Une grande fille-Kantemir Balagov

Film russe (vo, août 2019, 2h17) de Kantemir Balagov (Réalisateur de Tesnota, une vie à l’étroit) avec Viktoria Miroshnichenko, Vasilisa Perelygina et Timofey Glazkov
Titre original : Dylda

Synopsis : 1945. La Deuxième Guerre mondiale a ravagé Léningrad. Au sein de ces ruines, deux jeunes femmes, Iya et Masha, tentent de se reconstruire et de donner un sens à leur vie.

Présenté par Sylvie Braibant

Tout d’abord, un mot sur le débat de ce mardi soir : 

« Après la sortie en film du premier dessin animé  « Asterix le Gaulois », lors d’un « micro-trottoir », on interroge un jeune enfant : Alors tu as aimé ? 

Pas tout à fait, les personnages n’ont pas la même voix que dans le livre ! »

Au moment du débat, c’est un peu le sort que fait Sylvie a « Une grande fille » de Kantemir Balagov après avoir  relu le roman de Svetlana Aleksievitch avant le film. 

Même si comme Sylvie sans doute, il  admire l’auteur du livre,  Balagov ne voulait pas l’adapter ;  il l’indique dans le  dossier de presse qu’il s’en est  inspiré. Et quelle inspiration !

Tout, comme « Tesnota une vie à l’étroit » son premier et précédent film, il nous invite à voir une œuvre particulièrement superbe : ici, la beauté de ses cadres, la fluidité des changements de plans, son jeu symbolique avec les couleurs, les références picturales, la manière de filmer les personnages, particulièrement Lya « la girafe »…On imagine qu’avec Balagov, les Russes ont un grand cinéaste de plus.  

C’est l’histoire affreuse et douloureuse de deux femmes qui ensemble ont vécu des situations extrêmes  et probablement ont survécu l’une par l’autre à l’horreur de Stalingrad. Elles se doivent tout. Elles peuvent donc tout se pardonner  et tout exiger l’une de l’autre. L’histoire humaine  est traversée par ces tandems – De ces gens qui tentent de continuer à vivre par ce moyen contraphobique. 

 Quel casting pour ce film, deux   actrices, Viktoria Miroshnichenko joue Iya autrement appelée « la girafe » et Vasilisa Perelygina joue Mascha. Iya est atteinte d’une sorte de  paralysie intermittente, de mouvement et de claquement de gosier, d’absence qui ressemble au « petit mal » épileptique. Quant à Masha, elle est devenue stérile, son ventre est mutilé. L’une et l’autre sont des traumatisées psychiques de guerre, des névroses de guerre,  disait-on.  Cet aspect essentiel permet de comprendre pourquoi on retrouve dans presque toutes les critiques du film le mot « resserrement ». Balagov est aussi un cinéaste de l’angoisse. 

A ce propos, durant le débat, un intervenant parlait d’âme russe, c’est-à-dire de la dimension culturelle spirituelle d’un peuple et dont témoigneraient par leur façon d’être au monde ces deux personnages. Si l’on veut considérer que  le servage,  la misère, la guerre, la mort en masse sont  constitutifs  de cette âme, alors oui !  Comme dans Tesnota (dont on se souvient la place de l’héroïne),  ces deux personnages expriment parfaitement l’âme russe… et donc le présent Russe actuel,  Balagov nous parle au présent.

Une séquence frappe dès le premier quart d’heure,  Iya « la girafe » chahutant avec le petit Pachka nous  a laissé horrifié,  devant nos yeux, elle l’étouffe. J’ai pensé faussement : c’est un infanticide. Je l’ai pensé car la faim, et l’horreur sans fin de l’après-guerre, celle des « Johnny Got His Gun », m’y induisaient. 

Suit  l’aveu,  l’annonce de la mort de Pachka à Masha la mère. C’est un moment d’anthologie cinématographique et le point d’orgue du film. Il dit la mesure de l’attachement de ces deux femmes. Elles sont unies par la présence d’un passé de chaque instant et leur projet inconscient. Et, presque tous les rapports de ces deux femmes liées, tournent, parfois par homme interposé,   autour de la volonté de survivre, la volonté d’enfantement à tout prix, la volonté de continuité et dépassement.

Autre séquence toute aussi frappante, la rencontre de Masha avec « la dame au lévrier », Liubov Petrovna,  la mère de Sasha, un prétendant. Elle  montre l’écart définitif entre une femme de la nomenklatura  et une prolétaire. Masha   avec  sa « belle robe » empruntée n’est pas à la hauteur des espérances de la dame pour son fils. Dans un dialogue brutal, d’où les hommes sont exclus, du silence lâche du père de Sasha et la niaiserie du fils… « la dame au lévrier » soumet  Masha à un interrogatoire en règle. Tous ses préjugés, son mépris de classe  sont contenus dans ses questions orientées qui veulent mettre en évidence que Masha fut « une fille de l’arrière donc une fille de confort, bref une pute, que l’on peut à la rigueur remercier de son dévouement ! ». Mascha  qui était serveuse de DCA, autant dire une bête humaine, à la merci de tout, conforte la Dame. L’ironie et le mépris changent de camp. Après la guerre, dans ses décombres fumants, la guerre des classes continue.

La retrouvaille finale entre Masha et Iya la  Girafe (qu’un instant elle a cru suicidée)  à la fin du film montre l’attachement définif qu’ont  ces deux femmes l’une pour l’autre.  Il  est forgé par l’expérience indicible de la guerre. Et ces femmes sont de celles par qui le présent  des Russes advient, elles sont le passé qui définit leur présent.

PS : j’ai lu beaucoup de belles critiques de ce film, j’attire votre attention sur celle du site, « le Bleu du Miroir »!

ACUSADA de Gonzalo TOBAL

Pour ce deuxième long-métrage Gonzalo Tobal nous montre à la fois une histoire policière  et le processus qui se met en place autour du   « présumé coupable » :  sa famille, ses avocats, les médias  face à un fait divers complexe et violent. Un processus donc, qui est pour une part intime et pour l’autre publique, avec ses implications   juridiques, médiatiques,  familiales, sociales.

La jeune Lali Esposito qui joue Dolorès Dreir est une interpréte principale très honorable, d’autant que c’est son premier film pour le grand écran et à l’international. 

La distribution secondaire  est constituée d’acteurs que nous connaissons à l’image de Leonardo Sbaraglia( rôle du père)  que les cramés de la Bobine ont pu voir dans Douleur et Gloire d’Almodovar et dans les nouveaux  sauvages  de Damian Szyfron  

Ou encore  d’Inès Estévez qui interprète Bétina, la mère de Dolorès, qui  jouait dans Félicidad projeté  à sa sortie aux Cramés.  Soulignons au passage qu’elle est aussi  une remarquable chanteuse de Jazz( cf. youtube). Soit dit en apparté, on peut aussi espérer que cette remarquable actrice ait fait un procès à son chirurgien plastique ou que ce professionnel soit conduit à se recycler.

Ce film n’est certainement  pas inoubliable, il présente de nombreux défauts. Sa musique est trop appuyée, les mouvements de caméra le sont parfois un peu aussi,  par exemple, cet effet de zoom  avant  vers la fin du film : lors  de cet instant de solitude  ou l’on peut voir Dolorès seule avec elle- même, observant  au loin sur les toits. Suit un plan fixe, elle observe  ce puma imaginaire ou réel. Ce puma qui comme elle a été livré, tel un monstre du Loch ness,  à l’intérêt zappant et fugace d’une population gavée d’événements -Une population passionnelle prompte à se déchainer-. 

Et puis il y a dans le scénario un abus de scènes  providentielles un peu faciles :

La mère intervient à temps quand Dolorès sa fille veut rendre visite à la mère de Camilla, l’assassinée. L’avocat rentre dans le café au moment où sa cliente risquait de parler avec les témoins. Le père arrive en voiture à l’hacienda au moment où sa fille est assise sur la margelle du puits … 

Mais on ne peut enlever à ce film, ni son côté palpitant, ni le côté touchant, fort et fragile de Lali Esposito dans l’incarnation de son rôle.  Et puis ce film est aussi une chronique du jeu social, judiciaire et médiatique devant une affaire « indécidable ». Une affaire où une fois la justice passée, coupable ou innocent, il ne restera que des décombres fumants. 

On remarque  la faculté d’auto-illusion, d’autojustification  des personnages, (qui aussi la nôtre) qu’il nous montre : La construction d’un récit collectif qui conduit à l’acquittement est un tissu de vérités tronquées et de mensonges délibérés, brefs de petits arrangements avec le réel. L’amie de Dolorès essaie de disssuader un témoin.  Le père  fait disparaître un sac à dos qui peut-être aurait été à charge. Plus loin il dit, « après tout ce que j’ai fait, si tu es condamnée, tu n’es plus ma fille ». Qu’elle soit innocente ou coupable ne rentre pas dans son calcul.  Le grand avocat ami de la famille qui pille méthodiquement (et de bon droit)  son ami pour défendre sa fille avec une stratégie qui  ne repose que sur le doute. La mère qui n’aime rien tant que le silence. La fille qui seule sait mais se prête (à l’exception de l’interview) a tous les scénarios prévus pour elle, fussent-ils faux. On pourrait ainsi dérouler l’ensemble du film qui de ce point de vue est parfaitement réussi. 

Il y a un autre aspect bien traité, c’est celui de l’innocence et de la culpabilité. Qu’un innoncent se sente et se manifeste comme un coupable dans une telle situation, le pire pour lui est à craindre! Qu’un coupable se sente ou se prétende innocent et se défende comme tel, alors il augmentera ses chances de  se sauver : « Messieurs, n’avouez jamais » a dit  Davinain, au pied de l’échafaud. Le plus souvent la culpabilité et l’innocence cohabitent intimement autant chez l’accusée que chez ses intimes. La prééminence du jeu social sur la vérité est bien montrée dans Acusada. Deux illustrations me viennent  à propos de ce jeu avec la culpabilité :

Dolorès est avec son ami (celui qu’elle a rencontré pour le service sexuel), elle lui dit  quelque chose comme : « tu ne t’imagines pas que je vais te dire si je suis coupable ou innoncente alors que 40 millions de personnes attendent »… elle ajoute après un court mais pesant silence « mais je suis innocente ».  Lorsque Dolorès  est assise sur la margelle du puits, son père démontre qu’il la pensait coupable… « mais je ne l’ai pas fait papa !  » 

Et pour nous Français, cette justice argentine qui ressemble à l’américaine, recèle un mystère attrayant, on peut y attendre son procès ailleurs qu’en prison… et répulsif à la fois, si l’on en juge par l’exemple des USA avec sa politique d’enfermement et ses erreurs tragiques pour ne pas dire cyniques. 

Roubaix, Une Lumière, Arnaud Despleschin

Présenté par Laurence

À Roubaix, « un soir de Noël, Daoud le chef de la police locale et Louis, fraîchement diplômé, font face au meurtre d’une vieille femme. Les voisines de la victime, deux jeunes femmes, Claude et Marie, sont arrêtées. Elles sont toxicomanes, alcooliques, amantes »…Nous dit le synopsis.  Ce film tiré d’une histoire vraie interprété pour les deux femmes par  Léa Seydoux (Claude) et Sara Forestier (Marie) et pour la police, Roschdy Zem (le commissaire Daoud).  

Arnaud Despleschin réalise encore son meilleur film, (c’est ce que je pense à chaque fois). Il réussit à raconter simultanément trois choses à la fois, l’histoire d’une ville, l’histoire d’une population pour l’essentielle immigrée,  l’histoire d’une enquête sur un meurtre sordide et de ses protagonistes. Tout cela interprété avec une classe exceptionnelle  par les quatre principaux acteurs.

On est surpris par  le décor du film, Roubaix est à elle seule un personnage, et la lumière de Roubaix n’est décidément plus qu’une petite lumière  venue de loin. Roubaix  est riche  de sa richesse passée de ville industrielle et laborieuse, elle a encore son décor bourgeois et ses bâtisses cossues du temps des manufactures et celles de plus en plus délabrées des courées et des petites maisons où vivaient les ouvriers pauvres souvent immigrés. Là  vivent encore des pauvres, parmi eux, nombre de vieux immigrés et marginaux,  cette fois sans travail, sans avenir. Le taux de chômage y avoisine les 31%.  Et 43% des habitants de Roubaix vivent sous le seuil de pauvreté.   Roubaix est un décor pour nous qui le voyons et une blessure pour nombre de ceux qui y vivent.

Depleschin sait que  l’histoire de cette population se confond pour l’essentiel à la population immigrée, le plus généralement du Maghreb.  Et l’histoire des Maghrébins de Roubaix nous est montrée  sous différentes formes, comme un film dans le film.

D’abord le Commissaire Daoud, enfant de Roubaix et fils d’immigrés  symbolise le prix de l’intégration (être et ne pas être en même temps). Mystérieux et solitaire, il a quelque chose de marginal  à  incarner l’institution policière dans une ville de France. Etre le représentant de la paix et être   celui qui a réussi et se retrouve à  distance obligée avec sa communauté.  Sauf parfois, pour se souvenir avec un oncle  des humiliations passées. Il se souvient d’une boîte de nuit interdite aux Arabes et aux chiens,  qui reprend le « Betreten für Hunden und Juden verboten » des nazis.  Il consacre son temps a rendre visite à un neveu en prison, qu’il a peut être fait arrêter et qui ne veut surtout pas le voir. Mais il est son cousin si proche et si loin.

La texture* du commissaire Daoud est  de celle des grands flics et détectives des romans policiers, tels parmi mes préférés, Nestor Burma, Maigret,  Néro Wolf. Il a un côté fatigué insomniaque,  une sagacité remarquable, de bonnes capacités hypothético-déductives…Par exemple, la recherche des coupables de l’incendie et la découverte de l’enchainement logique qui l’oriente vers une autre affaire, un meurtre – Celui sordide et presque gratuit d’une pauvre vieille- Il mène à  Claude et Marie- Elles sont tout ce qu’indique le synopsis, mais sont aussi le produit de la misère de Roubaix et de son aura. Une misère intergénérationnelle, un héritage,  suivi de leur rencontre à toutes deux « c’est parce que c’était elle, c’est parce que c’était moi ». Le commissaire Daoud reconstitue le mécanisme intime du lien entre ces deux êtres, par deux quasi-monologues intuitifs et pénétrants. Le film prend fin ou commence la justice, tellement juste et injuste à la fois, comme le sont  les justices de classes.

PS : Texture à Roubaix (inévitable)

Les arbres remarquables de Georges Feterman, Jean-Pierre Duval-Caroline Breton

A propos des arbres Francis Hallé  Biologiste, Botaniste, spécialiste des Forêts tropicales écrit :

« Je me demande si le rapport premier aux arbres n’est pas d’abord esthétique, avant même d’être scientifique. Quand on rencontre un bel arbre, c’est tout simplement extraordinaire » 

Dans plaidoyer pour l’arbre il ajoute : 

Lorsqu’on abat un ramin, une angélique, ou un maobi on réduit la surface d’échange de la planète de 300 hectares, rien d’étonnant que le climat s’en ressente, surtout si le chantier abat 80 arbres par jour. Aucun être vivant n’approche même de très loin, les surfaces d’échange d’un grand arbre ». 


Le film était superbe, avec des défauts pardonnables, sans doute un peu trop long et trop ponctué par des accords musicaux parfois (mais pas toujours)  trop sirupeux,  appuyés et dérangeants. Mais les arbres ! 

Tout d’abord, pour débattre ce film, il y avait deux intervenants Bérangère Metzger de Ecolokaterre et Maxime Fauqueur de ARBRES.  Différents spectateurs m’ont questionné : ils se connaissaient ? Non ils ne se connaissaient pas ai-je répondu, mais ils se reconnaissaient bien. Ils avaient en commun une même chose. Tous deux sont des militants, c’est-à-dire des gens qui consacrent une large partie de leur vie à une cause qu’ils entendent faire partager. Au bout du compte, c’est par des gens comme eux qu’avancent nos prises de conscience, et très modestement mais sans aucun doute, la civilisation.  Ici la cause des arbres. C’est superbe de se dire, puisque je vis,  je vais parler des arbres, les faire connaître et… être leur avocat. Que ces « passeurs » soient remerciés pour cette soirée, pour leur conviction, leur compétence et leur gentillesse. 

Le film nous présente de très harmonieux et majestueux arbres, et aussi d’autres, vieux, très vénérables, (j’ai lu que les arbres étaient immortels, c’est-à-dire que contrairement aux animaux dont l’homme, ils n’ont pas  la mort programmée dans leurs gènes, les causes de leur mort sont totalement déterminées de l’extérieur, en d’autres termes un arbre ne meurt pas sans être tué). Et tout de même en attendant l’agent de leur fin de vie, quel élan vital ! Des arbres noueux, meurtris,  aux branches tordues,  cassées, beaux par leur dimension et leurs stigmates. Parfois même, ils sont couchés, ou leurs troncs  sont emplis de cavités. Mais ils sont là, bien  vivants, depuis des siècles, vénérables. Et le film nous signale discrètement, qu’ils s’entraident, « perfusent » celui  d’entre eux qui ne peut plus y arriver seul. L’arbre est un être social,  capable de coopération et de don  de soi (1).

Le film est ponctué d’interventions toutes remarquablement choisies, en premier lieu,  celles de Francis Hallé et d’Alain Baraton, tout autant pour exemple, celles de Georges Feterman ou de Maxime Fauqueur. 

Je retiens de ce documentaire et du débat, qu’à travers les arbres c’est de l’histoire humaine, de l’ambivalente histoire humaine dont il est question. Les arbres ont commencé leur vie sur terre il y a 380 millions d’années, et nous, nous n’y sommes que depuis 200 mille ans. Ils n’ont que faire de nous ! Dans cette histoire, l’homme met des mots sur les choses : il nomme, accorde des propriétés et… s’approprie – puis…si bon lui semble, se donne tout autant des droits de vie et de mort des arbres sur sa propriété.  Car comme le faisait remarquer M.Fauqueur, la propriété est un droit absolu (qui ne laisse donc aucune place au bien commun).

Si l’on se place du point de vue de l’homme, l’arbre a dès l’aube de l’humanité  constitué  sa condition d’existence, lui permettant de  se protéger,  se nourrir, se chauffer… de construire, de s’outiller. Il fut la condition même de notre possibilité d’existence puis de notre civilisation . Si l’on se place de celui de l’arbre, on peut dire qu’il a rencontré en l’homme son plus constant prédateur. 

Et c’est une force de ce film de nous  montrer qu’il existe aussi et depuis tous temps et maintenant plus qu’hier,  une relation entre les hommes et l’arbre chargée d’attention de bons soins et d’amour, de nous dire qu’elle est possible et que certains la vive.  (N’empêche, la tronçonneuse selon chacun et sans permis est une calamité !)

Bien sûr, ce qui nous a été montré, c’est pour l’essentiel, l’arbre des villes, dans son agencement urbain, monuments,  châteaux et églises, jardins, promontoires…mais c’est un pas. Constatons d’ailleurs que le sauvage fait toujours peur et cette peur est ancrée en nous, comme l’affirmait François Terrasson(*2) dans les années 1980, de là une cascade de conséquences(*3) : « L’homme a tendance à détruire ce qui lui fait peur. Il ne va pas demander qu’on abatte la forêt, mais qu’on fasse reculer la ronce, le reptile et l’inconnu. Bref, il réclame le nettoyage des sous-bois, l’ouverture de nouveaux chemins et l’installation d’écriteaux rassurants. Derrière les discours de technocrates aménageurs, (…) se cacherait l’antique crainte de la nature sauvage »…

Soit ! N’empêche, ce film tout comme la littérature de vulgarisation sur les arbres indique que les temps changent, et il y a un public de plus en plus nombreux pour ça . Il devient plus difficile de défendre l’idée que les arbres sont de simples choses utilitaires ou décoratives. Et certains élus qu’Alain Baraton (4) dénonce, ont du souci à se faire pour assouvir leur passion d’exister uniquement par le bétonnage. Les humains qui considèrent l’arbre avec émotion, tendresse et respect sont de plus en plus nombreux et ils se battent (5). On monte des marches, rappelons-nous qu’il a fallu le même effort insensé pour que les esclaves soient considérés comme des hommes ! (*6 ) Alors, en dépit des études scientifiques, voir l’arbre comme vivant et sensible demeure un chemin à faire.

L’éventuel lecteur  de mes digressions intempestives qui serait allé au bout m’excusera, et s’il veut bien  garder une seule chose de ces lignes ce pourrait être  : Allez voir « Les arbres remarquables », c’est un documentaire qui non seulement nous montre de beaux arbres mais en outre, donne à voir des rapports profonds et responsables de l’humain à l’arbre… et si vous l’avez vu, conseillez-le tout simplement !

(1) Dès les années 1930, un écologue japonais, Kinji Imanashi avait décrit des mécanismes de coopération inter-espèces et dans une même espèce in  » le Monde des êtres vivants ». Edition Wildproject, domaine Sauvage 2009. Depuis, les observations en ce sens n’ont cessé de se multiplier.

2 et 3) François Terrasson, « La peur de la Nature » édition Sang de la Terre 1988, commenté par Marc Ambroise-Rendu in le Monde 1988 (bien heureux d’avoir conservé l’article dans le livre!)

4) Alain Baraton « La haine de l’Arbre » Actes Sud 2013, il cite de nombreux cas prouvés d’allégations de maladies pour abattre des arbres, et depuis de grands projets inutiles qu’il cite n’ont pas manqué, pour le plus grand bonheur des prêteurs et du BTP et la mauvaise fortune des arbres gênants)

5) Que la spectatrice et militante soit remerciée pour sa sensible et pertinente intervention concernant le Boulevard de Belles Manières, la politique c’est d’abord ça!

6) Ecouté il y a peu, T.Piketty à la radio qui disait que lors de la fin de l’esclavage aux USA, on n’a pas indemnisé les esclaves, mais leurs »maîtres ».

La Femme de mon frère-Monia Chokri

Film canadien (juin 2019, 1h57) de Monia Chokri avec Anne-Elisabeth Bossé, Patrick Hivon et Sasson Gabai

Synopsis :Montréal. Sophia, jeune et brillante diplômée sans emploi, vit chez son frère Karim. Leur relation fusionnelle est mise à l’épreuve lorsque Karim, séducteur invétéré, tombe éperdument amoureux d’Eloïse, la gynécologue de Sophia…

Présenté par Marie-Noël Vilain

Lors de sa présentation Marie-No nous signalait toutes les proximités entre Monia Chokri et son équipe et Xavier Dolan.
Et jusqu’à l’image remarquait-on. Demeure l’humour, ça on ne peut pas dire qu’il a été emprunté à Xavier Dolan. On peut même dire que Monia Chokri volontairement ou non s’en sépare sur ce point. Dans les films de Xavier Dolan pour  ce que j’ai pu en voir, ce sont les affects passionnels qui dominent, débordent le film et  nous les spectateurs sommes pris dans une sorte de syndrome de Stockholm, subjugués par ce réalisateur   qui  a rendu si lourde de souffrances la vie de ses personnages… Et donc un temps la nôtre ! Nous l’en aimons que davantage. Dolan sidère ses spectateurs dans les deux sens du terme. Le film de Monia Chokri est bien différent, lisons ce que dit Xavier Dolan : 

« Je suis incroyablement fier du film « La femme de mon frère », de mon amie Monia Chokri. Dans une époque caractérisée par l’univers de l’influence et la facilité d’une plateforme publique, écrire et réaliser un film est un geste artistique singulier, fort, unique. À l’image de ce geste, le style de la cinéaste est qui plus est si personnel qu’il fait de cette œuvre un objet qui est entièrement propre à Monia, à son univers, ses préoccupations, ses instincts esthétiques, politiques, philosophiques. Il est tellement rare de voir un film et de penser : je n’ai jamais rien vu de tel! Hormis les associations faciles et systématiques, La femme de mon frère de Monia Chokri est un film qui n’aurait pu être fait que par Monia Chokri. Mais quel bonheur d’en plus pouvoir dire que ce film fait par une artiste est aussi fait pour tous. Que tous pourront apprécier son humour, son goût, son émotion, son interprétation si simple, et complexe, et humaine (Anne-Elisabeth!!!). Monia prend tellement de plaisir, de passion à filmer et réfléchir à ce que veut dire filmer. En découvrant son film, je me suis énormément remis en question. J’ai réalisé l’importance de la mise en scène. Je me suis souvenu de sa valeur et de sa vitalité! Merci Monia » (MSN.com). 

S’il signale gentiment une faiblesse du film (Les associations faciles et systématiques), il en remarque l’humour.  Et en effet,  nous rions et sourions, en tout confort, car il n’y a dans « la femme de mon frère » aucune méchanceté. Pourtant les scènes de ce film sont souvent  un peu comme un oreiller percé après une bataille d’oreiller, c’est encore drôle, mais ça ne l’est plus tout à fait, et les plumes tombent légères.  

C’est une fonction de l’humour de mettre une distance entre les choses dramatiques de la vie et nous-même. On se souvient la première image avec cette femme au visage rond qui parle avec dédain et drôlerie invonlontaire de  quelque chose, on ne sait pas trop quoi encore, on ne sait d’ailleurs même pas où on est, on se croit au théâtre, et ça nous amuse. Puis zoom, champ, contre champ, échange entre des personnages, on se rend compte que c’est la délibération d’une thèse de Doctorat et que l’impétrante, debout en retrait,  Sophia (Anne-Elisabeth Bossé), appartiendra au monde des Docteurs, mais à la marge, on comprend que sa thèse qui n’est pas dans les canons, porte sur un sujet  certes passionnant (A.Gramsci) ne prépare à rien d’autre qu’enseigner et que ses chances d’enseigner sont des plus  minces. Plus tard nous connaitrons les frais d’études  48 000 dollars… sa vie post-universitaire sera compliquée. Sophia n’a pas les codes, elle ne les a jamais eu ! Mais la manière de voir cette femme du jury, c’est celle de Sophia, avec ce regard, tout va bien.


Plus loin dans le film, on est chez les parents,   Sophia y est avec son frère Karim (Patrick Ivon). L’intérieur,  c’est celui d’intellectuels modestes, il  est plein de livres. Les parents, sont drôles, tellement complices. Et ces quatre-là éprouve une joie peu commune de se retrouver, d’être ensemble. Hichem (Sasson Gabai) le père est un idéaliste joyeux, un immigré, cordial buveur, Lucie la  mère (Micheline Bernard) une femme drôle et décidée.  Nous apprendrons Incidemment que l’un et l’autre sont séparés, et que lui, sans travail, vit dans le garage aménagé (des revenus de sa femme)-Une sorte de je t’aime, moi non plus- 

Il y a dans ce film un humour libérateur et un humour protecteur, celui qui évite l’affrontement et préserve l’intégrité de ceux qui en use, et mieux que ça, renforce…  Monia Chokri conjugue avec élégance le drame et la comédie, la légereté de l’humour recouvre les pesanteurs  de la vie. Et ce qui fait l’élégance, c’est l’humour.

Et Sophie, son personnage principal a une faculté d’autodérision que Woody Allen ne désavouerait pas.  

J’ai aussi été intéressé par le rapport fraternel Karim/Sophie, leur complicité ambivalente qui joue avec l’inceste sans jamais y tomber (Par exemple, la scène qui se présente comme un baiser, mais qui n’en est que le simulacre, l’objectif de Karim  est de mordre le nez de sa sœur) et plus tard, la manière dont Sophie finit par se départir de sa possessivité envers Karim. La résolution par le face-à-face avec Eloïse (Evelyne Brochu), la femme de son frère est très réussie.

Et tout comme les images du début du film, j’aimerais revoir cette image des  multiples frères et sœurs sur une barque, ils ne se regardent pas mais ils sont ensemble, leur regard tombe l’un sur l’autre et ils se sourient, il y a entre eux une confiance permanente. Et comme Sophie et Karim ont été également aimés de leurs parents, on projette les mêmes sentiments sur ces frères et soeurs là.   

Avec ce premier long métrage à la fois grave et joyeux, Monia Chokry devient  une réalisatrice à suivre.

Compte rendu (en retard) du 60ème Festival de Cinéma de Prades!

Le lundi commence allègrement le 60eFestival du Cinéma de Prades, eh oui ! 

Avec « Vire-moi si tu peux », deuxième court métrage d’un jeune réalisateur,   Camille Delamarre, c’est aussi un acteur et surtout un monteur reconnu. Ici, il  bénéficie d’un sacré casting et donc d’un bon coup de pouce, avec deux acteurs principaux, Patrick Timsit et Richard Berry, c’est drôle et très bien fait.  Et donc nous allons guetter son premier long-

Ensuite nous faisons la connaissance de Serge Bromberg qui a fondé Lobster, une société un peu folle, dont la mission consiste à  retouver et à rénover des films disparus ou anciens, on n’imagine pas combien le hasard est généreux,  comment s’agencent les coïncidences pour ceux qui cherchent, pour ce genre  « d’archéologue du cinéma ». Serge Bromberg est un découvreur. Il est cabotin, mais c’est un artiste,  personne n’est parfait. Ce qui est parfait c’est le travail de sa maison. Vient le ciné, le temps de voir du muet ! On regarde parfois ça avec un peu de condescendance, on n’y tient pas plus que ça, mais que la séance commence et on remise très vite nos préjugés.  Ma culture cinématographique concernant Meliès, se bornait à l’image de la lune qui reçoit une fusée dans l’œil, celle qui illustre le 60èmeFestival de Prades ! Mais le film ? Eh bien nous avons eu droit à une projection colorisée, comme lors de sa première projection!  Dès ses débuts, le cinéma se rêvait en couleurs. Avec Meliès, on est dans un imaginaire débridé,  à l’époque de Jules Vernes, on songe à la conquête de l’espace, six savants fous alunissent, rencontrent des lunaires, (des sélénites), ces drôles d’extraterrestres ! Les trucages commencent dès les débuts du cinéma. 

Autorisons-nous cet aparté, l’histoire compare souvent  deux tendances, Melies, sa fantaisie et ses trucages et les Frères Lumières (l’artiste et le scientifique),  pour leur mise en lumière du réel. Observons aussi que lorsqu’on regarde la galerie de portraits des fondateurs du cinéma on n’y voit que des messieurs.  On oublie Alice Guy née en 1873, dont pourtant Wikipédia nous dit : « Avec La fée aux choux, qu’elle tourne en 1896, elle est la première réalisatrice de l’histoire du cinéma. Elle joue un rôle de pionnière en ayant l’idée de filmer du contenu de fiction pour faire vendre des caméras proposées par Gaumont. En 1910, elle est aussi la première femme créatrice d’une société de production de films, la Solax Co3 ». Une paille ! Mille films presque tous disparus ou mal identifiés. Pour l’essentiel  Serge Bromberg et ses collègues n’en ont  probablement jamais eu la restauration, car il nous apprend qu’en quelques décennies, les bobines de 35 mm en nitrate de cellulose durcissent  deviennent compactes, indébobinables, avant  que de se ratatiner sur elles-mêmes.  (Mon explication est un peu sommaire, j’en conviens, mais ça ne change rien au résultat). Autant dire que les films que nous propose Serge Bromberg sont de purs miracles ! Sauvés, reconstitués grâce des recherches folles dans le vaste monde et à des techniques impossibles (science et  patience !)

Et au total, nous avons vu quelques muets, dont quelques magnifiques Laurel et Hardy et particulièrement « Vive la Liberté » qui se déroule au sommet d’un gratte-ciel… Terreur époustouflante, et rire libérateur garanti !  Nous avons aussi vu la plus grande bataille de tarte à la crème de l’histoire du cinéma, et bien d’autres trésors. 

Serge Bromberg nous quitte, il était un véritable showman,  accompagnateur pianiste (très Jazzy)  des films, conteur, et drôle. Alors, une petite anecdote  pour finir : Serge Bromberg  est dans la salle et nous discutons avec lui en petit groupe, et le piano qui devait lui permettre d’accompagner un film manquait. Alors, il nous dit : « On va sans doute me trouver un peu excessif, mais dans la mesure où j’accompagne ce film au piano, j’en ai exigé un !». 

 Arrive Nicolas Philibert et ses  documentaires. On se souvient de l’immense succès d’Être et Avoir.

Au physique, imaginez Marilyn Monroe sur la grille de métro,  maintenant, mettez à sa place Nicolas Philibert, qu’obtenez-vous ? Un homme avec tous les cheveux sans exception,  dressés sur la tête. 

Blague à part, c’est un homme de petite taille,  un peu austère et réservé, mais qui immédiatement captive. Son visage, son timbre de voix, cette manière  de parler sans jamais élever le ton, et lentement, pesant chaque mot,  scrupuleux, très attentif. Lorsqu’on lui demande pourquoi, il fait du cinéma, il cite Henry James : « j’écris des livres pour savoir ce qu’il y a dedans disait-il, et moi je fais des films pour savoir ce qu’il y a dedans ». 

Et je ne sais pas si c’est un effet de sélection, on a l’impression que Nicolas Philibert aime les lieux clos, les systèmes fermés, et il les filme en essayant paradoxalement, d’en savoir le moins possible sur le sujet, en gardant sa capacité d’étonnement : 

« La ville Louvre ; le pays des sourds ; de Chaque instant ; La nuit tombe sur la ménagerie ; La Maison de la Radio ; La moindre des choses ; Un animal des animaux » Musée, institution de sourds, école d’infirmière, zoo, radio, asile, jardin des plantes. Pourrait-il aussi bien filmer dans un lieu mal circonscrit ? Il faut que j’en trouve un pour le voir.

Il ne fallait rien louper. Il y a une sorte de magie dans ses films :  le ton,  la distance, la méticulosité, et son amour des visages, pas du visage qui joue un rôle social, non, celui de l’être en tension, celui qui travaille, qui pense, qui fait. Celui dont le projet, l’action  lui fait oublier qu’il existe, qu’il est en train d’exister. Le style de Nicolas Philibert a quelque chose de fascinant. Pris dans cet engrenage qu’est la succession de ses films, on voudrait que ça ne s’arrête pas, on a l’impression de comprendre, d’être avec, de partager. L’instant de la projection, on est orang-outan, sourd, journaliste ou empailleur…On est en empathie avec les personnages de ses sujets. Lors de son dernier débat, Nicolas Philipbert demandait au public qu’est-ce qu’un grand  film ? Et nous y sommes allés de nos définitions malhabiles ou parfois aiguisées. Il gardait la sienne pour la fin, je n’en ai pas retenu les termes, mais je me souviens que sa définition n’était pas celle d’un film en particulier, mais celle d’un chef-d’œuvre, en substance il dit à peu près : « Quelque chose qui dépasse celui qui l’a fait, quelque chose de plus grand que l’intention de son auteur !  »… C’est ce que Nabokov disait du « Don Quichotte ! »

Mon bémol  c’est « La moindre des choses » ce documentaire passionnant se passe à Laborde, institution pour personnes malades mentales. Qu’est-ce que la psychiatrie institutionnelle avait demandé N.Philibert au Docteur  Jean Oury, fondateur de l’Institution, et lui de répondre laconiquement : « C’est la moindre de choses » … Séduisant, car on est invité à découvrir la chose en question. 

Pourtant, je trouve que ce film ne voit pas assez la part de l’institution dans la maladie de ces braves gens,  sauf un instant fugace, par un personnage du film, (François je crois), élégant, sensible, spirituel, édenté…Pourquoi les vieux et moins vieux pensionnaires n’ont plus de dents en psychiatrie, pourquoi leur rasage devient approximatif ? Comment parmi la multitude de malades, devient-on un vieux pensionnaire qu’est-ce qu’on y gagne, et surtout, qu’est-ce qu’on y perd ? 

Puis vient le moment où l’on quitte Nicolas Philibert, plutôt c’est lui qui nous quitte et nous le regrettons. 

Intermède, Laïla Marrakchi, avec 2 longs et un court… pour ma part, j’aurai sans doute préféré l’inverse car les affres de la jeune bourgeoisie branchée marocaine m’intéressent autant que « la boum » .

Arrive Cédric Kahn, je ne connaissais pas, je n’avais vu qu’un film de lui, et là, belle sélection et autant vous le dire tout de suite, il va succéder avec une classe folle à Nicolas Philibert. Qu’est-ce qu’on nous présente ?  

« Une vie Meilleure, la Prière, Feux rouges, Roberto Succo, l’Ennui, Vie Sauvage ».Mais d’abord un mot de l’homme Cédric Kahn, il succédait bien à Philibert pour l’éthique et dans l’attention portée aux personnages et aux acteurs, aux situations et à la manière de les filmer. Mais l’homme Cédric Kahn m’apparaît plus naturel, moins construit, plus spontané et il fait de la fiction. 

Il a chez lui, une sorte de méfiance pour le « psychologisme » et il feint de ne rien trop savoir des personnages, il laisse à chaque spectateur son libre jugement,  il préfère de loin parler des circonstances et conditions de tournage, des acteurs qu’il a filmés. Au contact, il est simple, direct, attentif (très), et toujours le plus clair et  fluide possible dans ses commentaires, il accepte les critiques les plus dures comme les plus élogieuses avec placidité et bienveillance. Cédric Kahn est son meilleur agent parce qu’il a un contact spontané et fin et  peut-être son plus mauvais parce qu’il n’exprime aucune vanité d’aucune sorte, dans un monde qui n’est pas fait pour ça. 

Dans cette sélection, deux films étaient inspirés de livres, l’un « feux rouges » de Simenon, et « L’ennui » de Moravia, je réunis ces deux films très différents, parce qu’il se trouve que j’ai  un peu lu les auteurs. Cédric Kahn s’inspire, il ne reproduit pas, il ne craint pas de modifier les histoires. Pourtant, les Simenon et Moravia de Cedric Kahn y sont mieux que sentis, ils y sont eux-mêmes. Cedric Kahn est un cinéaste de l’ambiance, du climat.  De ces films, il faut tout voir et revoir si l’on peut. « La vie sauvage » d’abord, vous savez ce marginal un peu mégalomane qui  décide de soustraire ses enfants à la décision de justice et à leur mère, et les élève en fugitifs comme des Sioux. C’est presque un documentaire, c’est aussi un remarquable travail d’acteurs. A l’exemple aussi de « L’ennui », le fameux Moravia dont je parlais à l’instant, le héros fait aussi penser à « un amour de Swann » en moins soft au plan physique mais en aussi vif et douloureux sur le plan affectif… il y a des voies où il ne faut pas s’embarquer !  Un film remarquablement joué là aussi. (Charles Berling, Sophie Guillemin (quel rôle ! elle y est parfaite) et Arielle Dombasle. Mais surtout, il faut attendre avec impatience le prochain film de Cédric Kahn « Fête de famille » et ne pas le manquer, Les Cramés de la Bobine seront vigilants.

Avant de finir ce billet, déjà bien long,  trois choses : 

-Il y a un prix du public  du Court-Métrage à Prades, et il y a une rigoureuse présélection qui aboutit à nous présenter 15 courts-métrages. Ambroise Michel, l’un des réalisateurs était présent, c’était le seul, il n’a pas gagné, mais tout de même,  son « court » était bien fait et drôle.  Presque tous étaient bons. Si un jour près de chez-nous, un ciné projette des courts, je serais un bon  client. Nefta Foot Club a obtenu le prix, je ne sais pas comment les organisateurs ont fait pour trouver un vainqueur, pour ma part,  à 80 % d’entre eux, j’ai mis la note maximum… Mais je le reconnais  volontiers, Nefta est un franc moment de ciné, drôle, original et inattendu.

-En bref : Signalons deux films légèrement anciens,  « Parlez-moi de vous » de Pierre Pinaud, un premier long métrage, avec dans le rôle  principal, magnifique,  Karine Viard, elle est en compagnie de Nicolas Duvauchelle et bien d’autres. Puis vint  « Larguées, d’Eloïse lang »  Camille Cottin, Camille Chamoux, Miou-Miou, ce n’est pas ce que je préfère, les bonnes actrices ne font pas nécessairement de bons films. Et deux prévisonnements : Papicha de Mounia Médour, remarquable, dans la lignée du grand « Mustang » puis Alice et le Maire de Nicolas Pariser( Avec  Fabrice Lucchini et Anaïs Demoustier.) Superbes  et à retenir !

-Enfin, le Festival de Prades,  demeure une joie dans la vie de ses festivaliers. Pas seulement parce qu’on y reconnaît les visages amis, qu’on y apprécie les compétences, la gentillesse, le travail, les choix, mais aussi pour le style du Festival de Prades, son climat sympathique. 

Et puis, l’essentiel du Festival est mono Salle…et rien que ça,  rend ce festival distinct et agréable, les habitués des festivals musique, théâtre, ciné, comprendront. Décidément, Prades, cette belle petite ville touristique, avec ses 6000 habitants, demeure  une grande ville de la Musique et du Cinéma.

Les Météorites de Romain Laguna

Film français, (mai 2019, 1h25) de Romain Laguna  avec Zéa Duprez, Billal Agab et Oumaima Lyamouri

Distributeur : KMBO

Synopsis : Nina, 16 ans, rêve d’aventure. En attendant, elle passe l’été entre son village du sud de la France et le parc d’attractions où elle travaille. Juste avant de rencontrer Morad, Nina voit une météorite enflammer le ciel et s’écraser dans la montagne. Comme le présage d’une nouvelle vie

« Comment parler de ces  » choses communes « , comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue : qu’elles parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes ». « Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire … »  questionnait Georges Perec.

Paradoxalement, avec l’apparition extraordinaire d’une météorite dans le ciel imaginaire de Nina, le film de Romain Laguna  nous plonge  dans sa vie ordinaire, nous montre en passant le banal, tels les manières de s’habiller, de s’occuper , de se déplacer,  de se parler, la gestuelle… Il y a un côté documentaire, témoignage de ce film qui contribuera à montrer aux générations futures comment on vivait en 2019.

Ce film nous dit en effet des choses sur la jeunesse populaire du sud de la France, celle des classes sociales défavorisées, des campagnes et des petites villes, où le chômage est de rigueur, et où la rigueur du chômage, la pauvreté moderne, s’exprime autant dans les codes vestimentaires que  le rapport au monde des personnages. La coupe de cheveux de Morad, sa manière sérieuse de faire son travail de dealer. Romain Laguna est un réalisateur qui filme le deal comme le substitut d’un travail honnête, une sorte de travail commercial. Il y a un côté Philippe Faucon dans sa démarche.

On retiendra aussi l’image superbe du début du film, Nina court sur un pont, le temps de louper son autocar, c’est presque une parabole. Oui, la modernité est là, tapante,  sous la forme d’un pont jaune vif suivie d’une route bien neuve, qui pour elle, mène au Parc d’attractions de dinausaures, (à condition de ne pas louper le car) bref à un petit boulot qui ne peut être que  de vacances.  

Nina et les autres jeunes du film vivent dans un lieu ou le droit de faire des projets existe… pour ailleurs ! Et là encore, tout est posé avec simplicité, on n’en fait pas une maladie, mais on le sait, il faudra partir. « Tu ne vas pas rester dans ce trou Nina » lui dit son ami Alex, « moi je vais voir le monde, je pars à l’armée après les vendanges, rien à foutre de mon père et ses vignes ».

Une autre  réalité contemporaine, l’absence des parents, le père en Algérie de Morad et le père inconnu  de Nina. Nina n’a que sa mère et vit avec elle quand elle est là. D’apparence immature, bronzée, tatouée, tabagique et fumeuse de pétard, aimant la fête, c’est une mère copine, mais une mère tout de même,  qui ne refuse pas le contact physique avec sa fille donc avec qui Nina n’est pas absolument seule. Et le père qui est-il ? Qui le sait ? Peut-être est-ce à lui que Nina doit son angiome dans la région de son œil droit. Le père ? Une météorite !

Nina exprime ses sentiments sans détour. En dépit des conseils d’Alex, son ami, elle choisit Morad qui tout de même… est arabe. Morad peut jouer les petits machos, elle n’en a cure, elle lui parle d’égal à égal. C’est une jeune femme débrouillarde, qui n’a pas peur de jurer, ni de se défendre, ni de jouer au foot. Cette manière d’être femme, dans mon expérience cinématographique commence avec Roseta des Frères Dardennes et se prolonge dans de multiples films à l’image par exemple de l’Esquive d’Abdelafif  Kéchiche avec Sara Forestier, Luna de Elsa Diringer avec Laëtitia Clément » Djam de Tony Gatlif avec Dafné Patakia.

Romain Laguna a une proximité avec son actrice à l’égal de Kéchiche avec les siennes, il scrute les frémissements,  les émotions, la beauté changeante de Nina, toutefois, il le fait avec pudeur, discrétion en recherchant toujours la simplicité.

Simplicité donc, équilibre aussi ! Pour ce film, il a voulu un format  1.33 parce qu’il trouve qu’il n’en faut pas davantage pour équilibrer entre les décors naturels et les personnages. Et cette même recherche de l’équilibre, on la retrouve aussi dans l’alternance des plans, le dedans, le dehors, le jour la nuit, la ville, la campagne. Tout cela n’empêche pas les petits clins d’œil esthétiques, Nina dans la cuve de raisin et Nina surplombant le cratère. 

Que se passe-t-il pour Nina ? Pas grand-chose, les choses dont la vie est faite. Une amourette qu’elle croit amour, une tranche de vie vers Béziers, entre les cités dortoirs, les villages, la montagne, avec  les rivières et les vignes, les herbes folles et les cailloux qui roulent sous les pieds. Où il ferait bon vivre s’il n’y avait pas ces lieux lointains où l’on peut concevoir des ponts jaunes… La Nina de Romain Laguna pense que tout sera différent puisqu’elle a vu une météorite s’écraser sur le Mont Caroux, qu’elle a escaladé ce Mont-Caroux, (comme un rituel de passage, celui qui sépare l’adolescente de l’adulte) Ça devrait lui porter chance, en tous les cas, elle le pense et elle est prête pour ça.

Sans doute y a-t-il quelque chose de Nina chez Romain Laguna qui par elle revisite avec tendresse les paysages de son enfance.

68, mon père et les clous – Samuel Bigiaoui.

Synopsis : Ouverte il y a 30 ans, en plein Quartier latin, la quincaillerie de mon père est un haut lieu de sociabilité. C’est aussi l’ancien terrain de jeu de mon enfance. Bricomonge va fermer. À l’heure de l’inventaire et des comptes, j’accompagne mon père dans les derniers moments du magasin. Et je cherche à comprendre ce qui a amené le militant maoïste qu’il était dans les années 1960-1970, intellectuel diplômé, à vendre des clous.

Digression ….

Voici un petit documentaire, sans prétention, qui raconte une histoire de vie, celle de Jean Bigiaoui et la disparition de son entreprise, la quincaillerie « Bricomonge », rue Monge à Paris.

Qu’est-ce qu’un quincaillier ? Un personnage obscur, qui naît, vit et meurt, discrètement, et la fermeture d’une quincaillerie, n’est pas un scandale à l’époque des Brico-machins qui partout déploient des kms de rayonnages.  Pour ceux de ma génération, la quincaillerie, c’était un petit bonheur,  avec ses couleurs, ses odeurs, son monde… Mais, voilà, c’est de la vieille histoire. Et curieusement, ça continuait d’exister, dans ce quartier du vieux Paris, jusqu’à il y a peu, encore très modeste.

Là, le quincaillier y est un personnage, et les milles objets d’une quincaillerie ne retiennent plus l’attention, c’est lui, l’homme au comptoir qui nous intéresse. Il faut dire qu’habituellement,  un quincaillier de son âge, il a son certif, une blouse grise ou blanche, un crayon plat dans la poche,  sur l’oreille une cigarette, et sa femme permanentée, souriante et ferme tient la caisse. Au lieu de quoi, on a un homme, intellectuel diplômé, et par surcroît, c’est un ancien mao. Et du coup, notre intérêt, notre regard se porte davantage sur l’homme, que sur le métier. Ou pour être plus juste, le métier de l’homme prendrait une coloration différente, deviendrait une sorte de faire-valoir paradoxal, un exotisme si cet homme n’avait tenu une trentaine d’années cette boutique, ce qui confère à sa démarche une authenticité indiscutable. 

Pourquoi donc un homme diplômé, ancien militant mao en vient-il, à retardement à se faire quincaillier ?  C’est une des raisons d’être de ce film qui oscille entre nostalgie de la fermeture et curieuse histoire de vie. Et à cette question le film ne répond pas. (C’est pourquoi je m’autorise à des hypothèses oiseuses.)

Alors on regarde d’abord le Mao qu’il fut. De quoi, pour un homme comme lui, juif tunisien, le maoïsme est-il le nom?  On peut se référer à l’excellent petit livre de Virginie Linhart, « le jour ou mon père s’est tu », pour comprendre un peu qui étaient ces Maos, du moins pour comprendre comment ils apparaissaient alors. En bref, pour les souvenirs vagues qu’il me reste de l’ouvrage : des gens brillantissimes, révolutionnaires, doctrinaires, qui fumaient cigarettes sur cigarettes et organisaient des réunions interminables, laissant le plus souvent,  leurs progénitures livrées à elles-mêmes (avec toutefois l’injonction non dite,  d’être brillantes). Enfants qui très tôt comprenaient qu’ils n’étaient pas avec des parents comme ceux des autres, navigant entre admiration et frustration, obligés de grandir vite et d’être solides.

On remarque, comme Henri le soulignait dans sa présentation du film,  un long  hiatus inexpliqué, ou plutôt vaguement expliqué par la reprise des études, entre la fin du mouvement maoïste et l’ouverture de la quincaillerie. Ce que le film ne nous dit pas non plus, c’est qui étaient les parents de ce quincaillier ? De riches bourgeois tunisiens, ou des « petits » juifs de la Goulette ? Avec sa quincaillerie, Jean ne reproduit-il pas quelque chose d’intime ?  Le travail d’un père, grand-père ou oncle ? L’histoire ne nous le dit pas. Ce qu’il nous dit de cette histoire c’est : « je voulais être responsable de tout ce qui se passerait dans mon travail,  et avec cette quincaillerie, c’était bordé, ça me rassurait ». Ses employés sont trois, très autonomes, très libres dans l’organisation de leur travail, cet homme n’est pas un Mao ordinaire, il leur laisse toutes facultés d’auto-organisation, il fait confiance, ce qui ne correspond pas à son étiquette initiale, car le maoïsme est rigide.  Son bras droit dans la boutique, c’est une femme du Maghreb, Tunisienne ?  Elle arrive au travail avec des makrouts, il y en a pour tout le monde, elle est joyeuse, éveillée, conviviale et bonne. Avec elle, Jean, ce quincaillier a là, près de lui quelqu’un qui est le signe de quelque chose qui lui est cher. Ce quelque chose, c’est son pays natal. Alors, ce maoïsme ne serait-il qu’un long deuil, la colère et le désespoir d’un être déraciné ? 

Dernière image du film, on aperçoit sa femme, c’est une « psy quelque chose ». Comment un quincaillier a-t-il pu rencontrer cette femme qui  elle est exactement à sa place dans cette rue Monge gentrifiée?  Voici mon hypothèse :   Ce n’est pas le quincaillier qui l’a rencontrée, c’est l’intellectuel, et je hasarderais le post-maoiste… Voilà, ce que je veux dire, le maoïsme de Jean serait le trompe-misère du déracinement. Et sa femme interviendrait dans cette question. 

Il y a eu un temps dans l’histoire ou ces gens ont découvert la supercherie maoïste, (ils ont été plus vite à comprendre que les staliniens). Douloureuse déconvenue,  perte de sens que cette découverte. Il a comme tous les Mao été dupé, Mao n’est pas le messie, et du coup, pour Jean, c’est le retour du refoulé, le deuil de l’exode  et sa douleur. Il revient au premier plan.  Alors que faire de sa vie ? Abyssale… se suicider ? Si cette reconstitution a quelque chance d’être vraie, on peut aussi imaginer, que dans cette histoire de vie, ce parcours,  que l’on observe en creux, il y a eu une longue déprime à l’image de celles qui emplissaient la clinique Laborde à la même époque. Déprime qui s’intercalerait entre Mao et la quincaillerie. La rencontre providentielle entre Jean et sa compagne psy deviendrait possible. « Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement? »

Mais, ce que Samuel filme de Jean son père,  c’est l’homme qui n’arrive plus à joindre les deux bouts. C’est un autre deuil, un autre exode, la perte de son commerce, et de tout ce qui a fait sa vie professionnelle, ses employés, ses clients, de nouveau son espace », comme la ré-exposition dans une sonate. Mais ce faisant Samuel dit à Jean, j’aime ce que tu as été, tes passions, ton entêtement et tes erreurs, et c’est même pour ça que je t’aime davantage. Et tu m’as permis d’être ce que tu t’es refusé d’être, je suis un intellectuel matheux, architecte, artiste, tu vois ça peut continuer. 

Il faut parfois plusieurs vies pour faire une seule destinée…

Comme si de rien n’était d’Eva Trobisch

Présenté par Maïté dont les notes sur les rapports cinématographiques franco-allemands étaient tellement drôles et justes… drôlerie bienvenue pour ce film grave. 

Grave et réussi, jusqu’à la fin concise et ouverte. 

En voici le synopsis : Jeanne est une femme moderne, éduquée, rationnelle, une femme qui réclame le droit d’être ce qu’elle veut. Lors d’une réunion entre anciens camarades sa vie bascule. Mais elle va persister à faire semblant que tout va bien, refuser de se considérer comme une victime et perdre le contrôle…Jusqu’à quand ?

Voici un premier long-métrage, sans un poil de gras, vif,  bien filmé, rapide, (avec tout de même un rapide travelling semi-circulaire qui arrache les yeux, mais ne chipotons pas). Et puis Aenne Schwarz, belle actrice, dans le rôle de Janne, elle est de tous les plans,  parfaite dans le rôle. Je voudrais revenir sur le nœud du film, c’est-à-dire le viol. 

Janne revient avec Martin (Hans Löw) d’une soirée d’anciens étudiants, ils se connaissent assez bien, il la raccompagne, il est grand un peu gauche, bon enfant, il est tard, tous deux sont un peu émechés, elle lui propose de dormir chez elle :

 « Tu dormiras sur le canapé » lui dit-elle. L’alcool… Le détonnateur de la séquence, c’est connu,  il diminue la perception du danger et ne désinhibe (pas seulement sur les routes).

Quelques minutes tout se passe bien, Martin est un jeune homme « propre sur lui et bien élevé »  mais alcoolisé.  Alors d’un coup, ce qu’il y a de civilisé et de courtois chez lui cède et libére l’homme instinctuel ou pulsionnel comme on voudra. Il devient entreprenant, touche Janne, cherche à l’embrasser, à l’enlacer. Et Janne,  d’une parole ferme le remet à sa place, elle lui dit que ça suffit… mais lui tout à sa pulsion, n’entend pas, ne veut pas voir ni savoir, ni penser, mais aller au bout d’un désir, et qu’importe l’interdit. Entre peur et incrédulité Janne ne sait pas ou ne peut pas résister physiquement. C’est pour la victime, une situation où la mort rode.  De ce Martin un peu bénêt qu’elle a connu  comme camarade de promo, elle s’aperçoit qu’elle ne sait rien, qu’elle le connaît à peine. Et  Martin pousse l’avantage, Janne ne bouge plus, sidérée.   C’est terminé.  Martin a franchi l’espace irrévocable  qui le sépare de la suite…  Pour lui, vivre dans la peau d’un violeur. Et pour Janne ce sera le passage de la femme libre de sa vie et de son corps à celui d’une femme violée. 

Le passage à l’acte,  c’est l’acte qui se substitue à la pensée.  Dans cette histoire «  Cette femme (que je nie en tant que sujet)  est une chose que je désire et que  donc je prends et basta ! ».  Et la réalisatrice a pris soin de mettre en place un dispositif qui le favorise : l’alcool, l’intimité, l’absence de témoins, la disproportion physique des deux personnages qui  se connaissent un peu, c’est-à-dire peu. (Sauf que Martin est  le neveu de Robert, (Tilo Nest)  le futur employeur de Janne) (On remarquera que Robert se présente comme un anti-Martin).

Dégrisé Martin va regretter, sans doute, cela n’appartient  pas à sa conception du monde, ni à l’image qu’il se fait de lui-même et sans doute, il éprouve dela culpabilité. Il va chercher à mettre des mots sur son acte. «  Je suis désolé »  tente-t-il. 

Maintenant regardons Janne, « Comme si de rien n’était »  est un film fait de paradoxes,  si Martin qui ne supporte pas l’idée d’être devenu un violeur et voudrait en quelque sorte remettre la pâte à dentifrice dans le tube,  Janne de son côté, veut continuer sa vie comme si l’acte n’avait pas eu lieu. Une critique tente d’avancer que c’est pour Janne la manière d’affirmer sa supériorité, une forme de combat tout féministe contre la barbarie masculine en somme.  Je ne crois pas à cette version trop influencée par la période où ce film a été réalisé.  Si ce n’est pas tout à fait un déni, ce serait, si j’ai bien vu la  définition psychanalytique ce  qu’on nomme la forclusion, en gros : Elle sait, mais n’accepte  pas de le savoir, comme le titre l’indique.

Lorsqu’elle apprendra qu’elle est enceinte, chez la gynécologue, elle écoute, la procédure qui lui est proposé : 

  1. Vous pouvez prendre une pilule dès maintenant.
  2. Si vous ne le faites pas dans les 3 jours, alors il sera possible de procéder à  une IVG, vous aurez alors jusqu’au 20 septembre.

Et Janne sans doute encore sidérée, laisse passer la première période pour se résigner à la seconde, sans rien en dire à Piet  (Andréas Dölher) l’homme qu’elle aime, et que pour cette raison, elle va perdre. 

Mais comment dire « j’ai été violée, par un homme que je connaissais à peine, en qui j’ai fait confiance, que j’ai fait entrer chez moi,  parce que j’étais  un peu saoûle et lui aussi ? Comment dire la suite ?  Je suis enceinte, et au lieu de prendre la pillule du lendemain, j’ai attendu, je n’arrivai pas à concevoir ce qui m’arrivait,  et là je viens de  me faire avorter en douce et je te demande de venir me chercher, parce qu’on ne me laisse pas repartir toute seule en taxi, donc  tu m’accompagnes et tu ne me poses pas de question»…

Il y a là aussi une forme de passage à l’acte de Janne qui étonne, pourquoi n’a-t-elle pas appelé sa mère ? On se souvient que Janne avait raconté vaguement, sauf l’essentiel, cette histoire à sa mère. Besoin d’avouer ? Peut-être. 

Mais ce que nous a montré Eva Trobish, c’est une femme dynamique, entreprenante, décidée, autonome, qui n’aime pas les conflits, qui a des rapports d’égale à égal avec Piet, mais le viol qu’elle a subi a  dans son esprit, atteint aussi le mode de relation qu’elle avait avec lui. Comment  après cette épeuve,  vivre d’égal à égal avec l’homme qu’elle aime,  contemporain de ce viol ? Il y a dans la demande de Janne à Piet, quelque chose d’autodestructeur -inconsciement assumé-

Le devenir de sa relation à Piet appartient au hors-champ, mais nous voyons,  dans les derniers plans,  dernier passage à l’acte, Janne dans le métro. Elle refuse d’obéir à l’injonction des contrôleurs qui lui demandent de quitter le wagon  pour la verbaliser parce qu’elle n’a pas validé son ticket. Elle ne sait vraisemblablement pas le pourquoi de sa réaction, mais ce faisant, elle réalise symboliquement autre chose, elle découvre et éprouve sa faculté de résister.  

PS : Merci à Maïté qui me signale que j’ai fait des erreurs factuelles sur les circonstances  de l’arrivée de Piet à la clinique. Je reprendrai donc cet article. (à suivre)

Synonymes de Nadav Lapid

Avec les Cramés de la Bobine, on se promène dans le Monde. Parmi tous les pays représentés, trois d’entre eux me semblent avoir un point commun, la Roumanie, l’Iran et Israël. Tous trois font régulièrement un cinéma de contestation, un cinéma qui déplaît au pouvoir. Et ils n’y vont pas avec le dos de la cuillère.

J’aime leur cinéma. « Synonymes » de Nadav Lapid  appartient au cinéma Israélien,  qui est souvent un cinéma fort et très émotionnel, à l’image de fox-trot.   

De Nadav Lapid,  je me souviens d’avoir présenté « l’Institutrice », j’avais beaucoup aimé ce film, je le trouvais vif. Je me souviens de l’importance des mots dans le film, ceux de l’enfant  Yoav, interprété par le très jeune Avi Shnaidman.  

Nous avions alors découvert le réalisateur, Nadav Lapid,  et nous avions compris que son film était largement autobiographique : Etre un enfant précoce, capable de lire, d’écrire des poèmes à 4 ou 5 ans, c’est lui. Et nous avions  aussi compris la distance qu’il y mettait, il ne parle pas exactement de lui, il est son propre matériel. « Synonymes » comporte la même intention autobiographique distanciée et le personnage principal s’appelle lui aussi Yoav. 

Le Yoav de « Synonymes » est interprété par Tom Mercier dont les Inrocks disent ceci : « Ce qu’y accomplit le jeune comédien est inouï. Le cinéaste paraît s’émerveiller de la malléabilité sans limite, des potentialités burlesques et de l’aura érotique insensée de ce corps. À chaque scène, il invente de nouveaux défis pour, dans un même mouvement, le mettre en difficulté et le mettre en orbite, le rouler dans la boue et l’immaculer ». Nadav Lapid a trouvé l’acteur qui dégageait la même énergie que lui-même. Tom Mercier est un ex-champion de Judo, et un acteur de théâtre qui est habitué à jouer avec son corps plus qu’avec les mots. Autant vous le dire, avec « Synonymes » vous êtes sparring-partner sur un ring de boxe.  

Au commencement, un homme marche vite dans les rues de Paris pour se rendre dans un immeuble haussmannien. La caméra portée le suit, ça bouge, tremble, on a l’impression qu’il a été saisi au hasard, que la caméra court derrière lui.  

Il entre dans un appartement grand, vide et froid. (L’image se stabilise et devient parfaite). Il l’arpente, va d’une pièce à l’autre, à la fois décidé et fébrile. C’est Yoav. Il a froid, très.  Il se déshabille et se réchauffe avec le jet d’eau dans la baignoire.  Quand il sort, tout ce qu’il avait, ses vêtements, son sac ont disparu. Panique,  il sort, descend les escaliers à la poursuite dérisoire du voleur,  va jusqu’à la porte d’entrée, remonte, frappe à toutes les portes, nu, il appelle. Silence, partout. Comme dans un mauvais rêve. Il rejoint la baignoire, il ouvre l’eau pour ne plus avoir froid…Ainsi commence le film. 

Nadav Lapid a vécu deux ans et demi à Paris, comme Yoav, il y a débarqué sans le sou. Et on comprend cette tentation elle fut celle d’E. Hemingway, d’H. Miller, de G. Orwell et de bien d’autres. Yoav vient à Paris pour oublier Israël. Et on le voit apprendre, mâcher les mots d’un dictionnaire des synonymes, comme des bons plats, lui qui ne se nourrit que pour la valeur d’un euro vingt-six par jour (spaghetti, tomates en dés). Il s’empare de la langue française à  y perdre son hébreu. (Comme son grand-père a renoncé au Yiddisch en Israël, il renonce à l’Hébreu en France).

Juif errant, aux mots tout droit sortis du dictionnaire de Français, Yoav dit à Emile (Quentin Dolmaire), Israël est un pays méchant, obscène, hideux, vieux, sordide…Qui lui répond : aucun pays ne peut être tout ça à la fois !

Mais, Israel est contenu dans Yoav, et Israël le rend fou ! Renoncer à son identité est une tentative séduisante et perdue d’avance, une façon d’y penser sans cesse pour se dire qu’on la rejette. Et dans ce genre de combat contre soi, on voit reparaître ce dont nous sommes faits, nos faits et gestes oubliés. Ici les ombres du passé sont ombres militaires, celles de la guerre au Liban et de l’état de guerre en général, de sa fureur et de sa folie. Ombres d’un militarisme dont il fut fier et dont d’une manière ambivalente, il veut se déprendre. Et dans ce Paris-là, il retrouve des agents de sécurité de l’ambassade d’Israël qui ne parlent qu’hébreux et à qui il ne répond qu’en français, des gens avec qui il partage l’expérience d’avoir été guerrier et qui n’en sont jamais vraiment sortis, le peut-on ? En voulant oublier sa langue, Yoav fait une tentative de résilience, mais elle est vaine.

Au fur et à mesure, dans Paris, lui qui ne voyait que des différences, ne voit à l’usage, que des similitudes, il commence à discerner sous les traits de la « vieille dame » des desseins connus. Il voit les synonymes. (Me viennent à l’esprit « les cours d’intégration » aux immigrés et l’apprentissage de la Marseillaise !  Professeur : Léa Drucker).

Synonymes est une histoire de vie avec  ses pulsions, ses amitiés, ses tourments,  et ses absurdités.  Le film donne envie de paraphraser Alphonse Allais, « tout mène à tout sortir à condition d’en sortir » ! 

Pour  » Synonymes » la revue Transfuge dit que Nadav Lapid est à  la fois « chorégraphe, sculpteur, philosophe et cinéaste ».  Rien ne me semble  plus juste. J’ajouterai que c’est aussi un conteur qui nous dit qu’entre l’ici et l’ailleurs, il n’y a pas tant d’écart. Et il nous propose donc d’être de partout. En somme de ne pas être nationaliste.

Georges

PS 1 : Le co-scénariste est Haïm Lapide, le père de Nadav, ils ont, à ce que j’en ai lu,  une belle complicité artistique et politique. Bien que Nadav soit plus absolu.

PS 2 : Mon ami Hervé écrit ceci que je vous livre : « En opposant systématiquement tous les antagonismes quelle que soit la scène – l’amitié, l’amour, la violence, les corps, les sentiments, la culture, l’éducation – il interpelle avec violence tout ce qui constitue l’individu, tout ce qui l’identifie, tout ce qui l’oblige et le contraint, et ce à quoi il ne peut jamais renoncer. C’est à la fois assourdissant et angoissant, car on ne peut se libérer de rien. On en ressort vidé, comme le héros Yoav si admirablement bien joué, vidé par un combat physique, mené contre chaque pan des espérances et des désirs, dont le sens se perd dans des formules qui extirpent ce qui resterait de certitudes. Même la musique n’est pas absente de ce stratagème de la déconstruction. On ne peut pas appartenir à un monde qui n’est plus. Ce film repose les limites des appartenances. Il dissout l’image d’une identité construite dans le creuset nationaliste, une notion idéologisée par une bourgeoisie qui en a depuis longtemps quitté le terrain et dont elle s’efforce de faire renaître en vain le mythe, espérant y soumettre les peuples sous son égide réinventée ».

PS 3 : Je tombe sur un petit livre d’Hannah Arendt, « nous autres les réfugiés ». (très beau, pas cher!) Elle y (re) parle du paria juif qui ne peut nulle part se sentir chez lui. Yoav renvoie à sa manière à la définition de H.A.