuleuse à chaque instant : Liv Andren (Soraya). La scène où père et fille se cherchent des poux est incroyable de justesse comme celle où Soraya essaye d’expliquer les différences et les points communs entre le N de Non et de Nom et le M de Mot et de Maux à Mo (le surnom de Mohamed). On comprend qu’ils s’y perdent ! On retrouve aussi avec beaucoup de plaisir Maryne Cayon, qui partageait récemment l’affiche de Djam, en minette superficielle. Sans oublier le trouble créer par la séquence de leur première fois, où Lila n’arrive pas à dire non, mais veut-elle seulement le dire ? C’est violent, trop intime, à la limite du supportable. Sara Forestier nous montre alors qu’elle a la capacité de toucher le réel et de nous le faire partager. Et c’est très prometteur.

Pauline

Carré 35 de Eric Caravaca (3)

On entre dans cette histoire, par la fenêtre.

La lumière s’éteint. Format 4/3, noir et blanc, image granuleuse semblant tirée d’archives familiales, zoom progressif sur une fenêtre, comme pour épier ce qui se cache derrière les barreaux de cette maison méditerranéenne.

Dès cette première image, Eric Caravaca nous place en voyeur de son enquête familiale. S’il n’a pas tourné cette séquence, il l’a choisie, comme de nombreuses autres d’origines très diverses qu’il convoque au gré du film.

Ce récit aurait pu être fictif, tous les éléments sont réunis pour créer un drame bouleversant : le croisement entre histoire personnelle et Histoire collective, des mensonges et non-dits, une mère excentrique, un père mourant et un fantôme, celui d’une petite fille, d’une grande sœur sans image. Le personnage principal part sur les traces de son histoire où, durant l’exil de ses parents, la mémoire semble s’être effacée. Ça aurait pu être la narration d’une pièce de Wajdi Mouawad où comme dans Incendies, Littoral, ou Tous les oiseaux (actuellement jouée à la Colline), le protagoniste fait ressurgir la vérité sur un passé et des origines volontairement oubliés par ces ascendants après le déracinement migratoire.

Pourtant, nous sommes face à un documentaire. Les acteurs ne jouent pas, le personnage n’en est pas un, le scénario est une véritable enquête que livre sans répit le réalisateur. La lumière doit être faite sur cette tragédie et doit l’être face à la caméra. L’image doit être rendue à cette petite fille, c’est la quête de ce film, celle aussi d’un petit frère en mal de cette grande sœur qu’il n’a jamais connue, qui repose sur un autre continent, dans une stèle du carré 35, au Maroc, où aucun parent n’est jamais venu se recueillir.

Mais sa recherche n’est pas sans embûches, il devra faire face au déni. Le déni est peut-être le personnage principal du film, celui sur qui tout repose. Le déni d’une mère qui a préféré oublier et réécrire l’histoire. Une mère qui, sa vie durant, n’a cessé de se réinventer, se faisant appeler Angela, Catherine, Angèle au gré des lieux qu’elle a traversé sans jamais s’y ancrer. Une mère qui a elle aussi été victime d’un mensonge familial qu’elle reproduit sans le réaliser. Cette mère que même ses deux garçons ne semblent pas vraiment connaître.

Alors sans la ménager, Eric Caravaca la place face à la caméra, il est, lui, derrière. Cette distance lui permet de poser les questions avec une frontalité qu’un fils n’oserait pas. Il n’est plus l’enfant, il est le réalisateur, celui qui dirige le film. Il reprend l’autorité sur cette mère qui lui a volé une partie de son histoire, qui, par son silence, a laissé le fantôme de sa petite sœur le hanter, jusque dans son nouveau rôle de père. Il cherche ce qu’on lui a caché pour ne pas reproduire à son tour, la douleur qu’il a héritée de sa mère. La distance créée par le dispositif filmique ne l’épargne pourtant pas, les sentiments s’échappent malgré lui, le ton de sa voix est parfois nerveux, triste. Il ne comprend pas.

Sa mère, elle, semble comme un animal pris au piège, essayant d’éviter la catastrophe coûte que coûte. À plusieurs reprises, elle livre son témoignage, refusant souvent de le changer malgré les évidences que lui met son fils sous le nez. Et pour cause, la vérité des faits est très éloignée de sa vérité de mère. Le déni est le moteur qui lui à permis de survivre à ce deuil, à cet exil, mais aussi à la honte. Que cherche-t-elle à (se) cacher ?

Au fur et à mesure du film, et de son enquête, Eric Caravaca rassemble puis recoupe les informations, les croise, pour découvrir que le secret familial ne commence pas à la mort de cette petite Christine, mais à sa naissance.

On comprend alors pourquoi cette mère a brûlé tous les vidéos et toutes les photographies de son enfant (même la photographie sur la tombe a mystérieusement disparu). Cet effacement n’est pas, comme elle le suggère, le refus de conserver des traces sur lesquelles pleurer, mais la volonté de supprimer une vérité qu’elle n’a pas pu assumer : le handicap de sa fille. Le déni va jusqu’à l’incapacité de dire le mot trisomie. Lorsque son fils l’interroge, elle est ferme, Christine était une jolie petite fille comme les autres, elle «n’était pas ce que tu dis là, non, si elle avait été…». Pourtant, malgré elle, la vérité jaillit, confirmée par le père, mourant littéralement dans le film. Christine était une petite fille née trisomique, sa mère n’a pas pu assumer la maladie face à sa famille. Du Maroc, ils partent vivre en Algérie. Elle est alors rattrapée par les événements de la décolonisation en marche et par une maladie qu’elle ne peut plus se cacher, elle revient à Casablanca, confie Christine à sa grande sœur et part à Paris. C’est donc loin de sa mère et de son père que l’enfant va succomber.

Au croisement de cette histoire déjà riche et bouleversante, des images d’archives documentent tous les sujets soulevés par le film. D’un point de vue historique d’abord, le réalisateur nous montre une réalité de la violence de la colonisation et de la décolonisation du Maroc et de l’Algérie. La distorsion entre les faits du terrain et les commentaires journalistiques français de l’époque étayent les réflexions de l’auteur sur la pluralité des vérités, sur le mensonge et le non-dit.

Avec force, les images d’archives traitent aussi de la mort, du deuil, et notamment de l’image ou la non-image à conserver de l’enfant mort en nous plongeant dans les catacombes des Capucins à Palerme…

Mais les images ouvrent aussi sur la perception sociale du handicap mental, en déterrant des films de propagande nazie de la seconde guerre mondiale (une vingtaine d’années avant l’histoire de famille ici narrée). Les malades sont filmés et considérés comme des vies sans valeur, ou des esprits morts. Une perception culturelle extrême qui peut éclairer, mais non expliquer, la honte d’une mère de voir son enfant touchée par une telle maladie.

Le film se clôture sur les images de la mère retournant se recueillir auprès de son enfant au Maroc, pour la première fois, cinquante ans après. Sur la pierre tombale repose enfin la photographie de Christine, retrouvée dans les tiroirs de l’ancienne maison familiale où elle est morte. La mission d’Eric Caravaca s’achève alors, il a su redonner un visage à sa sœur et réaliser un film sublime sur cette quête absolue de vérité. Mais à quel prix, peut-on se demander en tant que spectateur, tant ce film semble avoir été une épreuve pour tous les membres de cette famille.

Une question reste alors en suspens : la quête de la vérité apporte-elle toujours la paix et la sérénité recherchées ?