Des Hommes de Alice Odiot et Jean-Robert Viallet

Des hommes : Affiche

Film documentaire français
19 février 2020 1h23
Présenté par Marie-Annick Laperle
soirée mardi 15 septembre 2020 à 20h30

Sujet : 25 jours en immersion dans la prison des Baumettes. 30 000 mètres carrés et 2 000 détenus dont la moitié n’a pas 30 ans.
Une prison qui raconte les destins brisés, les espoirs, la violence, la justice et les injustices de la vie. C’est une histoire avec ses cris et ses silences, un concentré d’humanité, leurs yeux dans les nôtres.

« toutes les villes ont des particularités : ses remparts, son église du XVIIe, (…). À Marseille, on pourrait dire : son stade, son musée, sa prison. » J.R.Viallet
Achevé en 2018, quelques semaines avant la fermeture du bâtiment, Des Hommes a pour cadre la prison des Baumettes, dont les conditions de détentions ont été jugées inhumaines en 2012 par le contrôleur général des lieux de privation de liberté et a été fermée en 2018. Les deux réalisateurs se sont plongés en immersion totale pendant 25 jours dans le quotidien infernal des détenus, « dans ce lieu de privation de liberté où l’objectif est de punir ».
On a l’impression que tout est mis en place pour qu’ils ne puissent rebondir.
Une plongée saisissante et fascinante dans l’enfer de cette prison insalubre, surpeuplée et mythique, pour esquisser le portrait de détenus à la vie suspendue, englués dans un système judiciaire obtus.
Les Baumettes semblent constituer un cadre pour les jeunes détenus : ils y vont, sortent, reviennent, repartent. Et reviennent.
« Quand la prison commence à devenir un cadre pour la jeunesse, ça interroge, c’est problématique » dit  A. Odiot . « Quand on cherche dans les détails, dans les recoins et dans les petits moments de relations humaines, on voit que l’humanité peut resurgir » confie J.R. Viallet.
Jamais montrée, la violence est omniprésente. Les morts en promenade, à la douche. Un homme condamné pour sept ans dit joliment « la prison, c’est la cuisine du diable – soit t’es le couteau, soit t’es la fourchette ».
La caméra baladeuse chope le quotidien, saisissant autant ce que les détenus veulent dire, essaient de dire, que ce qu’ils laissent échapper, et ce qu’ils veulent taire.
Si l’innocence peut être surjouée le temps d’une commission disciplinaire, la souffrance, elle, n’est pas feinte et transpire à chaque plan.
Des moments de grande lucidité suivis de regards dans le vide,, comme si mieux valait de ne plus penser. On y repère un Benni au masculin.
Un documentaire exceptionnel sur des enfants devenus des hommes.
Des hommes qui nous regardent.
Terrible.

Marie-No

Benni de Nora Fingscheidt

Benni : Affiche
Film allemand
(vostfr, 22 juin 2020, 1h58)
avec Helena Zengel, Albrecht Schuch, Gabriela Maria Schmeide
 
Présenté par Maïté Noël,
Soirée mardi 8 septembre 2020 à 20h30
 
Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs
 
Synopsis : Benni a neuf ans. Négligée par sa mère, elle est enfermée depuis sa petite enfance dans une violence qu’elle n’arrive plus à contenir. Prise en charge par les services sociaux, elle n’aspire pourtant qu’à être protégée et retrouver l’amour maternel qui lui manque tant. De foyer en foyer, son assistante sociale et Micha, un éducateur, tenteront tout pour calmer ses blessures et l’aider à trouver une place dans le monde.

 

Privée de l’amour de sa mère, comme dépossédée, en d’autres temps, autres lieux, on aurait soigné la petite Bernadette en crise à grand renfort d’eau bénite, d’ail et de mixtures. On l’aurait confiée à un exorciste, à un désenvouteur. Fût un temps où Satan était bien commode. Las, peine perdue, ni dieu, ni diable ne pouvaient rien à ce qu’on nommait alors simplement « hystérie ». Faute de soins et d’attention maternels, le vide se serait creusé et serait devenu abyssal. Pareil.
De nos jours, c’est autre chose. Nous sommes passés bien sûr à d’autres thérapies. On a construit des institutions pleines de lumières et de couleurs et Benni y est accueillie un temps et puis, les places étant comptées, envoyée un jour piquer ses crises ailleurs, des lieux où Benni est observée par des professionnels de l’âme, bienveillants mais qui ont leur vie, des horaires et qui doivent se protéger pour pouvoir revenir, où Benni doit prendre des cachets qui masquent sans colmater. Qu’est-ce que ça peut bien faire au fond sur une Benni, tout ça … La maintenir debout, vivante pour hurler sa détresse. Et en attendant qu’elle ait l’âge d’être internée pour de bon, l’envoyer au Kenya . « Benni in Afrika ! » se moque cet éducateur sceptique.
Pas mieux. Chacun fait ce qu’il peut.
Benni est sortie du cadre de la vie ordinaire, elle est hors champ, hors d’atteinte et on ne peut que constater qu’il semble que cela soit déjà trop tard pour la « recadrer », pour la rattraper,  pour la calmer et arriver à pérenniser son calme. La mère n’ira jamais assez bien pour guérir ses blessures à elle et a fortiori celles de sa fille, enfant. La mère continue à creuser le sillon des tourments, ceux de Leo et après viendra Alicia et elle aura peur d’eux un jour comme elle a peur déjà de Benni.
Quel malheur ! quelle désespérance !
Ce film montre la souffrance de cette enfant de neuf ans qui ne peut que faire régner la terreur pour exprimer sa colère. Puisque sa mère ne la « calcule » pas, elle se fera remarquée par tous. Puisque sa mère ne l’aime pas, elle se fera détester par tous. Puisqu’on la « range » là, elle se sauvera. 
Pour en avoir été privée, Benni cherchera sans doute toute sa vie, à se caler contre le sein de sa mère et pouvoir y rester jusqu’à l’apaisement.
Helena Zengel incarne Benni et y est remarquable. Bien préparée et accompagnée, il semblerait qu’elle n’ait pas souffert des scènes pourtant violentes qu’elle a eu à jouer. C’était par morceaux, par scène, sans succession et elle dit que, bien que mesurant la signification de chaque geste, de chaque cri, elle ne s’impliquait pas elle-même dans l’action. Forte personnalité, maturité impressionnante … bilingue.
Bientôt Tom Hanks pour partenaire … ça démarre fort pour Helena Zengel, 9 ans lors du tournage, 12 ans maintenant.
La réalisatrice, Nora Fingscheidt parvient à mettre l’accent aussi bien sur le travail remarquable du collectif que sur l’inadaptabilité de Benni à se mettre dans le moule qu’on lui propose : centre et famille d’accueil, école … et aussi sur l’impossibilité de la mère à être mère. Benni est imprévisible. Elle court et on la suit, on arrive encore à la suivre, à la retrouver. 
Sur le qui-vive, jusqu’au bout du film.

A voir

Marie-No

Benni – Interview Helena Zengel

🤩Les salles de cinéma sont ouvertes de nouveau depuis lundi. L'occasion de voir enfin quelques films sortis avant le début du confinement mais aussi pour découvrir quelques pépites inédites. Et justement, nous vous conseillons très vivement d'aller découvrir Benni, le film choc de Nora Fingscheidt, portrait d'une enfant de 9 ans, négligée par sa mère et enfermée depuis sa petite enfance dans une violence qu'elle n'arrive plus à contenir…Le film est aussi l'occasion de découvrir l'impressionnant travail de sa jeune actrice Helena Zengel dont vous n'êtes pas prêts d'oublier le regard et la détermination. En janvier, elle donnera la réplique à Tom Hanks dans News of the world, le nouveau film de Paul Greengrass. Une véritable star en devenir… En attendant, la comédienne nous parle de Benni dans cet extrait de l'émission Pils de la semaine🎬 Et pour en savoir + sur les autres sorties ciné, c'est par ici…▶️ https://bit.ly/pilsdu23juin

Gepostet von CINE+ am Freitag, 26. Juni 2020

Madre de Rodrigo Sorogoyen

Madre : Affiche

Sorti le 22 juillet 2020
2h09

Synopsis : Dix ans se sont écoulés depuis que le fils d’Elena, alors âgé de 6 ans, a disparu. Dix ans depuis ce coup de téléphone où seul et perdu sur une plage des Landes, il lui disait qu’il ne trouvait plus son père. Aujourd’hui, Elena y vit et y travaille dans un restaurant de bord de mer. Dévastée depuis ce tragique épisode, sa vie suit son cours tant bien que mal. Jusqu’à ce jour où elle rencontre un adolescent qui lui rappelle furieusement son fils disparu…

Elena est figée dans le temps devant l’immensité de l’océan, à jamais menaçant – magnifiquement filmé ! -seul témoin de son drame, devant l’immensité de son impossible deuil. Elena vit, travaille, elle a un amoureux … Elena n’est pas là.
Ce jour-là quand Yvan a eu froid et qu’elle ne l’a pas réchauffé, quand Yvan a eu peur et qu’elle ne l’a pas sauvé, ce jour-là, tout s’est arrêté et elle s’est absentée de sa vie, faisant de ses jours une suite de mécanismes, d’automatismes pour ne plus penser, meublant ses nuits d’images et de sons cathodiques pour tromper les cauchemars qui guettent et reprennent le dessus, encore et toujours : le prédateur, les cris, la cachette. NON !
Jean, va la faire vaciller. Pour commencer, elle qui ne voit plus rien, elle va le voir ! et décider de se bercer d’illusions. La relation qui commence entre cette très belle femme de 39 ans et cet adolescent sera vouée à la confusion des sentiments. Rien n’est normal quand on a 16 ans et pour elle la normalité ne veut rien dire. Alors …
Dans ce film, il est question de responsabilité en général et parentale en particulier, d’ouverture d’esprit, de patience et de longueur de temps qui peuvent, mais pas sûr, faire plus que force ni que rage  …
Il est question de l’absence, du vide, de la bienveillance aussi.
Et de la maternité, du sentiment maternel.
Rodrigo Sorogoyen filme beaucoup en plans séquences et celui du début de Madre est magistral.
La distribution est épatante à commencer par Martha Nieto et Jules Porier mais aussi Anne Consigny et Frédéric Pierrot.

Un conseil, allez voir Madre programmé en VOST par notre cher AltiCiné
Les Cramés auraient pu le choisir pour la rentrée et ça aurait fait un beau débat.

Qu’est-ce que c’est bien le cinéma !

Merci au distributeur Le Pacte d’avoir maintenu pour juillet la sortie de ce film 

Marie-No

Rappel : Alticiné a mis en place les mesures sanitaires conformes aux directives gouvernementales : port du masque, distributeur de gel hydroalcoolique, distanciation dans les salles, séparation des flux d’entrée et de sortie, désinfections régulières.

Vu en prévisionnement : Vers la bataille de Aurélien Vernhes-Lermusiaux

Vers La Bataille : PhotoFilm français/colombien, 1h30
avec Malik Zidi, Leynar Gomez
sortie nationale prévue le 22 juillet 2020

Synopsis :Vers 1860, Louis, un photographe, réussit à convaincre un général de l’armée française de l’envoyer au Mexique pour prendre des clichés de la guerre coloniale qui y fait rage. Sur place, perdu entre les lignes, toujours à contretemps, Louis est incapable de trouver les combats et de prendre le moindre cliché. Sa rencontre avec Pinto un paysan mexicain auquel il va lier son destin, va le conduire à découvrir, non la gloire et l’argent, mais un moyen d’affronter les fantômes de son passé.

Vu même deux fois en prévisionnement.
La première fois, pas préparée, comme débarquée, le contexte, cette guerre menée par la France contre le Mexique à la fin du XIXème m’a désorientée.
Il faut pouvoir écarter l’époque pour voir le film.
Alors, la deuxième fois, j’ai vu la recherche par un père, précurseur du métier de photographe de guerre, d’un fils disparu. La recherche du cliché inexistant, inaccessible et impossible, L’obsession de la mort de son enfant, l’encombrement illustré par ces kilos de matériel dont il se charge et qu’il porte vers la bataille, l’ultime bataille, sur son lent chemin de croix, vers sa délivrance. Vu comme il lui faut souffrir et persévérer pour atteindre ses fantômes.
Pas convaincue la première fois par le choix de l’acteur principal, Malik Zidi trop jeune pour le rôle bien qu’il en ait l’âge. Vue, la deuxième fois, la pertinence de ce choix qui tend à se faire confondre le père et le fils dans une même chair.
Les deux fois j’ai été happée par les images magnifiques, signées David Chambille (Jeanne, En attendant les hirondelles) et la musique contemporaine de Stuart A. Staples qui colle si bien aux émotions, aux sentiments de Louis dans sa bataille intérieure.
Film très intéressant. A découvrir en salle.

Marie-No

Vu en prévisionnement : Family Romance LLC de Werner Herzog

Family Romance, LLC : Affiche

Film américain, 1h29
sortie nationale prévue :  19 août 2020

Synopsis : Perdu dans la foule de Tokyo, un homme a rendez-vous avec Mahiro, sa fille de douze ans qu’il n’a pas vue depuis des années. La rencontre est d’abord froide, mais ils promettent de se retrouver. Ce que Mahiro ne sait pas, c’est que son “ père ” est en réalité un acteur de la société Family Romance, engagé par sa mère.

Werner Herzog nous fait visiter Tokyo : les cerisiers en fleurs, le pédalo-cygne rose sur le lac de l’Inokashira Onshi koen, les prédictions sur petits papiers flottants au vent, les moineaux familiers, Skytree, le shinkansen, les lampions, les robots humanoïdes, les poissons robots, l’oracle etc … etc …
Au fait, c’était pas une fiction, ce film ? Il n’y avait pas une histoire ? Si, si, mais alors vite fait. Le sujet c’est Tokyo et ses drôles d’habitudes, le mal être et la solitude des tokyoïtes qui sont peu ou prou rattrapés par le monde virtuel où on s’invente des vies, où on n’a plus besoin d’épées en vrai pour se faire hara kiri. Intéressant et de belles images bien sûr, certaines vues du ciel, Werner Herzog se laissant tenter par le drone …. les cerisiers, les passages piétons, c’est beau ! Des scènes et des sujets de réalité fiction se détachent comme avec la petite Airi, peau trop foncée, cheveux frisés, ostracisée ou encore avec le manager de l’hôtel qui se demande très sérieusement ce qui se passe dans la tête de ses « hôtesses » entourées de poissons aussi robots qu’elles, ou aussi celle de l’animalerie : à Tokyo les hérissons n’ont pas de puces et sont nourris avec une pince à épiler !
Et la fiction … Pourquoi Werner Herzog a-t-il voulu faire entrer une histoire dans son documentaire ? M’est avis que ça aurait été mieux sans car il en résulte un drôle de film bancal. Côté acteurs, si Ishii Yuichi s’en sort bien dans le rôle du père, Mahiro Tanimoto dans celui de la fille ne m’a pas convaincue. Il aurait fallu qu’elle crève l’écran. Mal dirigée dans un rôle pas suffisamment écrit ?
Pas pu m’empêcher de penser à ce que Kore Eda aurait fait de ce scénario.

Marie-No

Quel est votre film préféré ? aujourd’hui, Bagdad Café de Percy Adlon

 

                                                            

Par la magie de son personnage principal, sa loufoquerie ambiante et la grâce d’une chanson, le film « Bagdad Café » reste gravé dans ma mémoire. A sa simple évocation, je me sens envahie d’un sentiment de joie et un sourire éclaire généralement, le visage de l’interlocuteur qui a vécu la même expérience que moi.

                  Souvenez-vous !

      Ca commence par une scène de ménage en plein désert, avec pour témoin, le bitume, la poussière, la terre ocre jaune, un container rouillé et un soleil de plomb. L’homme jette sa colère sur le vieux container ; il hurle :  Jasmine, reviens ! Jasmine ne bronche pas et continue d’écrire. Il lui jette un peu d’eau au visage ; elle le gifle ; une valise est sortie du coffre ; la voiture démarre avec l’homme seul au volant puis revient, dépose une thermos à café jaune pétant sur le bas-côté et repart. Jasmine vient d’être débarquée au milieu de nulle part avec son bagage : une valise dont le contenu ( les fringues bavaroises de son mari) sera une source de déception, mais plus tard, révèlera son trésor de magie, au sens propre comme au sens figuré.

      Ce long ruban d’asphalte gris courant à perte de vue, cette grosse dame allemande engoncée dans un tailleur en  loden vert, coiffée d’un chapeau tyrolien lui-même surmonté de trois plumes noires. Ah ! Ces trois plumes qui dodelinent à chaque pas de la grosse dame traînant sa valise ! Si elles expriment à la fois le ridicule et la fragilité de la situation, elles annoncent aussi l’insolite, l’inattendu, l’originalité, la grâce et la légèreté qui va émerger plus tard, du film et des personnages. Elles sont vivantes ces plumes et font de l’oeil au spectateur , comme pour lui dire : tu vas voir ce que tu vas voir.

                  Souvenez-vous !

                  Jasmine atterrit au Bagdad café, qui ne sert plus de café parce qu’on a oublié de racheter un percolateur neuf, un motel minable au bord de la célèbre « road 66 » qui reliait Chicago à Santa Fé sur environ 3 700km.

                   Souvenez-vous !

      Jasmine face à Brenda affalée dans son fauteuil déglingué, chacune essuyant ses larmes. Deux séparations . Deux femmes larguées par leurs maris, perdues au milieu du désert. Un fils fan de Bach, une adolescente fantasque, un peintre hippie, un serveur indien lymphatique, une tatoueuse muette et un campeur lanceur de boomerang. Une communauté de gentils originaux, en dehors de « l’american way of life », éjectés du rêve américain. Brenda, la patronne du motel, femme meurtrie et détestable au premier abord, compte bien se débarrasser de la grosse allemande avec l’aide de la police. Brenda juge, condamne, vitupère, hurle, s’agite. Jasmine observe, utilise le mot juste, pas un de plus, aide et enfin ouvre son cœur et sa valise magique. Ce sera la débauche . Une débauche d’inventivité, de joie,  d’amitié, de couleur, de générosité, de bonté.

                   Souvenez-vous !

      « Bagdad Café » c’est l’histoire d’une formidable amitié entre deux femmes qui n’ont rien en commun sinon d’avoir perdu dans le jeu de la vie et qui vont regagner ensemble leur propre pouvoir sur leur destinée. Ce pouvoir retrouvé passe par la confiance  et la bonté redonnées à soi-même et à l’autre. Jasmine déploie ce qu’elle a de meilleur en elle pour aller toucher ce qu’il y a de meilleur en Brenda. C’est contagieux la confiance et la bonté sans restriction. Les clients affluent désormais, dans ce boui-boui miteux parce que s’y épanouit la vie joyeuse. Chaque personnage est atypique et chaque personnage à la possibilité de faire émerger son talent et le meilleur de lui-même parce que la liberté de le faire lui est offerte. Brenda, la gérante gueularde,  devient une formidable meneuse de revue ; l’adolescente rassurée se stabilise, le fils développe ses dons de pianiste, le serveur retrouve son enthousiasme et le peintre n’en finit plus de créer des portraits de Jasmine, qui ,elle non plus, n’échappe pas à la transformation. Le tailleur en loden étriqué est remplacé par des jupes et des blouses légères, colorées et virevoltantes. Les formes généreuses de la magicienne, longtemps corsetées dans la rigueur allemande, s’épanouissent dans une offrande délicate de chair laiteuse, dévoilée, révélée et peinte avec amour et gourmandise par un peintre rendu amoureux de son sujet.

                                Souvenez-vous !

      Cette belle harmonie, cette célébration de l’entente, de l’unité de l’espèce humaine dans la différence. »Bagdad Café » , vous l’avez peut-être vous aussi, dégusté comme un bon café libérant au fur et à mesure, ses arômes burlesques et tendres, son humanisme joyeux.

                              Souvenez-vous !

      Souvenez-vous de la beauté des images aux couleurs exacerbées, des photographies en  technicolore, du cadre où tout transpire de couleurs. Dans mon souvenir «  Bagdad Café » est bleu et jaune comme sur l’affiche. Bleu comme le ciel de ce coin perdu. Bleu comme la tenue pailletée de Brenda quand elle se livre à son numéro de music hall. Bleu comme la lumière qui nimbe la chambre où Jasmine pose pour Rudi Cox. Il est jaune aussi, comme le sable omniprésent, comme le soleil de plomb, comme la citerne d’eau juchée sur son pylône, comme cette insolite bouteille thermos jetée sur la route.

                              Enfin souvenez-vous !

      « Calling you », l’envoûtante chanson interprétée par Jevetta Steele. Mais vous ne pouvez pas l’avoir oubliée. Elle est restée gravée dans vos oreilles et votre cœur.

     Mais peut-être avez-vous oublié comme moi, le nom de ces deux actrices formidables qui n’ont jamais retrouvé de rôles aussi  beaux : Marianne Sägebrecht interprétait Jasmine et Carole Christine Hilaria Pound interprétait Brenda. Trente deux ans après, le film reste le seul succès à l’international que connaîtra son réalisateur Percy Adlon. Pourtant le film avait été un des plus grands succès de l’année 1988, particulièrement en Allemagne et en France. Devenu film culte, il a été restauré en juillet 2018 pour enchanter la jeune génération de cinéphiles et pour en savourer à nouveau, le trésor d’humour et d’émotion. 

Vu en prévisionnement Israël, le voyage interdit Partie 1 : Kippour

Film israélien de Jean-Pierre Lledo
2h20
Date de sortie : prochainement

Israël, le voyage interdit - Partie I : Kippour : Affiche

Synopsis : Mon oncle maternel avait quitté l’Algérie en 1961… J’avais 13 ans. Et depuis je n’avais plus eu de relation, ni avec lui, ni avec sa famille… Je n’étais pas non plus allé à son enterrement, il y a 10 ans… Je l’aimais pourtant. Ce n’est donc pas lui que j’avais boycotté, mais le pays qu’il avait choisi… Israël. Qu’est-ce qui durant plus de 50 ans avait empêché le Juif algérien communiste que j’étais ? Ma fille Naouel a voulu m’accompagner dans cette aventure et j’ai accepté. Une dette à rembourser.
Partie I : Kippour : Une famille oubliée, les Juifs d’Algérie, eux aussi perdus de vue, n’avoir rien transmis à mes enfants, m’être complu dans l’ignorance… Arriverai-je à me débarrasser de toutes mes fautes ? Car d’Israël, je dus vite l’admettre, je ne savais rien. Ni de son passé, ni de son présent. Un mot mystérieux et oublié que ma mère utilisait souvent, m’en ouvre soudain les portes, « Tcharbeb « …

Israël, le voyage interdit partie 1 : Kippour c’est la recherche d’un complément à l’histoire familiale d’un père, Jean-Pierre Lledo accompagné de sa fille Naouel, qui devient pour le spectateur un documentaire passionnant sur une famille mais aussi sur un pays et des gens qu’ils y ont rencontrés lors de leur pèlerinage. Un récit tout en retenue. Les portraits sont sensibles et les témoignages, poignants. 
Le rituel des pierres, les Écuries de Salomon, le Dôme des Rochers, le mont du Temple et leur histoire commune, les cabanes et l’explication de la bénédiction visant l’union collective, ceux qui ont tout, symbolisés par le cédrat, ceux qui ont un peu, symbolisés par la feuille de palmier et la myrthe et ceux qui n’ont rien symbolisés par la branche de saule, autant de découvertes pour moi par ce film. Jean-Pierre Lledo cite pour conclure cette première partie cette phrase du poète Heinrich Heine « la Torah, patrie portative des Juifs exilés et dispersés de par le monde ». 
Ajoutons que le montage est de Ziva Postec qui signa celui de Shoah de Claude Lanzman.

Un film à voir

A noter que ce film sera suivi de trois autres, déjà tournés,  dont les dates de sortie ne sont pas encore connues non plus : partie 2 : Hannoukkapartie 3 : Pourim et partie 4 : Pessah

Marie-No

Vu en prévisionnement Malmkrog de Cristi Puiu

Film roumain
Sortie en salles prévue pour Juillet 2020

Malmkrog : Affiche

Synopsis : Nikolai, grand propriétaire terrien, homme du monde, met son domaine à la disposition de quelques amis, organisant des séjours dans son spacieux manoir. Pour les invités, parmis lesquels un politicien et un général de l’armée Russe, le temps s’écoule entre repas gourmets, jeux de société, et d’intenses discussions sur la mort, l’antéchirst, le progrès ou la morale. Tandis que les différents sujets sont abordés, chacun expose sa vision du monde, de l’histoire, de la religion. Les heures passent et les esprits s’échauffent, les sujets deviennent plus en plus sérieux, et les différences de cultures et de points de vues s’affirment de façon de plus en plus évidentes.

Adapté d’un texte de Vladimir Soloniev, philosophe et poète russe, Malmkrog est une suite de discussions sur la guerre, la religion, la mort, la moralité, la croyance.
Une suite d’intenses controverses en huis clos avec deux froides sorties silencieuses dans le parc enneigé. On est à la veille de Noël.
Le film est roumain mais l’action se passant dans un manoir en Russie à la fin du XIXéme, si le russe et aussi l’allemand sont utilisés pour les dialogues concernant la vie usuelle, c’est en français que s’expriment les personnages principaux pour les échanges intellectuels, donc les ¾ du temps.
Malmkrog, divisé en six chapitres, chacun intitulé du nom d’un des personnages principaux, se passe chez Nicolai (chapître IV), joué par Frédéric Schulz-Richard, qui orchestre les conversations auxquelles participent Ingrida (chapître I), jouée par Diana Sakalauskaité, Edouard (chapître III), joué par Ugo Broussot, Olga (chapître V), jouée par Marina Palii, et Madeleine (chapître VI), jouée par Agathe Bosch.
On ne trouvera pas confirmation dans l’ouvrage dont le film est tiré car tous les personnages y sont masculins mais, pour ce qui est du film, on peut imaginer que Olga est la jeune épouse (elle a 26 ans) de Nicolai. Ce n’est pas dit mais on aperçoit furtivement dans l’enfilade des pièces une enfant qui essaie, pour s’avancer vers ses parents, vers le groupe, de forcer le passage que lui barre fermement une domestique. Sa place n’est pas là. Pas encore. Et puis on entrevoit à plusieurs reprises la domination latente exercée par principe à cette époque par un mari sur son épouse fût-elle de son rang et instruite.
Les longues conversations portent sur la guerre, l’armée russe orthodoxe et ses conquêtes, on débat inlassablement de ce qui est juste ou ne l’est pas, de ce qui est chrétien, des êtres civilisés et de ceux qualifiés de sauvages, de religion, de croyance, de mort.
Le film demande de l’attention et même parfois de la persévérance surtout au début quand on sait qu’il dure 201 mn … il faut se faire un peu violence, insister et rester concentré. Alors, on est emporté, captivé, on ne peut plus lâcher et, même si c’est très littéraire, que ça va très vite et que ce n’est pas toujours accessible, qu’est-ce que c’est bien !
Au final, on resterait bien encore un peu pour un septième chapître : VII Le Colonel avec lequel la domestique et Olga communiquent en allemand et qui est occupé à revivre en boucle le drame qui le lia jadis à Elza, et un huitième chapître : VIII Judith à qui Nicolai demande, en allemand aussi, de veiller à ce que les portes (qui le sépare de la domesticité et de la vieillesse) restent toujours bien fermées …
Techniquement, le film est une merveille, avec des décors incroyables de détails soigneusement arrangés, des costumes remarquables et une mise en scène éblouissante. Dans ces six tableaux pourtant a priori et par définition statiques, Cristi Puiu parvient à faire entrer un dynamisme certain, changeant le cadre par l’intermédiaire de miroirs et autres embrasures de porte et alternant portraits de groupe et gros plan sur des acteurs qui par leur manière de jouer et de dire ces dialogues difficiles et parfois très longs, se révèlent magistraux ! Ils ont tous une présence exceptionnelle, irréelle.
Madeleine au piano jouant Schubert, hors champ, irradie l’image de sa présence.
A la moitié du film, bien après le chapître II Itsvan, par une scène surprenante, le bruit de cristal brisé en fond sonore, dans une sorte de flash forward, Cristi Piulu impacte fondamentalement notre vision de Malmkrog. La tension monte, s’installe. Rien n’a changé. Tout va changer.
Un film extraordinaire !
Effet garanti si on le programmait, et si, en plus, les lumières d’un philosophe option histoire et théologie venaient nous éclairer le débat, alors là …

Marie-No

Quel est votre film préféré ? Aujourd’hui Festen de Thomas Vinterberg

Hiver 1998. Je sors de la projection de « Festen », film réalisé par le danois Thomas Vinterberg. Je suis abasourdie, muette, taraudée par une angoisse sournoise. Les critiques en parlaient comme d’une bombe cinématographique ; je viens de me prendre la bombe en plein visage ; elle diffuse son malaise brutal et tenace. Incapable de dire une phrase qui exprime ce que je ressens vraiment, je me contente de me demander si j’ai bien compris, si j’ai bien vu, si j’ai bien compris ce que j’ai vu. J’ai le sentiment d’avoir été l’un des invités témoins de cette fête de famille . « Festen », la fête, à laquelle la famille et les amis du patriarche Helge, ont été conviés pour ses soixante ans. La fête familiale s’est transformée sous mes yeux en festin théâtral dénonçant l’appétit sexuel de l’ogre patriarche, amateur d’enfants, les siens, ses deux aînés , Christian et sa sœur Linda.

     Voilà la réalité inconcevable que mon cerveau a du mal à admettre. Je suis dans le déni, comme les invités de Helge. Ce n’est pas possible. Ce père débonnaire ne peut pas être le prédateur et le bourreau de ses propres enfants et qui plus est, sous le regard complice de la mère qui nie farouchement les faits. Mais en même temps, la détermination farouche du fils aîné Christian, de révéler les abus dont lui-même et sa sœur ont été victimes, s’impose tel un bulldozer. Sa force d’inertie a laminé les apparences bien lissées d’une famille bourgeoise propre sur elle, bien blanche, parfaitement idéalisée, pour révéler avec volonté et cruauté, les non-dits et les secrets bien gardés d’une famille qui se veut irréprochable.

     Voilà la réalité inacceptable : voir le masque de la famille modèle être enlevé, pour ouvrir les portes du cauchemar et des révélations sordides. Linda a fini par se suicider, Christian qui a pu fuir, garde des séquelles qui impactent sa vie d’homme.

      Réalité inacceptable ! Christian est forcément fou ! Il faut l’excuser. Mais il insiste. Il faut le faire taire à tout prix. A n’importe quel prix. Le bâillonner, l’éloigner,  le déstabiliser, le culpabiliser, l’empêcher, lui casser la figure, le ligoter…

     Il y a maintenant vingt-deux ans que j’ai vu « Festen », mais je peux encore ressentir cette sidération, ce silence obstiné qui nous a envahis, mon compagnon et moi à la sortie de la salle de cinéma.

 Dans ce film coup de poing, il y a de la critique sociale au vitriol et de la crudité sans fard  et l’intrigue se déroule en moins de vingt-quatre heures à un rythme effréné. Tout de suite, on perçoit le côté sombre et la violence des rapports entre les protagonistes. La fête va se déliter implacablement, sous les révélations, d’abord mesurées puis de plus en plus affirmées de l’aîné Christian, sommé par le père, de prononcer un discours. La tablée est venue pour s’amuser, s’empiffrer et picoler. Ils ne sont pas venus pour s’entendre dire que leur père, leur mari, leur frère, leur ami a été un père incestueux sous le regard faussement aveugle de sa femme. Mais peu à peu, les masques tombent, le spectateur assiste, médusé, à un étalage d’hypocrisie poisseuse, le film frôle le surréalisme et la violence des protagonistes crève l’écran pour mettre le spectateur K.O.

      Partagée, encore aujourd’hui, entre attraction et répulsion, je ne sais pas si j’aurais envie de le revoir. Pourtant, j’y vois cinq bonnes raisons.

           1- le récit est d’une intensité dramatique extraordinaire par la cruauté et les failles psychologiques qui animent les personnages.

           2- Conçu dans le respect des règles du Dogme 95, rédigé par Lars Von Trier et Thomas Vinterberg lui-même, « Festen » a été tourné dans des décors et lumières naturels, caméra à l’épaule, son en prise directe, sans musique additionnelle.

La mise en scène qui se tient au plus près des personnages permet au spectateur de comprendre et ressentir le mal-être exprimé.

           3- Le sujet brut, la pédophilie, est traitée sans voyeurisme. Le film ne tourne pas autour du pot mais les abus du père sur ses deux enfants sont seulement suggérés, jamais mis en images. C’est un film qui constate des choses,  rend compte de comportements humains sans donner de réponse.

            4- Magnifiquement interprété par des acteurs à fleur de peau, le film est porté par la force de leur présence et de leur interprétation. Chacun à sa place évolue, change, se heurte, se confronte dans un théâtre des sentiments.

            5- Enfin, le film a été multi récompensé :

  • Prix du jury au festival de Cannes en 1998
    • César du meilleur film étranger
      • Meilleur film en langue étrangère au Golden Globe

        Thomas Vinterberg a déclaré avoir eu envie de faire ce film quand une amie lui a raconté l’histoire vraie d’un homme qui, le jour des soixante ans de son père, a mis les crimes du patriarche sur la table. Le sujet n’est pas à la mode, à l’époque, et son producteur lui suggère de le remplacer  par le sida, beaucoup plus porteur, selon lui. Mais le réalisateur persiste. Non seulement il tournera un film sur la pédophilie mais il le fera en vidéo avec une caméra de piètre qualité et selon les règles du Dogme 95, aux antipodes des productions en studio. Un dogme jeté aux oubliettes par leurs concepteurs-mêmes.

            Un film à revoir, c’est sûr, d’autant qu’il a été restauré en 2018.

Marie-Annick

Merci et à Mercredi pour un nouveau « souvenir de Bobine »