Tu mérites un amour de Hafsia Herzi (2)

Film français (septembre 2019, 1h39) de Hafsia Herzi avec Hafsia Herzi, Djanis Bouzyani et Jérémie Laheurte

Synopsis : Suite à l’infidélité de Rémi, Lila qui l’aimait plus que tout vit difficilement la rupture. Un jour, il lui annonce qu’il part seul en Bolivie pour se retrouver face à lui-même et essayer de comprendre ses erreurs. Là-bas, il lui laisse entendre que leur histoire n’est pas finie… Entre discussions, réconforts et encouragement à la folie amoureuse, Lila s’égare…

Présenté par Laurence Guyon

En dépit d’une présentation bien documentée et d’un bon débat , j’avais un sentiment mitigé après avoir vu ce film avec ses gros plans de films sentimentaux, je le classais dans la catégorie « à la rigueur », mais en y repensant, (toujours avec l’esprit d’escalier), je me dis qu’il est plutôt réussi. C’est un film capable de nous faire oublier les moyens financiers plus que ric-rac dont disposait Hafsia Herzi la réalisatrice et actrice pour ce premier film.

D’abord, ce n’est pas un scoop, Hafsia Herzi (Lila) est belle au sens vrai du terme. Ensuite, c’est un film plutôt pudique qui présente  des situations intéressantes et des dialogues graves et drôles, jamais ennuyeux. Hafsia Herzi reconstitue un peu la démarche du cinéma de la nouvelle vague. Elle fait jouer ses amis, les matériaux du dialogue sont piochés dans la vie quotidienne, les lieux du tournage, par exemple Belleville,  sont modestes. En cela je la trouve plus proche d’Agnès Varda, particulièrement  de Cléo de 5 à 7 que d’Abdellatif Kechiche (son mentor) , j’y reviens tout de suite.

 Je me souviens que Marie-Annick  disait quelque chose comme  « tout est dit dès le début du film. Une femme aime un homme indigne de l’être et ne peut faire la démarche de s’en séparer ».  Mais justement, ce sujet à lui seul est intéressant, Hafsia filme cet « entre-deux », cette transition. Elle filme l’espace  et le temps où elle demeure sans avoir à se confronter au réel : « Remi est un manipulateur ».  Lila, en congédiant  le réel, l’irréversible,  s’évite la charge de la souffrance, de la séparation et du deuil. L’espèce humaine est  fabulatrice, et n’appréhende le réel qu’à peu de moments, le deuil par exemple, ici il s’agit donc de ne pas s’y confronter. Et ce passage est parfaitement rendu, avec intelligence, finesse, humour et profondeur. (A l’exemple, les dialogues avec Myriam  ou Ali ) 

Marie-No dans son article,  a l’excellente idée de ne pas résister à reproduire dans son article le superbe poème de Frida Kahlo.  Pour ce qui me concerne, dans ce prolongement, je vois des similitudes entre Cléo de 5 à 7 (pour cet entre deux), et je vois aussi des ressemblances  entre Frida Khalo et Lila. Il est vrai, comme le dit Charly,  qu’elle lui ressemble physiquement. Mais je suppose  qu’Hafsia Herzi  a dû se plonger  dans la vie de cette femme. Et qui voit-on ?  Amours tumultueuses avec Diego de Rivera et des amourettes en tous genres le long de sa vie. Alors, La vie de Lila se présente un peu comme une sorte de « repentir » de la vie de Frida.  

Dernière remarque, la modernité du sentiment amoureux exprimé dans le film, je ne résiste pas à  recopier quelques extraits de la 4ème de couverture de « Pourquoi l’amour fait mal » d’Eva Hillouz, paru en 2012 : « aimer quelqu’un qui ne veut pas s’engager, être déprimé après une séparation »   autant de forme d’une modernité, de l’individu dans la société contemporaine avec «  ses fantasmes d’autonomie et d’épanouissement personnel, ainsi que les pathologies qui lui sont associés : incapacité de choisir, refus de s’engager, évaluation permanente de soi et du partenaire, psychologisation a l’extrême des rapports amoureux… »

Et au total, vous m’excuserez cette parodie : « Lila outragée, Lila brisée, Lila martyrisée, mais Lila libérée ; libérée par elle-même » (et ses sympathiques amitiés), libérée par elle même et surtout d’elle même.  Ce film assez confidentiel,  il me faudra l’avoir en DVD. C’est le premier film d’une cinéaste qui compte.

Georges

Jeanne de Bruno Dumont

Film français (septembre 2019, 2h18) de Bruno Dumont avec Lise Leplat Prudhomme, Fabrice Luchini et Annick Lavieville

Synopsis : Année 1429. La Guerre de Cent Ans fait rage. Jeanne, investie d’une mission guerrière et spirituelle, délivre la ville d’Orléans et remet le Dauphin sur le trône de France. Elle part ensuite livrer bataille à Paris où elle subit sa première défaite. 
Emprisonnée à Compiègne par les Bourguignons, elle est livrée aux Anglais. 
S’ouvre alors son procès à Rouen, mené par Pierre Cauchon qui cherche à lui ôter toute crédibilité. 
Fidèle à sa mission et refusant de reconnaître les accusations de sorcellerie diligentées contre elle, Jeanne est condamnée au bûcher pour hérésie. 

Dans le cinéma, Jeanne d’Arc occupe une place de choix, et c’est une bonne chose pour Bruno Dumont,  car pour lui l’art est par excellence, le lieu où peut s’exprimer la grâce. Avec Jeanne, Bruno Dumont peut désormais se compter parmi les réalisateurs qui ont représenté Jeanne d’Arc. Il a choisi  de s’inspirer du « le mystère de la charité de Jeanne d’Arc », de Charles Peguy, comme pour son précédent opus Jeannette, il y reprend des dialogues de l’auteur.  

Charles Peguy  est fidèle à l’histoire, il  écrit dans une  prose unique, un peu déconcertante, sincère, et d’un bel humour. À l’époque où il écrit cette œuvre, il est jeune, plutôt idéaliste, anarchiste, incroyant. En outre, à travers les siècles qui le séparent de sa Jeanne, il y a une proximité de pensée et de rapport au monde.  Peguy dédiait son livre « à toutes celles et ceux qui ont lutté contre le mal universel : la violence, l’injustice, le pouvoir ». Peguy comme Jeanne sont  tous deux « absolus », sans concession et ne badinent pas avec ce qu’ils estiment leur devoir. (Pour Peguy, ce fut l’affaire Dreyfus, puis bien plus tard,  son engagement et sa mort d’une balle dans le front à l’occasion d’une charge, en 1914.) 

De son côté, Bruno Dumont appartient d’une manière consciente ou inconsciente à ce territoire imaginaire et culturel  du Nord  dont la Belgique francophone serait le noyau, qui produit des œuvres marquées par le surréalisme,   le burlesque, l’incongru, le bizarre, l’anachronique, et une forme d’humour absurde. Autant de moyens formels au service de sujets profonds et philosophiques.

Avec la Jeanne d’Arc de Peguy,  Bruno Dumont dispose d’un matériau qui correspond parfaitement à ce qu’il veut signifier : 

Jeanne représente pour lui un personnage métaphorique, universaliste et populaire. Elle est fragile et résolue. Elle engage sa spiritualité contre l’institution (L’église et le roi lui-même). Et enfin, son personnage se confronte au ridicule et au kitch de son époque : «  comment des gens instruits, cultivés,  en viennent-ils collectivement à assassiner une enfant ?» Ainsi, Jeanne dépasse l’histoire pour  atteindre la métaphore, celle de la lutte contre le mal, la damnation et l’église. Elle demeure humaine, elle est l’innocence universelle.

Bruno Dumont se refuse à enfermer Jeanne dans la nasse étroite du procès.  D’autres, à l’image de Dreyer ou de Bresson (que Bruno Dumont admire)   nous avaient livré une version pathétique et lacrymale de Jeanne, questionnée, injuriée, maltraitée par des brutes intellectuelles. Bruno Dumont choisit simplement de montrer les gens autour d’elle, des abords de Paris à Rouen, il ne reprend jamais l’artifice de Dreyer. Pour lui, les acteurs n’ont nul besoin d’être méchants ou sadiques, d’avoir de vilaines trognes, ils n’ont qu’à être en situation.

Dans le premier opus,  Jeannette devient Jeanne en allant de Donremy à Chinon.  Bruno Dumont s’assigne de représenter artistiquement un chemin  qui est à la fois spirituel et concret.   Avec Jeannette, Bruno Dumont nous avait donné sa mesure. Par exemple, chez Peguy, les dialogues avec Hauviette ou Madame Gervaise qui sont parfois drôles et déconcertants, deviennent bizarres et décalés avec Bruno Dumont. En outre, c’est un film chanté,  et il y a la musique métallique d’Igorrr sur la voix mal assurée de l’actrice qui a 8 ans,  (Lise Leplat Prudhomme). Cela ajoute à notre sensation d’étrangeté. D’autant que le réalisateur situe l’action sur la côte d’Opale : « Mes personnages dans leur ensemble sont des gens du Nord »… Le Nord est un théâtre magnifique pour représenter l’humanité tout entière. C’est le regard qui fait la grandeur du paysage et non le paysage en soi » quant aux gens : « Il faut accepter que le réel soit mêlé, avec ses gros, ses petits. Il faut apprendre à aimer ça. D’ailleurs, la plupart des gens sont tordus. Les gens beaux, c’est une vue de l’esprit. Mon travail, c’est d’héroïser les gens simples en les rendant glorieux, pas de mettre en avant un acteur débile dont on se fout. » 

Alors, pour Jeanne, le dispositif demeure le même. Pour la musique, il choisit Christophe, qui sur les paroles de Peguy réalise une œuvre sublime, qui indique la  compréhension intime, pénétrante du texte de Peguy et  du projet de Dumont. Et le décor…les plages infinies du Nord, les pins, les vestiges de bunkers, et le ciel immense et bleu… 

Cette fois  Jeannne est aux Portes de Paris. (Orléans est dans l’ellipse). Jeanne est d’une détermination absolue. Elle n’a de compte à rendre qu’à Dieu, un Dieu intime.  

Remarquable aussi, de Paris au bûcher son aura, sa faculté de révéler la petitesse et la couardise de ceux qui l’entourent. A montrer leur bassesse et leurs petits calculs et parfois leurs ignobles desseins.  Tout est dans le regard de Jeanne qui ne parle que pour faire mouche. Lise Leplat Prudhomme (2) qui a grandi  de deux ans depuis Jeannette, connaît son texte par cœur ; il lui fallait le ton jute, elle l’a. Julie Sokolowski (actrice principale dans Hadewijch)  a été sa répétiteuse. 

Maintenant racontons l’histoire par la fin.  L’église avait gracié Jeanne car la première fois devant le bûcher,  elle avait reconnu son hérésie, elle avait dit ne jamais avoir entendu Dieu, juré de ne plus porter de vêtements masculins- L’église, mansuétude et miséricorde !– Mais une fois dans sa cellule, on lui rend ses vêtements d’homme, elle s’en habille. Piège grossier, elle devient relapse !  On peut la brûler. Le Tribunal inquisitorial a joué sa partition sans fausse note.  

Publics,  la mise en scène de la torture, l’exposition de la douleur, le viol ultime, l’apparat et la populace,  tout cela Bruno Dumont le tient à l’écart. Au loin on voit Jeanne qui brûle, une silhouette légérement détachée du poteau de torture, une fumée. Bruno Dumont filme un paradoxe, la mort est un acte solitaire absolu, et sa représentation humaine presque rien.     

Le procès,  c’est toujours, cette même histoire de tribunaux inquisitoriaux et/ou fantoches, dont nous   sommes encore témoins aujourd’hui, la liste des pays concernés serait un peu longue, hier par exemple, la Turquie… 

La partie procés chez Bruno Dumont, jouée dans la Cathédrale d’Amiens comme un écrin gothique, baroque, et surtout ostentatoire,  ou par des mouvements de plongée et de contreplongée,  il peut jouer de l’élévation et de l’écrasement.  Les scènes sont interprétées comme d’habitude par des non comédiens, professeurs ou étudiants de faculté, dont trois  théologiens  de la faculté de Lille. Cette partie du film devrait être anthologique. Cette sensation de voir ces personnages (acteurs inexpérimentés) sur la corde raide durant leurs plaidoiries,  fragiles, donne une sensation de pathétique, d’ubuesque et de kitch total. Du même coup, elle révèle toute la grandeur de Jeanne devant le ridicule.  Lise Leplat Prudhomme est étonnante. (Il lui sera difficile de ne pas demeurer actrice). 

Avec ce film, Bruno Dumont contribue à  sortir Jeanne de l’illusion politique  dans laquelle depuis toujours on cherche à l’enfermer. Elle est insaisissable, irréductible aux fantasmes des nationalistes et religieux. Elle représente une valeur dont ils ignorent le sens, elle est radicalement libre. 

Jeanne de Bruno Dumont n’est pas seulement du grand art, c’est quelque chose qui nous parle directement au présent.  Nous ne pouvons éviter de faire le parallèle avec Greta Thunberg à qui on a accordé les épithètes :   louche, irrationnelle, illettrée, ridicule, fanatique, sadique, totalitaire et -Autiste (1)- Dont on pend l’effigie sous les ponts en Italie, qui déclenche des manœuvres de blocages de routes par des conducteurs des camions-citernes au Canada, dont le philosophe  A. Finkielkraut dit : « je trouve lamentable qu’aujourd’hui on s’incline devant une enfant ».  

(1 ): On peut aussi se référer à différents sites qui recensent les pathologies possibles de Jeanne. Les « Messieurs Homais » depuis le XIXème Siècle à nos jours ne manquaient et ne manqueront jamais d’arguments.

Une Fille Facile- Rebecca Zlotowski

Film français (août 2019, 1h32) de Rebecca Zlotowski avec Mina Farid, Zahia Dehar, Benoît Magimel, Clotilde Courau, Loubna Abibar et Cedric Apietto

Synopsis : Naïma a 16 ans et vit à Cannes. Alors qu’elle se donne l’été pour choisir ce qu’elle veut faire dans la vie, sa cousine Sofia, au mode de vie attirant, vient passer les vacances avec elle. Ensemble, elles vont vivre un été inoubliable. 

« Tous les palais sont ridicules : malgré leur intérêt historique, ils ne sont que l’expression dénuée de goût et pénible de l’ostentation. »
Charlie Chaplin – 1889-1977 – Ma vie

Dans une des ses interviews Rebecca Zlotowski nous dit, enfant, avec mes parents nous aimions aller regarder les riches dans leur yacht, installés  face aux pizzerias. Jeux de signes donc… (Jeu qui nous sera commenté en cours de film,  à l’unilatéral,  en se plaçant du point de vue du propriétaire du yacht). 

Dès le début Sofia, « la fille facile* » offre à Naïma (sa cousine)  un sac à main comme le sien, un sac Chanel  blanc nacré d’un goût  radicalement hystérique. Ensuite on  a comme l’impression que le scénario du film est une parodie de ceux  des photos-romans.  Les scènes et  dialogues sont  superficiels,  se produisent dans un décor qui est une sorte de compilation de signes ostentatoires, presque de clichés (dont un yacht et  son riche intérieur, le sextant, un crocodile en bois rare menaçant, le personnel de service,  les villas somptueuses etc.).

Pour Sofia, tout baigne, et nous le verrons plus tard, lors d’une  scène  de plage : Sofia et Naïma marchant sur la plage, par la magie du cinéma, disons un jeu de plans,   les galets des plages de Cannes deviennent doux  comme le sable de l’Atlantique : gros plan sur les pieds agiles de Sofia et Naïma puis plan poitrine ou plan américain (je ne sais plus) pour le haut de ces deux filles au moins libres… de toutes grimaces douloureuses, contrairement à l’ensemble des plagistes cannois (qui eux ne peuvent se couper en deux et  méritent toute notre compassion) 

Le film se place sous le signe d’ une citation curieuse  de Blaise Pascal : « La chose la plus importante, c’est le métier : le hasard en dispose »,  qu’on croirait échappée d’une épreuve de dissertation. Et la dissertation c’est le film :  

Le hasard en question, n’a pas permis à Sofia l’héroïne,  de naître riche mais de devenir désirable, c’est déjà ça ! Sofia, « la fille facile »  est d’origine maghrébine et probablement modeste, elle dispose d’attributs féminins qui selon les canons font d’elle une pin-up.  C’est sa situation initiale.  C’est ce qui la guide dans ses choix de vie.  Et comme elle apprécie et recherche les signes extérieurs de richesse et de puissance, qu’elle est elle-même, vue par  d’autres, perçue comme un signe de richesse et de puissance, le commerce de soi par soi devient alors, une sorte d’évidence. Pour Sofia, le hasard du métier sera  le hasard des rencontres. En bref, la fille facile  est une belle fille, qui aime le luxe ou ce qui lui apparaît tel …Et monnaie ses charmes, cet autre luxe. 

Son genre de personnage est connu depuis l’antiquité, sous le nom d’Hétaïre, il l’est aujourd’hui  sous le nom  d’escorte girl.  C’est un métier où rien n’est moins important que de s’attacher à quelqu’un, d’aimer comme on dit. Lorsqu’on n’a pas d’attaches, on est libre !  Dit-elle. 

Une autre manière de rappeler son désir de ne pas se lier, c’est un tatouage à la cambrure du dos et des fesses  qui indique « Carpe Diem », comme un programme,   dans  une acception qui ferait frémir Horace, mais qui lui revient. Le casting est impeccable, Zahia Dehar, l’actrice qui interprète Sofia, fut ce qu’elle joue. 

Si ce n’était pas tragique, on trouverait presque comique que des hommes en ruinent d’autres, les exploitent, les épuisent pour s’approprier ça, ce luxe, ce  kitch définitif, ce néant . 

Je garde aussi un bon souvenir de la rencontre avec Calypso (Clotilde Courau), sur son île, dans sa propriété et du dialogue qui en a suivi :     

S — : « Chaque fois que j’entends la corne de brume d’un bateau, ça me fait penser à Marguerite Duras.

La riche Calypso,  cherche alors à  déstabiliser Sofia, dont elle devine la fonction,  à lui faire éprouver une petite humiliation facétieuse. Un peu sarcastique,  elle lui demande : 

—     Qu’avez-vous lu de Duras ? 

—     J’aime tout, ça dépend comment je me sens, c’est délicat, c’est gênant …

—     Mais on est entre nous là !  

—     Avant c’était  LA DOULEUR… Aujourd’hui je vais dire que c’est  L’AMANT»

Test terminé, Sofia a montré les signes « suffisants », il ne faut pas grand-chose,  on peut changer de terrain de joute. 

Le combat de Sofia   se déplacera vers le rapport à son amant… Et on ne peut pas dire que passé  la phase de séduction et de « don, contre-don », que ce rapport soit marqué par la délicatesse. Il la fait chasser par ses gens, sous une fausse accusation de vol.   

Mais, être Sofia, c’est se sentir « libre » parmi les mufles, les délinquants légaux, c’est aussi expérimenter  ce  qu’a démontré Bourdieu dans « LA DISTINCTION», pendant la culture,  la lutte de pouvoir et  la lutte des classes continuent et nous ajouterons pendant le commerce des charmes aussi.   

Mais au total, et je ne sais pas si tout ça, correspond à l’intention de Rebecca Zlotowski où si je me fais un film dans le film,  finalement cette « fille facile » est avec  toute sa cupidité de pie, son mimétisme un peu ridicule,  une copie plutôt sympathique des gens qu’elle fréquente, ce n’est pas difficile. Quant à « la liberté » dont elle se pense dépositaire, c’est un autre sujet! Naïma son admirative cousine, qui a partagé certains moments avec elle, n’en sera pas adepte.

* NB : Une remarque, ces termes n’ont pas d’équivalent masculin

Une grande fille-Kantemir Balagov

Film russe (vo, août 2019, 2h17) de Kantemir Balagov (Réalisateur de Tesnota, une vie à l’étroit) avec Viktoria Miroshnichenko, Vasilisa Perelygina et Timofey Glazkov
Titre original : Dylda

Synopsis : 1945. La Deuxième Guerre mondiale a ravagé Léningrad. Au sein de ces ruines, deux jeunes femmes, Iya et Masha, tentent de se reconstruire et de donner un sens à leur vie.

Présenté par Sylvie Braibant

Tout d’abord, un mot sur le débat de ce mardi soir : 

« Après la sortie en film du premier dessin animé  « Asterix le Gaulois », lors d’un « micro-trottoir », on interroge un jeune enfant : Alors tu as aimé ? 

Pas tout à fait, les personnages n’ont pas la même voix que dans le livre ! »

Au moment du débat, c’est un peu le sort que fait Sylvie a « Une grande fille » de Kantemir Balagov après avoir  relu le roman de Svetlana Aleksievitch avant le film. 

Même si comme Sylvie sans doute, il  admire l’auteur du livre,  Balagov ne voulait pas l’adapter ;  il l’indique dans le  dossier de presse qu’il s’en est  inspiré. Et quelle inspiration !

Tout, comme « Tesnota une vie à l’étroit » son premier et précédent film, il nous invite à voir une œuvre particulièrement superbe : ici, la beauté de ses cadres, la fluidité des changements de plans, son jeu symbolique avec les couleurs, les références picturales, la manière de filmer les personnages, particulièrement Lya « la girafe »…On imagine qu’avec Balagov, les Russes ont un grand cinéaste de plus.  

C’est l’histoire affreuse et douloureuse de deux femmes qui ensemble ont vécu des situations extrêmes  et probablement ont survécu l’une par l’autre à l’horreur de Stalingrad. Elles se doivent tout. Elles peuvent donc tout se pardonner  et tout exiger l’une de l’autre. L’histoire humaine  est traversée par ces tandems – De ces gens qui tentent de continuer à vivre par ce moyen contraphobique. 

 Quel casting pour ce film, deux   actrices, Viktoria Miroshnichenko joue Iya autrement appelée « la girafe » et Vasilisa Perelygina joue Mascha. Iya est atteinte d’une sorte de  paralysie intermittente, de mouvement et de claquement de gosier, d’absence qui ressemble au « petit mal » épileptique. Quant à Masha, elle est devenue stérile, son ventre est mutilé. L’une et l’autre sont des traumatisées psychiques de guerre, des névroses de guerre,  disait-on.  Cet aspect essentiel permet de comprendre pourquoi on retrouve dans presque toutes les critiques du film le mot « resserrement ». Balagov est aussi un cinéaste de l’angoisse. 

A ce propos, durant le débat, un intervenant parlait d’âme russe, c’est-à-dire de la dimension culturelle spirituelle d’un peuple et dont témoigneraient par leur façon d’être au monde ces deux personnages. Si l’on veut considérer que  le servage,  la misère, la guerre, la mort en masse sont  constitutifs  de cette âme, alors oui !  Comme dans Tesnota (dont on se souvient la place de l’héroïne),  ces deux personnages expriment parfaitement l’âme russe… et donc le présent Russe actuel,  Balagov nous parle au présent.

Une séquence frappe dès le premier quart d’heure,  Iya « la girafe » chahutant avec le petit Pachka nous  a laissé horrifié,  devant nos yeux, elle l’étouffe. J’ai pensé faussement : c’est un infanticide. Je l’ai pensé car la faim, et l’horreur sans fin de l’après-guerre, celle des « Johnny Got His Gun », m’y induisaient. 

Suit  l’aveu,  l’annonce de la mort de Pachka à Masha la mère. C’est un moment d’anthologie cinématographique et le point d’orgue du film. Il dit la mesure de l’attachement de ces deux femmes. Elles sont unies par la présence d’un passé de chaque instant et leur projet inconscient. Et, presque tous les rapports de ces deux femmes liées, tournent, parfois par homme interposé,   autour de la volonté de survivre, la volonté d’enfantement à tout prix, la volonté de continuité et dépassement.

Autre séquence toute aussi frappante, la rencontre de Masha avec « la dame au lévrier », Liubov Petrovna,  la mère de Sasha, un prétendant. Elle  montre l’écart définitif entre une femme de la nomenklatura  et une prolétaire. Masha   avec  sa « belle robe » empruntée n’est pas à la hauteur des espérances de la dame pour son fils. Dans un dialogue brutal, d’où les hommes sont exclus, du silence lâche du père de Sasha et la niaiserie du fils… « la dame au lévrier » soumet  Masha à un interrogatoire en règle. Tous ses préjugés, son mépris de classe  sont contenus dans ses questions orientées qui veulent mettre en évidence que Masha fut « une fille de l’arrière donc une fille de confort, bref une pute, que l’on peut à la rigueur remercier de son dévouement ! ». Mascha  qui était serveuse de DCA, autant dire une bête humaine, à la merci de tout, conforte la Dame. L’ironie et le mépris changent de camp. Après la guerre, dans ses décombres fumants, la guerre des classes continue.

La retrouvaille finale entre Masha et Iya la  Girafe (qu’un instant elle a cru suicidée)  à la fin du film montre l’attachement définif qu’ont  ces deux femmes l’une pour l’autre.  Il  est forgé par l’expérience indicible de la guerre. Et ces femmes sont de celles par qui le présent  des Russes advient, elles sont le passé qui définit leur présent.

PS : j’ai lu beaucoup de belles critiques de ce film, j’attire votre attention sur celle du site, « le Bleu du Miroir »!

ACUSADA de Gonzalo TOBAL

Pour ce deuxième long-métrage Gonzalo Tobal nous montre à la fois une histoire policière  et le processus qui se met en place autour du   « présumé coupable » :  sa famille, ses avocats, les médias  face à un fait divers complexe et violent. Un processus donc, qui est pour une part intime et pour l’autre publique, avec ses implications   juridiques, médiatiques,  familiales, sociales.

La jeune Lali Esposito qui joue Dolorès Dreir est une interpréte principale très honorable, d’autant que c’est son premier film pour le grand écran et à l’international. 

La distribution secondaire  est constituée d’acteurs que nous connaissons à l’image de Leonardo Sbaraglia( rôle du père)  que les cramés de la Bobine ont pu voir dans Douleur et Gloire d’Almodovar et dans les nouveaux  sauvages  de Damian Szyfron  

Ou encore  d’Inès Estévez qui interprète Bétina, la mère de Dolorès, qui  jouait dans Félicidad projeté  à sa sortie aux Cramés.  Soulignons au passage qu’elle est aussi  une remarquable chanteuse de Jazz( cf. youtube). Soit dit en apparté, on peut aussi espérer que cette remarquable actrice ait fait un procès à son chirurgien plastique ou que ce professionnel soit conduit à se recycler.

Ce film n’est certainement  pas inoubliable, il présente de nombreux défauts. Sa musique est trop appuyée, les mouvements de caméra le sont parfois un peu aussi,  par exemple, cet effet de zoom  avant  vers la fin du film : lors  de cet instant de solitude  ou l’on peut voir Dolorès seule avec elle- même, observant  au loin sur les toits. Suit un plan fixe, elle observe  ce puma imaginaire ou réel. Ce puma qui comme elle a été livré, tel un monstre du Loch ness,  à l’intérêt zappant et fugace d’une population gavée d’événements -Une population passionnelle prompte à se déchainer-. 

Et puis il y a dans le scénario un abus de scènes  providentielles un peu faciles :

La mère intervient à temps quand Dolorès sa fille veut rendre visite à la mère de Camilla, l’assassinée. L’avocat rentre dans le café au moment où sa cliente risquait de parler avec les témoins. Le père arrive en voiture à l’hacienda au moment où sa fille est assise sur la margelle du puits … 

Mais on ne peut enlever à ce film, ni son côté palpitant, ni le côté touchant, fort et fragile de Lali Esposito dans l’incarnation de son rôle.  Et puis ce film est aussi une chronique du jeu social, judiciaire et médiatique devant une affaire « indécidable ». Une affaire où une fois la justice passée, coupable ou innocent, il ne restera que des décombres fumants. 

On remarque  la faculté d’auto-illusion, d’autojustification  des personnages, (qui aussi la nôtre) qu’il nous montre : La construction d’un récit collectif qui conduit à l’acquittement est un tissu de vérités tronquées et de mensonges délibérés, brefs de petits arrangements avec le réel. L’amie de Dolorès essaie de disssuader un témoin.  Le père  fait disparaître un sac à dos qui peut-être aurait été à charge. Plus loin il dit, « après tout ce que j’ai fait, si tu es condamnée, tu n’es plus ma fille ». Qu’elle soit innocente ou coupable ne rentre pas dans son calcul.  Le grand avocat ami de la famille qui pille méthodiquement (et de bon droit)  son ami pour défendre sa fille avec une stratégie qui  ne repose que sur le doute. La mère qui n’aime rien tant que le silence. La fille qui seule sait mais se prête (à l’exception de l’interview) a tous les scénarios prévus pour elle, fussent-ils faux. On pourrait ainsi dérouler l’ensemble du film qui de ce point de vue est parfaitement réussi. 

Il y a un autre aspect bien traité, c’est celui de l’innocence et de la culpabilité. Qu’un innoncent se sente et se manifeste comme un coupable dans une telle situation, le pire pour lui est à craindre! Qu’un coupable se sente ou se prétende innocent et se défende comme tel, alors il augmentera ses chances de  se sauver : « Messieurs, n’avouez jamais » a dit  Davinain, au pied de l’échafaud. Le plus souvent la culpabilité et l’innocence cohabitent intimement autant chez l’accusée que chez ses intimes. La prééminence du jeu social sur la vérité est bien montrée dans Acusada. Deux illustrations me viennent  à propos de ce jeu avec la culpabilité :

Dolorès est avec son ami (celui qu’elle a rencontré pour le service sexuel), elle lui dit  quelque chose comme : « tu ne t’imagines pas que je vais te dire si je suis coupable ou innoncente alors que 40 millions de personnes attendent »… elle ajoute après un court mais pesant silence « mais je suis innocente ».  Lorsque Dolorès  est assise sur la margelle du puits, son père démontre qu’il la pensait coupable… « mais je ne l’ai pas fait papa !  » 

Et pour nous Français, cette justice argentine qui ressemble à l’américaine, recèle un mystère attrayant, on peut y attendre son procès ailleurs qu’en prison… et répulsif à la fois, si l’on en juge par l’exemple des USA avec sa politique d’enfermement et ses erreurs tragiques pour ne pas dire cyniques. 

Roubaix, Une Lumière, Arnaud Despleschin

Présenté par Laurence

À Roubaix, « un soir de Noël, Daoud le chef de la police locale et Louis, fraîchement diplômé, font face au meurtre d’une vieille femme. Les voisines de la victime, deux jeunes femmes, Claude et Marie, sont arrêtées. Elles sont toxicomanes, alcooliques, amantes »…Nous dit le synopsis.  Ce film tiré d’une histoire vraie interprété pour les deux femmes par  Léa Seydoux (Claude) et Sara Forestier (Marie) et pour la police, Roschdy Zem (le commissaire Daoud).  

Arnaud Despleschin réalise encore son meilleur film, (c’est ce que je pense à chaque fois). Il réussit à raconter simultanément trois choses à la fois, l’histoire d’une ville, l’histoire d’une population pour l’essentielle immigrée,  l’histoire d’une enquête sur un meurtre sordide et de ses protagonistes. Tout cela interprété avec une classe exceptionnelle  par les quatre principaux acteurs.

On est surpris par  le décor du film, Roubaix est à elle seule un personnage, et la lumière de Roubaix n’est décidément plus qu’une petite lumière  venue de loin. Roubaix  est riche  de sa richesse passée de ville industrielle et laborieuse, elle a encore son décor bourgeois et ses bâtisses cossues du temps des manufactures et celles de plus en plus délabrées des courées et des petites maisons où vivaient les ouvriers pauvres souvent immigrés. Là  vivent encore des pauvres, parmi eux, nombre de vieux immigrés et marginaux,  cette fois sans travail, sans avenir. Le taux de chômage y avoisine les 31%.  Et 43% des habitants de Roubaix vivent sous le seuil de pauvreté.   Roubaix est un décor pour nous qui le voyons et une blessure pour nombre de ceux qui y vivent.

Depleschin sait que  l’histoire de cette population se confond pour l’essentiel à la population immigrée, le plus généralement du Maghreb.  Et l’histoire des Maghrébins de Roubaix nous est montrée  sous différentes formes, comme un film dans le film.

D’abord le Commissaire Daoud, enfant de Roubaix et fils d’immigrés  symbolise le prix de l’intégration (être et ne pas être en même temps). Mystérieux et solitaire, il a quelque chose de marginal  à  incarner l’institution policière dans une ville de France. Etre le représentant de la paix et être   celui qui a réussi et se retrouve à  distance obligée avec sa communauté.  Sauf parfois, pour se souvenir avec un oncle  des humiliations passées. Il se souvient d’une boîte de nuit interdite aux Arabes et aux chiens,  qui reprend le « Betreten für Hunden und Juden verboten » des nazis.  Il consacre son temps a rendre visite à un neveu en prison, qu’il a peut être fait arrêter et qui ne veut surtout pas le voir. Mais il est son cousin si proche et si loin.

La texture* du commissaire Daoud est  de celle des grands flics et détectives des romans policiers, tels parmi mes préférés, Nestor Burma, Maigret,  Néro Wolf. Il a un côté fatigué insomniaque,  une sagacité remarquable, de bonnes capacités hypothético-déductives…Par exemple, la recherche des coupables de l’incendie et la découverte de l’enchainement logique qui l’oriente vers une autre affaire, un meurtre – Celui sordide et presque gratuit d’une pauvre vieille- Il mène à  Claude et Marie- Elles sont tout ce qu’indique le synopsis, mais sont aussi le produit de la misère de Roubaix et de son aura. Une misère intergénérationnelle, un héritage,  suivi de leur rencontre à toutes deux « c’est parce que c’était elle, c’est parce que c’était moi ». Le commissaire Daoud reconstitue le mécanisme intime du lien entre ces deux êtres, par deux quasi-monologues intuitifs et pénétrants. Le film prend fin ou commence la justice, tellement juste et injuste à la fois, comme le sont  les justices de classes.

PS : Texture à Roubaix (inévitable)

Les arbres remarquables de Georges Feterman, Jean-Pierre Duval-Caroline Breton

A propos des arbres Francis Hallé  Biologiste, Botaniste, spécialiste des Forêts tropicales écrit :

« Je me demande si le rapport premier aux arbres n’est pas d’abord esthétique, avant même d’être scientifique. Quand on rencontre un bel arbre, c’est tout simplement extraordinaire » 

Dans plaidoyer pour l’arbre il ajoute : 

Lorsqu’on abat un ramin, une angélique, ou un maobi on réduit la surface d’échange de la planète de 300 hectares, rien d’étonnant que le climat s’en ressente, surtout si le chantier abat 80 arbres par jour. Aucun être vivant n’approche même de très loin, les surfaces d’échange d’un grand arbre ». 


Le film était superbe, avec des défauts pardonnables, sans doute un peu trop long et trop ponctué par des accords musicaux parfois (mais pas toujours)  trop sirupeux,  appuyés et dérangeants. Mais les arbres ! 

Tout d’abord, pour débattre ce film, il y avait deux intervenants Bérangère Metzger de Ecolokaterre et Maxime Fauqueur de ARBRES.  Différents spectateurs m’ont questionné : ils se connaissaient ? Non ils ne se connaissaient pas ai-je répondu, mais ils se reconnaissaient bien. Ils avaient en commun une même chose. Tous deux sont des militants, c’est-à-dire des gens qui consacrent une large partie de leur vie à une cause qu’ils entendent faire partager. Au bout du compte, c’est par des gens comme eux qu’avancent nos prises de conscience, et très modestement mais sans aucun doute, la civilisation.  Ici la cause des arbres. C’est superbe de se dire, puisque je vis,  je vais parler des arbres, les faire connaître et… être leur avocat. Que ces « passeurs » soient remerciés pour cette soirée, pour leur conviction, leur compétence et leur gentillesse. 

Le film nous présente de très harmonieux et majestueux arbres, et aussi d’autres, vieux, très vénérables, (j’ai lu que les arbres étaient immortels, c’est-à-dire que contrairement aux animaux dont l’homme, ils n’ont pas  la mort programmée dans leurs gènes, les causes de leur mort sont totalement déterminées de l’extérieur, en d’autres termes un arbre ne meurt pas sans être tué). Et tout de même en attendant l’agent de leur fin de vie, quel élan vital ! Des arbres noueux, meurtris,  aux branches tordues,  cassées, beaux par leur dimension et leurs stigmates. Parfois même, ils sont couchés, ou leurs troncs  sont emplis de cavités. Mais ils sont là, bien  vivants, depuis des siècles, vénérables. Et le film nous signale discrètement, qu’ils s’entraident, « perfusent » celui  d’entre eux qui ne peut plus y arriver seul. L’arbre est un être social,  capable de coopération et de don  de soi (1).

Le film est ponctué d’interventions toutes remarquablement choisies, en premier lieu,  celles de Francis Hallé et d’Alain Baraton, tout autant pour exemple, celles de Georges Feterman ou de Maxime Fauqueur. 

Je retiens de ce documentaire et du débat, qu’à travers les arbres c’est de l’histoire humaine, de l’ambivalente histoire humaine dont il est question. Les arbres ont commencé leur vie sur terre il y a 380 millions d’années, et nous, nous n’y sommes que depuis 200 mille ans. Ils n’ont que faire de nous ! Dans cette histoire, l’homme met des mots sur les choses : il nomme, accorde des propriétés et… s’approprie – puis…si bon lui semble, se donne tout autant des droits de vie et de mort des arbres sur sa propriété.  Car comme le faisait remarquer M.Fauqueur, la propriété est un droit absolu (qui ne laisse donc aucune place au bien commun).

Si l’on se place du point de vue de l’homme, l’arbre a dès l’aube de l’humanité  constitué  sa condition d’existence, lui permettant de  se protéger,  se nourrir, se chauffer… de construire, de s’outiller. Il fut la condition même de notre possibilité d’existence puis de notre civilisation . Si l’on se place de celui de l’arbre, on peut dire qu’il a rencontré en l’homme son plus constant prédateur. 

Et c’est une force de ce film de nous  montrer qu’il existe aussi et depuis tous temps et maintenant plus qu’hier,  une relation entre les hommes et l’arbre chargée d’attention de bons soins et d’amour, de nous dire qu’elle est possible et que certains la vive.  (N’empêche, la tronçonneuse selon chacun et sans permis est une calamité !)

Bien sûr, ce qui nous a été montré, c’est pour l’essentiel, l’arbre des villes, dans son agencement urbain, monuments,  châteaux et églises, jardins, promontoires…mais c’est un pas. Constatons d’ailleurs que le sauvage fait toujours peur et cette peur est ancrée en nous, comme l’affirmait François Terrasson(*2) dans les années 1980, de là une cascade de conséquences(*3) : « L’homme a tendance à détruire ce qui lui fait peur. Il ne va pas demander qu’on abatte la forêt, mais qu’on fasse reculer la ronce, le reptile et l’inconnu. Bref, il réclame le nettoyage des sous-bois, l’ouverture de nouveaux chemins et l’installation d’écriteaux rassurants. Derrière les discours de technocrates aménageurs, (…) se cacherait l’antique crainte de la nature sauvage »…

Soit ! N’empêche, ce film tout comme la littérature de vulgarisation sur les arbres indique que les temps changent, et il y a un public de plus en plus nombreux pour ça . Il devient plus difficile de défendre l’idée que les arbres sont de simples choses utilitaires ou décoratives. Et certains élus qu’Alain Baraton (4) dénonce, ont du souci à se faire pour assouvir leur passion d’exister uniquement par le bétonnage. Les humains qui considèrent l’arbre avec émotion, tendresse et respect sont de plus en plus nombreux et ils se battent (5). On monte des marches, rappelons-nous qu’il a fallu le même effort insensé pour que les esclaves soient considérés comme des hommes ! (*6 ) Alors, en dépit des études scientifiques, voir l’arbre comme vivant et sensible demeure un chemin à faire.

L’éventuel lecteur  de mes digressions intempestives qui serait allé au bout m’excusera, et s’il veut bien  garder une seule chose de ces lignes ce pourrait être  : Allez voir « Les arbres remarquables », c’est un documentaire qui non seulement nous montre de beaux arbres mais en outre, donne à voir des rapports profonds et responsables de l’humain à l’arbre… et si vous l’avez vu, conseillez-le tout simplement !

(1) Dès les années 1930, un écologue japonais, Kinji Imanashi avait décrit des mécanismes de coopération inter-espèces et dans une même espèce in  » le Monde des êtres vivants ». Edition Wildproject, domaine Sauvage 2009. Depuis, les observations en ce sens n’ont cessé de se multiplier.

2 et 3) François Terrasson, « La peur de la Nature » édition Sang de la Terre 1988, commenté par Marc Ambroise-Rendu in le Monde 1988 (bien heureux d’avoir conservé l’article dans le livre!)

4) Alain Baraton « La haine de l’Arbre » Actes Sud 2013, il cite de nombreux cas prouvés d’allégations de maladies pour abattre des arbres, et depuis de grands projets inutiles qu’il cite n’ont pas manqué, pour le plus grand bonheur des prêteurs et du BTP et la mauvaise fortune des arbres gênants)

5) Que la spectatrice et militante soit remerciée pour sa sensible et pertinente intervention concernant le Boulevard de Belles Manières, la politique c’est d’abord ça!

6) Ecouté il y a peu, T.Piketty à la radio qui disait que lors de la fin de l’esclavage aux USA, on n’a pas indemnisé les esclaves, mais leurs »maîtres ».

La Femme de mon frère-Monia Chokri

Film canadien (juin 2019, 1h57) de Monia Chokri avec Anne-Elisabeth Bossé, Patrick Hivon et Sasson Gabai

Synopsis :Montréal. Sophia, jeune et brillante diplômée sans emploi, vit chez son frère Karim. Leur relation fusionnelle est mise à l’épreuve lorsque Karim, séducteur invétéré, tombe éperdument amoureux d’Eloïse, la gynécologue de Sophia…

Présenté par Marie-Noël Vilain

Lors de sa présentation Marie-No nous signalait toutes les proximités entre Monia Chokri et son équipe et Xavier Dolan.
Et jusqu’à l’image remarquait-on. Demeure l’humour, ça on ne peut pas dire qu’il a été emprunté à Xavier Dolan. On peut même dire que Monia Chokri volontairement ou non s’en sépare sur ce point. Dans les films de Xavier Dolan pour  ce que j’ai pu en voir, ce sont les affects passionnels qui dominent, débordent le film et  nous les spectateurs sommes pris dans une sorte de syndrome de Stockholm, subjugués par ce réalisateur   qui  a rendu si lourde de souffrances la vie de ses personnages… Et donc un temps la nôtre ! Nous l’en aimons que davantage. Dolan sidère ses spectateurs dans les deux sens du terme. Le film de Monia Chokri est bien différent, lisons ce que dit Xavier Dolan : 

« Je suis incroyablement fier du film « La femme de mon frère », de mon amie Monia Chokri. Dans une époque caractérisée par l’univers de l’influence et la facilité d’une plateforme publique, écrire et réaliser un film est un geste artistique singulier, fort, unique. À l’image de ce geste, le style de la cinéaste est qui plus est si personnel qu’il fait de cette œuvre un objet qui est entièrement propre à Monia, à son univers, ses préoccupations, ses instincts esthétiques, politiques, philosophiques. Il est tellement rare de voir un film et de penser : je n’ai jamais rien vu de tel! Hormis les associations faciles et systématiques, La femme de mon frère de Monia Chokri est un film qui n’aurait pu être fait que par Monia Chokri. Mais quel bonheur d’en plus pouvoir dire que ce film fait par une artiste est aussi fait pour tous. Que tous pourront apprécier son humour, son goût, son émotion, son interprétation si simple, et complexe, et humaine (Anne-Elisabeth!!!). Monia prend tellement de plaisir, de passion à filmer et réfléchir à ce que veut dire filmer. En découvrant son film, je me suis énormément remis en question. J’ai réalisé l’importance de la mise en scène. Je me suis souvenu de sa valeur et de sa vitalité! Merci Monia » (MSN.com). 

S’il signale gentiment une faiblesse du film (Les associations faciles et systématiques), il en remarque l’humour.  Et en effet,  nous rions et sourions, en tout confort, car il n’y a dans « la femme de mon frère » aucune méchanceté. Pourtant les scènes de ce film sont souvent  un peu comme un oreiller percé après une bataille d’oreiller, c’est encore drôle, mais ça ne l’est plus tout à fait, et les plumes tombent légères.  

C’est une fonction de l’humour de mettre une distance entre les choses dramatiques de la vie et nous-même. On se souvient la première image avec cette femme au visage rond qui parle avec dédain et drôlerie invonlontaire de  quelque chose, on ne sait pas trop quoi encore, on ne sait d’ailleurs même pas où on est, on se croit au théâtre, et ça nous amuse. Puis zoom, champ, contre champ, échange entre des personnages, on se rend compte que c’est la délibération d’une thèse de Doctorat et que l’impétrante, debout en retrait,  Sophia (Anne-Elisabeth Bossé), appartiendra au monde des Docteurs, mais à la marge, on comprend que sa thèse qui n’est pas dans les canons, porte sur un sujet  certes passionnant (A.Gramsci) ne prépare à rien d’autre qu’enseigner et que ses chances d’enseigner sont des plus  minces. Plus tard nous connaitrons les frais d’études  48 000 dollars… sa vie post-universitaire sera compliquée. Sophia n’a pas les codes, elle ne les a jamais eu ! Mais la manière de voir cette femme du jury, c’est celle de Sophia, avec ce regard, tout va bien.


Plus loin dans le film, on est chez les parents,   Sophia y est avec son frère Karim (Patrick Ivon). L’intérieur,  c’est celui d’intellectuels modestes, il  est plein de livres. Les parents, sont drôles, tellement complices. Et ces quatre-là éprouve une joie peu commune de se retrouver, d’être ensemble. Hichem (Sasson Gabai) le père est un idéaliste joyeux, un immigré, cordial buveur, Lucie la  mère (Micheline Bernard) une femme drôle et décidée.  Nous apprendrons Incidemment que l’un et l’autre sont séparés, et que lui, sans travail, vit dans le garage aménagé (des revenus de sa femme)-Une sorte de je t’aime, moi non plus- 

Il y a dans ce film un humour libérateur et un humour protecteur, celui qui évite l’affrontement et préserve l’intégrité de ceux qui en use, et mieux que ça, renforce…  Monia Chokri conjugue avec élégance le drame et la comédie, la légereté de l’humour recouvre les pesanteurs  de la vie. Et ce qui fait l’élégance, c’est l’humour.

Et Sophie, son personnage principal a une faculté d’autodérision que Woody Allen ne désavouerait pas.  

J’ai aussi été intéressé par le rapport fraternel Karim/Sophie, leur complicité ambivalente qui joue avec l’inceste sans jamais y tomber (Par exemple, la scène qui se présente comme un baiser, mais qui n’en est que le simulacre, l’objectif de Karim  est de mordre le nez de sa sœur) et plus tard, la manière dont Sophie finit par se départir de sa possessivité envers Karim. La résolution par le face-à-face avec Eloïse (Evelyne Brochu), la femme de son frère est très réussie.

Et tout comme les images du début du film, j’aimerais revoir cette image des  multiples frères et sœurs sur une barque, ils ne se regardent pas mais ils sont ensemble, leur regard tombe l’un sur l’autre et ils se sourient, il y a entre eux une confiance permanente. Et comme Sophie et Karim ont été également aimés de leurs parents, on projette les mêmes sentiments sur ces frères et soeurs là.   

Avec ce premier long métrage à la fois grave et joyeux, Monia Chokry devient  une réalisatrice à suivre.

Compte rendu (en retard) du 60ème Festival de Cinéma de Prades!

Le lundi commence allègrement le 60eFestival du Cinéma de Prades, eh oui ! 

Avec « Vire-moi si tu peux », deuxième court métrage d’un jeune réalisateur,   Camille Delamarre, c’est aussi un acteur et surtout un monteur reconnu. Ici, il  bénéficie d’un sacré casting et donc d’un bon coup de pouce, avec deux acteurs principaux, Patrick Timsit et Richard Berry, c’est drôle et très bien fait.  Et donc nous allons guetter son premier long-

Ensuite nous faisons la connaissance de Serge Bromberg qui a fondé Lobster, une société un peu folle, dont la mission consiste à  retouver et à rénover des films disparus ou anciens, on n’imagine pas combien le hasard est généreux,  comment s’agencent les coïncidences pour ceux qui cherchent, pour ce genre  « d’archéologue du cinéma ». Serge Bromberg est un découvreur. Il est cabotin, mais c’est un artiste,  personne n’est parfait. Ce qui est parfait c’est le travail de sa maison. Vient le ciné, le temps de voir du muet ! On regarde parfois ça avec un peu de condescendance, on n’y tient pas plus que ça, mais que la séance commence et on remise très vite nos préjugés.  Ma culture cinématographique concernant Meliès, se bornait à l’image de la lune qui reçoit une fusée dans l’œil, celle qui illustre le 60èmeFestival de Prades ! Mais le film ? Eh bien nous avons eu droit à une projection colorisée, comme lors de sa première projection!  Dès ses débuts, le cinéma se rêvait en couleurs. Avec Meliès, on est dans un imaginaire débridé,  à l’époque de Jules Vernes, on songe à la conquête de l’espace, six savants fous alunissent, rencontrent des lunaires, (des sélénites), ces drôles d’extraterrestres ! Les trucages commencent dès les débuts du cinéma. 

Autorisons-nous cet aparté, l’histoire compare souvent  deux tendances, Melies, sa fantaisie et ses trucages et les Frères Lumières (l’artiste et le scientifique),  pour leur mise en lumière du réel. Observons aussi que lorsqu’on regarde la galerie de portraits des fondateurs du cinéma on n’y voit que des messieurs.  On oublie Alice Guy née en 1873, dont pourtant Wikipédia nous dit : « Avec La fée aux choux, qu’elle tourne en 1896, elle est la première réalisatrice de l’histoire du cinéma. Elle joue un rôle de pionnière en ayant l’idée de filmer du contenu de fiction pour faire vendre des caméras proposées par Gaumont. En 1910, elle est aussi la première femme créatrice d’une société de production de films, la Solax Co3 ». Une paille ! Mille films presque tous disparus ou mal identifiés. Pour l’essentiel  Serge Bromberg et ses collègues n’en ont  probablement jamais eu la restauration, car il nous apprend qu’en quelques décennies, les bobines de 35 mm en nitrate de cellulose durcissent  deviennent compactes, indébobinables, avant  que de se ratatiner sur elles-mêmes.  (Mon explication est un peu sommaire, j’en conviens, mais ça ne change rien au résultat). Autant dire que les films que nous propose Serge Bromberg sont de purs miracles ! Sauvés, reconstitués grâce des recherches folles dans le vaste monde et à des techniques impossibles (science et  patience !)

Et au total, nous avons vu quelques muets, dont quelques magnifiques Laurel et Hardy et particulièrement « Vive la Liberté » qui se déroule au sommet d’un gratte-ciel… Terreur époustouflante, et rire libérateur garanti !  Nous avons aussi vu la plus grande bataille de tarte à la crème de l’histoire du cinéma, et bien d’autres trésors. 

Serge Bromberg nous quitte, il était un véritable showman,  accompagnateur pianiste (très Jazzy)  des films, conteur, et drôle. Alors, une petite anecdote  pour finir : Serge Bromberg  est dans la salle et nous discutons avec lui en petit groupe, et le piano qui devait lui permettre d’accompagner un film manquait. Alors, il nous dit : « On va sans doute me trouver un peu excessif, mais dans la mesure où j’accompagne ce film au piano, j’en ai exigé un !». 

 Arrive Nicolas Philibert et ses  documentaires. On se souvient de l’immense succès d’Être et Avoir.

Au physique, imaginez Marilyn Monroe sur la grille de métro,  maintenant, mettez à sa place Nicolas Philibert, qu’obtenez-vous ? Un homme avec tous les cheveux sans exception,  dressés sur la tête. 

Blague à part, c’est un homme de petite taille,  un peu austère et réservé, mais qui immédiatement captive. Son visage, son timbre de voix, cette manière  de parler sans jamais élever le ton, et lentement, pesant chaque mot,  scrupuleux, très attentif. Lorsqu’on lui demande pourquoi, il fait du cinéma, il cite Henry James : « j’écris des livres pour savoir ce qu’il y a dedans disait-il, et moi je fais des films pour savoir ce qu’il y a dedans ». 

Et je ne sais pas si c’est un effet de sélection, on a l’impression que Nicolas Philibert aime les lieux clos, les systèmes fermés, et il les filme en essayant paradoxalement, d’en savoir le moins possible sur le sujet, en gardant sa capacité d’étonnement : 

« La ville Louvre ; le pays des sourds ; de Chaque instant ; La nuit tombe sur la ménagerie ; La Maison de la Radio ; La moindre des choses ; Un animal des animaux » Musée, institution de sourds, école d’infirmière, zoo, radio, asile, jardin des plantes. Pourrait-il aussi bien filmer dans un lieu mal circonscrit ? Il faut que j’en trouve un pour le voir.

Il ne fallait rien louper. Il y a une sorte de magie dans ses films :  le ton,  la distance, la méticulosité, et son amour des visages, pas du visage qui joue un rôle social, non, celui de l’être en tension, celui qui travaille, qui pense, qui fait. Celui dont le projet, l’action  lui fait oublier qu’il existe, qu’il est en train d’exister. Le style de Nicolas Philibert a quelque chose de fascinant. Pris dans cet engrenage qu’est la succession de ses films, on voudrait que ça ne s’arrête pas, on a l’impression de comprendre, d’être avec, de partager. L’instant de la projection, on est orang-outan, sourd, journaliste ou empailleur…On est en empathie avec les personnages de ses sujets. Lors de son dernier débat, Nicolas Philipbert demandait au public qu’est-ce qu’un grand  film ? Et nous y sommes allés de nos définitions malhabiles ou parfois aiguisées. Il gardait la sienne pour la fin, je n’en ai pas retenu les termes, mais je me souviens que sa définition n’était pas celle d’un film en particulier, mais celle d’un chef-d’œuvre, en substance il dit à peu près : « Quelque chose qui dépasse celui qui l’a fait, quelque chose de plus grand que l’intention de son auteur !  »… C’est ce que Nabokov disait du « Don Quichotte ! »

Mon bémol  c’est « La moindre des choses » ce documentaire passionnant se passe à Laborde, institution pour personnes malades mentales. Qu’est-ce que la psychiatrie institutionnelle avait demandé N.Philibert au Docteur  Jean Oury, fondateur de l’Institution, et lui de répondre laconiquement : « C’est la moindre de choses » … Séduisant, car on est invité à découvrir la chose en question. 

Pourtant, je trouve que ce film ne voit pas assez la part de l’institution dans la maladie de ces braves gens,  sauf un instant fugace, par un personnage du film, (François je crois), élégant, sensible, spirituel, édenté…Pourquoi les vieux et moins vieux pensionnaires n’ont plus de dents en psychiatrie, pourquoi leur rasage devient approximatif ? Comment parmi la multitude de malades, devient-on un vieux pensionnaire qu’est-ce qu’on y gagne, et surtout, qu’est-ce qu’on y perd ? 

Puis vient le moment où l’on quitte Nicolas Philibert, plutôt c’est lui qui nous quitte et nous le regrettons. 

Intermède, Laïla Marrakchi, avec 2 longs et un court… pour ma part, j’aurai sans doute préféré l’inverse car les affres de la jeune bourgeoisie branchée marocaine m’intéressent autant que « la boum » .

Arrive Cédric Kahn, je ne connaissais pas, je n’avais vu qu’un film de lui, et là, belle sélection et autant vous le dire tout de suite, il va succéder avec une classe folle à Nicolas Philibert. Qu’est-ce qu’on nous présente ?  

« Une vie Meilleure, la Prière, Feux rouges, Roberto Succo, l’Ennui, Vie Sauvage ».Mais d’abord un mot de l’homme Cédric Kahn, il succédait bien à Philibert pour l’éthique et dans l’attention portée aux personnages et aux acteurs, aux situations et à la manière de les filmer. Mais l’homme Cédric Kahn m’apparaît plus naturel, moins construit, plus spontané et il fait de la fiction. 

Il a chez lui, une sorte de méfiance pour le « psychologisme » et il feint de ne rien trop savoir des personnages, il laisse à chaque spectateur son libre jugement,  il préfère de loin parler des circonstances et conditions de tournage, des acteurs qu’il a filmés. Au contact, il est simple, direct, attentif (très), et toujours le plus clair et  fluide possible dans ses commentaires, il accepte les critiques les plus dures comme les plus élogieuses avec placidité et bienveillance. Cédric Kahn est son meilleur agent parce qu’il a un contact spontané et fin et  peut-être son plus mauvais parce qu’il n’exprime aucune vanité d’aucune sorte, dans un monde qui n’est pas fait pour ça. 

Dans cette sélection, deux films étaient inspirés de livres, l’un « feux rouges » de Simenon, et « L’ennui » de Moravia, je réunis ces deux films très différents, parce qu’il se trouve que j’ai  un peu lu les auteurs. Cédric Kahn s’inspire, il ne reproduit pas, il ne craint pas de modifier les histoires. Pourtant, les Simenon et Moravia de Cedric Kahn y sont mieux que sentis, ils y sont eux-mêmes. Cedric Kahn est un cinéaste de l’ambiance, du climat.  De ces films, il faut tout voir et revoir si l’on peut. « La vie sauvage » d’abord, vous savez ce marginal un peu mégalomane qui  décide de soustraire ses enfants à la décision de justice et à leur mère, et les élève en fugitifs comme des Sioux. C’est presque un documentaire, c’est aussi un remarquable travail d’acteurs. A l’exemple aussi de « L’ennui », le fameux Moravia dont je parlais à l’instant, le héros fait aussi penser à « un amour de Swann » en moins soft au plan physique mais en aussi vif et douloureux sur le plan affectif… il y a des voies où il ne faut pas s’embarquer !  Un film remarquablement joué là aussi. (Charles Berling, Sophie Guillemin (quel rôle ! elle y est parfaite) et Arielle Dombasle. Mais surtout, il faut attendre avec impatience le prochain film de Cédric Kahn « Fête de famille » et ne pas le manquer, Les Cramés de la Bobine seront vigilants.

Avant de finir ce billet, déjà bien long,  trois choses : 

-Il y a un prix du public  du Court-Métrage à Prades, et il y a une rigoureuse présélection qui aboutit à nous présenter 15 courts-métrages. Ambroise Michel, l’un des réalisateurs était présent, c’était le seul, il n’a pas gagné, mais tout de même,  son « court » était bien fait et drôle.  Presque tous étaient bons. Si un jour près de chez-nous, un ciné projette des courts, je serais un bon  client. Nefta Foot Club a obtenu le prix, je ne sais pas comment les organisateurs ont fait pour trouver un vainqueur, pour ma part,  à 80 % d’entre eux, j’ai mis la note maximum… Mais je le reconnais  volontiers, Nefta est un franc moment de ciné, drôle, original et inattendu.

-En bref : Signalons deux films légèrement anciens,  « Parlez-moi de vous » de Pierre Pinaud, un premier long métrage, avec dans le rôle  principal, magnifique,  Karine Viard, elle est en compagnie de Nicolas Duvauchelle et bien d’autres. Puis vint  « Larguées, d’Eloïse lang »  Camille Cottin, Camille Chamoux, Miou-Miou, ce n’est pas ce que je préfère, les bonnes actrices ne font pas nécessairement de bons films. Et deux prévisonnements : Papicha de Mounia Médour, remarquable, dans la lignée du grand « Mustang » puis Alice et le Maire de Nicolas Pariser( Avec  Fabrice Lucchini et Anaïs Demoustier.) Superbes  et à retenir !

-Enfin, le Festival de Prades,  demeure une joie dans la vie de ses festivaliers. Pas seulement parce qu’on y reconnaît les visages amis, qu’on y apprécie les compétences, la gentillesse, le travail, les choix, mais aussi pour le style du Festival de Prades, son climat sympathique. 

Et puis, l’essentiel du Festival est mono Salle…et rien que ça,  rend ce festival distinct et agréable, les habitués des festivals musique, théâtre, ciné, comprendront. Décidément, Prades, cette belle petite ville touristique, avec ses 6000 habitants, demeure  une grande ville de la Musique et du Cinéma.

Les Météorites de Romain Laguna

Film français, (mai 2019, 1h25) de Romain Laguna  avec Zéa Duprez, Billal Agab et Oumaima Lyamouri

Distributeur : KMBO

Synopsis : Nina, 16 ans, rêve d’aventure. En attendant, elle passe l’été entre son village du sud de la France et le parc d’attractions où elle travaille. Juste avant de rencontrer Morad, Nina voit une météorite enflammer le ciel et s’écraser dans la montagne. Comme le présage d’une nouvelle vie

« Comment parler de ces  » choses communes « , comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue : qu’elles parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes ». « Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire … »  questionnait Georges Perec.

Paradoxalement, avec l’apparition extraordinaire d’une météorite dans le ciel imaginaire de Nina, le film de Romain Laguna  nous plonge  dans sa vie ordinaire, nous montre en passant le banal, tels les manières de s’habiller, de s’occuper , de se déplacer,  de se parler, la gestuelle… Il y a un côté documentaire, témoignage de ce film qui contribuera à montrer aux générations futures comment on vivait en 2019.

Ce film nous dit en effet des choses sur la jeunesse populaire du sud de la France, celle des classes sociales défavorisées, des campagnes et des petites villes, où le chômage est de rigueur, et où la rigueur du chômage, la pauvreté moderne, s’exprime autant dans les codes vestimentaires que  le rapport au monde des personnages. La coupe de cheveux de Morad, sa manière sérieuse de faire son travail de dealer. Romain Laguna est un réalisateur qui filme le deal comme le substitut d’un travail honnête, une sorte de travail commercial. Il y a un côté Philippe Faucon dans sa démarche.

On retiendra aussi l’image superbe du début du film, Nina court sur un pont, le temps de louper son autocar, c’est presque une parabole. Oui, la modernité est là, tapante,  sous la forme d’un pont jaune vif suivie d’une route bien neuve, qui pour elle, mène au Parc d’attractions de dinausaures, (à condition de ne pas louper le car) bref à un petit boulot qui ne peut être que  de vacances.  

Nina et les autres jeunes du film vivent dans un lieu ou le droit de faire des projets existe… pour ailleurs ! Et là encore, tout est posé avec simplicité, on n’en fait pas une maladie, mais on le sait, il faudra partir. « Tu ne vas pas rester dans ce trou Nina » lui dit son ami Alex, « moi je vais voir le monde, je pars à l’armée après les vendanges, rien à foutre de mon père et ses vignes ».

Une autre  réalité contemporaine, l’absence des parents, le père en Algérie de Morad et le père inconnu  de Nina. Nina n’a que sa mère et vit avec elle quand elle est là. D’apparence immature, bronzée, tatouée, tabagique et fumeuse de pétard, aimant la fête, c’est une mère copine, mais une mère tout de même,  qui ne refuse pas le contact physique avec sa fille donc avec qui Nina n’est pas absolument seule. Et le père qui est-il ? Qui le sait ? Peut-être est-ce à lui que Nina doit son angiome dans la région de son œil droit. Le père ? Une météorite !

Nina exprime ses sentiments sans détour. En dépit des conseils d’Alex, son ami, elle choisit Morad qui tout de même… est arabe. Morad peut jouer les petits machos, elle n’en a cure, elle lui parle d’égal à égal. C’est une jeune femme débrouillarde, qui n’a pas peur de jurer, ni de se défendre, ni de jouer au foot. Cette manière d’être femme, dans mon expérience cinématographique commence avec Roseta des Frères Dardennes et se prolonge dans de multiples films à l’image par exemple de l’Esquive d’Abdelafif  Kéchiche avec Sara Forestier, Luna de Elsa Diringer avec Laëtitia Clément » Djam de Tony Gatlif avec Dafné Patakia.

Romain Laguna a une proximité avec son actrice à l’égal de Kéchiche avec les siennes, il scrute les frémissements,  les émotions, la beauté changeante de Nina, toutefois, il le fait avec pudeur, discrétion en recherchant toujours la simplicité.

Simplicité donc, équilibre aussi ! Pour ce film, il a voulu un format  1.33 parce qu’il trouve qu’il n’en faut pas davantage pour équilibrer entre les décors naturels et les personnages. Et cette même recherche de l’équilibre, on la retrouve aussi dans l’alternance des plans, le dedans, le dehors, le jour la nuit, la ville, la campagne. Tout cela n’empêche pas les petits clins d’œil esthétiques, Nina dans la cuve de raisin et Nina surplombant le cratère. 

Que se passe-t-il pour Nina ? Pas grand-chose, les choses dont la vie est faite. Une amourette qu’elle croit amour, une tranche de vie vers Béziers, entre les cités dortoirs, les villages, la montagne, avec  les rivières et les vignes, les herbes folles et les cailloux qui roulent sous les pieds. Où il ferait bon vivre s’il n’y avait pas ces lieux lointains où l’on peut concevoir des ponts jaunes… La Nina de Romain Laguna pense que tout sera différent puisqu’elle a vu une météorite s’écraser sur le Mont Caroux, qu’elle a escaladé ce Mont-Caroux, (comme un rituel de passage, celui qui sépare l’adolescente de l’adulte) Ça devrait lui porter chance, en tous les cas, elle le pense et elle est prête pour ça.

Sans doute y a-t-il quelque chose de Nina chez Romain Laguna qui par elle revisite avec tendresse les paysages de son enfance.