Vu à l’Alticiné …

Dix lignes, dix lignes

Ça ne prévient pas quand ça arrive, ça vient de loin …
Julia n’a pas de place, pas de temps pour le mal de vivre !
Le terrain de sa vie est miné ? Alors elle fonce tête baissée, avec au ventre sa rage de vivre sa passion qui fait fulminer le sang dans ses veines. Qui pour l’en empêcher, d’abord ?
Julia ne reconnait aucune exclusivité des mecs dans ce monde qu’elle a décidé d’habiter. Ce n’est même pas une question. Elle s’impose en grand format, en version hors normes, les coiffant au poteau d’un machisme qu’elle dépasse au risque de finir brûlée vive.
Rodéo urbain sanglant pour un western en cinémascope à quelques encablures du métro parisien. Un film tourné avec virtuosité, caméra à l’épaule, un film de bruit et de fureur qui survole une réalité sociale pour plonger dans une réalité mentale, celle de l’obsession furieuse de Julia pour la moto.
Premier film, un peu plein, mais très impressionnant par l’actrice principale, Julie Ledru, par les scènes de groupes particulièrement réussies, par le côté quasi documentaire de ce monde inconnu, ses codes, son langage. Un univers où la virilité s’exprime en wheeling, tous chromes dehors, et aussi par une violence verbale de chaque plan.
Il faut avoir envie de plonger dans ce monde pétaradant, dans les vapeurs d’essence, en roue arrière sur le bitume.
Je l’ai eu et bien m’en a pris.
J’y pense encore.
Marie-No

Clara Sola de Nathalie Alvarez Mesén

Au cœur de la forêt costaricaine, Clara communique avec sa jument, son double, par des gestes (tous filmés en gros plans). Les mains de Clara voltigent et se posent, caressent et saisissent et on a sous nos doigts la douceur de la robe immaculée de Yuca, la douceur de ses naseaux humides.
Deux doigts agiles ouvrent une capsule d’impatiens, deux doigts agiles ouvrent la voie au plaisir.
Clara Sola est typiquement un film qu’il faut aborder vierge de toute information, sans lire aucun synopsis ni voir aucune bande annonce, pour se laisser imprégner par l’atmosphère étrange, se laisser envahir par son réalisme magique, plonger dans cette aventure sensorielle fabuleuse.
Il était une fois une maison-gynécée perdue au cœur d’une forêt luxuriante …
Clara est enveloppée d’attentions qui sont autant de surveillance et de carcans infligés à son esprit et à son corps qui doit continuer à se déformer par la grâce de Dieu et Fresia, sa mère, qui l’a déclarée réincarnation de la Vierge Marie, ne veut en aucun cas risquer d‘« abimer » son trésor, le laisser s’échapper à la réalité. Clara Sola dénonce poétiquement une société régie par les traditions et le culte de la religion et de ses martyrs. Clara souffrira par le feu pour ne pas succomber à la tentation.
Clara Sola parle des femmes dans une société imprégnée par des normes culturelles et religieuses suivies et reproduites par des femmes ad vitam eternam … sauf si on en décide autrement.
Clara est en osmose avec les animaux et les végétaux. Vénérée car déclarée reliée au ciel, elle, c’est avec la terre qu’elle est connectée.
Son comportement, qui échappe à la normalité, la rend d’autant plus vulnérable qu’elle laisse couler le torrent de ses désirs, éclater la puissance de ses amours pour Yuca, pour Santiago, seul homme important du récit, ni mâle dominant, ni toxique. Ses amours pour des êtres vivants bien réels qui lui procurent du plaisir en les regardant, en les respirant, en jouissant de leurs regards bienveillants et sans ombre. Le toucher est un sens central dans ce long métrage, avec de nombreux et magnifiques plans sur les mains.
Mais que Diable ! que Yuca lui revienne, que Santi la cabre du plaisir qu’elle pressent ! Clara Sola affirme, dans une désinihibition totale, l’animalité du désir, qui la pousse vers l’homme convoité .
Contrôler Clara semble tellement injuste et tout aussi aberrant que de vouloir contrôler un volcan qui se réveille. Et pourtant, la raison, la bienséance font qu’il faut qu’elle plie et elle aura beau faire, le plaisir simple d’être vivante lui sera interdit. C’est l’éloignement forcé de Yuca qui déclenchera sa furieuse révolte.
La caméra de Nathalie Alvarez Mesén est en totale osmose avec le personnage et une musique modulée d’accents enchanteurs puis inquiétants traduit sa vie intérieure.
Son premier long métrage célèbre l’univers de l’invisible et de ses forêts.
Personnage prodigieux, Clara Sola est littéralement incarnée par Wendy Chinchilla, magnétique, dont le visage renvoie toute la beauté des éléments alentour.
L’actrice donne corps au traumatisme de Clara en laissant entrevoir le mouvement intérieur qui fendille une armure invisible. Comme une terre qui tremble.
La mise en scène mène le spectateur avec Clara sur le chemin de la délivrance. Délivrance avec la puissance de la scène de l’orgasme onanique illuminé de lucioles qui dansent, délivrance par la boue dans laquelle elle se roule marquant la blancheur de la robe immaculée qui n’est pas faite pour elle, délivrance par le feu qu’elle met à l’autel de son mythe, à la Vierge et tous ses saints, délivrance en s’auto proclamant femme et désirable par la robe bleue des 15 ans qu’elle s’octroie enfin.
Sans y prêter attention, Clara nous a soufflé notre nom secret au creux de l’oreille. Oui, bien sûr …
Puissant et poétique, charnel, ardent, Clara Sola est un film magnifique sur le passage de la souffrance à la libération.
En noyant son chagrin, pour Clara la seule façon de passer.


Marie-No

Et j’aime à la fureur de André Bonzel

Depuis l’enfance, André Bonzel collectionne des bobines de films amateurs.
Dans un joyeux désordre, grâce aux instants de vie de cinéastes anonymes mêlées à des films d’archives familiales éclairantes, de ses propres images mettant en scène ses petites amoureuses nimbées d’une aura érotique et que ses commentaires en voix off expliquent avec gouaille, il reconstitue sa vie !
A cela se mêlent de petits morceaux de son court métrage Pas de C4 pour Daniel Daniel (1987) et de son seul et unique long métrage précédent C’est arrivé près de chez vous (1992), tous les deux co-réalisés et joués respectivement par Remy Belvaux et Benoit Poelvoorde, le tout ponctué de clins d’œil de Keaton, de Charlot.

Depuis 1992, après un 1er film tourné à 30 ans à peine et encensé, 1er succès qui ne débouchera sur aucun autre, mais sur une suite de projets avortés ou de refus de réaliser les films qu’on lui proposait, André Bonzel avait disparu des écrans.
Et j’aime à la fureur, documentaire auto-biographique fait la lumière sur ce silence inattendu, improbable et mystérieux, sur ces trente ans de vie occupées à régler son compte à une enfance malheureuse, à se perdre à se regarder vivre à distance, à s’empêcher de vivre sa vie …
Et voilà : André Bonzel-Expédit a le cinéma dans la peau ! Et c’est de famille, comme on ne tarde pas à l’apprendre.
On pouvait craindre de s’ennuyer ferme (autobios = souvent auto-satisfactions qui nous laissent sur la touche) mais c’est tout le contraire ! On est embarqué par la narration douce, par la musique, par les tendres récits de vie mêlés aux souvenirs, parfois très durs, du cinéaste sur sa propre famille. Il fait revivre Maurice, Octave, Jean-Paul, Lucette, Julie et nous passionne pour leurs destinées.

Sur lui-même, il dévoile beaucoup, et semble, avec ce film, se libèrer en exposant et illustrant par exemple ses troubles alimentaires grâce aux images tournées par d’autres, ou encore exhibant les films tournés dans l’intimité de nombreuses chambres à coucher (on filme des scènes érotiques depuis l’invention des premières caméras amateurs !) pour parler joliment de son grand appétit sexuel à lui, de sa fascination absolue (et ancestrale), pour les femmes, pour la Féminité.

En rendant à la vie l’empreinte éphémère des jours heureux, le cinéaste travaille, l’air de rien, la mémoire qui fout le camp, la volonté de fixer à jamais des instants de la vie, d’immortaliser les êtres chers (ou moins chers), la cruauté des destins contrariés, l’amour et les amours heureuses souvent éphémères, empêchées parfois.
Et il n’oublie pas de mettre l’accent sur la par5 de mise en scène de fiction inhérente aux films de famille. Les rares images de son enfance le montrent embrassant la main de son père enserrant la sienne et montre ce père absent lui caressant la tête ! Quant à sa mère, le seul bout de film qu’il possède, la montre riant aux éclats, elle qu’il a tant vue pleurer, et de plus riant à côté de ce père haï qui les a toujours ignorés et finalement abandonnés !

Le titre Et j’aime à la fureur est tiré du poème de Baudelaire Les Bijoux
(…) Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j’aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière
(…)

Et j’aime à la fureur est une déclaration d’amour criante d’André Bonzel pour le cinéma. Son film raconte ça, le besoin viscéral, le désir à tout prix de faire des films.
Et la musique originale et très inspirée de Benjamin Biolay, avec la belle voix d’André Bonzel, nous accompagnent tout du long .
Poétique, drôle, humain, singulier et troublant, ce film original réconforte et fait remonter le souvenir de ceux qu’on a aimé à la Fureur, un délicieux jardin secret, reflet de celui que chacun de nous porte en lui.
Et j’aime à la fureur résonne en nous.

Posant son regard aimant sur son regard aimant, André Bonzel fait d’Anna, son épouse rencontrée à Prague en 1987 et la mère de ses trois enfants, le point d’orgue de ce récit de sa vie. C’est beau.

Vraiment, une réussite, ce film !

Marie-No

Compétition officielle de Mariano Cohn et Gaston Duprat

Mariano Cohn et Gaston DupratCitoyen d’honneur, film Cramés en 2017 ! Avec, déjà, Oscar Martinez dans le rôle du personnage principal, Prix Nobel de littérature, qui répond à l’invitation des habitants de son village d’origine où il est sacré Citoyen d’honneur. Un film inoubliable.

Mariano Cohn et Gaston Duprat signent cette année Compétition officielle , où on retrouve Oscar Martinez dans le rôle de Ivan Torres, comédien de théâtre radical aux côtés de Penelope Cruz, LA Lola Cuevas, célèbre cinéaste et Antonio Banderas, en Felix Rivero, star hollywoodienne multi récompensée. Cet assemblage improbable entre trois personnage est le cœur du film qui raconte comment Humberto Suarez (José Luis Gomez) un homme d’affaires devenu milliardaire dans l’industrie pharmaceutique, se retourne sur sa vie et décide de faire quelque chose pour laisser une empreinte dans l’Histoire.
La fondation, c’est déjà fait … Cette empreinte, ce sera un film !
Il ne connait rien au cinéma, ni d’ailleurs du prix Nobel dont il a acheté les droits -il ne lit jamais de livres-, mais il va se lancer dans la production pour sa gloire personnelle. Il engage alors les meilleurs, tous trois reconnus par l’ensemble du public car le but final est de se distinguer et d’être en compétition officielle des plus grands festivals !
Compétition officielle montre, de façon caricaturale, les batailles d’ego non stop et tous terrains que se livrent tous les personnages. C’est une satire sur le milieu du cinéma d’auteur où chaque mot peut être décortiqué, répété cent fois mais sur le cinéma, en général.
C’est surtout une réflexion sincère sur l’art et la création cinématographique et, au-delà des excès, dit la passion qu’il faut pour créer un film qui vient du coeur, une oeuvre unique et personnelle illustrée par le volumineux book de travail de Lola, compréhensible d’elle seule.
Compétition officielle montre aussi le confort offert par la mégalomanie d’un industriel et dont la réalisatrice se saisit et s’y vautre pour faire aboutir le film qu’elle porte en elle. Ses acteurs l’intello comme le populaire sont au diapason pour proférer des critiques, évidemment sexistes, contre ses méthodes et en douce, derrière son dos, ménageant la chèvre et le chou. Lola va tout se permettre pour les faire exploser à ses yeux et faire ainsi sortir la substantifique moelle de leurs tripes jusqu’à utiliser une broyeuse de métaux pour « manger » leurs prix et les mettre à nu et suspendre un rocher au-dessus de leurs têtes pour les obliger à aller là où elle veut qu’ils aillent. Avec Lola Cuevas, les règles de la bienséance, physique et psychologique, sont à oublier. Et le budget est ici sans limite. Elle est libre.

Compétition officielle est une œuvre à la fois drôle et burlesque (les détails cocasses foisonnent), brillante de mise en scène et d’interprétation avec ce trio d’acteurs haut de gamme jouant ici une partition en or mais c’est d’abord un film troublant où l’amour du cinéma transpire, suinte, à tout instant. Le cinéma repose avant tout sur un engagement profond, une foi sans limites en l’art de raconter des histoires et une abnégation souvent douloureuse et où la fin peut justifier tous les moyens.

En (très gros) plan final, Lola nous dit face caméra que, parfois, certains films ne finissent pas, continuent à hanter leurs créateurs.

A nous, spectateurs, les films qui se prolongent dans nos têtes et continuent à y résonner longtemps, c’est ce qui peut arriver de mieux.

Compétition officielle, pour moi, fait partie de ceux-là.

Marie-No

Je t’aime … Filme-moi de Alexandre Messina


Quelle bonne surprise !
C’était l’avant-première hier à l’Alticiné, Montargis, en région centre, où le film a été, en partie, tourné. Ne connaissant pas le travail de Alexandre Messina, je m’attendais à tout et à rien, sauf peut-être reconnaître des endroits connus. Alors quelle bonne surprise !
Emportée sur les routes avec les trois personnages principaux qui ont trouvé une façon originale de gagner (un peu) leur vie, qui leur permet avant tout de rester eux-mêmes, de voir et de considérer les gens tout autour et faire voir leurs sentiments. Leurs parcours sont chaotiques et le demeurent, sur les route de France. Comme il fait froid dehors !
Alexandre Messina, le réalisateur de ce long métrage indépendant, et deux des trois acteurs principaux (formidables !) Michel Cremades et Karine Ventalon , une vraie découverte pour moi, l’accompagnaient et ont pu nous parler des dessous de cet OCNI, cette fiction-docu et ont eu une pensée émue pour Christophe Salengro, le  « grand petit homme » du trio.
Une régalade ! Un film de facture très originale, qui tricote au point serré plusieurs brins : l’intrigue amoureuse, les déclarations d’amour authentiques et celles jouées et des extraits de films culte.
Une pléiade d’acteurs, plus ou moins célèbres, et non acteurs se sont prêtés au jeu de la déclaration d’amour. C’est foisonnant, étourdissant de sentiments.
Amour-amour, amour maternel, fraternel, amour filial, désamour aussi.
La palette de l’amour et ses nombreuses nuances, si subtiles, est ici très bien montrée.
Les déclarations, et ceux qui les déclarent, sont si émouvants, si variés, si personnels. Uniques. Certains nous parlent intimement et nous remuent.
C’est un drôle de long-métrage qui réjouit et à travers toutes ces confessions, c’est notre propre parcours de l’amour qui y fait sa place.
Le film nous a parlé et à la question qui nous est posée à la fin « Et vous, à qui voudriez-vous déclarer votre amour ? », on pourrait répondre sur le champ, sans réfléchir longtemps.
La question subsidiaire « Et vous, de qui voudriez-vous recevoir une déclaration d’amour ? » n’est pas posée. Mais on y pense très fort.

Filmer des déclarations d’amour et les livrer directement par camionnette à leurs destinataires. Génial comme idée et comme thérapie ! Et bien sûr que c’est payant !
Les recevoir … pas données celles-là …
Mais n’est-ce pas là ce que chacun attend surtout de la vie ?
Je t’aime… Filme-moi ! un film qui fait étinceler l’humanité.

Le film sort en salles le 15 juin
Courez-y !

Marie-No

Vers la bataille de Aurélien Vernhes-Lermusiaux

Vers La Bataille
Prix Louis Delluc Premier Film 2021

Week-End Jeunes Réalisateurs 26 et 27 mars 2022 
7 films, 7 mondes 

Premier film du week-end, un pur moment de cinéma, la douce imprégnation d’une histoire fascinante dans l’écrin des images superbes du chef opérateur : David Mabille (France de Bruno Dumont)
Dans les années 60 (1860), Louis, photographe français célèbre qui s’ennuie à Paris, réussit à se faire envoyer au Mexique pour prendre des clichés de la guerre coloniale qui oppose français et mexicains et devenir en quelque sorte le premier reporter de guerre. Conflit sanglant, « l’expédition du Mexique », eut bel et bien lieu de 1861 à 1867, sous la direction de Napoléon III.
Seul et ignorant, Louis se perd dans ce territoire et passe son temps à chercher désespérément le lieu des combats, et à survivre. Le film réussit à faire passer les ressentis de Louis : on a faim, on a mal, on a peur. Comme lui. Bientôt accompagné par Pinto (Cosme Castro), un campesino mexicain qui lui a sauvé la vie, on assiste à la naissance d’une amitié entre ces deux-là qui ne parlent pas la même langue et ne peuvent communiquer que par les bonnes ondes qu’ils s’envoient.
Louis lui ayant transmis son art, Pinto partira photographier ses vivants.
C’est fort, subtil, délicat. On sillonne avec eux la sierra avec un petit passage poétique comme un rêve dans la selva nimbée de lucioles, âmes légères …
Passant par une formidable scène de guerre, fake news XXL, véritable mise en scène, allant jusqu’à échanger les vêtements des soldats, pour composer un « cadre » et rapporter leurs images « bankable » !
On s’achemine vers le cœur de l’histoire, la marche éperdue de Louis vers son enfant, vers la folle recherche du cliché inexistant, inaccessible, impossible. Les kilos de matériel dont il se charge illustre l’encombrement qui est le sien et qu’il porte vers la bataille, l’ultime bataille, son chemin de croix vers sa délivrance. Comme il doit souffrir, persévérer pour atteindre son fantôme !
Le rôle de Louis devait, au départ, être tenu par Bouli Lanners qui n’était pas libre et on peut juste imaginer qu’avec Bouli Lanners, ça aurait été une autre version de cette histoire, un autre film donc.
Pour l’heure, Malik Zidi est formidable dans le rôle et son physique très jeune le mène à se confondre avec l’absent, nous mène à l’assimiler à ce fils disparu qu’il finit enfin par rejoindre.

Vers la bataille est un long métrage bouleversant et sensoriel, rempli d’idées de cinéma et si bien accompagné par la musique bluesie de Stuart Staples
Aurélien Vernhes-Lermusiaux ne puise pas son sujet dans son vécu, ce n’est pas autobiographique et c’est à souligner car assez exceptionnel pour un premier film.

Un premier film en costumes qui impressionne par son ampleur, par le sujet, les décors … Un premier film audacieux et ambitieux.

Un premier film demande une grande foi et beaucoup d’abnégation.
Aurélien Vernes-Lermusiaux, venu nous parler du sien, nous dira qu’il lui aura fallu 7 ans … 7 ans pour faire aboutir son projet !
La foi, Aurélien Vernhes-Lermusiaux l’a, sans aucun doute.
Il est habité par le cinéma. Le cinéma existe, il l’a rencontré !

Ce Week-End Jeunes réalisateurs a pour ambition de faire découvrir les nouveaux réalisateurs, ceux qui prendront la suite.
Aurélien Vernhes-Lermusiaux promet de venir présenter son second long métrage aux Cramés de la bobine.
Début de tournage janvier 2023, rendez-vous donc en 2024.

Marie-No

L’été l’éternité de Emilie Aussel

Week-End Jeunes Réalisateurs 26 et 27 mars 2022
7 films, 7 mondes

L'Été l’éternité

L’été, l’éternité
Commencer par celui-là, évidemment.
L’histoire d’un groupe de jeunes entre l’adolescence et l’âge adulte, à la période charnière de l’après bac, qui s’apprêtent à prendre leur envol, se lancer (enfin!) dans la vraie vie, partir peut-être, se voir moins souvent, s’oublier un peu, pas trop …

Mais toi qui connais tous mes secrets, jamais je ne te quitterai ! Comment pourrais-je vivre sans toi ?
Ils rient, et dansent, se frôlent et s’embrassent. Il y a le ciel, le soleil et la mer …
Ils ont 18 ans et ils sont immortels

Quand la mort s’impose dans leur paysage, c’est sidérant.
Les coeurs sont chavirés à jamais. Cette douleur, c’est comme la vague d’une tempête qui les submerge, Lise en première ligne, Malo et puis les autres, qui les asphyxie, leur coupe le souffle.
Eux qui respiraient si bien dans la série interminable de leurs journées de vacances, sont, soudain, frappés d’hypoxie, devenus tout petits et inconsolables …
Les eaux bénies de leur enfance se sont refermées sur eux. Comment comprendre l’incompréhensible, accepter l’inacceptable ? Comment trouver le chemin vers son histoire ré-écrite, trouver l’impulse pour remonter au soleil de la jeunesse abandonnée et trouver quand même belle la surface de l’eau, troublée pourtant, désormais, par un clapotis incessant, entêtant, inquiétant, laissé là pour la vie, abandonné par cette lame de fond.
Apprendre alors à respirer autrement, à voir ce qu’on ne voyait pas, à sentir ce qu’on ne sentait pas et retrouver dans l’air, dans la musique, dans les autres le goût de vivre et accueillir sereinement l’empreinte floue de ceux qui sont morts.
Dans L’Été l’éternité, son premier long métrage, Émilie Aussel nous invite à réfléchir en douceur à la violence particulière d’un deuil vécu à l’âge tendre de l’insouciance.

Le drame fait de la mer un des personnages principaux de l’histoire. Un ennemi, un animal sauvage que les protagonistes tentent, chacun à leur manière d’approcher à nouveau, de ré-apprivoiser, un mystère où ils décideront, par instinct, un jour, de re-plonger pour renaitre.
Leurs visages, souvent filmés en gros plan, expriment les tourments de leurs âmes, aucun mot ne saurait occuper les silences de leur sidération

Les jeunes acteurs sont tous épatants, Agathe Talrich, Lise, toute en réserve, incarne parfaitement l’absence ponctuelle et nécessaire de soi-même, Marcia Guedj-Feugeas, Lola, pétillante croquant la vie comme un bonbon acidulé, Matthieu Lucci, (L’Atelier de Laurent Cantet) en Malo devenu opaque.
Et Nina Villanosa en Rita, (quelle présence !) en Rita re-née et Idir Azougli (Shéhérazade de Jean-Bernard Marlin) en Marlon. Ils crèvent l’écran.

L’Été l’éternité se savoure, sans hâte, comme l’adolescence.

L’Été l’éternité, c’est l’histoire de cet été-là où la mort s’est invitée dans la vie, greffée pour l’éternité.

Marie-No

Tromperie d’Arnaud Desplechin

Tromperie


Adapté de l’essai « Deception » de Philip Roth paru en 1990 et de son flot continu en huis clos, Arnaud Desplechin a fait « Tromperie » un film romanesque, brillant, lumineux, magnifique.
Structuré et découpé en 12 chapitres, c’est l’histoire d’une liaison sur une année, de l’automne 1987 au printemps 1988 avec un épilogue à l’été 1990.
Richesse de l’imagination, verdeur, ironie, humour, selon un alliage très particulier d’exubérance et de délicatesse fidèle à l’ouvrage d’origine, « Tromperie » raconte l’histoire de gens qui se sentent déplacés, qui se déplacent, qui se font déplacer aussi.
La jeune exilée tchèque, l’amante anglaise enfermée dans un mariage sinistre, Rosalie dans son hôpital…
Le seul qui semble à sa place, c’est Philip, l’écrivain, dans son bureau. Il retranscrit les paroles d’abord dans un carnet, puis fait danser les mots sur sa machine à écrire avant de les laisser s’envoler, finalement publiés.
Si le bureau de Notting Hill est un élément central, on en sort, allant à Hyde Park, New York, en Tchécoslovaquie en flash-back, : il va rendre visite à Rosalie, à l’étudiante américaine, l’amie tchèque, à son ami metteur en scène, à son père.
Le pub anglais, des lieux abstraits, les murs de glaise au début et une autre fois, les fonds blancs, immaculés …
La première scène montre l’amante anglaise à sa coiffeuse, actrice pour de vrai ? actrice de sa vie ? actrice pour lui ?
Elle se tourne et sa parole nous fait basculer au cœur du décor, dans le bureau où Philip assis sur fond de glaise, lui fait fermer les yeux pour décrire la pièce. Chaque objet, chaque détail est en elle, dans sa tête, c’est son environnement, à ce moment de sa vie, où, coulant vers lui, il est son ancrage. Moments merveilleux pour elle et pour lui qui s’y ressource. Instants merveilleux de désir réciproque, de fusion des corps et des esprits, de parole et d’écoute, de regards subliminaux.
Leurs visages et leurs mains se touchent. Ils rédigent un questionnaire : « Le rêve des amants qui veulent s’enfuir ensemble », et s’échangent une vingtaine de questions.

Les différents costumes de l’amante anglaise, tous très élégants, ponctuent le récit et on verra que, plus on se dirige vers la rupture, plus le ciel s’éclaircira.
Arnaud Desplechin colle à ce point au récit qu’il adapte que, déparée de sa substantifique moelle, dans l’épilogue, deux ans après la rupture, l’amante anglaise est devenue transparente, insipide, fade, mal coiffée, mal fagotée. Philip se réjouit d’en avoir fini avec elle, avant qu’elle ne devienne « joyeuse ». C’est triste, pâle, maigre, élégante, inquiète qu’il l’a vue. Et aimée, dit-il. S’il la rencontrait maintenant, sans doute ne la verrait-il pas.
Les visages des comédiens sont filmés en plans très serrés, visant même les plans trop serrés, en particulier celui où Rosalie/’Emmanuelle Devos, à l’hôpital dit à Philip : « Redis-le-moi, redis-moi que je vais vivre ». Et Philip lui redit. Son visage, s’approche près, si près, c’est comme s’il lui insufflait ce souffle vital qu’elle demande. Très beau … très faux. La grâce du gouverneur est un mirage. Et lui n’a aucun pouvoir sur la vie.
Sauf s’il le décide, l’écrit dans son bureau où Kafka le regarde. C’est la fiction qui s’impose à la réalité. « Kafka n’a pas écrit la métamorphose en se souvenant de sa relation avec son père mais c’est son roman qui lui a fait ainsi voir son père » réfléchissait, en d’autres temps, son étudiante la plus brillante. En quoi a-t-il participé à sa descente en enfer ?
Parfois, déstabilisé, sans jamais douter, Philip s’imagine mis en procès pour misogynie, tracassé, dérangé au nom des femmes qui ne sont pourtant vraiment pas son sujet ! Les femmes ne l’inspirent pas : il s’inspire des récits de femmes particulières, singulières. Et qu’il baise.
Bien que, à l’épouse en alerte, il commence par soutenir le contraire, reprenant à son compte la théorie selon laquelle c’est la fiction qui nourrit l’expérience et non l’inverse : l’amante anglaise n’existe pas, il finit par s’emporter, lâche et avoue : « je ne baise pas avec les mots ! »
Personnage difficilement attachant, Philip … Et pourtant
Tendre, il est tendre, non ? A moins qu’on ne se trompe
Tout au long des chapîtres, tout peut être. tromperie, deception, imposture.
N’empêche qu’il est séduisant, Philip
Un film au charme fou, habité par des acteurs tous exceptionnels, Denis Podalydès et Léa Seydoux en tête, et Emmanuelle Devos, Anouck Grinberg, Rebecca Marder, Madalina Constantin, Miglen Mitchev, André Oumansky, si bien cadres par le grand directeur de la photographie qu’est Yonick Le Saux.
Et la mise en scène subtile, inventive, épurée, inspirée d’Arnaud Desplechin nous ravit.
C’est un film que j’ai vu deux fois avec, deux fois, l’impression rare de « boire du petit lait » .
C’est ça : j’ai bu du petit lait.

Marie-No

« Le Diable n’existe pas » de Mohammad Rasoulof

Le Diable n'existe pas

Quel film !
Enveloppés de poésie, on sort de ce film apaisés réconfortés. Confiants.
C’est pourtant de quatre histoires et autant de variations autour de la mise en application de la peine capitale en Iran qu’il s’agit.
Pas autour de la peine capitale mais autour de son application.
Pour pouvoir exister et ne pas perdre eux-mêmes la vie, les jeunes hommes doivent faire leur service militaire de 21 mois et obéir à tous les ordres y compris celui de tuer son prochain, de retirer le tabouret, quand ils sont affectés à l’exécution des peines. Chacun, à son tour, peut devenir bourreau.
Bourreau, ça peut aussi être un travail lamda, pour monsieur tout le monde.
On appuie sur un bouton quand les voyants sont verts. C’est tout.
C’est là l’originalité du film singulier et puissant de Mohammad Rasoulof: son regard sur les bourreaux. Qui sont les victimes et qui sont les coupables ? Et le diable dans tout ça ?
Une invention des Hommes et Mohammad Rasoulof choisit de montrer en l’état dans la violence de son pays, dans sa beauté, dans la douceur des sentiments, ce diable qui n’existe pas.
Les protagonistes se ressemblent dans leur intégrité, et si les 4 histoires interfèrent et se répondent, avec des interprètes tous différents, chacune, avec un titre annonciateur de son dénouement final, interroge sur la capacité de l’être humain à résister à la compromission, à la lâcheté.
« Le diable n’existe pas » : Un bon père de famille, mari attentionné, tout dévoué à sa petite famille, sa femme et sa petite fille gâtée et capricieuse. Mais voilà la nuit quand tout le monde dort, il est bourreau.
« Elle a dit : tu peux le faire » : le jeune appelé, torturé à l’idée de devoir tuer un autre homme. Sa fiancée Tamineh lui sauvera la vie (donnera la vie, perdra sa vie). Et elle a un frère.
« Anniversaire » : L’amoureux qui vient se porter volontaire pour retirer un tabouret en échange d’une permission de 3 jours pour aller demander Nana en mariage. Un mariage et un amour anéantis par cet acte de mort.
« Embrasse-moi » : Celui qui a renoncé à toute vie civile et sociale pour ne pas devoir tuer un autre homme. Sentant sa fin approcher, il fait le seul acte égoïste de sa vie d’adulte forçant le rempart du mensonge nécessaire pour, enfin, embrasser son enfant la jetant alors pour le reste de ses jours dans l’eau trouble de sa vie inventée.
Traitant toutes quatre de la responsabilité individuelle dans une dictature, chacune des histoires se déroule dans un lieu différent : voiture dans les embouteillages, prison caserne, maison isolée, désert …
Plus ils seront courageux et intègres, plus les hommes qui ne tuent pas devront s’éloigner, se cacher, pour pouvoir survivre. Epouses, compagnes, filles, fiancées … seules les femmes permettent de ne pas s’effondrer. Leur souvenir, leur présence permettent de survivre. De danser, même, parfois. D’esquisser quelques pas de danse vers l’avenir.
Les femmes, on ne les voit pas danser mais on les voit rayonner, ô combien !
La beauté des visages tout au long du film nous saisit. L’humanité est là dans les regards, les paysages arides, désertiques, la chambrée dans la prison ou au bord de la rivière.
Les images sont à couper le souffle, la mise en scène claire, brillante. C’est magnifique.
Mohammad Rasoulof a pris tous les risques pour donner ce film (coupé en 4 parce que la censure est moins pointilleuse sur les courts métrages) qui déborde de détails et de secrets, qui inonde de beauté et qui continue à nous transporter bien après la projection.
L’avoir en tête, y repenser, c’est formidable.
S’ajoutant à la longue liste des grands films iraniens,« Le diable n’existe pas » a obtenu en 2020 l’Ours d’or de la Berlinade

Ce film est un chef d’œuvre. Du cinéma qu’on n’oublie pas.

Marie-No