An Elephant sitting Still- HU-BO

4 heures presque ! vous n’allez pas aller voir ça? 

Vous auriez tort ! Il faut absolument chercher à le voir maintenant.

Film du Festival Télérama à l’Alticiné de Montargis, dernière séance hier! Si vous ne l’avez pas vu, vous ne mesurez pas ce que vous avez perdu! Un film qui raconte la Chine, celle des déclassés des mégalopoles. Quatre personnages que le destin amène à différents instants à avoir quelque chose à vivre ensemble. La toile de fond, une Chine de polar, des rails de chemin de fer, des voies routières, des entrepôts et friches de terrains vagues, des maisons pauvres et sales…la « glauquitude » des choses… Et le bruit de la ville, un bruit et hors champ sans doute l’odeur.

Et cette manière de tourner, cette caméra qui tourne autour de ses personnages sans en avoir l’air, plans de visages, plans moyens. Jamais acteurs n’ont été autant filmés de dos, et ça nous semble naturel, nécessaire. Tout ce qui ne joue pas ou pas encore est flou. Alors moche? Non, très très beau au contraire, une chorégraphie. Quelques plans fixes qui nous mettent en attente, tout cela bien dosé, parfaitement équilibré. Il y a dans ce film sombre, une beauté lunaire, quelque chose de précieux, qui me semble unique, je n’avais jamais rien vu de semblable. La musique qui accompagne le film ? Parfaite.

-Le scénario ? du souffle! et avec ses ellipses, pas de gras- Dans cette Chine/Monde, quatre personnages dont les rapports au monde sont presque toujours déterminés de l’extérieur, comme le serait un éléphant assis. Personnages conduits par l’effet de lieu, de rôle social, de position, pris dans le tourbillon de la vie . Ils ne peuvent arriver qu’à cette conclusion :  » à côté, ce sera pareil »…Etre humain, où qu’on soit, est chose difficile, mais là… Ce film bouleversant est un exceptionnel moment de cinéma!

Peu après ce film Hu-Bo a mis fin à ses jours, il avait 29 ans. Plus rien derrière, un gâchis!

Georges

J’accuse-Roman Polanski

Soirée débat
lundi 6 janvier 2020 à partir de 18h

Présenté par Claude Sabatier en présence de Charles Dreyfus petit fils de Alfred Dreyfus (1).

La projection du film précédée d’une conférence d’Alain Pagès sur « l’Affaire Dreyfus au cinéma ».

Film français (novembre 2019, 2h12) de Roman Polanski
Avec Jean Dujardin, Louis Garrel, Emmanuelle Seigner, Didier Sandre, Melvil Poupaud, Mathieu Amalric …. 

Synopsis : Pendant les 12 années qu’elle dura, l’Affaire Dreyfus déchira la France, provoquant un véritable séisme dans le monde entier.
Dans cet immense scandale, le plus grand sans doute de la fin du XIXème siècle, se mêlent erreur judiciaire, déni de justice et antisémitisme. L’affaire est racontée du point de vue du Colonel Picquart qui, une fois nommé à la tête du contre-espionnage, va découvrir que les preuves contre le Capitaine Alfred Dreyfus avaient été fabriquées.
A partir de cet instant et au péril de sa carrière puis de sa vie, il n’aura de cesse d’identifier les vrais coupables et de réhabiliter Alfred Dreyfus. 

Heureuse soirée du 6 janvier,  Claude Sabatier et les cramés de la Bobine présentaient  J’ACCUSE,  de Roman  Polanski.  Claude  avait invité Alain Pagès, spécialiste de Zola et d’Alfred Dreyfus,  ainsi que Charles Dreyfus le petit-fils d’Alfred. Du coup la Salle 3 était   comble et un peu juste pour cette soirée-conférence, film, débat.

 Si l’on en juge par le succès du film, l’affaire Dreyfus demeure  un lieu de mémoire.  Et s’il avait fallu une image pour décrire le souffle de l’Histoire et son empreinte sur les histoires de vie, il suffisait à chacun d’apercevoir Charles Dreyfus petit-fils, cet homme nonagénaire, dont le port, l’attitude et la vivacité du regard  rappellaient ceux de son grand-père . 

La conférence d’Alain Pagès portait sur la filmographie de l’Affaire et ses différentes approches. Elle préparait bien au film, nous n’en comprenions que mieux les choix scénaristiques de Polanski conçu à partir du roman de son co-scénariste Robert Harris. L’originalité de « J’accuse »   a consisté à décaler le point de vue du récit, nous montrer Dreyfus sous le prisme de Picquart,  et de choisir la forme thriller pour donner du mouvement au film, le sortir de la case documentaire où il aurait été aisé de l’y laisser-aller. Il y a dans cette démarche une volonté de distanciation. Picquart face à un dispositif : le haut commandement de l’armée,  ses serviteurs  et  à son idéologie. Idéologie qu’il partage entièrement antisémitisme compris, à un détail près : Il considère que la vérité l’emporte sur toute autre considération. Ce détail changera le cours de l’histoire.

Alain Pages nous dit que par souci d’équilibre et de raccourci, le scénario  a modifié légèrement certains faits, mais que globalement, l’exactitude historique prévaut.  Nous y reviendrons.

Il ajoute que  les décors et scènes s’inspirent de l’imagerie des journaux de l’époque et on a tous en tête « le petit journal » dont on peut apercevoir des exemplaires chez les bouquinistes.  Dans ses films, Roman Polanski, est un maître de l’imaginaire autant que de l’image. Avec lui nous y sommes.  

Sur le plan technique, il travaille avec des techniciens fidèles et talentueux  à commencer par Pawel Edelman son Directeur Photo qui a été de presque tous ses grands films,   Hervé Deluze le chef monteur, idem  et Jean Rabasse son chef décorateur qui n’avait travaillé que pour  deux films avec Polanski, mais dont le CV est impressionnant. S’il n’était à ce point chargé d’histoire, ce film pourrait n’être regardé rien que pour ses décors,  ses plans et  changements de plans,  son habileté de montage. Tout cela dégage une impression de fluidité, de clarté saisissantes,   et de force. À l’extrême, l’image donne presque une impression de rutilance et de style pompier (au bon sens du terme). 

Nous avons aperçu  avec surprise ce que pouvait voir Alfred Dreyfus debout dans le Bureau d’un Général : Pimpante et victorieuse,  la Tour Eiffel, souvenir de l’exposition Universelle de 1889. Dreyfus devra peut-être quelque chose à l’exposition suivante, celle de 1900. Par cette affaire  la France faisait parler d’elle en des  termes exécrables dans la presse internationale, fâcheux retentissement. Lorsque fin  1899, il obtient la grâce du Président Émile Loubet… Il était temps. 

Les acteurs : D’abord, il y a Jean Dujardin magnifique dans ce rôle principal du Lieutenant-Colonel Marie-Georges Picquart, ensuite tous les personnages jusqu’au  moindre d’entre eux sont impeccables. Pour Louis Garrel en Capitaine Alfred Dreyfus, il faut dire « chapeau » au directeur de casting et au maquilleur…et à l’acteur. La métamorphose  est confondante, il est Dreyfus. La preuve ?  Charles Dreyfus le petit-fils dans la salle, parmi nous,  se tenait comme lui !  

On voit aussi par brèves incursions, la populace écumante,  avec ses violences, ses invectives. Ce qu’on ne voit pas ou peu,  c’est la presse déchaînée telle celle de l’action française.  Mais quel casting, le moindre rôle occupe tout l’espace.   Je me souviens celui du Professeur Bertillon (Denis Podalidés) graphologue de circonstance et de ses théories fumeuses…Sa fumisterie. Ou encore dans un rôle essentiel Grégory Gadebois interprétant le Commandant Hubert Henry , ce courageux serviteur issu du rang, faussaire de circonstance, capable de se battre comme un chien pour l’armée, prêt à n’importe quels coups bas pour cette (mauvaise) mère.

Et puis il y a l’histoire, et justement,  celle de Roman Polanski est originale. Il filme moins la vérité en marche, que le courage  et le prix de la vérité et a contrario, la puissance radicale et aveuglante du mensonge, avec ses faussaires falsificateurs de tous poils. (Aujourd’hui pour moins que ça, on parle de « post-vérité » !)  Il montre moins le Capitaine Dreyfus que les passions folles qui s’exercent autour de lui  dans le milieu militaire. Moins le bouc émissaire que les sacrificateurs. Et il donne des visages aux persécuteurs, ceux d’ailleurs identifiés par Zola dans « j’accuse ». Et tous ces gens forment pour l’essentiel, une caste d’officiers généraux et supérieurs, vaincus mais altiers, populaires  et aimés,  pétris de tradition catholique,   antijudaïque…Tout comme Picquart d’ailleurs.    

Impossible dans ce film de séparer le fond et la forme, le fil de l’histoire, la manière passionnante dont elle est racontée, dont elle s’enchaîne, les dialogues, toujours brefs et signifiants, la musique d’Alexandre Desplat, le refus du pathos,   tout  est là pour en faire une merveille. 

 Je voudrais toutefois revenir sur un point qu’Alain Pagès considère juste comme un raccourci. On voit le lieutenant-colonel Picquart, s’entretenir avec Emile Zola, lui suggérer d’agir, lui en démontrer la nécessité.  Cette nécessité qui deviendra pour Emile Zola aussi intime que celle de Voltaire pour Callas. Et d’ailleurs, l’aura  et le charisme de Zola plane sur toute l’histoire. Mais tout de même il faut le rappeler, l’homme qui a aiguillonné Zola, c’est Bernard Lazare. Signalons que le texte de  « J’accuse » en forme d’anaphore dont le film porte le nom lui doit beaucoup. Zola  lui a donné  sa forme  définitive  et l’a incarné, avec sa stature et son courage. Et près de Zola,  il faudrait ajouter son ami Octave Mirbeau…  Ce bémol est peu de chose, peu en regard de ce que montre ce très grand film. 

Les blancs dans le récit…Les intellectuels, les politiques, la presse, le peuple, l’église, l’antisémitisme endémique européen et ici français, constituent un hors-champ béant et volontaire. 

Le film montre le courage, celui de résister,  et ce courage définitivement minoritaire n’est pas seulement symbolique et moral, il est aussi physique.  Celui du Capitaine et des siens, de Fernand Labori, l’avocat de Dreyfus, de Zola… Et enfin celui  de Picquart dont on peut discuter bien des traits,  mais qui lorsqu’il a  découvert qu’il avait fait erreur et qu’il avait été trompé, est devenu celui par qui  le scandale a pu se manifester…et il fallait  être capable d’en supporter les conséquences. 

Après la conférence d’Alain Pagès on connaissait les originalités de ce film « J’accuse », il  figure en bonne place parmi tous ceux sur l’Affaire Dreyfus.  On peut dire que Roman Polanski dont nous avons fait une rétrospective en 2015 a réalisé une fois encore un film qui compte ! 

Noura Rêve- Hinde Boujemaa


Film tunisien (novembre 2019, 1h30) de Hinde Boujemaa avec Hend Sabri, Lotfi Abdelli et Hakim Boumsaoudi 

Synopsis : 5 jours, c’est le temps qu’il reste avant que le divorce entre Noura et Jamel, un détenu récidiviste, ne soit prononcé. Noura qui rêve de liberté pourra alors vivre pleinement avec son amant Lassad. Mais Jamel est relâché plus tôt que prévu, et la loi tunisienne punit sévèrement l’adultère : Noura va alors devoir jongler entre son travail, ses enfants, son mari, son amant, et défier la justice…

Présenté par Georges Joniaux 07.01.2020

Le nœud du film (si l’on peut dire)  est à son milieu, lorsque Jamel pénètre dans le garage et viole  Lassad l’amant de sa femme. Cette vengeance  inattendue ainsi que la contre mesure immédiate de la victime Lassad, qu’on ne comprend pas tout de suite, sont  du vrai cinéma. En effet, Lassad pris d’un élan machiavélique, organise le vol et déprédations de son propre garage pour en accuser Jamel et ainsi se venger de la violente humiliation par justice interposée. Cette séquence sépare le film en deux. 

Il y a d’un côté Noura, la femme adultère qui fuit le risque d’être condamnée par la loi à 5 ans de prison si son mari la dénonce. C’est-à-dire subir les foudres d’une institution répressive, basée sur la prohibition  de l’infidélité, afin de préserver les familles. (Et qui paradoxalement n’hésite pas à emprisonner, ce qui n’est pas des plus protecteur pour la famille en question! )

Il faut alors préciser que cette loi est d’apparence égalitaire, dans la mesure où seraient théoriquement réprimés autant les hommes que les femmes. Ajoutons que le conjoint trompé peut à tout instant interrompre la procédure avant la sentence, ce qui en d’autres termes transfère un immense pouvoir « de négociation » au conjoint trompé. Or les femmes n’utilisent jamais cette loi, alors que les hommes le font. Et le comportement de Noura, est fortement déterminé par les potentialités répressives de cette loi. Elle va induire pour une large part, sa manière de composer avec son mari, son amant, ses enfants, la justice. Pour une  part seulement car nous constatons que sa démarche de divorce est autant dissimulée au mari que ne l’est sa liaison. Tout cela contribue à transformer une femme ordinaire, avec ses sentiments et son projet de vie meilleure, en équilibriste, en menteuse et donc la diminue.

De l’autre côté donc,  ce n’est plus de la loi de l’État dont il est question mais de la loi de l’homme dans sa famille. Ici l’homme est un délinquant, un voleur de profession. Sa vengeance lorsqu’il apprend que sa femme le trompe est déconcertante et il faut l’espérer peu coutumière. (Sinon, comme Lassad, beaucoup parmi les hommes se sentiraient alors obligés de se promener avec dans la poche un certificat médical de virginité anale !). Ce qui est remarquable chez  Jamel, c’est qu’il n’est pas libre. Il exerce comme voleur dans une entreprise de Pick Pocket dont on voit que son patron (inspecteur de police) la gère d’une main de fer. Jamel est affectueux avec ses enfants, si ce n’est son  accès de violence d’un instant pendant lequel, il fiche toute sa famille dehors, sur le pas de la porte. Et cette violence lui appartient comme à la société, au milieu et à la condition dans lesquels il vit ;  elle est ordinaire. Quant à son choix de vengeance, sodomiser son rival pour l’humilier, il appartient à l’imaginaire social masculin,  l’inspecteur pourri ne lui dit-il pas en parlant de Lassad : « moi à ta place je l’aurais niqué ». Remarquons l’essentiel,  à aucun moment, dans son dépit,  Jamel cherche à  blesser Noura mais son choix de vengeance demeure tout verbal, il exclut totalement une  violence physique contre sa femme et à aucun moment il ne cherche à faire usage de la loi sur l’adultère. En d’autres termes, certainement à sa manière, il la respecte et il l’aime. Et peut-être, l’aime-t-il  mieux que Lassad, le possessif amant de sa femme.

Ce film nous montre l’enchevêtrement entre la loi nationale qui épouse comme un gant les us et coutumes de la gente masculine, remarquons alors les déterminants dans lesquels les personnages sont  piégés. 

Le principal d’entre eux,   c’est le sexe, le Phallus devrait-on dire. Ce viol de Lassad par Jamel est une manifestation phallique qui structure totalement cette société. Et au fond si Noura rêve que la loi ne vienne pas dans son lit,  si elle aspire seulement à être heureuse, dans un monde où les femmes et les hommes seraient égaux,  elle n’en vit pas moins dans une société dont l’imaginaire est aussi raide qu’un phallus.

Et c’est ce que démontre Hinde Boujemaa, une société qui n’a jamais pu se distancier des questions sexuelles, qui n’a jamais pu par exemple créer des œuvres d’humour  sur le libertinage ou l’adultère. Une société  où femmes et hommes sont figés dans des rapports de domination et de possession, sans distanciation possible par rapport aux questions de sexe. Et on suppose du même coup que l’interdit religieux, dont il n’est jamais question dans le film surdétermine tout cela. Une religion aussi raide que le genre de phallus qu’elle a produit en plaçant autant d’interdits dans les têtes et dans les lits. 

Bavardage

En bref pour finir l’année,  nous n’avons pas pris le temps de parler des derniers films, et de celui de Kosta  Gavras, « Adults in the room » et le second de Ken Loach, « Sorry  We Missed You ». L’un et  l’autre se complètent, j’ai éprouvé le même  plaisir mitigé à les voir. Leur sujet nous absorbe, nous place dans un état émotionnel propice à la compassion, nous trouvons les situations injustes, nous qui sommes nécessairement justes.

D’abord la Grèce, cette pauvre Grèce.  Frédérique nous avait campé le décor,  d’abord la faillite de Lehman Brother, (dans laquelle l’ombre de Goldman Sachs se profile).  Survient alors, l’effondrement des banques grecques puis les révélations sur ses finances publiques. On se souvient des formules répétées dans la presse, « les  grecques ne paient pas d’impots, corruption, fraude fiscale, magot de l’église orthodoxe etc ». Puis il y a  ce qu’on  voit indirectement se profiler  dans le film, coupes sauvages dans les finances publiques, hausse des taxes en tous genres, réforme de la sécurité sociale, abaissements drastiques des pensions de retraite, privatisation de tout,   et plus généralement, interdiction  de toutes les marges de manœuvre, particulièrement envers les plus modestes. Le talon de fer disait Jacques London… Et le film de Costa Gavras reprend le livre d’un acteur de premier plan Yanis Varoufakis. Costa Gavras s’entoure pour l’essentiel d’acteurs professionnels, il n’y a en effet pas de place pour l’improvisation,  on suit le texte, et les personnages, jusqu’au physique,  sont ressemblants ( Pour la France, Sapin, Moscovici sont très crédibles). Et on assiste à ce qui pourrait être une sorte de vaudeville,  avec son balai  de portes qui s’ouvrent et se ferment, des postures, des réactions de prestance, des mots, des formules, de la communication de presse etc… Mais là s’arrête la comparaison, car il n’y a aucun humour dans cette histoire. Et cette histoire est sinistre pour tous les grecs, elle n’est pas seulement celle de la chèvre de Monsieur Seguin.   Les spectateurs qui ont suivi Costa Gavras, se remémorent des films. Pour ma part je pensais à « Z », ce que le régime des Colonels avait établi par la répression et la torture, soit l’asservissement d’un peuple pour, ou à cause de profits qui ne sont pas les siens, le management moderne l’obtient sans effusions de sang. Mais puisque  j’en suis à « Z », il y avait dans ce film une tentative de sortie au grand air, on voyait des manifestants, des militants,  un peuple. Dans « Adults in the room », on est  invité à une sorte de kriegsspiel de bureau… à une danse macabre, ou une valse dans les allées du pouvoir (ce que C.Gavras illustre superbement). Il nous montre des gens qui se disent des choses abstraites mais terriblement inquiètantes, devant laquelle nous sommes invités à nous indigner. Bien sûr c’est prenant, mais tout de même on peut souhaiter que ce film en inspire d’autres qui  exploreront les conséquences concrètes et vécues de cette histoire. 

Pour les conséquences concrètes, on a Ken Loach avec « Sorry We Missed You », là on sait  tout de suite à quoi s’en tenir. Le choix des acteurs, est essentiellement constitué de « non professionnels ». « L’acteur non acteur » apparaît souvent dans les films sociaux. Ils ont un effet leur esthétique, les réalisateurs souhaitent de l’authentique,  de la tête de pauvre, des réactions et des phrases naturelles et populaires. Autant il faut des acteurs pro pour jouer les riches (voir ci-dessus Costa Gavras), autant, pour les pauvres, c’est pas terrible. 

Nous avions été bouleversés par le précédent film « Moi Daniel Black », qui était un film sur l’oppression bureaucratique néolibérale. Et ce film avait en effet l’avantage de montrer que cette forme de pouvoir est aussi une bureaucratie. La trame était simple, la loi de l’emmerdement maximum, autrement dit,  un enchaînement inéluctable et  fatal,  pour ce pauvre Daniel B. Pour « Sorry We Missed You », même modèle, encore cette bonne vieille loi.  Ricky un brave jeune homme va devoir  accepter de devenir « travailleur indépendant associé » d’une société de livraison rapide.  En 1971, (ça ne me rajeunit pas plus que ça !) je voyais mon premier Ken Loach, « Family Life », c’était l’époque de l’antipsychiatrie, et la famille était alors abominable, et Ken Loach, nous le confirmait. Aujourd’hui, chez Ricky, la famille est devenue le dernier lieu solidaire, aimant et viable. Et quand Ricky en sort,  ce qui valait pour  Daniel Black vaut pour lui, il sera également victime de la loi en question. Et cette loi est le produit de choix politiques qui pour la bonne cause de la rentabilité, du prétendu client roi, autrement dit du profit, opprime les gens modestes comme lui. Bien sûr on approuve la démonstration. On se dit tout de même qu’au plan cinématographique et du scénario, on est resté sur le modèle du précédent film. 

D’un film à l’autre, on est passé du dedans au dehors, des salons diplomatiques bruxellois au grand large  des routes anglaises, ça se complète, mais tout de même,  c’est un peu déprimant. Existe-t-il un sujet actuel où les victimes ne le demeureraient pas ? Vous savez comme les Q. Tarantino « Inglourious basterds » ou de  « Django Enchained » ;  mais en vrai !

Le traitre- Marco Bellochio

Titre original : Il Traditore

Film italien (octobre 2019, 2h31) de Marco Bellocchio avec Pierfrancesco Favino, Maria Fernanda Cândido et Fabrizio Ferracane

Présenté par Georges Joniaux

Synopsis : Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs

Au début des années 1980, la guerre entre les parrains de la mafia sicilienne est à son comble. Tommaso Buscetta, membre de Cosa Nostra, fuit son pays pour se cacher au Brésil. Pendant ce temps, en Italie, les règlements de comptes s’enchaînent, et les proches de Buscetta sont assassinés les uns après les autres. Arrêté par la police brésilienne puis extradé, Buscetta, prend une décision qui va changer l’histoire de la mafia : rencontrer le juge Falcone et trahir le serment fait à Cosa Nostra.

D’abord, il y a le style magnifique de Marco Bellochio, la beauté de son cinéma, son souffle. Chez lui, il n’y a pas d’images pour l’image,  elles sont au service du sens. Ses scénarios sont rigoureux,  pour ce film  les coscénaristes sont au nombre de 3, dont deux sont des experts de la Mafia.  (L’un romancier et l’autre historien). 

J’ai eu l’avantage de voir ce film deux fois, mais pour les esprits lents dont je suis,  trois auraient été mieux, car il me vient quelques conclusions que je vais vous soumettre tout à l’heure et que tout de même, j’aurai mieux fait d’avoir au moment de la présentation !

Comme j’ai eu l’occasion de le dire,    ce film comporte des reconstitutions quasi documentaires, tels le maxiprocès de Palerme  ou les crimes mafieux,  d’autres scènes sont  plus romanesques, elles servent à préciser des rapports aux personnes ou au monde, par exemple l’échange de cigarettes entre Falcone et  Buscetta n’a pas existé, mais cet artifice  permet de signifier la naissance d’une estime réciproque (réciproque mais nous le verrons, pas de même nature). Où encore la citation de Butor, qui est fictive mais qui permet de souligner l’importance du non verbal et du regard dans la Mafia. 

Je me propose de rapprocher certains éléments du film avec des données biographiques que je connais concernant Tommaso Buscetta(magistralement interprété par Pierfrancesco Favino,) afin de cerner la nature du rapport de ces deux personnages Buscetta /Falcone.

On est d’abord saisi par « l’extradition » du Brésil  de Tommaso Buscetta qui se fait  en toute sérénité, sans contention, en classe affaires et donc il  débarque de l’avion avec une couverture  sur les avant-bras pour cacher… L’absence de menottes. 

Revenons en arrière dans la vie de Buscetta, avant la partie  filmée : Il est le 17ème  et dernier  enfant d’une famille de braves gens, le père est miroitier,  évolue dans les  quartiers pauvres de Palerme.  Il commence  par des petits larcins et adolescent, comme beaucoup de jeune, en 1943,  il participe à l’aide du débarquement allié. Plus tard, il  rencontre la famille Bontate plutôt spécialisée dans le trafic de cigarettes. Ensuite, comme tout bon Sicilien, il part découvrir   le vaste monde. En 1949 il est au Brésil,  il y retourne en 1956. Le reste du temps, la rue et la prison seront ses écoles. Il est intelligent, il  a aussi une faculté remarquable à se fondre dans différents milieux, il parle l’italien, le dialecte sicilien, l’espagnol, le portugais, l’anglais, et je peux faire des oublis.

En 1957, un certain Giuseppe Bonano dit Joe Bananas, arrive des USA à Rome, il est lié à la mafia sicilienne  de New York de Luchi Luciano, il y est accueilli par le ministre du commerce italien. Ensuite, il se rend à Palerme, il y rencontre les mafieux,  entre autre Buscetta qu’il connaît bien. Ce Joe Bananas cherche des débouchés  nouveaux pour son transport international,   Cuba vient  de tomber aux mains de Fidèle Castro.  A Bananas, la mafia de Palerme lui doit pour une large part, l’intensification du trafic d’héroïne, et l’organisation dans sa forme pyramidale de la Cosa-Nostra, avec ses conseils, ses cantons, ses régulations.  À partir de 1962, nouveaux débouchés, nouvelles convoitises, une guerre se déclenche entre deux familles mafieuses, les Greco et les La Barbera, elle fait moult morts (environ 2000). Dans ce contexte, en  1966 Buscetta file à New-York pour y « ouvrir une Pizzeria ». En 1968, il est condamné en Italie par contumace pour un double meurtre. Il est arrêté à New-York, mais l’administration italienne, (sans doute distraite,  ne réclame pas son extradition !). Il part au Brésil d’où il finit tout de même par être extradé et emprisonné en Italie. En 1980 bénéficiant d’une permission pour  bonne conduite, il fugue,  repart au Brésil,  échappant du même coup à une nouvelle  guerre entre les clans palermitains et le clan Corléonesi dirigé par Toto Riina. (Extrait de CV : premier assassinat à 19 ans, suivent 40 autres et 110  commandités). 

En 1982 Toto Riina fait assassiner le Général Delachiesa qui avait décidé d’en finir avec la mafia, (sans doute était-ce réciproque).

En 1983, Buscetta est  de nouveau « extradé » et là commence le corps du film. Lorsqu’on lit son  parcours, les heureuses conjonctions de sa vie de mafieux, on a le sentiment qu’il est né sous une bonne étoile… Voilà un homme qu’on oublie d’arrêter et qui quand on l’arrête pour ses crimes, peut bénéficier de  permission, se sauver…et voyager.  Mais entre-temps, durant cette guerre mafieuse,  Toto Riina a fait assassiner le fils Bontate, Stefano, son ami ;   deux enfants de Buscetta ;  son frère ;  son beau-frère ;  son neveu.

Le juge Falcone attend Buscetta, ces deux hommes ne sont pas de même  milieu, mais ils ont en commun d’être tous deux de Palerme. Ils vont se jauger, et se juger puis s’estimer.  Très vite Buscetta instaure des règles  d’échange, « ne me parlez pas de mon passé », « je n’ai jamais fait de trafic de drogue », « je suis un simple soldat ». Et surtout « Je ne suis pas un repenti, je suis un homme d’honneur »… Et la Cosa-Nostra a trahi, elle tue les femmes, les enfants et les juges ».

Falcone ne peut lui donner tort sur ce dernier point,  en 1979, les juges Cesare Terranova puis plus tard, Rocco Chinicci ont été assassinés.  Et le film fait apparaître en filigrane les qualités du juge Falcone. Moyennant ces concessions, avec  patience et complicité, il va pouvoir mettre en accusation 474 mafieux, obtenir 360 condamnations et occasionner 2265 années de prison.

Mais à la fin  on meurt et puis basta ! dit le juge Falcone, conscient que sa mission était plus grande que sa vie. Et  il sera assassiné par 600 kg de TNT placés sur son chemin,   sous l’autoroute, le 19 juillet 1992.  Il le sera sur ordre de Toto Riina qui a échappé au Maxi procès de Palerme. Dans sa folie furieuse,  à peine deux mois plus tard, ce mafieux fera assassiner le juge intègre Paolo Borsellino  et d’autres personnes de renom mais moins cleans, prêtre, hommes de lois et politiciens, tous en lien avec la Mafia. Arrêté en 1993, ce petit homme de 1m58,  qui a épousé son institutrice, fidèle, aimant la vie familiale,  sans charisme, humble, croyant,  et bien élevé, mais qui étrangle et torture sans état d’âme,  aime l’argent sans limite, et par n’importe quel moyen, va enfin  pouvoir aller  en prison jusqu’à sa mort. Buscetta témoignera contre lui. 

En dépit de la mort du juge Falcone et en son honneur, Buscetta témoignera  contre l’ex Président du conseil  Giulio Andreotti soupçonné de complicité avec la Mafia.  Lors de sa déposition, comme il tient ses informations contre l’accusé par ouïe-dire, comme il n’a plus le statut  de mafieux d’honneur  que Falcone lui prêtait, il sera disqualifié. Andreotti  est trop  grand pour lui dans cette hiérarchie sordide.

Dans ce film, il y a une histoire dans l’histoire. Celle de l’homme à l’enfant.  Celle d’un homme condamné à mort par la mafia, et que Buscetta devait exécuter.  Le devinant, il se couvre en tenant son enfant contre son cœur.  Dès lors toute sa vie jusqu’au mariage de son fils, il l’utilisera comme bouclier.  Mais au départ du fils, Buschetta surgit de l’ombre…deux coups de feu. 

Cette scène de meurtre de cet homme à l’enfant qui est présentée à la fin du film est essentielle. D’abord, c’est un meurtre. Mais c’est aussi un meutre honorable. On ne tue pas un père devant son enfant !  C’est une fable, une légende ! Aucun chef mafieux, qui ordonnerait une exécution ne tolérerait que l’exécution attende 15ans.  Donc en racontant cette histoire,  Buscetta invente. Si Bellochio  filme cette scène qui repose sur  l’allégation de  Buscetta ce n’est pas pour faire beau dans le film.  C’est comme si Buscetta nous disait : «  je suis un meurtrier, mais tout de même, j’ai  une conscience et de l’honneur » et c’est ce besoin de légitimité et de reconnaissance que le juge Falcone remarquera avant même de le rencontrer.   

Ce que suggère Bellochio, c’est que  de même qu’on peut douter que Buscetta  soit un tueur raisonnable, on peut douter qu’il soit allé au Brésil ou à NYC juste pour le tourisme, mais que peut-être le trafic d’héroïne y est pour quelque chose… Il y a chez Buscetta un besoin constant de justification morale.

Le juge Falcone a compris cela avant de le voir. Son  témoin, a besoin de sa recouvrer sa  dignité perdue,  besoin de manifestations d’estime, besoin de reconnaissance.  Alors la procédure  d’extradition en Classe Affaires participe déjà de tout cela.

Le juge va apprendre à connaître en lui un homme intelligent, solide, ferme et cohérent, qui a toutes les qualités pour devenir sa pièce maitresse. Il a deux objectifs premiers, inspirer confiance (les regards, la cigarette, le respect du silence,  la sobriété)  et réparer cet homme, il accepte donc les termes qui feront de Buscetta non pas un repenti ordinaire, un simple traitre, mais un homme d’honneur. Il l’aide à reconsidérer son jugement sur la traîtrise. Le traître, c’est  Giuseppe Calo et consorts et non lui car lui, il est fidèle à la vraie tradition mafieuse. 

Mais il fait mieux que ça, il aide Buscetta à se débarrasser de ses ennemis mieux qu’il n’aurait pu le faire avec un revolver. En ce sens ce film sur la vie de Buscetta serait aussi  et surtout un film sur la sagacité du Doctor Giovani Falcone, et son courage aussi. 

Au vu de ses éléments, très parcelaires, j’en conviens, on peut s’interroger sur « les coups de chance de Buscetta», qui au total l’ont toujours préservé du pire, et jusqu’à la fin de sa vie. 

Tu mérites un amour de Hafsia Herzi (2)

Film français (septembre 2019, 1h39) de Hafsia Herzi avec Hafsia Herzi, Djanis Bouzyani et Jérémie Laheurte

Synopsis : Suite à l’infidélité de Rémi, Lila qui l’aimait plus que tout vit difficilement la rupture. Un jour, il lui annonce qu’il part seul en Bolivie pour se retrouver face à lui-même et essayer de comprendre ses erreurs. Là-bas, il lui laisse entendre que leur histoire n’est pas finie… Entre discussions, réconforts et encouragement à la folie amoureuse, Lila s’égare…

Présenté par Laurence Guyon

En dépit d’une présentation bien documentée et d’un bon débat , j’avais un sentiment mitigé après avoir vu ce film avec ses gros plans de films sentimentaux, je le classais dans la catégorie « à la rigueur », mais en y repensant, (toujours avec l’esprit d’escalier), je me dis qu’il est plutôt réussi. C’est un film capable de nous faire oublier les moyens financiers plus que ric-rac dont disposait Hafsia Herzi la réalisatrice et actrice pour ce premier film.

D’abord, ce n’est pas un scoop, Hafsia Herzi (Lila) est belle au sens vrai du terme. Ensuite, c’est un film plutôt pudique qui présente  des situations intéressantes et des dialogues graves et drôles, jamais ennuyeux. Hafsia Herzi reconstitue un peu la démarche du cinéma de la nouvelle vague. Elle fait jouer ses amis, les matériaux du dialogue sont piochés dans la vie quotidienne, les lieux du tournage, par exemple Belleville,  sont modestes. En cela je la trouve plus proche d’Agnès Varda, particulièrement  de Cléo de 5 à 7 que d’Abdellatif Kechiche (son mentor) , j’y reviens tout de suite.

 Je me souviens que Marie-Annick  disait quelque chose comme  « tout est dit dès le début du film. Une femme aime un homme indigne de l’être et ne peut faire la démarche de s’en séparer ».  Mais justement, ce sujet à lui seul est intéressant, Hafsia filme cet « entre-deux », cette transition. Elle filme l’espace  et le temps où elle demeure sans avoir à se confronter au réel : « Remi est un manipulateur ».  Lila, en congédiant  le réel, l’irréversible,  s’évite la charge de la souffrance, de la séparation et du deuil. L’espèce humaine est  fabulatrice, et n’appréhende le réel qu’à peu de moments, le deuil par exemple, ici il s’agit donc de ne pas s’y confronter. Et ce passage est parfaitement rendu, avec intelligence, finesse, humour et profondeur. (A l’exemple, les dialogues avec Myriam  ou Ali ) 

Marie-No dans son article,  a l’excellente idée de ne pas résister à reproduire dans son article le superbe poème de Frida Kahlo.  Pour ce qui me concerne, dans ce prolongement, je vois des similitudes entre Cléo de 5 à 7 (pour cet entre deux), et je vois aussi des ressemblances  entre Frida Khalo et Lila. Il est vrai, comme le dit Charly,  qu’elle lui ressemble physiquement. Mais je suppose  qu’Hafsia Herzi  a dû se plonger  dans la vie de cette femme. Et qui voit-on ?  Amours tumultueuses avec Diego de Rivera et des amourettes en tous genres le long de sa vie. Alors, La vie de Lila se présente un peu comme une sorte de « repentir » de la vie de Frida.  

Dernière remarque, la modernité du sentiment amoureux exprimé dans le film, je ne résiste pas à  recopier quelques extraits de la 4ème de couverture de « Pourquoi l’amour fait mal » d’Eva Hillouz, paru en 2012 : « aimer quelqu’un qui ne veut pas s’engager, être déprimé après une séparation »   autant de forme d’une modernité, de l’individu dans la société contemporaine avec «  ses fantasmes d’autonomie et d’épanouissement personnel, ainsi que les pathologies qui lui sont associés : incapacité de choisir, refus de s’engager, évaluation permanente de soi et du partenaire, psychologisation a l’extrême des rapports amoureux… »

Et au total, vous m’excuserez cette parodie : « Lila outragée, Lila brisée, Lila martyrisée, mais Lila libérée ; libérée par elle-même » (et ses sympathiques amitiés), libérée par elle même et surtout d’elle même.  Ce film assez confidentiel,  il me faudra l’avoir en DVD. C’est le premier film d’une cinéaste qui compte.

Georges

Jeanne de Bruno Dumont

Film français (septembre 2019, 2h18) de Bruno Dumont avec Lise Leplat Prudhomme, Fabrice Luchini et Annick Lavieville

Synopsis : Année 1429. La Guerre de Cent Ans fait rage. Jeanne, investie d’une mission guerrière et spirituelle, délivre la ville d’Orléans et remet le Dauphin sur le trône de France. Elle part ensuite livrer bataille à Paris où elle subit sa première défaite. 
Emprisonnée à Compiègne par les Bourguignons, elle est livrée aux Anglais. 
S’ouvre alors son procès à Rouen, mené par Pierre Cauchon qui cherche à lui ôter toute crédibilité. 
Fidèle à sa mission et refusant de reconnaître les accusations de sorcellerie diligentées contre elle, Jeanne est condamnée au bûcher pour hérésie. 

Dans le cinéma, Jeanne d’Arc occupe une place de choix, et c’est une bonne chose pour Bruno Dumont,  car pour lui l’art est par excellence, le lieu où peut s’exprimer la grâce. Avec Jeanne, Bruno Dumont peut désormais se compter parmi les réalisateurs qui ont représenté Jeanne d’Arc. Il a choisi  de s’inspirer du « le mystère de la charité de Jeanne d’Arc », de Charles Peguy, comme pour son précédent opus Jeannette, il y reprend des dialogues de l’auteur.  

Charles Peguy  est fidèle à l’histoire, il  écrit dans une  prose unique, un peu déconcertante, sincère, et d’un bel humour. À l’époque où il écrit cette œuvre, il est jeune, plutôt idéaliste, anarchiste, incroyant. En outre, à travers les siècles qui le séparent de sa Jeanne, il y a une proximité de pensée et de rapport au monde.  Peguy dédiait son livre « à toutes celles et ceux qui ont lutté contre le mal universel : la violence, l’injustice, le pouvoir ». Peguy comme Jeanne sont  tous deux « absolus », sans concession et ne badinent pas avec ce qu’ils estiment leur devoir. (Pour Peguy, ce fut l’affaire Dreyfus, puis bien plus tard,  son engagement et sa mort d’une balle dans le front à l’occasion d’une charge, en 1914.) 

De son côté, Bruno Dumont appartient d’une manière consciente ou inconsciente à ce territoire imaginaire et culturel  du Nord  dont la Belgique francophone serait le noyau, qui produit des œuvres marquées par le surréalisme,   le burlesque, l’incongru, le bizarre, l’anachronique, et une forme d’humour absurde. Autant de moyens formels au service de sujets profonds et philosophiques.

Avec la Jeanne d’Arc de Peguy,  Bruno Dumont dispose d’un matériau qui correspond parfaitement à ce qu’il veut signifier : 

Jeanne représente pour lui un personnage métaphorique, universaliste et populaire. Elle est fragile et résolue. Elle engage sa spiritualité contre l’institution (L’église et le roi lui-même). Et enfin, son personnage se confronte au ridicule et au kitch de son époque : «  comment des gens instruits, cultivés,  en viennent-ils collectivement à assassiner une enfant ?» Ainsi, Jeanne dépasse l’histoire pour  atteindre la métaphore, celle de la lutte contre le mal, la damnation et l’église. Elle demeure humaine, elle est l’innocence universelle.

Bruno Dumont se refuse à enfermer Jeanne dans la nasse étroite du procès.  D’autres, à l’image de Dreyer ou de Bresson (que Bruno Dumont admire)   nous avaient livré une version pathétique et lacrymale de Jeanne, questionnée, injuriée, maltraitée par des brutes intellectuelles. Bruno Dumont choisit simplement de montrer les gens autour d’elle, des abords de Paris à Rouen, il ne reprend jamais l’artifice de Dreyer. Pour lui, les acteurs n’ont nul besoin d’être méchants ou sadiques, d’avoir de vilaines trognes, ils n’ont qu’à être en situation.

Dans le premier opus,  Jeannette devient Jeanne en allant de Donremy à Chinon.  Bruno Dumont s’assigne de représenter artistiquement un chemin  qui est à la fois spirituel et concret.   Avec Jeannette, Bruno Dumont nous avait donné sa mesure. Par exemple, chez Peguy, les dialogues avec Hauviette ou Madame Gervaise qui sont parfois drôles et déconcertants, deviennent bizarres et décalés avec Bruno Dumont. En outre, c’est un film chanté,  et il y a la musique métallique d’Igorrr sur la voix mal assurée de l’actrice qui a 8 ans,  (Lise Leplat Prudhomme). Cela ajoute à notre sensation d’étrangeté. D’autant que le réalisateur situe l’action sur la côte d’Opale : « Mes personnages dans leur ensemble sont des gens du Nord »… Le Nord est un théâtre magnifique pour représenter l’humanité tout entière. C’est le regard qui fait la grandeur du paysage et non le paysage en soi » quant aux gens : « Il faut accepter que le réel soit mêlé, avec ses gros, ses petits. Il faut apprendre à aimer ça. D’ailleurs, la plupart des gens sont tordus. Les gens beaux, c’est une vue de l’esprit. Mon travail, c’est d’héroïser les gens simples en les rendant glorieux, pas de mettre en avant un acteur débile dont on se fout. » 

Alors, pour Jeanne, le dispositif demeure le même. Pour la musique, il choisit Christophe, qui sur les paroles de Peguy réalise une œuvre sublime, qui indique la  compréhension intime, pénétrante du texte de Peguy et  du projet de Dumont. Et le décor…les plages infinies du Nord, les pins, les vestiges de bunkers, et le ciel immense et bleu… 

Cette fois  Jeannne est aux Portes de Paris. (Orléans est dans l’ellipse). Jeanne est d’une détermination absolue. Elle n’a de compte à rendre qu’à Dieu, un Dieu intime.  

Remarquable aussi, de Paris au bûcher son aura, sa faculté de révéler la petitesse et la couardise de ceux qui l’entourent. A montrer leur bassesse et leurs petits calculs et parfois leurs ignobles desseins.  Tout est dans le regard de Jeanne qui ne parle que pour faire mouche. Lise Leplat Prudhomme (2) qui a grandi  de deux ans depuis Jeannette, connaît son texte par cœur ; il lui fallait le ton jute, elle l’a. Julie Sokolowski (actrice principale dans Hadewijch)  a été sa répétiteuse. 

Maintenant racontons l’histoire par la fin.  L’église avait gracié Jeanne car la première fois devant le bûcher,  elle avait reconnu son hérésie, elle avait dit ne jamais avoir entendu Dieu, juré de ne plus porter de vêtements masculins- L’église, mansuétude et miséricorde !– Mais une fois dans sa cellule, on lui rend ses vêtements d’homme, elle s’en habille. Piège grossier, elle devient relapse !  On peut la brûler. Le Tribunal inquisitorial a joué sa partition sans fausse note.  

Publics,  la mise en scène de la torture, l’exposition de la douleur, le viol ultime, l’apparat et la populace,  tout cela Bruno Dumont le tient à l’écart. Au loin on voit Jeanne qui brûle, une silhouette légérement détachée du poteau de torture, une fumée. Bruno Dumont filme un paradoxe, la mort est un acte solitaire absolu, et sa représentation humaine presque rien.     

Le procès,  c’est toujours, cette même histoire de tribunaux inquisitoriaux et/ou fantoches, dont nous   sommes encore témoins aujourd’hui, la liste des pays concernés serait un peu longue, hier par exemple, la Turquie… 

La partie procés chez Bruno Dumont, jouée dans la Cathédrale d’Amiens comme un écrin gothique, baroque, et surtout ostentatoire,  ou par des mouvements de plongée et de contreplongée,  il peut jouer de l’élévation et de l’écrasement.  Les scènes sont interprétées comme d’habitude par des non comédiens, professeurs ou étudiants de faculté, dont trois  théologiens  de la faculté de Lille. Cette partie du film devrait être anthologique. Cette sensation de voir ces personnages (acteurs inexpérimentés) sur la corde raide durant leurs plaidoiries,  fragiles, donne une sensation de pathétique, d’ubuesque et de kitch total. Du même coup, elle révèle toute la grandeur de Jeanne devant le ridicule.  Lise Leplat Prudhomme est étonnante. (Il lui sera difficile de ne pas demeurer actrice). 

Avec ce film, Bruno Dumont contribue à  sortir Jeanne de l’illusion politique  dans laquelle depuis toujours on cherche à l’enfermer. Elle est insaisissable, irréductible aux fantasmes des nationalistes et religieux. Elle représente une valeur dont ils ignorent le sens, elle est radicalement libre. 

Jeanne de Bruno Dumont n’est pas seulement du grand art, c’est quelque chose qui nous parle directement au présent.  Nous ne pouvons éviter de faire le parallèle avec Greta Thunberg à qui on a accordé les épithètes :   louche, irrationnelle, illettrée, ridicule, fanatique, sadique, totalitaire et -Autiste (1)- Dont on pend l’effigie sous les ponts en Italie, qui déclenche des manœuvres de blocages de routes par des conducteurs des camions-citernes au Canada, dont le philosophe  A. Finkielkraut dit : « je trouve lamentable qu’aujourd’hui on s’incline devant une enfant ».  

(1 ): On peut aussi se référer à différents sites qui recensent les pathologies possibles de Jeanne. Les « Messieurs Homais » depuis le XIXème Siècle à nos jours ne manquaient et ne manqueront jamais d’arguments.

Une Fille Facile- Rebecca Zlotowski

Film français (août 2019, 1h32) de Rebecca Zlotowski avec Mina Farid, Zahia Dehar, Benoît Magimel, Clotilde Courau, Loubna Abibar et Cedric Apietto

Synopsis : Naïma a 16 ans et vit à Cannes. Alors qu’elle se donne l’été pour choisir ce qu’elle veut faire dans la vie, sa cousine Sofia, au mode de vie attirant, vient passer les vacances avec elle. Ensemble, elles vont vivre un été inoubliable. 

« Tous les palais sont ridicules : malgré leur intérêt historique, ils ne sont que l’expression dénuée de goût et pénible de l’ostentation. »
Charlie Chaplin – 1889-1977 – Ma vie

Dans une des ses interviews Rebecca Zlotowski nous dit, enfant, avec mes parents nous aimions aller regarder les riches dans leur yacht, installés  face aux pizzerias. Jeux de signes donc… (Jeu qui nous sera commenté en cours de film,  à l’unilatéral,  en se plaçant du point de vue du propriétaire du yacht). 

Dès le début Sofia, « la fille facile* » offre à Naïma (sa cousine)  un sac à main comme le sien, un sac Chanel  blanc nacré d’un goût  radicalement hystérique. Ensuite on  a comme l’impression que le scénario du film est une parodie de ceux  des photos-romans.  Les scènes et  dialogues sont  superficiels,  se produisent dans un décor qui est une sorte de compilation de signes ostentatoires, presque de clichés (dont un yacht et  son riche intérieur, le sextant, un crocodile en bois rare menaçant, le personnel de service,  les villas somptueuses etc.).

Pour Sofia, tout baigne, et nous le verrons plus tard, lors d’une  scène  de plage : Sofia et Naïma marchant sur la plage, par la magie du cinéma, disons un jeu de plans,   les galets des plages de Cannes deviennent doux  comme le sable de l’Atlantique : gros plan sur les pieds agiles de Sofia et Naïma puis plan poitrine ou plan américain (je ne sais plus) pour le haut de ces deux filles au moins libres… de toutes grimaces douloureuses, contrairement à l’ensemble des plagistes cannois (qui eux ne peuvent se couper en deux et  méritent toute notre compassion) 

Le film se place sous le signe d’ une citation curieuse  de Blaise Pascal : « La chose la plus importante, c’est le métier : le hasard en dispose »,  qu’on croirait échappée d’une épreuve de dissertation. Et la dissertation c’est le film :  

Le hasard en question, n’a pas permis à Sofia l’héroïne,  de naître riche mais de devenir désirable, c’est déjà ça ! Sofia, « la fille facile »  est d’origine maghrébine et probablement modeste, elle dispose d’attributs féminins qui selon les canons font d’elle une pin-up.  C’est sa situation initiale.  C’est ce qui la guide dans ses choix de vie.  Et comme elle apprécie et recherche les signes extérieurs de richesse et de puissance, qu’elle est elle-même, vue par  d’autres, perçue comme un signe de richesse et de puissance, le commerce de soi par soi devient alors, une sorte d’évidence. Pour Sofia, le hasard du métier sera  le hasard des rencontres. En bref, la fille facile  est une belle fille, qui aime le luxe ou ce qui lui apparaît tel …Et monnaie ses charmes, cet autre luxe. 

Son genre de personnage est connu depuis l’antiquité, sous le nom d’Hétaïre, il l’est aujourd’hui  sous le nom  d’escorte girl.  C’est un métier où rien n’est moins important que de s’attacher à quelqu’un, d’aimer comme on dit. Lorsqu’on n’a pas d’attaches, on est libre !  Dit-elle. 

Une autre manière de rappeler son désir de ne pas se lier, c’est un tatouage à la cambrure du dos et des fesses  qui indique « Carpe Diem », comme un programme,   dans  une acception qui ferait frémir Horace, mais qui lui revient. Le casting est impeccable, Zahia Dehar, l’actrice qui interprète Sofia, fut ce qu’elle joue. 

Si ce n’était pas tragique, on trouverait presque comique que des hommes en ruinent d’autres, les exploitent, les épuisent pour s’approprier ça, ce luxe, ce  kitch définitif, ce néant . 

Je garde aussi un bon souvenir de la rencontre avec Calypso (Clotilde Courau), sur son île, dans sa propriété et du dialogue qui en a suivi :     

S — : « Chaque fois que j’entends la corne de brume d’un bateau, ça me fait penser à Marguerite Duras.

La riche Calypso,  cherche alors à  déstabiliser Sofia, dont elle devine la fonction,  à lui faire éprouver une petite humiliation facétieuse. Un peu sarcastique,  elle lui demande : 

—     Qu’avez-vous lu de Duras ? 

—     J’aime tout, ça dépend comment je me sens, c’est délicat, c’est gênant …

—     Mais on est entre nous là !  

—     Avant c’était  LA DOULEUR… Aujourd’hui je vais dire que c’est  L’AMANT»

Test terminé, Sofia a montré les signes « suffisants », il ne faut pas grand-chose,  on peut changer de terrain de joute. 

Le combat de Sofia   se déplacera vers le rapport à son amant… Et on ne peut pas dire que passé  la phase de séduction et de « don, contre-don », que ce rapport soit marqué par la délicatesse. Il la fait chasser par ses gens, sous une fausse accusation de vol.   

Mais, être Sofia, c’est se sentir « libre » parmi les mufles, les délinquants légaux, c’est aussi expérimenter  ce  qu’a démontré Bourdieu dans « LA DISTINCTION», pendant la culture,  la lutte de pouvoir et  la lutte des classes continuent et nous ajouterons pendant le commerce des charmes aussi.   

Mais au total, et je ne sais pas si tout ça, correspond à l’intention de Rebecca Zlotowski où si je me fais un film dans le film,  finalement cette « fille facile » est avec  toute sa cupidité de pie, son mimétisme un peu ridicule,  une copie plutôt sympathique des gens qu’elle fréquente, ce n’est pas difficile. Quant à « la liberté » dont elle se pense dépositaire, c’est un autre sujet! Naïma son admirative cousine, qui a partagé certains moments avec elle, n’en sera pas adepte.

* NB : Une remarque, ces termes n’ont pas d’équivalent masculin

Une grande fille-Kantemir Balagov

Film russe (vo, août 2019, 2h17) de Kantemir Balagov (Réalisateur de Tesnota, une vie à l’étroit) avec Viktoria Miroshnichenko, Vasilisa Perelygina et Timofey Glazkov
Titre original : Dylda

Synopsis : 1945. La Deuxième Guerre mondiale a ravagé Léningrad. Au sein de ces ruines, deux jeunes femmes, Iya et Masha, tentent de se reconstruire et de donner un sens à leur vie.

Présenté par Sylvie Braibant

Tout d’abord, un mot sur le débat de ce mardi soir : 

« Après la sortie en film du premier dessin animé  « Asterix le Gaulois », lors d’un « micro-trottoir », on interroge un jeune enfant : Alors tu as aimé ? 

Pas tout à fait, les personnages n’ont pas la même voix que dans le livre ! »

Au moment du débat, c’est un peu le sort que fait Sylvie a « Une grande fille » de Kantemir Balagov après avoir  relu le roman de Svetlana Aleksievitch avant le film. 

Même si comme Sylvie sans doute, il  admire l’auteur du livre,  Balagov ne voulait pas l’adapter ;  il l’indique dans le  dossier de presse qu’il s’en est  inspiré. Et quelle inspiration !

Tout, comme « Tesnota une vie à l’étroit » son premier et précédent film, il nous invite à voir une œuvre particulièrement superbe : ici, la beauté de ses cadres, la fluidité des changements de plans, son jeu symbolique avec les couleurs, les références picturales, la manière de filmer les personnages, particulièrement Lya « la girafe »…On imagine qu’avec Balagov, les Russes ont un grand cinéaste de plus.  

C’est l’histoire affreuse et douloureuse de deux femmes qui ensemble ont vécu des situations extrêmes  et probablement ont survécu l’une par l’autre à l’horreur de Stalingrad. Elles se doivent tout. Elles peuvent donc tout se pardonner  et tout exiger l’une de l’autre. L’histoire humaine  est traversée par ces tandems – De ces gens qui tentent de continuer à vivre par ce moyen contraphobique. 

 Quel casting pour ce film, deux   actrices, Viktoria Miroshnichenko joue Iya autrement appelée « la girafe » et Vasilisa Perelygina joue Mascha. Iya est atteinte d’une sorte de  paralysie intermittente, de mouvement et de claquement de gosier, d’absence qui ressemble au « petit mal » épileptique. Quant à Masha, elle est devenue stérile, son ventre est mutilé. L’une et l’autre sont des traumatisées psychiques de guerre, des névroses de guerre,  disait-on.  Cet aspect essentiel permet de comprendre pourquoi on retrouve dans presque toutes les critiques du film le mot « resserrement ». Balagov est aussi un cinéaste de l’angoisse. 

A ce propos, durant le débat, un intervenant parlait d’âme russe, c’est-à-dire de la dimension culturelle spirituelle d’un peuple et dont témoigneraient par leur façon d’être au monde ces deux personnages. Si l’on veut considérer que  le servage,  la misère, la guerre, la mort en masse sont  constitutifs  de cette âme, alors oui !  Comme dans Tesnota (dont on se souvient la place de l’héroïne),  ces deux personnages expriment parfaitement l’âme russe… et donc le présent Russe actuel,  Balagov nous parle au présent.

Une séquence frappe dès le premier quart d’heure,  Iya « la girafe » chahutant avec le petit Pachka nous  a laissé horrifié,  devant nos yeux, elle l’étouffe. J’ai pensé faussement : c’est un infanticide. Je l’ai pensé car la faim, et l’horreur sans fin de l’après-guerre, celle des « Johnny Got His Gun », m’y induisaient. 

Suit  l’aveu,  l’annonce de la mort de Pachka à Masha la mère. C’est un moment d’anthologie cinématographique et le point d’orgue du film. Il dit la mesure de l’attachement de ces deux femmes. Elles sont unies par la présence d’un passé de chaque instant et leur projet inconscient. Et, presque tous les rapports de ces deux femmes liées, tournent, parfois par homme interposé,   autour de la volonté de survivre, la volonté d’enfantement à tout prix, la volonté de continuité et dépassement.

Autre séquence toute aussi frappante, la rencontre de Masha avec « la dame au lévrier », Liubov Petrovna,  la mère de Sasha, un prétendant. Elle  montre l’écart définitif entre une femme de la nomenklatura  et une prolétaire. Masha   avec  sa « belle robe » empruntée n’est pas à la hauteur des espérances de la dame pour son fils. Dans un dialogue brutal, d’où les hommes sont exclus, du silence lâche du père de Sasha et la niaiserie du fils… « la dame au lévrier » soumet  Masha à un interrogatoire en règle. Tous ses préjugés, son mépris de classe  sont contenus dans ses questions orientées qui veulent mettre en évidence que Masha fut « une fille de l’arrière donc une fille de confort, bref une pute, que l’on peut à la rigueur remercier de son dévouement ! ». Mascha  qui était serveuse de DCA, autant dire une bête humaine, à la merci de tout, conforte la Dame. L’ironie et le mépris changent de camp. Après la guerre, dans ses décombres fumants, la guerre des classes continue.

La retrouvaille finale entre Masha et Iya la  Girafe (qu’un instant elle a cru suicidée)  à la fin du film montre l’attachement définif qu’ont  ces deux femmes l’une pour l’autre.  Il  est forgé par l’expérience indicible de la guerre. Et ces femmes sont de celles par qui le présent  des Russes advient, elles sont le passé qui définit leur présent.

PS : j’ai lu beaucoup de belles critiques de ce film, j’attire votre attention sur celle du site, « le Bleu du Miroir »!