Week-End du Cinéma Italien 10 et 11.10.2020

Beau succès pour ce Week-End italien, avec sa sélection variée et la prestation sympathique et savante de Jean-Claude Mirabella. Mais ce succès, c’est aussi la présence chaleureuse du public, avec bien sûr les cramés de la bobine et d’une manière générale, tous les amateurs de cinéma, de cinéma italien, de bon cinéma.

Avec « Il campione » de Leonardo D’Agostini,  le week-end commence par un film qui semble facile, qui nous parle d’un cheminement, où l’on voit un jeune homme doué pour le foot, un peu caractériel et fragile pris dans le star-system, saisir l’opportunité d’une rencontre forcée avec un professeur, pour se construire, et quitter progressivement le Pinocchio qui est en lui. Voyant ce film, je repensais au « Maître Ignorant, un ouvrage philosophique de Jacques Rancière » qui montre que le maître a moins besoin d’un savoir académique que de son désir d’enseigner et que ce désir rencontre un désir d’apprendre. Et dans le film le maître trouve la clé. Si « Il campione » n’est certainement pas du grand cinéma, il y a des séquences sensibles et émouvantes soutenues par deux acteurs remarquables et un scénario qui en font un bon film. 

Una promessa (Titre original Spaccapietre (Brise-pierre)de Gianluca et Massimiliano De Serio a suscité de vives réactions. Parfois hostiles, à l’image de celle de R. dont je me souviens un peu du commentaire : Qu’est-ce que ce film qui en rajoute des couches ? Qui mobilise tous les clichés émotionnels, de qui se moque-t-on, le chien, un noir, etc… Où ils vont ? Que veulent-ils dire ? Oui, ce film ne laisse guère de temps de respiration. Ce n’est pas faux. Mais aujourd’hui je tombe sur cet article : « « Dans la nuit du 22 au 23 octobre 2019, 39 Vietnamiens meurent étouffés dans un camion frigorifique qui les fait passer clandestinement de Belgique en Angleterre. Un an après, les diverses enquêtes lancées aident à reconstituer ce drame et à mesurer l’ampleur des réseaux ». La réalité ne s’embarrasse pas toujours de subtilités et le cinéma n’est pas là pour nous caresser dans le sens du poil. J’appartiens à ceux qui ont aimé ce film et tout autant les acteurs du film.

Maternal, Film italien argentin de Maura Delpero en quasi-huis clos, dans les tons de bleu. La toile de fond sociale du film n’est pas dite, la violence qui s’exerce sur ces femmes, nous la ressentons petit à petit, comme sous l’effet d’un goutte-à-goutte. Et le hors-champ du film est immense. Il ne nous est pas permis de savoir ce que pense notre prochain, il faut qu’il nous le dise. Paola, cette jeune future Sœur affiche un sourire ineffable, elle nous montre que non seulement on ne sait pas ce qu’elle pense, mais qu’en outre, rien ne nous permet de nous en douter. Dans cet univers féminin où vivent des mères célibataires, avec ses Consœurs, Paola est là, patiente, disponible, et douce. Ce qui se joue secrètement en elle, c’est le désir d’être mère, mère de substitution, mais mère. Ce thème je me souviens l’avoir vu dans « l’institutrice » de Nadav Lapid. Si dans ce dernier tout est narcissique, dans Maternal, l’altruisme habille plus subtilement cette volonté, Paola désire réparer. Troublant et fascinant.

De Michel-Ange Film somptueux de Andrey Konchalolovsky, le synopsis nous dit « Michel Ange à travers les moments d’angoisse et d’extase de son génie créatif, tandis que deux familles nobles rivales se disputent sa loyauté ». Nous ne savons si les traits de personnalité de ce Michel Ange sont exacts, si c’est un personnage du 16ème ou du 21ème siécle. Pour le décrire on risque très vite de déborder d’adjectifs pour parler de lui : frénétique, exalté, intense, bouillonnant, passionné, tourmenté. On ne voit pas l’homme travailler la pierre mais l’homme imaginant, le patron, parfois roublard et injuste ; le génie. Le format du film, ses couleurs, les décors, les personnages tout y est parfait, un peu comme si le réalisateur s’était dit, pour parler d’un des plus génial artiste, il faut donner au cinéma ce qu’il peut de mieux. Et en effet ce Michel-Ange mériterait bien un Donatello.🙂 

Sole de Carlo Sironi avec Sandra Drzymalska, a eu le moins de spectateurs, sur le plan formel, il n’est comparable à aucun de cette série, mouvements de caméra réduits au possible — Parti pris de sobriété absolue — Avec ses personnages tristes, sans avenir, sans espoir, ce film fait écho à « Maternal » par cette question du désir de maternité et à « una promessa » pour la violence de l’exploitation de l’homme par l’homme, qui n’est pas banale, c’est celle de riches. Une femme de mafieux désire un enfant, elle ne peut pas en avoir. Qu’à cela ne tienne, un enfant ça s’achète, s’il n’y a que ça ! Il est là, dans le ventre d’une femme, une pauvre jeune polonaise, il n’y a qu’à attendre et la faire garder par un neveu bon à rien pour que tout se passe bien. Le rapport de ce jeune homme à cette jeune femme tient en une phrase qui arrivera aux deux tiers du film, elle est une manifestation d’identification, d’amour et d’impuissance en même temps…mais peut-être d’autre chose. Avec ce thème de l’exclusion, de la réification du tiers, la mère porteuse, nous entrons dans le stade ultime de la société marchande, un sujet actuel. 

Citoyens du Monde de  Gianni Di Gregorio  est la note joyeuse et pour reprendre Jean-Claude Mirabella, une manière de parler légèrement de choses graves, par touches légères, avec une sorte de pudeur exquise. Et en effet on retrouve dans ce film l’humour, la convivialité, et le plaisir de vivre généreusement, de bon vin, d’amitié et…de pastèques. S’il y a un film qui me donne un désir d’Italie, c’est bien lui. Aucun film n’aurait mieux fini ce week-end qui nous l’espérons a pu donner aux spectateurs une source raffraichissante de plaisir esthétique. Celle que procurent les films originaux et beaux, et par ces temps désolés, bien du bonheur. 

Merci aux cramés de la bobine, à tous les spectateurs qui font vivre ces films en même temps qu’ils les vivent, merci à Jean-Claude Mirabella, c’était un grand cru ! 

Et Viva Italia!

En bref sur quelques beaux films vus ici et là

Les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait Emmanuel Mouret : On dit qu’il est proche de Rohmer et de Woody Allen, nous pouvons aisément partager ce point de vue. Mais il y a chez Emmanuel Mouret une touche qui lui est propre. Nous avons tous vu beaucoup de films dont les personnages amoureux ou désireux de séduire, vont de l’un à l’autre, dans la plus grande indécision, les deux réalisateurs à qui on le compare nous en donnent un exemple, on pourrait en ajouter bien d’autres. « Dans les choses qu’on dit », il y a autre chose qu’un simple marivaudage ou qu’une valse des sentiments, dans son film, l’amour y est chose heureuse et douloureuse à la fois. En contrepoint de l’attrait, du désir de l’autre, et du bonheur qu’on espère, il y a souvent la douleur d’aimer avec son cortège : Inquiétude, hésitation, culpabilité, renoncements, accommodements, regrets et souffrance. Mais la vie va, avec toujours ce désir qui brûle ou picote, lui au moins est aussi fidèle qu’une ombre. Très belle distribution pour ce film remarquable. A l’Alticiné de Montargis

Jinpa Conte tibétain de  Pema Tseden, hier soir, bien heureux d’avoir vu ce premier film tibétain. Les grandes largeurs filmées avec du 1.33 ça donne de la hauteur, de vastes cieux, et de très belles images. Jinpa dans son camion hors d’âge, écoutant au sol e mio en radio cassette sur des routes cahotantes écrase un mouton qu’il charge dans son camion, puis prend en stop un voyageur un jeune homme, un certain Jinpa. Et ce Jinpa ne voyage pas pour rien, il a pour projet d’assassiner un homme qui a tué son père. Un film insolite qui nous montre un monde un peu onirique, entre la tradition et cette modernité qui pointe son nez. Avec humour, générosité, spiritualité et poésie . A l’Alticiné de Montargis

Adieu les cons, un film d’Albert Dupontel  qui sortira le 21 octobre 2020 avec Virginie Efira, Albert Dupontel et Nicolas Marié. C’était en avant-première à Fontainebleau avec la présence de Dupontel himself. Voici le synopsis : Lorsque Suze Trappet apprend à 43 ans qu’elle est sérieusement malade, elle décide de partir à la recherche de l’enfant qu’elle a été forcée d’abandonner quand elle avait 15 ans. Sa quête administrative va lui faire croiser JB, quinquagénaire en plein burn-out, (et oubli du synopsis, viré de manière moderne) et M. Blin, archiviste aveugle d’un enthousiasme impressionnant. À eux trois, ils se lancent dans une quête aussi spectaculaire qu’improbable. C’est un film tragicomique, un peu fou comme tout ce que fait Dupontel, à y regarder de près, grave. Au moment du débat Dupontel était pressé d’en finir, il parlait vite en n’était pas toujours sympathique. En fait, ce soir-là, allez savoir pourquoi, il fut le plus mauvais promoteur de son film. Il y a des soirs, où il vaut mieux rester au chaud. Exceptionnellement Ciné-Paradis Fontainebleau

Dans un jardin qu’on dirait éternel de Tatsushi Omori. vivre sa vie comme une cérémonie de thé avec l’actrice japonaise Kirin Kiki, morte en 2018 que nous connaissions bien aux cramés de la bobine puisqu’elle est de presque tous les films de Kore-Eda, que nous l’avons aussi vu dans « les délices de tokyo de Naomi Kawase. Ici elle est la maitresse Takeda qui enseigne chez elle l’art de la cérémonie du thé. C’est en accompagnant Niriko (Mikako Tabe)   que nous suivrons ce rituel. L’effort pour l’apprendre, la constance, la persévérance, nous paraissent presque absurdes, mais curieusement, on regarde, et on comprend que la cérémonie immuable du thé n’est que prétexte à autre chose de nature spirituelle, qui exige la perfection du geste, et une attention de tous instants. Le Zen nous échappe, on comprend que le geste change celles qui s’y appliquent et l’héroïne qui jamais n’a renoncé, deviendra Maitresse à son tour… Vox Château-Renard

Ondine est un Drame romance Allemand Français de Christian Petzold avec Paula Beer, Franz Rogowski,

Synopsis : Ondine vit à Berlin, elle est historienne et donne des conférences sur la ville. Quand l’homme qu’elle aime la quitte, le mythe ancien la rattrape : Ondine doit tuer celui qui la trahit et retourner sous les eaux…

Paula Beer l’actrice principale (et superbe) a 25 ans et elle a déjà 13 films à son actif, deux fois meilleur espoir, elle obtient avec Ondine, l’ours d’argent de la meilleure actrice. Et il faut bien le reconnaître, elle est belle et fascinante dans son rôle. Il y a aussi le fameux Franz Rogowski, (vous vous souvenez, Valse dans les allées). Ondine est la transposition d’une légende germanique. Et on ne peut s’empêcher de penser qu’un tel film aurait eu toute sa place dans une sélection des cramés de la bobine. Maïté nous aurait aidés à mieux le regarder. Si vous avez eu la patience de lire ces lignes, allez le voir.  A l’Alticiné  de Montargis

Encore un mot, avec ses salles grandes, hautes et spacieuses, avec son équipe professionnelle sympathique et rigoureuse, L’Alticiné respecte scrupuleusement les gestes barrières. Le ciné, un art à défendre!

Deux-Filippo Meneghetti

Synopsis : Nina et Madeleine sont profondément amoureuses l’une de l’autre. Aux yeux de tous, elles ne sont que de simples voisines vivant au dernier étage de leur immeuble. Au quotidien, elles vont et viennent entre leurs deux appartements et partagent leurs vies ensemble. Personne ne les connaît vraiment, pas même Anne, la fille attentionnée de Madeleine. Jusqu’au jour où un événement tragique fait tout basculer…Notes de débat sur Deux

Belle séance, les cramés de la bobine sont les plus fidèles parmi les bons spectateurs! On se rappelle que ce film est né de deux événements :  » J’avais envie de raconter l’histoire de deux femmes qui s’aimaient en secret. Mais je ne savais pas comment la mettre en scène. Un jour, un ami m’a parlé de deux femmes âgées qui vivaient au-dessus de chez lui. Elles étaient veuves depuis peu et habitaient l’une en face de l’autre. Et pour se sentir moins seules, elles laissaient toujours la porte ouverte. C’est à partir de cette anecdote que le film a commencé à germer dans mon esprit.

Beaucoup d’interventions éclairantes au moment du débat : Parmi elles, notons l’intervention d’Henri qui explique ce premier plan déconnecté du reste, qui est un clin d’œil à Hitchcock. Cette technique dont il nous dit qu’elle est proche du «  MacGuffin » qui est un élément de l’histoire qui sert à l’initialiser, voire à la justifier, mais qui se révèle, en fait, sans grande importance, ensuite il souligne le clin d’œil au film « les oiseaux ».

Probablement ce film fourmille d’autres connivences dont certaines nous échappent, ça commence dès le titre du film,  ce Deux, est le troisième du nom. Il y a eu Claude Zidi 89 et Wherner Shroeter 2002. Il y a dans ce dernier film deux prénoms proches de ceux du « Deux » actuel : Anna et Magdeleina.

Si avec Hitchkcok, tout renvoie à tout, Filippo Meneghetti dans son propre style, lui aussi, apprécie les correspondances, les analogies, les renvois. Madame D. observait l’accompagnement musical du film. Dans une interview, Filippo Meneghetti fait observer le contraste entre l’espace clos étouffant, lieux du secret de ces deux femmes avec celui du CinémaScope plus généralement réservé aux extérieurs. Il joue également du contraste entre les deux appartements, celui de Madeleine et celui de Nina. L’un dépouillé, l’autre presque étouffant. Nous observons aussi que par un jeu de champ et de contrechamp, il s’amuse de la rondeur de l’œilleton de la porte et les yeux ronds de Murielle. (Et là, ce serait un peu un gag Tati).

Mais l’originalité du film, c’est tout de même cet amour secret, qui ne peut exister qu’en lieu clos, à l’abri du regard de tous, et plus particulièrement des enfants de Madeleine. Dans Gérontologie et Société, le philosophe Bertrand Quentin écrit que les vieux, aux yeux des plus jeunes, entrent dans une espèce de neutralité sexuelle : « Notre société ressent du dégoût devant l’idée d’une sexualité des personnes âgées. Celles-ci n’auraient plus ces beaux corps présentés en permanence à nos yeux par la publicité. Leurs corps seraient caractérisés par la douleur et la défaillance ce qui s’opposerait à tout désir ».

Cette question est sous-jacente dans « Deux ». Les enfants s’interrogent sur la sexualité de leur mère. Frédéric, le fils soupçonne sa mère d’avoir trompé son père et le lui dit agressivement. (Œdipe quand tu nous tiens !). Chez Anne, cette idée de neutralité sexuelle de sa mère la rassure (en attendant de faire d’elle un juge peu clément).

Le Paradis des deux amantes est Rome où elles se sont rencontrées et aimées. Leur projet, sortir de ce cocon étouffant pour Rome, de s’y envoler comme deux papillons et y vivre le reste de leur vie. Nina est libre, ce que montre son appartement, à peine habité, peu investi. Mado ne l’est pas. Elle est prise dans un conflit décisionnel insurmontable. Elle estime devoir protéger ses enfants contre une vérité impossible : leur avouer qu’elle aimait une femme, et vouloir partir… De ce conflit, elle souffre corps et âme, aussi n’est-il pas étonnant, dans ces conditions de tension interne qu’elle fasse un AVC. Ici, l’AVC devient un territoire qui n’est ni Rome, ni son appartement, mais qui nous le verrons, sera une autre prison.

A l’occasion de la maladie de sa mère, Anne va en effet découvrir qui elle est. Une femme qui en aime secrètement une autre, depuis longtemps, bien avant la mort de son mari. Et ce n’est pas tant l’homosexualité que cet amour caché qui cause son dépit, son sentiment d’avoir été trompée, et sa vindicte. Et c’est aussi à ce moment que pour ma part, pour la première fois, je vois dans un film qu’on parle de la prétention des enfants à intervenir frontalement dans la sexualité de leurs parents âgés. Le cinéma prend en charge cette chose pourtant si courante, bien connue en gérontologie, mais si peu abordée ailleurs.

Le rôle d’Anne est beau, et à l’égal de celui de Nina et Mado, il est bien servi. Anne chemine, elle est intelligente et sensible, elle bouge, elle comprend. Elle comprend d’autant lorsqu’elle voit la toute vive, la guerrière, Nina, celle qui s’est dépouillée de tout, qui a choisi de n’avoir rien d’autre que son amour pour Mado, venir l’enlever dans l’Ehpad. Cette scène est épatante.

Passons à la scène finale, dans l’appartement dévasté de Nina (après l’intrusion du fils de Murielle), Madeleine et Nina dansent. Nina pleure. Le scénario ne le prévoyait pas. Barbara Sukowa a laissé libre cours à son émotion. Et nous sommes gagnés par cette même émotion. Sur le pallier, on entend Anne qui crie, ouvrez, ouvrez! je n’avais pas compris!

« C’est la seconde fois que j’entends ce mot à la fin d’un film, la première n’est vraiment pas fraîche : Alec Guinnes, Colonel Nicholson dans le Pont de la Rivière Kwaï ! »

Georges

ADAM-Maryam Touzani

Film marocain (vostf, février 2020, 1h40) de Maryam Touzani avec Lubna Azabal, Nisrin Erradi et Douae Belkhaouda

Présenté par Marie-Noël Vilain, Soirée mardi 1er septembre à 20h30

Synopsis : Dans la Médina de Casablanca, Abla, veuve et mère d’une fillette de 8 ans, tient un magasin de pâtisseries marocaines. Quand Samia, une jeune femme enceinte frappe à sa porte, Abla est loin d’imaginer que sa vie changera à jamais. Une rencontre fortuite du destin, deux femmes en fuite, et un chemin vers l’essentiel.

Plus de 70 personnes pour la reprise dans cette belle salle 3  ! C’est un cadeau dont nous sommes heureux et fiers!

Adam est un grand premier long-métrage, des plus touchant qu’il soit : L’histoire qu’il nous raconte, le jeu de ces deux femmes et de la petite fille, le scénario remarquablement écrit, les dialogues, et il faut entendre par dialogues tout ce qui parle, échange : les corps, les visages, la voix. Le jeu des actrices, leur beauté, le cadre évoquant parfois Johannes Veermer.

Samia, (Nisrin Erradi prix de la meilleure actrice au Festival international du film de Durban-Afrique du Sud) enceinte solitaire, abandonnée de tous, errante, dans la médina de Casablanca, décide cherche un lieu ou elle pourra survivre, travailler, habiter. Après bien des essais infructeux, elle frappe chez Abla (Lubna Azabal) qui tient une boutique de pâtisseries. Elle lui propose ses services et se fait repousser. Plus tard, elle s’endort dehors en face de la pâtisserie. Abla, cette femme au visage décidé et sévère la regarde de sa fenêtre. (Lubna Azabal (Abla) dit « j’ai travaillé mon personnage comme une peinture », quelle patte, et quelle touche!). Le tourment de cette femme transpire de partout, on sent qu’elle balance, on voit qu’elle ne sait pas comment incliner. Et c’est remarquable parce que chez cette femme pauvre, veuve, en charge de sa malicieuse petite fille se joue quelque chose qui la dépasse et lui parle très fort. On observe sur son visage les affres d’un dialogue, d’une lutte avec elle-même, cette lutte tourmentée des gens qui ont une conscience aigüe. Alors, elle lui ouvre sa porte pour quelques jours…

Etre une mère seule et accueillir une femme enceinte errante. Cette histoire, Maryam Touzani n’a pas eu à l’inventer entièrement, vous avez lu ceci dans le dossier de presse :

« Mes parents l’ont accueillie quand elle est venue sonner à notre porte, sans la connaître. Son séjour, censé durer quelques jours, a duré plusieurs semaines, jusqu’à la venue au monde de son enfant. Cette Samia était douce, réservée, aimait la vie. Sa douleur, j’en ai été témoin. Sa joie de vivre, aussi. Et surtout, son déchirement vis-à-vis de cet enfant qu’elle se trouvait obligée, d’après elle, d’abandonner pour continuer son chemin. Son refus de l’aimer, au début, car elle refusait de le regarder, le toucher, l’accepter. J’ai vu cet enfant s’imposer à elle, petit à petit, cet instinct maternel viscéral se réveiller, en dépit de ses efforts pour l’étouffer. Je l’ai vue l’aimer, malgré elle, l’aimer de l’amour indéfectible d’une mère, sachant que son temps avec lui était compté. Le jour où elle est allée le donner, elle a voulu se montrer forte, se montrer digne. Je comprenais son geste, et je trouvais son acte courageux car j’ai senti la souffrance que cet abandon représentait pour elle ».

Mais le film de Maryam Touzani est plus que la restitution d’une histoire familiale, elle fait se rencontrer deux femmes, l’une et l’autre en souffrance dans une société patriarcale où rien n’est donné aux femmes. L’une enceinte et célibataire, l’autre veuve pleine de ressentiment après la mort brutale et la dépossession de la dépouille de son mari, vraisemblablement assassiné.

Ces deux femmes isolées ont beaucoup à se donner, et elles vont le faire, délicatement, l’une rendra à l’autre la sécurité et sa dignité, et l’autre lui rendra sa liberté d’être une femme et pas seulement une veuve. La scène de la « chanson préférée » dans la boutique est l’une de plus belle du film et je n’avais jamais vu ça au cinéma (ni dans la vie). 

Ce film réalisé et écrit par une femme, est beau, nous ne le dirons jamais assez. Nous insisterons sur ces deux femmes et cette petite fille sensitive, intelligente et rieuse qui jouent leur personnage avec force, conviction, subtilité. Maryam Touzany, une cinéaste à suivre! Commencer la saison comme ça, ça va être dur derrière ! Mais on va y arriver !

Avant la reprise!

Curieux d’aller au cinéma, où que nous allions on ne se bouscule pas dans les salles, même pour les films du « masque » et la plume ! Curieux de constater que les acteurs ne portent pas de masque, quel privilège ! Durant cette période vacances nous en avons vu quelques-uns dont trois dont je souhaiterais vous toucher un mot.

L’Ombre de Staline de Agnieszka Holland Marie, une amie d’Angers me le signalait avec ce commentaire :

« Haletante aventure vécue par un jeune diplomate mué en journaliste, c’est aussi une fresque historique sans concession où l’effroyable vérité (car il n’y en a qu’une) se révèle à chaque image…James Norton, dans le rôle de Gareth Jones est éblouissant. Il excelle aussi bien dans ce rôle grave que dans celui plus léger de Sidney Chambers dans Grantchester (la série s’est donnée voici quelques années.) Son sourire désarmant est le même, fait de naïveté doublée de bienveillante tendresse, sauf lorsque la passion et la détermination l’effacent au nom de la vérité ».

Cette histoire est désormais connue et décrite dans toute son horreur, l’affamement ; il faut comprendre le mot, les gens meurent par milliers et parfois s’entre-dévorent, l’essentiel, c’est qu’ils meurent ! Le « Petit père des peuples » avait diverses motivations monstrueuses à commettre ces crimes, nous en entrevoyons l’atrocité, mais ici seul l’effort de guerre est invoqué. C’est bien que le cinéma nous rappelle cette histoire, qui s’en souvient ? Si vous n’avez pas vu ce film et qu’il passe à la télé, je vous le suggère.

EVA en août – Jonas Trueba

Synopsis : Pendant les chauds mois d’été, lorsque les Madrilènes quittent leurs maisons en masse pour échapper à la chaleur insupportable, le centre de Madrid est abandonné. C’est-à-dire, à l’exception des touristes et d’une poignée de locaux intrépides et de ceux qui ne peuvent pas partir, comme Eva, une charmante trentenaire. Néanmoins, l’été est le meilleur moment pour découvrir qui nous sommes vraiment. L’histoire se déroule avec une finesse séduisante lors des festivals de la ville au mois d’août, lorsque les troubles intérieurs peuvent être apaisés par des rencontres fugaces, des conversations en soirée décontractées et des aventures nocturnes inattendues.

Le Monde nous dit : « Eva en août » est une variation contemporaine d’un film culte d’Éric Rohmer (1920-2009), Le Rayon vert (1986), qui suit les aventures estivales d’une Parisienne, Delphine (Marie Rivière, créditée elle aussi au scénario). Le jeune auteur espagnol accepte parfaitement la filiation avec l’œuvre du maître de la Nouvelle Vague, tout en assumant des choix formels et narratifs bien différents ».

Je pensais aussi à Agnès Varda parce que derrière une tranche de vie, nous est restituée  toute la tension de l’existence, (le swing : pulsion,détente)  des personnages et tout particulièrement celle d’Eva. (magnifiquement interprétée par Itsaso Arana)

Et puis en avant-première de l’Alticiné « Effacer l’historique Kerven et Delepine ». Quel tandem ! Un film a sketchs dont la continuité est telle qu’on ne s’en rend pas compte, un film choral aussi, qu’est ce qui lie tous ces personnages ? Ce sont ceux de la France B, celle de gilets Jaunes, des maisons en ilots reliées à pas grand-chose où les habitant sont des pratiquants de la néoconsommation et de la vie nouvelle qu’elle propose, celle des portables, des ordinateurs, des mutuelles, des jeux de grattage, des séries de télé et autres cactus de la nouvelle vie quotidienne. Tout cela avec des acteurs du tonnerre ! Blanche Gardin impeccable dans le rôle principal et Corinne Masiero dans le second rôle féminin, et les hommes tels Denis Podalydes, et Vincent Lacoste, et… Benoit Poelvoorde, Bouli Lanners, Vincent Dedienne et Philippe Rebbot !  Un film original qui sait parler d’une manière pénétrante, avec l’humour typique  de Kerven et Delepine, des mœurs  actuels, de la vie quotidienne avec ses pièges pour tant de gens désarmés, sa folie et parfois sa méchanceté.

Bonne Rentrée aux Cramés de la Bobine, et pendant que j’y pense : Ecrivez dans le blog, rien ne nous sera plus agréable ! 

Les Filles de Joie-Anne Paulicevich et Frédéric Fonteyne.

Synopsis : Axelle, Dominique et Conso partagent un secret. Elles mènent une double vie. Elles se retrouvent tous les matins sur le parking de la cité pour prendre la route et aller travailler de l’autre côté de la frontière. Là, elles deviennent Athéna, Circé et Héra dans une maison close. Filles de joie, héroïnes du quotidien, chacune se bat pour sa famille, pour garder sa dignité. Mais quand la vie de l’une est en danger, elles s’unissent pour faire face à l’adversité.

Mardi 20 heures, jour de cinéday, pour nous, premier retour à l’Alticiné, nous sommes 3 dans la salle 8 pour voir Filles de joie un film réalisé par Anne Paulicevich et Frédéric Fonteyne. C’est un couple, elle est actrice et scénariste, lui est réalisateur. Les filles de joies sont interprétées par Sara Forestier (Axelle), Noémie Lvovsky (Dominique), Annabelle Lengronne (Conso).

Curieux film,  trois femmes qui ont en commun que d’habiter la même cité vont se prostituer de l’autre côté de la frontière. Et, le film balance lieu ouvert, lieu clos, lieu ouvert… Deux de ces femmes sont chargées de Famille, Axelle a trois jeunes enfants, qu’elle élève seule, apparemment son ex-mari Yann (Nicolas Cazalé) est interdit d’approche. Dominique est infirmière, elle nourrit un fils et une fille adolescents qui ont bien des besoins, et un compagnon Boris (Sergi Lopez). Quant à Conso, la troisième, elle est seule, elle peut espérer devenir technicienne de surface, ce qui ne correspond pas exactement à ses aspirations (épouser un prince charmant). Le film n’abuse pas de la situation professionnelle de ces dames et ne fait pas de nous des voyeurs. Il lui faut tout de même montrer le cadre d’exercice, la prostitution en maison close :  Champagne, talons (très) hauts, ambiance Toulouse Lautrec au 21esiècle et quelques pudiques situations de travail.

Ces femmes sont davantage montrées dans leur vie ouverte, avec leurs progénitures  avides, près d’hommes  de différentes qualités : compagnon désœuvré, ex-mari persécuteur,  prince perfide, petits machos débiles de quartier. Bref les « clients » ne sont pas tant dans la maison close qu’à l’extérieur, dans leur vie quotidienne. Une vie  ouverte à double tour en somme. 

La manière dont ces trois mousquetaires du sexe sont « une pour toutes et toutes pour une », dans leurs difficultés de vie quotidienne est parfois un peu expéditive et radicale mais, somme toute,  nous ne leur en tiendrons pas une rigueur excessive.

Georges

Vu en prévisionnement : A perfectly normal Family-Malou Leth Reymann

A perfectly normal Family est un premier film (1h33) de la Danoise Malou Leth Reymann.

« Emma, une adolescente, grandit au sein d’une famille tout à fait ordinaire jusqu’au jour où son père décide de devenir une femme.
Ce bouleversement au sein de cette famille aimante conduit chacun à se questionner et à se réinventer ».

Il y a nombre films sur les changements de sexe, du travestissement au transsexualisme. Nous en avons vu certains aux cramés de la bobine ou ailleurs. Cette histoire là est bien différente, c’est d’abord une histoire de famille.

Nous sommes avec des jeunes gens, elle, bonne maman, lui, bon papa, bons époux dans une famille moyenne, sympathique et tranquille. Un jour, au début d’un repas, la mère jette : « Nous allons divorcer! ». Le père est gêné, ne tient pas à en discuter. Et la mère ajoute : « Votre père veut devenir une femme ! » -Regard interrogatif et inquiet des enfants devant cette incongruité !-

Tout est là, dans cette vérité explosive. C’est un film qui n’esquive pas le problème, ne s’en tire ni par l’humour, ni par l’érotisme, ni n’importe quel autre artifice, mais prend le sujet tel qu’il se pose d’une manière radicale, celui de l’identité. On devine la souffrance morale pour cet homme, on imagine sa vie et ce que représente concrètement ce point de passage où il a prononcé la chose et où il va assumer de devenir irreversiblement femme… Mais le film ne s’en tient pas là, « Lui » qui est devenu Femme a deux filles. Qu’est-ce que ça signifie pour elles, et plus particulièrement pour Emma, adolescente en devenir ?

Le film avance par touches légères. Dans cette histoire, les malentendus ne sont pas toujours où on les attend. C’est un film juste et concret sur la vie quotidienne d’après. Comment et à quel prix l’aménager ? Est-il possible pour cette famille de retrouver une distance acceptable pour préserver ce qui les lie et continuer de s’aimer ?

Soulignons un jeu d’acteurs très maîtrisé, parfaitement dirigé. Un très beau film!

Vu en prévisionnement : Antigone de Sophie Deraspe

Antigone  de Sophie Deraspe est un grand premier film. La tragédie est  ici transposée à notre époque et au Quebec. Rappelons-la : Antigone est la petite dernière de Jocaste et Œdipe, une famille est en proie à la malédiction. Elle a trois frères et sœur Ismène, Etéocle, et Polinyce. Nous en sommes au moment où Polynice combat contre Etéocle son frère dans une guerre aux Portes de Thèbes, tous deux se blessent à mort et alors ?

« Créon décide que Polinyce sera laissé « aux bêtes et aux oiseaux de proies » et il punira de mort qui lui désobéira. Antigone n’accepte pas. Elle le fait inhumer sur sa terre natale.

Créon : Tu connaissais mon édit ?

Antigone : Oui

Créon : Et tu as transgressé la loi ?`

Antigone : Ta loi n’est pas celle des Dieux, ni de la justice. Les lois non écrites, qui nous viennent des Dieux, ne sont ni pour hier, ni pour demain, mais pour tous les temps. »(1)

ANTIGONE transpose la tragédie grecque à l’époque actuelle et au Québec : Sur fond de drame familial pendant la guerre civile en Kabylie et le meurtre de ses parents vécu par Antigone à l’âge de trois ans, elle vit donc au Québec, c’est une bonne élève, peut-être pourra-t-elle devenir Canadienne à sa majorité, si elle en fait la demande,  du moins, peut-elle valablement l’espérer. C’est une superbe adaptation libre, moderne,  actuelle. L’actrice principale Nahema Ricci est à la hauteur de son personnage, avec son regard,  beau et courageux, on imagine qu’Antigone de la mythologie grecque ne pouvait pas en avoir un autre. Le Québécois colle bien à ce drame, lui donne sa note familière et dépaysante. C’est une réussite. Nous assistons aux naissances d’une grande réalisatrice qui est aussi scénariste, photographe, et à celle d’une une actrice puissante et juste.  Sur la plateforme d’échanges, l’ensemble des spectateurs  était séduit et enthousiaste. Un film à voir et revoir ! 

Note : (1) La mythologie d’Edith Hamilton édition Marabout1992

Quel est votre film préféré? Aujourd’hui Un condamné à mort s’est échappé -Robert Bresson

Un condamné à mort s’est échappé n’est pas mon film préféré, c’est un film que j’aime particulièrement, je l’ai vu jeune, il m’a fortement impressionné, je l’ai revu plusieurs fois par la suite. Quelque chose me fascine dans ce film. Il y a une ambiance d’oppression et de suspens qui s’en dégage du début à la fin. Tout y participe, cette histoire, le son et l’image.

Bresson disait « il faut que l’image et le son s’entre-tiennent de loin et de près. Pas d’images pas de sons indépendants ». Dans un condamné à Mort s’est échappé, c’est une partition où les rares silences inquiètent davantage. C’est parfois le silence avant l’ouverture d’une porte…Avant le bruit des pas vers la cour, avant le crépitement de la mitraillette qui « exécute ».

De l’image, Gilles Deleuze observait : Bresson filme des petits morceaux d’espaces disjoints, parois, portes, que rien ne semble relier …Et ce qui relie ces espaces entre eux c’est la main du prisonnier dans sa cellule étroite. Stéphane Lépine, un critique canadien observait : « Les personnages sont toujours en mouvement, jusqu’à ce qu’on les arrête ».

D’abord, on voit un homme qui vient d’être arrêté, qu’on conduit en voiture, c’est le lieutenant Fontaine. D’une manière instinctive, comme un animal pris au piège, au premier arrêt, il tente de s’échapper en sautant de la voiture, vainement, il est aussitôt repris…

On est impressionné par cet instinct de résistance. Il risque d’être abattu, il le sait, mais ce qui compte pour lui ce n’est pas tant la vie que de se libérer. Maintenant qu’il est en prison, tous sens en éveil, sans cesse, il va chercher encore à s’échapper. Cette fois d’une manière posée, ingénieuse et méthodique, ce sera le corps du film.

Notable ce climat morne, léthargique, hérissé de sons de la prison. Les prisonniers marchent en rang, comme des automates, vers la cour pour vider leur seau où faire une toilette sommaire. On observe aussi qu’ils forment un tout quasi organique, l’un commence une phrase, l’autre la poursuit, comme si elle n’appartenait qu’à une seule pensée. Chacun sait qu’il faut économiser les mots, ils sont dangereux. Et quand un prisonnier est extrait de sa cellule ou séparé du groupe, la salle d’interrogatoire ou le lieu d’exécution n’est jamais bien loin. 

J’imagine qu’il y a quelque chose qui tient de l’énergie du désespoir là-dedans, il faut sans doute se dire : « je suis déjà mort, qu’est-ce que je risque de plus ? » Seul compte la tension vers le but… Se libérer, même si ça doit s’arrêter : « je lutte contre les murs, contre moi, contre la porte » dit-il à un autre détenu. Les bruits nous inquiètent ou nous rassurent, tel ce geôlier qui fait tinter sa clé contre les barreaux, et le bruit de ses clés qui s’éloigne, nous l’écoutons s’éteindre… Il faudra un mois de travail au Lieutenant Fontaine. Vers la fin des travaux, l’administration collaboratrice faisant les choses dans les règles, le conduit chez le juge qui lui annonce qu’il est condamné à mort et qu’il va être fusillé.

Au retour, il ne sait pas s’il est en route vers le peloton ou la prison. Ce sera la prison. Répis. Quelque temps après arrive dans sa cellule François Jost, un gamin déboussolé de 16 ans embarqué dans une histoire puérile de collaboration qui a tourné en mauvaise rixe. Il n’apparaît ni fiable, ni résolu, pourtant ils vont s’évader ensemble. 

Dernières images, la délivrance. La prison, ce monstre en digestion, dort. S’évader s’est faire et contrôler des cliquetis, jouer des ombres et de la lumière. Et au bout, cette fois-ci, entre mille, iI a gagné, il a reconquis sa liberté. Quant au jeune homme François qui l’accompagnait dans cette fuite, sans doute rarement aussi fier de lui – même qu’à ce moment précis, il lâche soulagé et heureux : « Si ma mère me voyait ! ». L’air doit être frais, ils marchent vite, le jour va bientôt se lever. Fin

Cette image de libération je l’ai retrouvée dans bien d’autres films ensuite, et il en a de sublimes, mais longtemps, c’est celle-là à laquelle je pensais.

Georges

Note : Cette histoire est authentique, tournée en 1956, elle se déroule en 1943. C’est celle d’André Devigny, un résistant, qui est le seul à avoir réussi l’évasion de la prison de Montluc à Lyon. Après avoir été arrêté, il y a été enfermé, interrogé et torturé par Klaus Barbie puis jugé puis détenu dans le quartier des condamnés à mort. On peut lire son histoire dans Wikipédia, on peut aussi s’attarder sur l’histoire de cette prison de Montluc où ont été détenus, condamnés à mort, fusillés ou guillotinés, hommes et femmes de la résistance, de la guerre de 39 à celle du FLN en 60 et 61.

Voir ou revoir Eric Rohmer (2ème épisode)

Cette fois-ci, on continue avec quatre films : Le beau mariage 1982 « comédies et proverbes », la femme de l’aviateur 1981 « comédies et proverbes », l’amour l’après-midi « six contes moraux » 1972, l’ami de mon amie 1987  » comédies et proverbes » 

Dans cette série Eric Rohmer comme dans la précédente, dont je tire les films dans le désordre, les acteurs et actrices sont jeunes. Les actrices ont ceci de commun : Minois, taille moyenne, minceur. (On ne verrait pas Rosy de Palma ou Corinne Maziero dans l’un de ses films). Quant aux lieux de vie, ils oscillent entre la bohème et l’intérieur bourgeois. Les professions sont majoritairement tertiaires sup, souvent libérales ou enseignants, plus rarement apparaissent des « petits emplois », quand c’est le cas, ils sont tenus par des jeunes filles en devenir : vendeuses et serveuses, (ce sont souvent des jobs d’étudiantes) dans ce monde, on peut rencontrer des artistes, souvent des peintres. Les vêtements sont à la mode de leur époque. La tonalité douce des voix, indique la position sociale des personnages. Leur phrasé caractéristique s’accompagne souvent de bavardages, comme si les choses se passaient ailleurs que dans les mots. Les tête à tête succèdent aux mondanités toujours présentes sous forme de cocktails ou surprises parties. Souvent les personnages n’ont pas trop de temps pour manger, alors ce sera léger et sur le pouce dans un bistrot à moins que ce ne soit un sandwich dans un parc. Rohmer met en scène le public qui va voir ses films, il lui tend un miroir. Mais peut-on s’arrêter à ces remarques ? N’y a-t-il pas autre chose ? D’où vient le fait qu’on est tout de même captif ?  

Et de nos jours, peut-on encore faire des films dans la voie choisie par Eric Rhomer ? On pense tout de suite à Guillaume Brac de Tonnerre et surtout des « Contes de juillet » qui comme « l’ami de mon amie » d’Éric Rohmer nous conduit à Pontoise. Mais Rohmer c’est aussi une manière de vivre et de penser son temps. Entre l’hier de ses films et aujourd’hui, assez peu de temps s’est écoulé, mais suffisamment pour constater des écarts : L’esthétique, les décors, la mode, les manières de se parler et de se toucher, la courtoisie et la muflerie, l’érotisme, tout cela a bougé. Pourtant sous la surface des choses, l’œuvre est toujours présente. Alors retournons au coffret Rohmer.

Le beau mariage

« Le beau mariage » est tout indiqué pour poursuivre… Un casting très Rohmerien, Sabine (Béatrice Romand, qui a joué dans moult film de Rohmer), Edmond (André Dussolier), et Clarisse (Arielle Dombasle). Plaquée par son amant marié, Sabine décide à son tour de se marier, elle ne sait pas avec qui, mais qu’importe ce détail, sûr d’elle et de son charme, elle veut faire le mariage qui fera d’elle une femme libre… De toutes contingences matérielles. Faut-il aimer pour se marier ou se marier puis apprendre à aimer ? Sabine est une femme entreprenante, Edmond lui plaît, c’est un avocat très occupé, (un Dussolier crispant au possible !). Mais qu’à cela ne tienne, fonçons ! Constatons au moins que Sabine a une conception de la réciprocité dans le couple qui ne se laisse pas enfermer dans un rapport économique : le travail source de liberté et d’égalité n’est pas son sujet. Mais qui penserait comme elle en 2020 ? On se prend alors à estimer avantages et inconvénients de nos idéaux changeants.

La femme de l’aviateur

Vient ensuite la « femme de l’aviateur » avec Rohmer les acteurs sont pris dans un type de jeu qui ne peut pas être autre que celui choisi par Rohmer ! L’acteur principal c’est Philippe Marlaud un jeune homme qui interprète François. Il avait joué dans « Passe ton bac d’abord » de Pialat. La femme de l’aviateur sera hélas son dernier film, il mourra brûlé dans un accident de camping à l’âge de 22 ans. Anne est interprétée par Marie Rivière qui avait joué en 1978 dans Perceval le Gallois, et continuera avec Rohmer et bien d’autres grands réalisateurs, plus tard, elle se rendra célébre en aimant et en épousant un bandit, Roger Knobelspiess, elle produira un récit pour sa défense « Un amour aux assises ». Anne Laure Meury, elle aussi jouait dans Perceval, (tout comme d’ailleurs Fabrice Lucchini qu’on verra quelques secondes dans le film), ce sera Lucie, un prénom bien mérité ! Ce film c’est l’enquête involontaire et grâce à Lucie, joyeuse, d’un amant éconduit… La façon d’être aimé ne pèse pas lourd quand on aime, mais tout de même… Et il y a quelque chose qui rappelle les rendez-vous de Paris dans ce film, sans doute les parcs et jardins, mais aussi une touche d’humour et la délicatesse. 

L’amour l’après-midi

Dans cette seconde série, c’est l’Amour l’après-midi que j’ai le mieux aimé. Je ne dois pas être le seul car il figure dans le top 10 des entrées pour les films de Rohmer. Pour le premier rôle, on trouve Bernard Verley, un tout jeune homme qui avait déjà et aura plus encore une carrière considérable, au théâtre, au cinéma, à la télé. Dans « l’amour l’après-midi » il sera Frédéric, ensuite il y a Françoise Verley son épouse, dans le rôle d’Hélène… son épouse. Puis Zouzou, une égérie des années soixante, soixante-dix, ainsi nommée pour son zézaiement, ancien mannequin de chez Catherine Arlé, etc. Elle sera Chloé. Frédéric est un homme heureux, persuadé de son charme irrésistible, comme souvent les êtres qui se sentent aimés. (cf L’artifice du médaillon magique).Mais l’amour l’après-midi ne se laisse pas contenir dans ce résumé, n’oublions pas deux choses, la première, ce film appartient aux contes moraux, (j’aimerais qu’un jour on m’explique en quoi consiste la morale de Rohmer, non qu’il en soit privé, mais elle m’échappe un peu), la seconde dont il faut se souvenir, il y a souvent de belles promenades dans les films de Rohmer, mais toujours avec humour et malice, il nous promène encore davantage …

L’ami de mon amie

L’ami de mon amie se passe dans le nouveau Pontoise et ses environs. On se demande pourquoi ce film a été réalisé, sans doute pour assurer la promotion d’un art de vivre à Cergy-Pontoise (je ne sais pas si c’est un film de commande), ou pour nous raconter une histoire. Les deux sans doute. Il n’est pas certain que Rohmer aurait accepté de tourner dans n’importe quelle ville nouvelle, avec Cergy Pontoise, comme le fera plus tard Guillaume Brac, il filme un lieu où il fait bon vivre parce qu’il a été conçu pour ça. Les gens marchent où flânent dans les rues piétonnes, les parcs et jardins, se retrouvent aux terrasses de cafés, il y a aussi l’Oise et ses méandres, les sports nautiques. Autant Godard conteste dans un monde de moteurs et n’en sort jamais vraiment, autant Rohmer se débarrasse de tout ce qui le gène, qu’il ne trouve pas beau, du coup, les voitures y sont très rares. A Cergy, Rohmer aurait des difficultés de nos jours, la ville ne vieillit pas trop bien et nombre d’espaces verts sont rognés pour y placer des parkings ou pour « densifier ». Mais revenons au film, Emmanuelle Chaulet (Blanche) joue son premier film, le suivant sera avec Claire Denis. Sophie Renoir (la petite fille de…) interprète Léa son amie. Eric Viellard joue Fabien et François Eric Gendron (le fils de…) Alexandre. Tout est dans le titre excepté peut-être les points de suspensions. Avec Rohmer il faut toujours faire attention, un amour peut en cacher un autre. On sera aussi amusé par le signifiant jeu de couleurs dans les vêtements des personnages. 

Au centre des films de Rohmer il y a le désir. Comment et pourquoi naissent, se font et défont les amitiés et les amours sont ses questions pour cette série. Son érotisme est assez pudique, il y a parfois des nus comme dans l’amour l’après-midi, mais pas plus que ça. La parade amoureuse, la séduction l’intéressent davantage : un décor, une manière de s’habiller, et une manière de conter fleurette qui est en même temps une partie de fleuret.

Et remarquons une constante, les personnages de Rohmer sont fair-play. Quand ils se séparent, ce n’est jamais la fin du monde.

Georges