….De la cinémathèque : Jean Claude Carrière

Chers amis cramés de la Bobine,

Sur le site de la Cinémathèque, un réjouissant court métrage de Jean-Claude Carrière qui me conforte (je ne serais donc pas la seule dans ce cas, d’autres, et des meilleurs, ressentiraient la même chose ?) dans mon impression que les objets ont une vie propre qu’ils s’emploient (et c’est même là le but de leur existence) à perturber la nôtre.

Dominique

LA CINÉMATHÈQUE CHEZ VOUS 13 > 20 AVRIL Toute l’équipe de la Cinémathèque a hâte de vous retrouver dans ses espaces d’exposition/musée, ses salles de cinéma et de vous voir flâner dans le jardin de Bercy à l’heure des beaux jours. Pour tenir le coup, encore un peu, la plateforme HENRI s’est dotée de films exceptionnels à l’occasion de son premier anniversaire. Et oui, déjà ! Profitez également de nos nouvelles recommandations cinéma de la semaine, à travers une affiche de nos collections et les souvenirs de voyage d’une célèbre scripte. « Le rêve est la vraie victoire sur le temps. »Jean-Claude Carrière Et surtout, prenez soin de vous.         
UN FILM EN VOD LA PINCE À ONGLES DE JEAN-CLAUDE CARRIÈRE Cette unique incursion de Jean-Claude Carrière dans la réalisation a la grâce poétique d’un rébus et pose de manière inédite une question : et si les objets avaient une vie qui leur est propre ? 

Le journal de Dominique (9)

Lundi 6 juillet 2020

            « Une rétrospective Jean-Claude Brisseau devait avoir lieu en janvier à la Cinémathèque : elle est annulée. Je me réjouissais d’avoir peut-être (tout étant fonction non seulement des jours proposés mais aussi des horaires des films et de ceux des trains), la possibilité de voir celles de ses œuvres que, par négligence (Un Jeu brutal) ou pure connerie (L’Ange noir, parce qu’y joue Sylvie Vartan…),  j’ai manquées. Pas de bol, les dirigeants de la Cinémathèque ont cédé, les cinéphiles sont sanctionnés », écrivais-je le 19 novembre 2017.

            16h 30 : dans le cadre d’un mini festival Michel Piccoli à L’Ecoles Cinéma Club ex Ecoles 21 ex Desperado ex autre chose encore, je vois L’Ange noir.  

            Où Brisseau filme le chignon de Sylvie Vartan comme Hitchcock celui de Kim Novak dans Sueurs froides, cette femme-là n’est pas celle qu’elle prétend être, le spectateur le sait depuis le début puisqu’il l’a vue assassiner froidement un homme (se faire ensuite brutaliser par sa servante/amie/complice pour faire croire à un viol), elle lui tire dans le dos, il est à plusieurs mètres de la chambre et tout habillé par-dessus le marché, comment la police peut-elle croire à cette mise en scène ? 

C’est égal après tout, l’important n’est pas là mais dans le passé de cette femme sur lequel enquête Tchéky Karyo, avocat de la défense, suivant un intrigant jeu de piste.

Dépravation. Rivalité mère-fille. Jalousie. Exploration du désir féminin, corps nus de femmes qui se caressent. Dénonciation de l’hypocrisie. 

            Auparavant :

            6h 20 : je prends le train en oubliant de composter mon billet acheté samedi. Ne m’en rends compte (gare bouleversée dans son arrangement, Relais H fermé, je suis déboussolée) qu’en entendant l’habituelle annonce du chef de bord « les voyageurs n’ayant pas acheté ou composté leur billet… ». Ne ferme pas l’œil avant de le voir se pointer, lève le doigt comme une élève, J’ai oublié… Au dos du billet il écrit BHC AVISE le 6/07/20 5900, appose un petit coup de tampon…

(D’un autre côté, mon billet AR ayant été réglé au tarif correspondant à la période dite blanche qui prend fin le matin à 8h et recommence à 17h, je ne peux le réutiliser dans la journée, ce billet « aller ». Alors, qu’il soit composté ou pas…)

… et c’est bon. Une place sur deux reste libre même après Nemours bien que ce train des travailleurs soit habituellement bondé (vacances ? télétravail ?).

            8h 30 : j’arrive aux Halles où il n’y a plus moyen de s’asseoir. Tous les bancs sont condamnés ou même, dans la cour, carrément retirés. Je pose ma thermos et son gobelet par terre et m’accroupis pour boire mon thé et grignoter mes petits gâteaux (après ça, il s’agit de se relever). 

            9h : supputant qu’il me faudra ressortir de L’UGC Ciné Cité après chaque séance afin de ne pas croiser les spectateurs entrants, j’achète d’un coup mes billets pour les trois films que je veux y voir afin de ne pas perdre de temps en refaisant chaque fois la queue au guichet. Mais aux interséances personne ne vient guider les sortants vers l’extérieur, je peux aller aux toilettes comme bon me chante puis, les sièges du hall étant utilisables, m’asseoir pour attendre la séance suivante, manger un bout de sandwich et griffonner des notes sur les films que je viens de voir…

(Rassemblés, avec sept autres, sous le titre Forbidden Hollywood, l’ère pré-code, code Hays évidemment, qui fut appliqué en 1934)

… à savoir : 

            Ames libresA Free soul

            (Curieux comme une seule âme -Norma Shearer- se dédouble -Norma et, je présume,  Lionel Barrymore- chez nous. « Une âme libre », ça sonnait bien pourtant, non ?)

            … 1931…

(Je suis tellement perturbée par les évènements et changements de la matinée que j’en oublie d’être émue quand la salle plonge dans le noir et qu’apparait sur l’écran le lion de la MGM, c’est navrant)

… de Clarence Brown. Où Norma, fille de Lionel …

(La présentation des personnages est ambigüe : depuis la salle de bain, Norma demande à Lionel de lui passer ses sous-vêtements, on croit à deux amants)

… un grand avocat, tombe raide dingue amoureuse d’un séduisant tenancier de tripot clandestin -Clark Gable- accusé de meurtre et dont son père vient de prouver l’innocence. Lionel ne voit rien à redire à ce que Norma fréquente Clark jusqu’à ce que ce dernier lui fasse part de son désir de l’épouser. Là, il n’est pas d’accord et il se fâche tout rouge. Or, il est alcoolique. Alors, Norma lui propose un marché : je renonce à Clark si tu cesses de boire. Après trois mois de vadrouille en montagne et de couchage à la belle étoile, Norma croit Lionel guéri mais dès leur retour à la civilisation…

(Une gare. Norma est partie en avant. Elle se retourne, voit Lionel de l’autre côté des voies, un train passe, il est passé, Lionel n’est plus là) 

… il disparaît. En conséquence, Norma se sent déchargée de sa promesse et retourne chez Clark qui n’a pas digéré du tout du tout d’être largué et révèle sa véritable nature en la brutalisant et en arrangeant leur mariage pour le lendemain. Sur quoi arrive Leslie Howard à qui Norma s’était fiancée. Clark lui répond que rien à faire, il veut Norma et il l’aura et de toute façon elle n’est plus épousable vu que…

(Pas sûre que ce soit la vraie formule -trop stupéfaite pour la retenir, n’en croyais pas mes oreilles- mais celle qui me vient est équivalente dans l’élégance) 

… « elle a perdu son bonbon ». Le lendemain, Leslie tue Clark en prétextant une dette de jeu devant la police. Comment sauver sa tête ? Seul Lionel le peut. Alors Norma fait tous les bars et lieux où il pourrait se trouver et le retrouve in extremis dans un dortoir miteux.  Le procès de Leslie a commencé quand il fait son entrée au tribunal (il est malade, il tient à peine debout, il puise dans ses dernières forces), cite sa fille comme témoin… 

(Elle confesse ses relations avec Clark et la raison pour laquelle Leslie lui a tiré dessus, malgré les signes de refus que lui adresse ce dernier, c’est un gentleman) 

… et bat sa coulpe…

(L’a-t-il mise en garde contre Clark ? Non, il a laissé faire. Où était-il quand le drame est arrivé ? En train de boire)

… façon Raimu dans Les Inconnus dans la maison onze ans plus tard. Sa plaidoirie une fois terminée, il s’écroule et il meurt mais Leslie est sauvé.

Female

(Ce titre me gêne, mais d’après mon dictionnaire classique anglais-français français-anglais publié en 1950 par la Librairie Hachette, il signifie aussi « (pers) femme f., jeune fille f. »)

… 1933, de Michael Curtiz. 

La « female » en question, incarnée par une actrice, Ruth Chatterton, que je ne connais

pas, dirige une entreprise de construction automobile. Autoritaire, pète-sec au boulot, elle se transforme en un être avenant et aguichant quand elle invite chaque soir chez elle un homme,  choisi parmi ses employés (il faut la voir faire son marché !), pour le consommer vite fait bien fait. Comme le lendemain elle redevient glaciale, les pauvres n’y pigent que couic. 

            Un homme, qu’elle drague incognito dans une fête foraine afin de savoir si elle peut être courtisée par un inconnu, lui fera effectuer un spectaculaire virage à 180° : elle le retrouve le lendemain à l’usine, c’est l’ingénieur qu’elle vient de débaucher chez un concurrent. Pas lèche-botte pour un sou, ce macho puissance dix (son credo : la raison d’être d’une femme est de se marier et d’élever des enfants !) fait de la résistance, finissant par plaquer son nouveau job pour repartir au volant de son automobile. Ce que voyant, elle monte dans la sienne et lui court après. Dernier plan du film : elle lui abandonne la direction de l’usine et conclut par cette phrase d’anthologie, Je veux neuf enfants ! 

Eh ben ! 

L’Ange blanc (Night nurse), 1931, de William A. Wellman.

L’ange blanc en question, c’est Barbara Stanwyck…

(Elle a 24 ans, en paraît 16 ou 17, et si je ne savais pas que c’est elle, pas sûr que je la reconnaitrais)

… une infirmière qui fait ses classes dans un hôpital…

(Une nuit elle y soigne, sans le dénoncer à la police, un bootlegger blessé qui,  n’étant pas un ingrat, lui prouvera bientôt sa reconnaissance) 

… et, une fois son diplôme obtenu…

(Les nouvelles promues récitent d’une même voix des phrases de Florence Nightingale, qui doivent être aux infirmiers ce qu’est aux médecins le serment d’Hippocrate)

… est engagée dans une famille pour s’occuper de deux petites filles dont elle découvre bien vite la santé déplorable et la cause de cet affligeant état, qui n’est autre que Clark Gable (encore lui !), chauffeur (dans son uniforme et ses bottes noires, il ressemble à un SS) qui manigance, avec l’aide d’un médecin ripou, pour se débarrasser des fillettes en les affamant (une troisième sœur est déjà décédée) parce qu’elles ont hérité de leur père une fortune sur laquelle il compte mettre la main en épousant leur mère réduite à l’état de loque alcoolique.

Tout est bien qui finit bien (si on peut considérer les choses sous cet angle) : le bootlegger s’arrange pour que des gangsters de sa connaissance s’occupent de Clark, c’est de l’assassinat mais plus efficace que la police où veut aller Barbara qu’il emmène (ne serait-il pas un peu amoureux ?), souriante et ravie (inclinaison partagée et acceptation du crime ?), dans sa voiture.

Et le film se termine là où il avait commencé, par les mêmes plans d’ambulance roulant dans les rues à toute berzingue vers les urgences, et d’un corps qu’on en descend, tout s’explique.

(Après L’Ange blancL’Ange noir, rien de prémédité, c’est le hasard, c’est rigolo) 

            18h 25 : je prends le métro…

(Ne sachant si une attestation dérogatoire est toujours obligatoire pour y voyager aux heures de pointe, je m’en suis imprimé une, cochant la case « déplacements pour motif familial impérieux, pour l’assistance des personnes vulnérables, pour le répit et l’accompagnement des personnes handicapées et pour la garde d’enfants »)

… à Maubert-Mutualité pour Odéon (peu de gens dans la rame, je m’assieds), d’Odéon je vais à Châtelet (un peu plus de monde mais je trouve encore un siège) et de là à Bercy par la ligne 14 où ce n’est pas non plus la foule des grands jours : pas de place assise mais, appuyant mon dos contre le dossier d’un strapontin relevé, je n’ai pas plus que précédemment besoin de poser la main sur quoi que ce soit pour garder l’équilibre, c’est parfait.

            18h 48 : je pénètre dans la gare de Bercy.

            19h 02 : le train démarre. À l’heure.

Le journal de Dominique (9)

Josette de Christian Jaque

Nous voici de nouveau devant un écran pour voir, dans le cadre d’un « Voyage au cœur du cinéma français des années 1930 » proposant « une sélection de raretés et d’incunables issus des collections de la Cinémathèque française », Josette…

(Résumé dans le programme de la Cinémathèque : « Une fillette dont la mère est malade est recueillie par un voisin » et par Wikipédia : « Albert Durandal adopte la fille d’une ouvrière, envoyée dans un sanatorium, et recueille également un vieillard à bout de force qui n’est autre que le richissime Rothenmeier. Ce dernier va devenir le véritable père Noël de ces braves gens, aidant Albert à se faire un nom au music-hall et choyant intensément la petite fille. La jolie maman de Josette, alors guérie, apportera le bonheur à Albert. »)

de Christian-Jaque, 1936. Incunable, je ne sais pas, rareté sans aucun doute.

Le programme de la Cinémathèque indique « avec Josette Contandin, Fernandel » quand le générique, lui, annonce carrément « Josette Fernandel » : tout en donnant son propre prénom à l’héroïne, elle est ainsi révélée sans détours pour ce qu’elle est dans la vie, à savoir la fille de la vedette. Ce qui nous vaut un dernier plan mignon tout plein quand, après avoir magouillé (avec finesse, culot, raison et succès) pour que sa mère dans le film épouse Albert (le personnage joué par son père dans la vie -est-ce bien clair ?-) qui s’était épris d’une intrigante, elle va de l’un à l’autre, mettant sa joue contre leur joue, disant « maman » puis un « papa » à double sens (autre moment charmant : quand Josette, qui parle pointu, reprend son accent marseillais le temps d’un « Et tu te rends compte » conservé au montage).

Ceci dit : « La France aux Français » dit, tout en s’éloignant, Fernandel chanteur des rues qu’un Espagnol a supplanté…

(Ce n’est peut-être ici qu’un terme de dépit, mais difficile de ne pas penser au sens que cette expression a prise de nos jours)

… à la terrasse d’un café.

Cependant le meilleur est à venir, quand Josette qualifie de « sauvage » (« ton sauvage », dit-elle) le serviteur noir d’Albert…

(Lequel a enfin trouvé le succès en abandonnant la chanson d’amour pour un répertoire comique, interprétant Célestine -musique de Vincent Scotto- qui « a une coquetterie dans l’œil, quand on croit qu’elle va dire bonjour à Germain, c’est à Paul qu’elle tend la main, elle louche sur leurs portefeuilles, elle a une coquetterie dans l’œil »)

… suivi un peu plus tard d’un élégant « Bamboula », lequel Bamboula se voit attribuer des répliques façon Banania, « Y’a pas bon caviar, y’a pas bon poulet » qu’il exprime, comme il se doit, avec un sourire jusqu’aux oreilles, je n’en crois pas les miennes, mais si, j’ai bien entendu, ah comme il était beau le temps des colonies !

Samedi 16 septembre 2017

Le Journal de Dominique (8)

Le Pays d’où je viens de Marcel Carné

Noël, c’est aussi, tiens pourquoi pas, le film de Marcel Carné que j’ai vu le mois dernier à la Cinémathèque, Le Pays d’où je viens, avec Gilbert Bécaud dans un double rôle, celui d’un fugitif (pas un malfrat, il ne s’évade pas d’un centre pénitentiaire ni ne fuit des complices qu’il aurait doublés, ceci est un conte de Noël, les deux Gilbert sont sympathiques) et d’un musicien sans le sou, amoureux transi de Françoise Arnoul.

Françoise aussi aime Gilbert 2, mais comme il n’ose le lui dire, elle commence à en avoir marre. Le seul moyen qu’il a trouvé de déclarer sa flamme, c’est de déposer chaque matin une fleur d’edelweiss sur sa fenêtre, ce qui 

primo, est anonyme et je ne vois pas en quoi ça avance ses affaires 

deuxio, n’est pas très écologique mais peut-être les edelweiss n’étaient-ils pas protégés en 1956, ou bien les trouvait-on cultivés en pot chez les fleuristes, cependant dans le premier cas je ne vois pas Gilbert 2 crapahuter régulièrement dans la montagne en côtoyant les précipices pour faire sa cueillette, dans le second il n’est pas assez riche pour en acheter tous les jours. 

Si Gilbert 2 n’a pas le sou, Gilbert 1 est riche. Il offre à Françoise (qui le prend pour Gilbert 2 sans s’étonner de cette fortune soudaine) une longue robe du soir vaporeuse qui la transforme, elle petite serveuse de bar, en une somptueuse princesse. Et alors qu’il a abondamment neigé (dans sa fuite, Gilbert 1 a dévalé une pente couverte de poudreuse dans de coûteuses chaussures de ville, c’est pas ça qu’a dû en arranger le cuir) elle ne trouve rien d’autre, pour s’y faire admirer, que de sortir dans sa cour ainsi (dé)vêtue, les épaules et le dos nus, c’est une robe bustier, sans ressentir le moindre froid quand les autres personnages, pas fous, ont enfilé de chaudes pelisses.

Bon, la période réalisme (même si on le disait poétique) de Carné est derrière lui, et bon sang c’est un conte, au diable ce foutu réalisme ! Et vive les tournages en studio !

             Mardi 18 décembre 2012

Sholay deRamesh Sippy

Loufoque (extravagant, fou, insensé) aussi, samedi dernier : Sholay de Ramesh Sippy, avec le dieu du cinéma indien, Amitabh Bachchan, qui incarne ici un sympathique et courageux voleur/escroc recruté, avec son acolyte, par un ancien policier pour défendre (genre samouraïs ou mercenaires, mais là c’est encore plus fort car ils ne sont que deux) les habitants d’un village contre une bande de brigands qui les rançonne. Le chef des brigands, qui a des faux airs de Fassbinder, est vraiment très très méchant. Il massacre plein d’innocents parmi lesquels, pour se venger de l’ancien policier qui l’a fait arrêter (mais après il s’est évadé) la famille entière de ce dernier (à l’exception d’une belle-fille qui en a réchappé parce qu’elle était partie à la mosquée) qui voyant ça (c’est un flash-back) se précipite tout seul armé de sa seule douleur dans le repaire des brigands là-haut dans la montagne, ce qui est bien imprudent.  La preuve : Fassbinder, tenant un sabre dans chaque main, lui coupe d’un seul coup d’un seul (hors champ, dieu merci) les deux bras. Et c’est pourquoi il fait appel à Amitabh Bachchan et à son pote pour remplacer ses bras (il est toujours vêtu d’une cape, car bien sûr l’acteur a ses vrais bras repliés dans le dos, et ça lui donne une carrure imposante). Il y a aussi une incurable bavarde qui conduit un buggy et qui tombe amoureuse du pote à Amitabh Bachchan et réciproquement, je ne sais pas comment le pote peut supporter ça, d’ailleurs Amitabh il peut pas et il s’enfuit à chaque fois qu’elle se pointe. A un moment, le pote et sa dulcinée sont faits prisonniers par Fassbinder qui met à la nana ce marché en main : tu danses pour nous, tant que tu danses ton bien-aimé vit, si tu t’arrêtes il meurt. La malheureuse entreprend alors de danser, mais avec une telle vigueur qu’on a envie de lui dire ménage-toi, à ce rythme-là tu vas bientôt t’écrouler, songe à ton amoureux qui va alors périr. Mais non, elle continue avec autant d’énergie et elle est bien méritante parce que pour corser l’affaire Fassbinder fait jeter des morceaux de verre sous ses pieds. Elle souffre, elle saigne, le soleil tape dur, elle s’écroule, c’est la fin, non elle tient bon, elle se relève et ça donne à Amitabh Bachchan le temps d’arriver et de les sauver, après quoi il se sacrifie pour couvrir leur fuite. Quand il retrouve Amitabh mort, son pote fou de douleur retourne tout seul dans le repaire des brigands mais Amitabh a réussi à en éliminer pas mal alors Fassbinder se retrouve lui aussi tout seul et ils se battent férocement et le pote est sur le point de tuer Fassbinder quand stop ! voilà l’ancien policier : tu m’avais promis de me le laisser c’est à moi de l’éliminer. –Mais tu n’as pas de bras. –Non mais j’ai mes pieds. Et bing bang il commence à en foutre de sacrés coups sur Fassbinder déjà bien esquinté par le pote à Amitabh, il faut dire. Quand même, parfois il tombe mais il a un fameux coup de reins et même sans bras il se relève d’un bond et il est sur le point d’écrabouiller la tête à Fassbinder avec ses godillots cloutés (gros plan de semelle) quand stop ! la maréchaussée est là qui lui fait la leçon : on ne fait pas justice soi-même, ce n’est pas toi l’ancien policier intègre qui va nous dire le contraire. Honteux, l’ancien policier lève le pied et livre le criminel. Mais avec tout ça, Amitabh Bachchan est mort et bien mort, c’est affreux pour la belle-fille de l’ancien policier qui avait conquis son cœur. Après avoir perdu son premier amour dans le massacre susmentionné (le goût de la parole et des couleurs lui en avait du même coup été ôté), elle perd le second et s’enferme à jamais derrière ses volets ce qui est bien triste. Heureusement, tout finit bien pour le pote que sa bavarde rejoint dans le train du départ (on lui souhaite bien du plaisir avec, à portée d’oreille, une bonne provision de boules Quiès). 

Oser la démesure ! (Dec 2005)

         

Le Journal de Dominique (6) Cecil B.DeMille à la Cinémathèque

Les Conquérants du Nouveau Monde

The Squaw man

Rétrospective Cecil B. DeMille à la cinémathèque. L’idéologie que trimballe Les Conquérants du Nouveau Mondeest fort déplaisante : Indiens menteurs, traîtres à la parole donnée, et gloire aux Blancs défenseurs de libertés ne valant que pour eux, celle de piquer la terre des autres par exemple, et qui ne se laissent jamais abattre malgré les revers.

            A part ça, il y a quelques beaux moments de cinoche, comme celui où Gary Cooper faisant brûler de la poudre, sort d’un nuage de fumée comme une apparition surnaturelle dans le camp des Indiens qui s’apprêtent à faire passer un sale quart d’heure à Paulette Goddard attachée entre deux poteaux les bras en diagonale, elle est très sexy Paulette avec ses cheveux épars et dans ses jupons blancs que déchirent des Indiennes vindicatives sans doute jalouses de sa beauté de Blanche, tandis que Gary abuse momentanément le chef (qui est Boris Karloff déguisé) et son grand sorcier (sont-i bêtes ces sauvages) à l’aide de la magie d’une boussole, ce qui lui permet de délivrer Paulette et de prendre la fuite  avec elle jusqu’à ce que les Indiens dessillés les poursuivent sur une rivière avec des rapides et une chute mais Gary et Paulette s’attachent ensemble avec une ceinture et Gary attrape une branche d’arbre qui dépassait par là et tous deux atterrissent sur un rocher et les indiens qui voient leur canoë retourné en bas les croient noyés et abandonnent la chasse, et on voit un gros plan des pieds de Paulette chaussés d’escarpins qu’elle n’a pas perdus dans la furie des eaux, et dans le plan suivant elle a des mocassins que lui a confectionnés Gary c’est quand même plus pratique pour marcher dans la nature sauvage.

            Mépris déjà pour les Indiens en 1931. The Squaw man est un lord anglais qui s’est exilé dans les plaines du Far West, est sauvé par une squaw qu’il épouse et dont il a un fils, et quand ses amis du Vieux Monde débarquent pour le faire rentrer chez lui, il dit non, je ne peux pas abandonner ma femme je lui dois la vie et que deviendrait-elle, mais il se laisse convaincre de laisser partir son fils afin qu’il reçoive une éducation digne de ce nom à Oxford ou Cambridge sinon il deviendra comme son grand-père indien un pas grand-chose alcoolique. 

C’est pas joli joli tout ça.

   Samedi 4 avril 2009

Les Dix Commandements

            Ma déception est à la mesure de mon attente.

            Déjà indisposée avant le générique : une scène de théâtre aux rideaux fermés, un homme les écarte, apparaît, se plante devant le spectateur, ce doit être Cecil B. De Mille himself. Et là, il nous inflige un sermon sur Dieu. L’esclavage d’un peuple par un autre c’est pas bien, je suis d’accord, mais si la solution c’est seulement Dieu (God, God, God, il en a plein la bouche), là je dis non. Dieu aussi rend esclave. Y’en a marre de Dieu.

            En plus, c’est boursouflé, son film, c’est ridicule ! La moumoute de Moïse quand il a rencontré Dieu ! Avant, il avait le poil normal, Charlton Heston, des petits cheveux courts et châtains (il y a bien cette natte, sur le côté, un chouïa ridicule, moins ridicule cependant que lorsqu’elle pendouille du crâne lisse de Yul Brynner qui a l’avantage, sur Charlton, de bien porter la jupette). Après, un brin ébouriffé il est, surtout la deuxième fois, super brushing en arrière, ah ! ça décoiffe de voir Dieu. Ça fait pousser les cheveux aussi, il en a bien plus épais qu’avant, un vrai miracle, et c’est ce qu’il me faudrait à moi aussi, marre de perdre les miens rien n’y fait. Dieu comme lotion anti-chute, voilà qui le rendrait un peu utile.

  Jeudi 31 octobre 2013

Le cinéma de Dominique (4) : Touristes ? Oh, yes ! J.P Mocky

            Ce film de Jean-Pierre Mocky raconte les aventures d’une famille (nombreuse) hollandaise qui accompagne à Paris le maire de son village afin de le soutenir dans un concours de chansons. Ils affrètent un car où tout le monde s’entasse, sauf un petit rouquin marié à une jeune femme momentanément aphone, ce qui n’est pas grave vu que le film, plutôt que parlant, est sonore, les Hollandais en question étant incarnés par des acteurs français (inconnus sauf quelques-uns dont on connaît la trogne sans savoir le nom) qui, n’en parlant sûrement pas un mot, ne peuvent qu’émettre des sons aux accents vaguement néerlandais et réduits au strict minimum. Les seuls à faire de vraies phrases dans une vraie langue, c’est la grand-mère d’origine italienne et le pizzaïolo de son cœur à qui elle était fiancée avant d’épouser, allez savoir pourquoi, un Russe homosexuel qui ne rêve que d’aller à l’Opéra pour voir un ballet (et aussi les danseurs) mais pas de bol c’est complet.

 Le jeune rouquin doit subir un contrôle sanitaire dans son usine de fromages, raison pour laquelle il part après les autres, seul en voiture, en embarquant un énorme frometon dans son coffre à destination de sa cousine qu’il doit retrouver à Paris où vraisemblablement elle réside, sinon pourquoi s’embarrasser d’un tel machin qui pèse des tonnes, si elle vivait en Hollande elle pourrait s’approvisionner sur place. 

Bref il prend sa voiture à l’intérieur de laquelle, profitant d’un arrêt essence, se glisse une belle Noire sans papiers qui, lorsqu’elle se retrouvera seule à Paris après l’arrestation de son mec comme dealer, ne cessera de lui coller aux basques, courant derrière l’auto sans se faire semer (une vraie championne), ce qu’il tente pourtant avec persévérance et moult ruses.

Dans la capitale, le rouquin se fait mettre voiture et fromage à la fourrière. Avec un couple d’Américains, il est arrosé par un employé municipal. Dans un pressing, une dame les sèche avec un séchoir à cheveux. Quand ils peuvent enfiler à nouveau leurs vêtements, a lieu un malencontreux échange de papiers et de portefeuilles, à la suite de quoi le Hollandais présente, au commissariat où il est venu s’enquérir de son automobile, un passeport US, ce que le policier trouve à juste titre hautement suspect. Alors le rouquin s’enfuit et, afin d’échapper aux recherches, pique à un Ecossais son kilt et son béret.

Pendant ce temps-là sa mère (qui sous un chapeau tyrolien porte de grosses nattes jaunes et, sous sa jupe, des culottes façon petites filles modèles de la comtesse de Ségur née Rostopchine) ne songe qu’à aller au Salon de l’Agriculture. Elle s’y fait draguer par un Espagnol très excité qui se met en slip devant elle dans une cabine, mais quand il veut ressortir, son pantalon a disparu. 

Quant à son horticulteur de père, il est pris à piquer des fleurs dans le jardin des Tuileries par un agent de la force publique et se fait illico embarquer dans un commissariat qui s’avère être celui duquel s’enfuit son fils avant de se faire passer pour Ecossais.

Et à un moment on voir JPM qui court sur un trottoir en disant des choses qu’on ne comprend pas plus que le reste, c’est joyeusement foutraque, un film burlesque où ça s’agite beaucoup sans besoin de paroles, c’est le geste qui compte.  

A la fin de la journée (et du film), le maire ne gagne pas le concours. De désespoir il se jette à l’eau et un de ses compatriotes tente de le sauver et il l’attrape par les cheveux qui sont  une moumoute mais l’eau est peu profonde.

Et on rentre au bercail (la belle Noire aussi, adoptée par l’aphone qu’elle aide à récupérer son sac lorsqu’un gamin le lui pique dans un grand magasin, ce qui fait qu’elles se retrouvent dans le commissariat déjà évoqué deux fois, Paris est tout petit) sauf les grands-parents (la grand-mère suit son pizzaïolo et le grand-père les danseurs du corps de ballet) et la sœur du rouquin qui est venue retrouver un correspondant français qui lui a écrit des lettres enflammées.

« Suite à un problème technique, les toilettes [pour hommes, au sous-sol de la cinémathèque] sont fermées pour une durée indéterminée »[1]. Au cas où les messieurs n’auraient pas compris, une seconde affiche juste en dessous précise « Toilettes hors service ».

Jean-Pierre Mocky

  C’est la raison pour laquelle lesdits messieurs se retrouvent tous, à côté, dans les toilettes des femmes qui sont, de ce fait, surchargées. J’ai de la chance, lorsque j’y entre il en reste de libres. Ce qui n’est audiblement plus le cas quelques secondes plus tard : à peine ai-je eu le temps de poser mes affaires qu’une voix masculine proteste, Merde, merde, merde, merde, et que des coups de pied sont donnés dans les portes. Quand ils résonnent dans la mienne, je dis, Doucement. Dans la cabine d’à côté, un monsieur ironise, On se croirait dans un film de Mocky. A quoi je réponds, Oui, c’est le film qui continue.

    Lundi 21 juillet 2014


[1] Quand la même chose arrive à l’UGC Ciné Cité Les Halles, la note sur la porte dit que « nos super héros se démènent pour vous sortir de là ». Ce qui ne l’empêche pas d’être toujours affichée la semaine suivante et parfois au-delà. Les super héros sont fatigués.

Manhunter de Michael Mann

Avec William L. PetersenKim GreistJoan Allen

Synopsis : L’agent fédéral William Graham vit retiré de ses obligations professionnelles depuis qu’il a été gravement blessé par le dangereux psychopathe cannibale Hannibal Leckor, incarcéré par la suite. Jack Crawford, un ancien collègue du FBI, le contacte pour qu’il l’aide à arrêter un tueur en série, Dragon rouge, qui assassine des familles lors des nuits de pleine lune. Pour réussir sa mission, Graham va se mettre à penser comme le meurtrier et va notamment consulter, dans ce sens, le détenu Hannibal Lecktor…

Seuls à deux dans la salle de l’Alticiné où est projeté Manhunter de Michael Mann, ce film réédité qui sort à Montargis en même temps qu’à Paris c’est inespéré.

Manhunter : du temps où je me permettais encore de découvrir un film à la télévision, je l’y avais vu sous le titre réducteur de Le 6è sens qui ne faisait référence qu’au don du profiler quand le titre original évoque deux chasses à l’homme : celles (reflets l’un de l’autre) dudit profiler à la poursuite du tueur en série et de ce dernier traquant ses proies, d’ailleurs pour lui les miroirs ont leur importance.

Du film je n’avais gardé souvenir (et encore, incomplet) que d’une unique (et je la pensais plus longue) séquence : un parking souterrain, sa rampe hélicoïdale…

(Je croyais qu’on en découvrait davantage alors qu’en réalité la caméra la filme toujours depuis le même point) 

… et les grincements des roues d’un fauteuil roulant avant qu’il n’apparaisse à l’écran : ça c’est bien là mais (et c’est inexplicable) comment avais-je pu oublier le climax de la séquence, soit le fauteuil roulant qui déboule avec son occupant en flammes ? Puissance du son et du hors champ.

Début…

(Mise à part l’une des premières séquences : assis devant un océan paisible, un policier du FBI tente de convaincre le profiler de rempiler en lui glissant des photos de familles assassinées. Le profiler les retourne face caméra : au lieu des scènes de carnage auxquelles on s’attend, ce sont des instants de bonheurs familiaux, c’est ce qui a été détruit qui s’offre aux regards et c’est très fort)

… du film très bavard, avec des sous-titres qui défilent à toute allure, nous avons  à peine le temps de les lire, nous galérons à emmagasiner une masse de renseignements en quelques secondes. Est-ce la raison pour laquelle (excepté la séquence susmentionnée) le film ne m’avait pas marquée ? Et pourtant :

Le tueur, longiligne de corps et de visage, affligé d’un bec de lièvre, le cheveu blond et rare, mais comment est l’acteur dans la vie ?

L’aveugle, qu’incarne une Joan Allen que j’associe trop à des rôles de victime (Volte/Face et aussi Blow out, mais là je me trompe d’Allen, chez Brian de Palma c’est Nancy).

Et Hannibal Lecter (cependant, désolée, je ne peux m’empêcher d’avoir en tête Anthony Hopkins). 

Les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait. Emmanuel Mouret (2)

Les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait.

            Fluidité de la réalisation.

            Eblouissante construction en flashbacks, histoires qui s’emboitent dans le récit, tiroirs qu’on ouvre et qu’on referme pour éclairer le présent.

            Remarquable choix des extraits musicaux qui accompagnent toujours à propos, sans surligner.

            Justesse de l’analyse des sentiments amoureux. Jeux de l’amour et du hasard.

            Qualité des dialogues, écrits, littéraires sans êtres châtiés, sonnant justes : ici, point de langage parlé, à la mode, familier pour faire, soi-disant, naturel.

            Qualité de la diction : point d’acteurs qui marmonnent en mangeant les syllabes façon Vincent Lacoste. Ici on articule et je comprends sans effort tous les dialogues, c’est bien agréable et quand même pas compliqué.

            Intelligence. Elégance. Délicatesse.

            « C’est fin, La Fontaine », dit Fabrice Luchini. C’est fin, Emmanuel Mouret, ça, c’est moi qui le dis.

            Emmanuel Mouret : le plus grand réalisateur français actuel ?

Bonne projection.