68, mon père et des clous (2)

68, mon père et des clous, je remonte le titre et le temps.
Les clous de mon enfance puis mon père et, par extension, mon grand-père, gardiens de clous dans des boites précieuses , longtemps interdites, permises en accès temporaire et surveillé, à mon frère, d’abord, puis à moi, grande, alors, pour de vrai et très vite en possession moi-même de ma propre boîte à clous que je continue de remplir avec ceux trouvés par terre, partout. Interdiction, impossibilité (presque) maladive de les laisser là … Et je me rappelle la quincaillerie de mon enfance, rue Dorée, trois marches, la porte, je re-sens cette odeur si particulière… ça faisait si longtemps ! Monsieur M savait compter et comme son époux, Madame M portait une blouse. Ses cheveux naturels étaient maintenus en place par deux petites barrettes pour une tenue permanente jusqu’à la fermeture. Tout, et c’était beaucoup, parfaitement rangé, jamais à court, déclaré admirable ce qui m’amène à 68, le 68 de mon adolescence.
Alors, c’est à ça qu’un de ces diables devenu vieux pourrait ressembler, aussi?

Jean est un mystère. On en apprend sur lui mais pas tant que ça. Même sous la torture, il ne parlerait pas. On comprend qu’il a été marqué au fer rouge de ses idées perdues. Lui n’en est pas mort, mais les marques sont là. D’autres les auraient cachées devant un auditoire, ou dans une boucherie … Non, trop prenant et/ou trop violent pour ce Jean-là. Après une vie de quincaillier, l’âge venu, devant nous, il ne laisse presque rien paraître du déchirement de laisser ses employés licenciés, eux si tristes d’être obligés de les quitter, lui et Bricomonge, leur antre, leur refuge. Il fait face. Ne pleure pas. Hors champ, il aura pleuré, sans doute … Pleuré sur ces belles années où les clous se vendaient tout seuls, pas besoin de compter. Ces années de tranquillité et de rencontres aussi.
Mais lui reste-t-il des larmes ? A son fils il semblerait qu’il n’ait pas parlé des années d’avant, celles qui l’ont, à la fois endurci et en même temps carapaçonné, alors, ni vu, ni connu, je t’embrouille, il tient bon, fait face, ne lâche rien. Malin, il enrobe, joue au chat et à la souris, pas de problème : le chat c’est lui.
On comprend qu’un jour, il y a longtemps, Jean a décidé de déposer les armes et que leur poids l’a mis à terre. Après … On comprend qu’un jour, il s’est redressé. Qu’on l’y a aidé. Après …
Après, quand il a tenu debout, qu’elle a pû le lâcher, qu’il a recommencé à marcher, il n’a pas bien su où aller et, aucune autre activité ne pouvant alors l’occuper à plein temps, il a choisi de se rafistoler à son compte, dans le foutras d’une quincaillerie et pouvoir, ainsi, incognito, continuer à penser. Penser toujours et si, en plus il y a des makrouts. Hmm !
Un film délicieusement mélancolique.

Marie-No

Douleur et Gloire de Pedro Almodovar

Douleur et gloire : Affiche

Soirée débat animée par Laurence mardi 11 juin 2019

 

Les premières images, déjà captivent. L’émotion nous étreint et ce sera jusqu’au bout.
De ses giclées de couleurs, poudres magiques, Pedro Almodovar illumine la vie. Un peu de sa vie, ici condensée en l’essentiel.
Et on se surprend à penser que, si chacun de nous faisait son autofiction, comme pour lui, les éléments majeurs en ressortiraient.

Almodovar, lui, les filme. Et comment !

Pedro Almodovar se livre tout simplement, sans s’apitoyer, nous parle de lui.  De son enfance pauvre mais enluminée de sa mère, son joyau.
Penélope Cruz en Jacinta, madone en sa cueva à ciel ouvert, caverne lumineuse, berçant son enfant de son chant,  l’enveloppant dans sa tendresse maternelle, l’imprégnant pour la vie de son amour absolu,  n’a jamais été aussi touchante, aussi belle, plus vraie que vraie, mère souveraine,  éblouissante du blanc immaculé des draps étendus au soleil.
Et on voit que Pedro/Salvador est riche de naissance. Riche du côté de sa mère.
Après un résumé pudiquement, ironiquement, psychédélique, il nous montre et détaille où il en est, ses multiples douleurs, physiques, psychiques et les événements choisis qui ont fait de lui cet être fragilisé, aujourd’hui, au moment où ressort Sabor. C’est sa vie qui défile … Le premier émoi qui donne la fièvre, l’envie furieuse de vivre, les amours qui finissent un jour et nourrissent pour toujours.
Oh, si ! Pedro a été un bon fils : égoïste et Salvador !

Douleur et Gloire est comme une introspection, clinique et romanesque.
Par bonheur, et dans la douleur, aussi, chez Almodovar, la créativité l’emporte infiniment et indéfiniment sur la mélancolie.
Rechercher pour la recréer la saveur du premier désir.
Primer Deseo. Moteur !

Un très beau film. Antonio Banderas a reçu la palme du meilleur acteur à Cannes et c’est bien mérité d’autant qu’il réussit par son interprétation à ce que, au final, il s’efface et que ça soit Pedro Almodovar lui-même qui nous atteigne et nous bouleverse !

Marie-No

C’est ça l’AMOUR de Claire Burger

C'est ça l'amour : Affiche

Variation sur le thème de l’amour.
Quand on quitte le film, on aime les personnages, on les connaît et on ressent l’amour puissant qui les lie.
« Toute ma vie, c’est vous aimer »
C’est le « vous » que Mario, à ce stade de sa vie, va devoir revoir. Pour lui-même et pour ceux qu’il aime. Changer en mieux, changer en plus grand, pour lui et pour les autres. Élargir et ouvrir son cœur, pour que ceux qu’il aime déjà s’y sentent bien et que d’autres s’y nichent.
C’est montrer cet éveil à soi qui était le plus casse-gueule et c’est particulièrement bien réussi.

Scénario très bien écrit, comédiens épatants ! et j’ai aimé voir, ce qu’on voit rarement au cinéma, que, chez les gens simples aussi, la Culture est une évidence au quotidien, qu’elle est tissée dans la trame des jours.

Présenter un film et animer le débat … Pas simple .
Mais faire des recherches en amont, grâce à internet, ça, c’est vraiment top ! On tire un premier fil et on déroule. Les interviews, les extraits, les articles, les musiques …

Grâce à « C’est ça l’amour » j’ai fait la connaissance de Geminiano Giacomelli (1692-1740)  qui, pour Carlo Brochi, plus connu sous le nom de Farinelli, le plus célèbre des castrats, composa pour son opéra La Merope en 1734, l’aria « Sposa non mi conosci ».
A l’époque, le succès des castrats était tel que parfois, le nom du compositeur restait dans l’ombre et Vivaldi (1678-1741) reprit cette aria un an plus tard (pratique courante à l’époque) dans son opéra Bajazet en 1735, en adaptant les paroles « Sposa, son disprezzata »
Dans le film, c’est la version Vivaldi par Cecilia Bartoli.

Depuis j’écoute cette aria dans ses 2 versions et ses multiples interprétations. Un bonheur.

C’est ça aussi, le cinéma

Marie-No

Sibel de Çağla Zencirci et Guillaume Giovanetti

Sibel : Affiche

Présenté par Georges Joniaux
Soirée débat 16 avril 2019

Des femmes enfermées dans le regard de l’autre qui juge et condamne, qui bannit et qui tue. Comme on sait, c’est ainsi que des femmes vivent. Des hommes aussi car, pour s’être exprimé devant tous les autres dans la langue de sa fille, le père se condamne et la fin du film annonce la brutale déchéance qui attend, ce « chef de village ». En admettant qu’il finisse son mandat, pas la peine qu’il se représente !
En aucun cas, il ne s’agit de progrès ni d’espoir. Il s’agit d’obscurantisme et de désespoir.
Fatma, sa sœur, et Çiçek, la jeune mariée forcée, sont les alliées de Sibel, mais tacitement et en aucune façon ces trois jeunes femmes n’ont le pouvoir de faire changer les traditions de Kusköy, village des oiseaux.
Que peuvent ces malheureuses contre le chapelet multicolore de femmes accrochées dans le paysage ? Rien. Il ne leur reste que l’exil impossible. Ou la montagne, comme Narin, la villageoise fugitive qui continue à attendre Kuat, son amoureux massacré cinquante ans plus tôt sous ses yeux pour sauver les traditions, la condamnant, elle, à perpétuité.
Sibel aura-t-elle la même destinée ? Peut-être. Si tous les loups enragés guidés à distance par les louves serviles et furieuses, visages durs, silhouettes lourdes, retrouvent Ali et le sacrifie sur l’autel de la moralité, la plongeant, elle, dans les ténèbres de sa vie perdue. C’est toute cette horreur qu’on entend dans son cri muet assourdissant.

On aurait voulu sentir nos cœurs se révolter mais si Sibel, haletante, ride du lion activée, en permanence, enjambe du même pas décidé les obstacles de sa route, nous, on bute sur les raccourcis déblayés, le manque de nuances du récit, de l’interprétation, le simplisme, finalement, de l’intrigue.

On nous le siffle. Heureusement.

Marie-No

Les Eternels de Jia Zhangke

Les Éternels (Ash is purest white) : Affiche

Présenté par Françoise Fouillé
Soirée débat le 9 avril 2019

Comment ça se fait qu’un film aussi dense, aussi rempli, nous laisse sur notre faim ? Si c’était un met je dirais un soufflé, un soufflé bien réussi, beau, gonflé, très riche et aérien, léger en bouche, presque fuyant. Consistant inconsistant.
On est demain matin comme disent les enfants et c’est pareil qu’hier après la projection … Le sentiment qu’il manque quelque chose. Pourtant le style est indéniable, la construction solide, les personnages existent. Jia Zhangke est un virtuose.
La Chine, la vraie nous est montrée sans ambages : immense, monumentale, très peuplée. On voyage avec Qiao (Zhao Tao) et curieusement et sans doute à dessein, le grand écran est trop petit pour prendre assez ces paysages en pleine figure. Les dimensions sont tellement hors norme qu’elles ne cadrent pas avec « l’humain ». Jamais on ne pourra envisager, réaliser vraiment ce qu’est le barrage des Trois Gorges. C’est trop grand.
Les principes, les croyances restent actuels et dans le milieu de la pègre aussi. Pour preuve, le brigand, menteur comme un arracheur de dent, qui se fait tout petit quand il s’agit de jurer sur la statue d’un dieu à longue barbe, qu’on va chercher en cas de doute. S’ils sont tous comme ça, les secrets ne doivent pas être très bien gardés à Datong ! Je ne me souviens plus comment ils l’appellent … Le gouverneur ? « vas chercher le gouverneur » ? Possible. Qui est ce Dieu ? Tudigong, Dieu du sol, Esprit/Dieu d’influence locale qui veille à la façon d’un fonctionnaire sur le bien-être des habitants ? J’aurais dû poser la question à Françoise.
Chien : Principal atout : Fidélité, loyauté. Les jumeaux, qui ont massacré la rotule de Bin à coup de barre de fer, sont du signe du chien : on peut les libèrer. Ils sont en laisse, au pied, enfermés dehors, et pas très malins. Mais, quand même,  quelle drôle de question sur le signe astrologique. C’est très chinois. On imagine mal un Corleone posant la question …
Plus avant dans le film, un truand se vantera d’être du signe scorpion … contaminé par l’occident, ce que Qiao refuse d’être, même pour danser.
Qiao pourrait être du signe du Chien, fidèle et loyale envers Bin, comme si elle se l’était juré, pour la vie, et elle s’obstine, niant les marques de veulerie de son élu, mais sachant les voir pour le récupérer. Lâcheté masculine worldwide oblige, elle sait que, jamais, il ne lui dira en face qu’il la quitte. Il est à elle, il doit être à elle, à la vie, à la mort. Il se laisse aller à être à elle, il s’en remet à elle. Pas romantique mais c’est aussi ça l’amour ! Eh oui !
Avant de l’admettre, on peut, éventuellement, être perplexe sur le sentiment qui  lie ces deux-là. Perplexe et distant car quand l’amour n’est pas passionné, il ne passionne pas. Pourtant, au fur et à mesure, on envisage la situation différemment, on progresse en cours de route. Jusqu’à la scène finale des écrans de surveillance. Qiao est désemparée. Bin, là, épatant !,  est parti, seul, infirme, sans l’argent qu’elle lui octroie. Il a brisé ses chaînes et Qiao est terrassée.
Les écrans de surveillance la filment. On dirait la vidéos surveillance d’une cellule carcérale. Qiao est abandonnée par l’homme qu’elle avait décidé d’aimer et c’est toute sa vie qui se referme sur elle.

Les cendres de la Chine moderne ne recouvrent pas celles de la Chine ancienne. Elles se mélangent pour faire le nid des tragédies éternelles

Intriguée, intéressée, pas rassasiée … et 2h16 quand même !

Marie-No

PS : pour info
Zhao Tao est Dragon
Jia Zhangke est Chien 😉

Dernier amour de Benoît Jacquot

Dernier amour : Affiche

Dernier amour … Vincent Lindon …  Non ce n’est pas possible que Casanova ait été celui-là. Vincent Lindon tenait au rôle et Jacquot a dit oui. Erreur fatale de casting. Déjà par l’âge du personnage. Casanova à Londres avait 39 ans. Vincent Lindon en a 59 ans. Il y a là un écart que même lui ne peut combler. Mais le gros problème, c’est l’allure. Cet air de chien battu, ces yeux d’ami fidèle ne reflètant jamais ni perversité, ni luxure, ces épaules tombantes (mais qui a validé ces vestes molles sans épaulettes ???). Mou, morne, sans panache … On a l’impression qu’il a remis ses habits de Joseph croqué par Célestine. Jamais, jamais on ne voit Casanova, jamais on n’est à Londres, jamais on ne comprend quel effet peut bien produire cette jolie petite personne, portant certes bien la toilette, taille mannequin, mais ne dégageant aucune sensualité, n’incarnant rien..
The charme féminin, l’effet fulgurant qui met les hommes à terre. Voilà ce qu’il eût fallu voir.
Pareil que pour Lindon, la séduction, qui passe d’abord par le regard, n’existe pas, ne se lit jamais dans les yeux de Stacy Martin. Aucun des deux ne dégage le charme sulfureux, essentiel à cette histoire et donc on ne voit pas trop à quoi rime tout ça … Casanova n’arrive pas à mettre La Charpillon dans son lit et par pur instinct de chasseur, s’obstine. Normal. Banal.
Rapidement, on rit de ces indices grossiers semés sur les graviers de ces décors superléchés. Casanova qu’on nous montre épicurien, bon vivant, de bel appétit devant des mets raffinés et se jetant dans le lit des femmes (encore que la scène montre un rendez-vous sans gloire avec deux prostituées)  perd soudain et très ostensiblement l’appétit et le goût pour l’alcool , signe d’état amoureux bien sûr et on a bien compris le message mais quand, seul,  il commande un lemon juice sous la tonnelle, même table, même lumière et même costume que la scène de référence … oh, non ! Quel manque de subtilité.
On voulait voir, dans ses yeux, couler le jus de citron dans la gorge de l’aimée et sentir l’acidité du moment. 
Casanova, à peine assis dans un salon de musique, cœur attendri, adouci par l’amour, happé par la musique, regard embué de larmes … artificielles.
Là on a carrément envie de rire ! Quel poseur !
Pendant le film, un Marielle me soufflait à l’oreille, de sa voix tonitruante : « qu’ils baisent et qu’on en finisse ! »
Donc …

Marie-No

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La Favorite de Yorgos Lanthimos

La Favorite : Affiche

présenté par Henri
Soirée débat mardi 19 mars 2019

La Favorite, par sa brutalité, son parler cash, sa modernité, sa mise en scène cadencée, son rythme, sa lumière sombre, m’a emportée.
Séduite, je l’ai été aussi par ses actrices et particulièrement Rachel Weisz, le double effet Sarah.
Sarah émeut à mort. Si violente, elle subjugue par son intelligence, captive par son assurance et sa beauté. Elle est reine et surnage avec tout ce « beau monde » dans ce grand bocal d’eaux troubles, regardant  cette petite sardine prendre le risque de se jeter à l’eau, n’y prenant d’abord pas garde. Or, le petit poisson prend des forces.
L’effet bocal est rendu par le fish eye* qui, occasionnellement et opportunément nous ramène toujours dans le bocal quand, par inadvertance, on en était sorti pour prendre l’air, un air rare et dévastateur.
Par exemple pour une partie de « canard trap », un des nombreux sports où l’élève dépasse vite le maître, ou bien dans la chevauchée sauvage finissant en supplice de Sarah, empoisonnée, croupissant, pour un temps, dans un autre bocal nauséabond. Sarah si solide.
Sarah, la guerrière, manipulant consciemment et avec dextérité la reine sur le grand échiquier de ce qu’elle sait être l’Histoire, devra pourtant rendre les armes. Faite échec et mat par Abigail, sa jeune cousine incontournable.
A part d’être atteinte, en plus, du mal suprème, Abigail, ne pouvait pas à son arrivée au château se présenter plus mal, être tombée plus bas. Mais le grand coup de pieds qui fait remonter à la surface, elle saura le donner, sourdement, mais de toutes ses forces.
De sorte qu’elle pourra à son tour prendre la place de favorite auprès de Anne, reine vieillissante, passablement libidineuse et dont il faut calmer tantôt les ardeurs, tantôt les jambes putréfiées. Il faut vraiment avoir faim !
Abigail a très faim.
La reine, dans un sursaut de lucidité, un instinct de survie,  provoqués par le cri d’un de ses lapins maltraités par le petit pied chaussé de soie de sa nouvelle favorite, finira de prendre conscience de s’être fourvoyée et, dans un effort extrême, traînant son gros corps douloureux à terre jusqu’à la porte de sortie de son alcôve secrète, réussira à se remettre debout.
La faisant plier, à ses genoux, la reine appuie sur la tête de la favorite de tout le poids de ses enfants morts.

Et il y a la musique, les costumes, les décors tout ce qui fait que le film ait mérité tant de prestigieuses récompenses.
Sacré bonhomme ce Yorgos Lanthimos. Sacré film.

Marie-No

*Un objectif fisheye, ou objectif hypergone, est un objectif photographique ayant pour particularité une distance focale très courte et donc un angle de champ très grand, Il introduit par son principe même une distorsion qui courbe fortement toutes les lignes droites qui ne passent pas par le centre.

Rebelles de Allan Mauduit

Rebelles : Affiche

Pour le trio d’actrices et le ton décalé de ce socio polar cartoonisé. Du cinéma populaire, drôle et tendre avec ses personnages croquignols et grand-guignolesques.
Ça commence par une amorce de Rape and Revenge mais dérive très vite vers la comédie, la farce, désamorçant aussitôt le brutal et le sordide, en se jouant de la vulgarité. Ce n’est pas une comédie sociale encore que … On est avec des gens de la vie cruelle, genre qui n’ont jamais eu l’occasion d’employer le subjonctif dans leur quotidien âpre et râpé, usant et usé. Mais ils vivent et c’est jubilatoire !
Une ex miss Nord Pas de Calais virée cagole, qui revient à Boulogne-sur-mer, 15 ans après son titre, et bien cabossée. C’est Cécile de France et, quand on l’a vue et aimée dans Mademoiselle de Jonquières, c’est un régal de la voir ici dans le personnage de Sandra, sur le fil du rasoir, ex miss, ex danseuse de pole dance, maquillée comme un camion volé, revenue de tout, endurcie, sélectivement tendre et gardant cette superbe, cette classe absolue visible au fond des yeux.
Et puis il y a Marylin … Audrey Lamy, déjantée et irrésistible, complètement désarmante avec ses arguments effarants de cohérence basique. Elle ne raisonne pas, instinctivement, la solution pour elles trois, dans cette usine, la nuit, pas besoin de chercher, elle, elle  l’a. Marilyn est désopilante « Je prendrai rdv avec ton prof quand il te mettra des bonnes notes » dit-elle à Dylan son fils d’une dizaine d’années (Tom Lecocq, prometteur). Ben oui, c’est (sa) logique, quoi !
Nadine c’est Yolande Moreau, une évidence. C’est sa retenue toujours présente qui, toujours, inquiète. C’est une bombe en papillote, un filtre de protection devant l’insupportable, un barrage contre la vallée des larmes. Elle est phénoménale.
Entre l’ex fiancé  brutal, le patron violeur, le père absent, le flic ripoux, pas un mec pour racheter l’autre mais super Sandra, même pas peur, regarde devant, voit plus loin et les coiffe tous au poteau.
Rien ni personne ne l’empêchera de manger, tranquille, sa glace au citron, face à l’espoir.

Rebelles est un film d’auteur et populaire. C’est assez rare.

Effet requinquant garanti.

Marie-No

Convoi exceptionnel de Bertrand Blier

Convoi exceptionnel : Affiche

Le destin, qui l’écrit ? Quand ? à l’avance , du jour au lendemain ? à l’arrachée, là pour tout de suite ? Quand est-ce qu’on nous le distribue ? Faut-il pleurer pour l’avoir ? Faut-il attendre que ça tombe, ne rien faire et attendre ? Ne peut-on jamais l’écrire soi-même ?
Il y a Foster (Clavier) qui a son scénario avec lui, tout est écrit, plein de pages bien reliées, il sait où il va et y entraîne Taupin, Raoul Taupin (Depardieu) parce que c’est écrit, c’est comme ça, alors on y va. Et voilà nos deux énergumènes réunis pour accomplir leur morceau de destin commun. Taupin lui navigue à vue, n’a jamais son texte … Et, contre toute attente, ils se prennent d’amitié. Parce que c’est dans le scénario, c’est invraisemblable, c’est la vie. Les rencontres s’orchestrent, les sentiments se placent et se déplacent au fil des pages.
L’amitié entre potes, si c’est écrit, c’est écrit et pour toujours, les aléas de la vie n’y changent rien, les amis se retrouvent. Sauf que … dernière image du film, Blier est revenu de tout, « les copains d’abord » semble avoir fait naufrage …
De l’amour, il est revenu aussi et ça depuis longtemps ! Ah ! Les femmes chez Blier ! Pas des poèmes !
Ici, la boulangère, sorte d’ogresse, mère nourricière qui nourrit évidemment mais laisse dans la rue. Esther, vieillissante et perdue, qui s’accroche à ceux qui passent comme à autant de radeaux, qui attend d’être au bout de sa vie pour qu’enfin elle la chante sa chanson. Danse avec moi … C’est peut-être juste trop tard … L’occasion s’était présentée avant pourtant ! Ce n’était sans doute pas écrit dans le scénario qu’il fallait l’image et le son, ou alors c’est l’image qui ne collait pas alors le son … ou alors elle a sauté une ligne et faut pas sauter de ligne ! Jennifer, partie depuis longtemps, disparue et que Taupin, abandonné, a laissée envahir sa vie. Sabine, vénale, cruelle, si belle !
Sabine, debout, magistrale et dorée et Foster assis sur un banc, au clair de lune … Quelle scène !

Foster trompé, abandonné, déchu et Taupin, trompé, abandonné, relevé
Un duo d’artistes qu’on regarde déambuler, se cogner à la vie, essayer de comprendre toute cette histoire où ils ont été empêtres.

Même en rajoutant l’impro de Gégé, sur la recette du poulet truffé, rôti en cocotte, au four et du lapin au sang (faudra essayer le chocolat pour nacrer la sauce, vous, pas moi, jamais de lapin), le scénario est sans doute un peu court, il manque ce qui est écrit dans la marge, avec les ratures, à l’encre sympathique, pour que le film soit plus enlevé, plus fini.
Pour que l’ esquisse devienne eau forte.

N’empêche, un film intéressant sur le destin, et original , du Blier quoi !
On le reconnaît toujours, convoi exceptionnel !

Marie-No

« Nous les coyotes » de Hanna Ladoul et Marco La Via

 

Du 21 au 26 février 2019
Soirée débat mardi 26 à 20h30

Autres séances jeudi et dimanche en fin d’après-midi et mardi après-midi

Film américain ( décembre 2018, 1h27) de Hanna Ladoul et Marco La Via avec Morgan Saylor, McCaul Lombardi, Betsy Brandt

Distributeur : New Story

Présenté par Georges Joniaux

Synopsis : Amanda et Jake ont la vingtaine et veulent commencer une nouvelle vie ensemble à Los Angeles. Rien ne se passe comme prévu pour le jeune couple. Leur première journée dans la Cité des Anges va les emmener de déconvenues en surprises d’un bout à l’autre de la ville

 

Les coyotes sont des animaux sauvages à l’allure majestueuse qui coexistent avec les humains, parce que les humains ont envahi leur habitat naturel. Ils errent à la recherche de nourriture et d’un endroit où passer la nuit. Amanda et Jake, avec lesquels nous vivons les premières 24 heures de leur arrivée à L.A., sont des coyotes qui cherchent à se faire une petite place parmi les anges.
Lacher la rampe et se lancer sans filet dans ce nouveau monde et l’envers de son décor, est courageux et, respectueux de cette entreprise, nous nous attachons très vite à ces amoureux qui, s’ils ne savent pas encore exactement où ils vont et comment y aller, savent très bien ce qu’ils ne veulent pas devenir et à qui ils ne veulent pas ressembler.
Parce qu’ils partent sans rien et qu’elle ne peut pas faire part de son projet à ses parents, Amanda a emprunté de l’argent à son père, sans son accord.
C’est blâmable sans doute. Pourtant, malgré les apparences,  c’est une jeune femme bien sous tout rapport et son honnêteté la fait se dénoncer quand ses géniteurs attribuent le larcin à Jake,  évidemment, car chez ces gens-là, l’habit fait toujours le moine.
Jake est un peu débraillé, il n’a pas de « situation », mais il a la vie devant lui. On lui devine de belles qualités humaines et il connait Francis Ponge.

« L’huître
L’huître, de la grosseur d’un galet moyen, est d’une apparence plus rugueuse, d’une couleur moins unie, brillamment blanchâtre. C’est un monde opiniâtrement clos. Pourtant on peut l’ouvrir : il faut alors la tenir au creux d’un torchon, se servir d’un couteau ébréché et peu franc, s’y reprendre à plusieurs fois. Les doigts curieux s’y coupent, s’y cassent les ongles : c’est un travail grossier. Les coups qu’on lui porte marquent son enveloppe de ronds blancs, d’une sorte de halos.
A l’intérieur l’on trouve tout un monde, à boire et à manger : sous un firmament (à proprement parler) de nacre, les cieux d’en dessus s’affaissent sur les cieux d’en dessous, pour ne plus former qu’une mare, un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à l’odeur et à la vue, frangé d’une dentelle noirâtre sur les bords.
Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d’où l’on trouve aussitôt à s’orner. » 
Francis Ponge – Le parti pris des choses (1942)

 

Il est comme ça le monde.
Celui qu’ils ont choisi dans la cité des Anges, patiemment, avec la force de leur jeunesse (et un peu de chance aussi), Amanda et Jake le feront s’ouvrir pour y boire leurs jours.

L’american way of life, en mode today.
Joli film, jolis personnages qu’on prend le temps de bien regarder.

 

Marie-No