Vu à l’Alticiné…

Dix lignes, Dix lignes !

« Tout le Monde aime Jeanne » 

 Premier long-métrage de Céline Devaux et quel beau premier film ! Rien ne vaut un scénario sur mesure pour obtenir un casting parfait. Les acteurs sont dans leur registre et ils le sont avec mesure. Blanche Gardin et Laurent Lafitte sont impeccablement dirigés et donnent toute l’émotion tantôt joyeuse, tantôt désolée qu’un spectateur peut souhaiter pour ce film à la fois humoristique et grave. Nous avons lu le synopsis, Jeanne (Blanche Gardin) vient de perdre tout ce qu’elle avait et davantage encore dans ce qu’il est convenu d’appeler le fiasco de son entreprise écologique, il ne lui reste rien, en bon thérapeute, son comptable lui en explique les conséquences que par déni, elle ne semblait pas saisir vraiment. Ce qui rappelle un peu le marquis de Castellane : « non seulement je suis ruiné, mais si de plus je dois vivre pauvrement ! ». Par bonheur et malheur à la fois, il lui reste l’appartement portugais de sa mère qui vient de mourir. Jeanne toute à sa déprime s’y rend. Et c’est là qu’elle rencontre Jean (Laurent Lafitte). Bonne séance !

« Revoir Paris »

Alice Winocour la réalisatrice a choisi Virginie Efira, Benoit Magimel et quelques autres acteurs tous remarquables pour ce film qui nous parle de ceux qui après un attentat, sont à la recherche de leur histoire, ceux qui comme c’est le cas du film, cherchent à reconstituer leurs souvenirs, la vérité aussi insoutenable soit-elle… À lui survivre et à vivre. Alice Winocour, arrive à figurer à bonne distance, cette traumatologie de guerre où se bousculent fantômes et faux souvenirs et pires encore, les souvenirs vrais avec leurs images et leurs bruits terrifiants. D’abord elle a choisi Virginie Efira qui certainement interprète ici l’un de ses plus beaux rôles, elle est parfaite. Et il y a tous les autres acteurs, jusqu’au dernier plan très émouvant avec Amadou Mbow, qui nous montre des beaux traits humains : la tendresse, la compassion, la solidarité et la reconnaissance. Saisissants aussi, les décors urbains, le Paris des rues et bistrots avec ces superbes jeux d’ombres et de lumière. Bistrots et rues, insouciants et conviviaux qui furent aussi des lieux de massacre.

Georges

Bad luck banging or loony porn-Radu Jude

« Bad Luck banging or loony porn » est ce film décapant qui a obtenu l’Ours d’Or à Berlin. Radu Jude est apprécié à Berlinà l’égal de Cristian Mungiu à Cannes. Il avait déjà obtenu l’ours d’argent pour Aferim. Mais dit-il : « Je pense que l’essence du cinéma, c’est du sérieux » et pas « le tapis rouge, les robes clinquantes, les costumes et le glamour… J’aimerais m’en débarrasser, le cinéma n’a rien à voir avec ce genre de clowneries« . Ce qui est assez facile à dire lorsqu’on est récompensé et que… les producteurs seront contents pour cette fois-ci et pour celle d’après !

Par ses choix formels, et son punch, on peut dire que c’est un film beau et qui a du souffle. Et nous savons que Berlin choisit des films créatifs, c’est un festival qui prend des risques.

Ceux qui ont lu l’article de Laurence savent que ça commence hard. Bad Luck banging c’est l’intrusion brutale de la vie privée dans la vie publique. Les technologies actuelles, et les réseaux sociaux facilitent cette porosité. De quoi s’agit-il ?

Le film est composé en 3 parties, présentées ironiquement par des tableaux roses sur fond musical de Bobby Lapointe et le final du film comporte 3 fins possibles et nécessaires !

Au début, un gentil couple s’offre des ébats sexuels fantasmatiques et se filme. Or l’enregistrement se retrouve sur le Net, vaste poubelle. Et là, après cette mise en bouche si l’on peut dire, commence le film. En nous faisant voir « la pièce à conviction » Radu Jude nous transforme en voyeurs malgré nous. Mais justement de quoi est fait ce voyeur ? Quels sont les événements dont il s’est nourri avant que de le devenir  ?

Comment exprimer le désarroi d’Emi (Katia Pascariu) celle dont on a vu les ébats sexuels ? Comment alors rendre compte, sans commentaire aucun, de la solitude d’une femme, professeur de lettre, dont l’intimité a été violée, livrée aux yeux anonymes de personnes malveillantes ?

Dans un long travelling qui l’enferme dans le cadre, l’isole, elle marche d’un pas décidé le long d’un trottoir à Bucarest, il y a les bruits de la ville, pulsatiles, vrombissants, celui de toutes les grandes cités… et certainement que ça pue l’essence. Seule dans la multitude anonyme. Cette première partie ressemble à l’arrestation dans le Procès de Kafka, « On avait bien dû calomnier Joseph K car un matin… »

(Notons qu’Emi, comme tous les acteurs du film, porte un masque. On est en plein confinement. Radu Jude s’autorise à nous faire toutes la gamme des plans classiques avec masque pour tous ses acteurs et sans que ça nuise au film. Car nous qui sommes contemporains de la Covid, n’en sommes pas dérangés. Mais il est vrai que selon l’étymologie (per sona), les personnages sont des masques.)

La deuxième partie expose sous une forme documentaire le contexte de l’accusation, et c’est un portrait de société que Jude nous dessine, il y a bien quelques fleurs, Hannah Arendt ou Isaac Babel, mais ce qui domine dans la description, c’est la pornographie ambiante de la société marchande. Et cette société, c’est un peu celle des Viennois vue par Thomas Bernhard (la veulerie)  ou encore la monumentale collection de bêtise et méchanceté du journal Hara-Kiri puis Charlie des années 60 à fin 1970 (qui d’aucune manière ne pourrait exister tel quel de nos jours, compte tenu de la néo-pruderie ambiante.)

Bref, ces images documentaires que mobilise Radu Jude, sont délibérément énormes et de triste mémoire. Il ne cherche même pas à y introduire de nuances. Ce patchwork documentaire rappelle de quels événements nous avons été nourris, ce que nous avons digéré comme si de rien n’était.

Le final se compose de trois versions de l’accusation et là, Radu Jude un peu comme Tarantino, grossit le trait avec délectation. La question est la suivante, une professeure dont la fonction est d’éduquer, donc d’être exemplaire peut-elle, alors que son corps jouissant s’exhibe partout, enseigner à nos enfants ?

Radu Jude nous montre Emi qui dignement fait face à une accusation présentée d’une manière clownesque, d’enseignants et de redoutables parents d’élèves. Il nous montre de quoi les prétendues valeurs morales de l’accusation sont faites, leur tartufferie essentielle. Cette accusation pétrie de conventions bourgeoises, qui sommes toutes traverse les siècles avec une « fraîcheur » renouvelée. Elle est désormais computérisée.

Mais le clou du film m’apparaît alors que je termine ces lignes, Radu Jude réussit comme par magie à escamoter le partenaire homme de cette affaire. Où est-il ? Nous ignorions le sexe des anges, nous voici désormais avec un sexe dont on ne connait pas l’homme…Il compte pour du beurre, il n’est pas concerné…Nous vivons une époque formidable ! disait Reiser.

Histoire de ma Femme- Ildiko Enyedi 

Voici un film dont le début de l’histoire est curieux. Un homme, Jakob,(Gibs Naber) loup de mer, capitaine au long cours assis dans un café en face d’un autre, fait le pari qu’il épousera la première femme qui entrera dans le café.

Se prépare à entrer dans le café une vieille dame, mais finalement, elle s’éloigne laissant la place à une autre. Elle s’assied et nous tourne le dos, Jakob s’en approche, miracle elle est jolie, il la demande en Mariage. Nous faisons connaissance de Lizzy (Léa Seydoux) pas le moins du monde étonnée de la situation, mais regardant curieusement ce bel homme, de grande taille, qui ne doute de rien. Elle accepte.

« Un film classique sublime, un chef-d’œuvre où tout est constamment suggéré, mais où rien n’est dit. C’est un film très fort sur les rapports entre les hommes et les femmes, sans jamais être simpliste. La réalisatrice montre la faiblesse de cet homme, ce capitaine de vaisseau qui voit sa volonté de tout contrôler, comme sur son bateau, voler en éclat face à cette femme ». Nous dit Jérôme Garcin.

Et durant le débat animé par Chantal, les cramés de la Bobine remarquaient avec elle, que cet homme ne contrôlait pas grand-chose quand il était sur terre. Ils remarquaient aussi que ce n’était pas l’histoire de sa femme. Nous ne la voyons qu’en creux, selon son point de vue. Et là, son point de vue n’est pas celui de ce marin capable de reflexion et de décisions courageuses, qui sait où sont les nuages qui éteindront un incendie sur le bateau de croisière qu’il dirige.

Car sur terre, il oscille entre l’affirmation de sa puissance virile et le ridicule — Nous le verrons mal négocier, mal choisir ses amis, se laisser séduire par un vil escroc, être discrètement gauche et décalé dans des réunions mondaines.

Il porte les stigmates du gars qui s’est fait tout seul. Toujours balançant entre sa rigueur de marin et sa naïveté essentielle. Entre les mots et les coups de poings que sa supériorité physique autorise – Entre le passage à l’acte et l’impossibilité de comprendre les situations, leurs conventions, leurs signes. D’ailleurs, sa demande en mariage, n’est-elle pas un passage à l’acte, une manière de se jeter à l’eau, qui substitue l’action à la connaissance, s’en remettant à une hypothétique et infantile bonne étoile ?

Sur terre, il est, la poésie en moins, un peu comme l’albatros de Baudelaire.

Et Lizzy voit immédiatement ce que cette situation a de ludique et s’en amuse et elle va être sa femme mystérieuse, inattendue, indiscernable, jolie, séduisante, aimante ou rejetante, sincère où cachottière, sujette à de profondes tristesses comme à des joies mondaines, avec leurs cortèges de marivaudages, fatuités, dépenses inconsidérées. Mais surtout elle est libre. Son mariage est un jeu qu’elle prend d’abord au sérieux, puis plus.

Lizzy, il ne la connaît pas plus que nous ne la connaitrons. Elle lui échappe. Et lui, pour une fois, habitué à ne pas comprendre veut la saisir. On ne sait pas s’il l’a aimé et même s’il en aurait été capable, mais ce dont il est capable, c’est d’être jaloux. Sa jalousie va être à la manière de celle de Swann, un prisme excitant et douloureux de la connaissance et du désir. Un jour, elle va fuir avec Dedin, son amant (Louis Garrel) et tenter de lui dérober un portefeuille d’actions. (au demeurant mal acquises par Jakob). Ce sera la fin de ce mariage.

On ne connaîtra pas Lizzy, elle n’est ici rien de plus que l’histoire de Jakob lui-même.  Et c’est une particularité et une beauté du jeu des acteurs, ils expriment peu d’émotions tendres, c’est un peu comme si cette histoire se déroulait en dehors d’eux mêmes.  

Et de Jakob qu’une seule chose rachète, ne pas avoir profité de la faiblesse de la toute jeune Grete, une amoureuse sincère qui aurait exigé d’être sincère, on ne connaîtra guère plus. Jakob le marin, ni meilleur ni pire qu’un autre, a tout simplement oublié comme dit Sénèque, « qu’il n’y a pas de vents favorables pour celui qui ne sait pas où il va ».

Georges

Ils sont vivants-Jeremie Elkaïm

Week-End Jeunes Réalisateurs 26 et 27 mars 2022 
7 films, 7 mondes 

Ils sont vivants est un titre déconcertant, qui est vivant ? Nous sommes à Calais où vivent en effet tant bien que mal des êtres humains, déracinés, migrants, exilés, parias modernes qui en dépit de leur invisibilisation sont vivants. Effectivement.

Et les premières images sont elles aussi déconcertantes. Nous assistons à l’enterrement d’un policier, il y a les amis de la brigade qui préparent leur discours, et incongru, le cercueil ne veut pas rentrer dans le caveau, il va être nécessaire de taper la bordure de béton. Et les bruits de frappe couvrent l’éloge du collègue du défunt. « On finira à la maison » lâche Béatrice, la veuve (Marina Foïs). Avec cette séquence nous faisons connaissance de Béatrice, de Béatrice et du rapport qu’elle entretenait avec son défunt mari.

Béatrice, c’est une aide-soignante en gériatrie, son mari était un policier, alcoolique et frappeur. Elle vit avec sa mère et son fils dans un univers un peu clos qu’égayent parfois les fêtes des amis policiers du couple. Les habitudes.

Un soir sortant du travail, elle va être amenée à être en contact, à son corps défendant, avec ce qui était là sous ses yeux et qui ne la concernait pas, des réfugiés soudanais. Malencontreusement, elle bouscule l’un d’eux avec sa voiture. Elle décide de le raccompagner sur son lieu d’habitation, c’est la « jungle ». Là, elle voit. Béatrice a besoin du contact avec les choses pour les ressentir, il lui faut éprouver pour comprendre, et nous le verrons les éprouver encore.

Les morts vont vite et certains plus que d’autres, elle se défait des vêtements de son mari en les donnant aux bénévoles de la jungle. Et c’est ainsi que cette femme si peu concernée va de fil en aiguille s’impliquer dans la cause de l’aide aux réfugiés.

Le film est aussi une belle histoire de rencontre et d’amour. Une belle histoire d’amour transgressive, Mokhtar le réfugié Iranien au regard si doux (Seear Kohi) deviendra son amant. Comme tous ceux de Calais, il veut se rendre en Angleterre. Et dans cette histoire où la violence institutionnelle tient lieu de toile de fond, il y a une lutte de libération, « Ils sont vivants » se présente comme le plus trompeur des titres, Mokhtar appartient à ceux qui ont survécu en traversant la manche pour l’Angleterre sur un rafiot acheté par Béatrice. Mais sur l’autre berge d’autres vivent et espèrent.

Cette histoire de rencontre entre deux êtres que rien ne destinait à se rencontrer est authentique, c’est aussi l’histoire d’une femme qui sans se le formuler clairement, finit par s’engager et devenir à sa manière une resistante, avec l’héroïsme qu’il faut pour ça. Et on comprend, à quel point en toutes circonstances, la rareté de la démarche. Il faut  trouver la force d’agir, assez d’abnégation pour risquer la prison. Le prix du courage ! 

PS : Sur la réalisation du film lire Marie-No sur le site des Cramés de la Bobine

En bref sur « Nos Âmes d’Enfants de Mike Mills

Film américain (vo, janvier 2022, 1h48) de Mike Mills avec Joaquin Phoenix, Gaby Hoffmann, Woody Norman
Titre original C’mon C’mon

Autant le film a été bien présenté et remarquablement défendu, par Marie-Annick dont le retour est une joie pour nous tous, autant, certains d’entre nous ont vertement critiqué ce « Nos âmes d’enfants ».

C’est typiquement le genre de film qui suscite des réactions vives qui s’appuient pour nombre spectateurs sur leur expérience professionnelle ou familiale de l’éducation des enfants.

En début de débat, Laurence souligne d’une manière nuancée ses réserves quant aux techniques de développement personnel et en fin de débat Henri remarque la pauvreté de la construction du film. Je regrette de ne pas avoir noté les critiques remarquables des spectateurs, (notamment les objections sur la question de l’apprentissage de la frustration) de sorte qu’il ne me reste plus que mon opinion sur le film, elle n’est pas bien bonne :

Ce film nous dit changeons notre mentalité et tout devient possible. Aidons-nous les uns les autres à en changer. Et l’enfant Jesse apprend à son oncle à  être présent à l’autre, à se relaxer, il l’invite à être plus résilient etc.  On imagine la plasticité mimétique de l’enfant à se plier à tous les fantasmes éducatifs des parents et éducateurs, à reprendre leurs termes tout en pensant qu’il le fait librement.

Et c’est un joli paradoxe, dans la vraie vie, Jesse s’appelle Woody, et il joue, le rôle d’un enfant qui doit saisir et faire siens les « codes libérateurs de son oncle et de sa mère ». Et il le fait dans le cadre très contraint du cinéma où il n’y a que peu de place pour la liberté.

En fin de compte, je trouve  étonnant que l’Amérique ne produise pas davantage de films de ce tonneau-là, qui évince les déterminants sociaux, politiques et économiques etc. et particularise tout. 

Ce film appartient à une idéologie dont l’objectif est de nous expliquer par quelle méthode on doit se connaître- À trouver en soi-même,  sa vérité – Celle de l’individu, début, centre et fin  de tout  et qui en dernier ressort, quand ça ne fonctionne pas,   peut  se dire : « Je n’ai qu’à m’en  prendre qu’à moi-même ! » 

Viva Il Cinema de Tours 9ème edition (2)

L’Agnello de Mario Piredda 2019, a obtenu le Prix du Jury de Tours comme il l’avait obtenu à Annecy ou l’accueil chaleureux de Villerupt. Le réalisateur était là, idéalement habillé comme un soldat nordiste de la guerre de sécession.

En Sardaigne des habitants décèdent suite à des cancers provoqués par de la radioactivité. Mario Piredda le réalisateur et enfant du pays montre du doigt un fait réel et négligé, la Sardaigne n’est pas seulement un magnifique site touristique, c’est aussi une base militaire, et les essais de missiles, fusées ont dispersé pendant des années des produits toxiques et cancérigènes dans l’atmosphère. Voilà pour le décor.

Jacopo un modeste berger, veuf, il vit avec sa fille Anita. Ils s’aiment et sont très complices, Anita est à la fois facécieuse et résolue, c’est un poème ! Jacopo est malade, très, Anita veut l’aider. Mais écoutons ci-dessous Mario Piredda parler de son film. 

Mario Piredda nous a livré diverses anecdotes de tournage, mais la plus belle, c’est l’histoire entre Nora Stassi (Anita) et Luciano Curreli (Jacopo). Dans leur vraie vie, Nora n’a pas de père et Luciano n’a pas d’enfants. Assez vite Nora a appelé Luciano papa. Après le film, elle a continué. Entre la fin du tournage et maintenant, Nora a eu un enfant et Luciano dit : je suis grand-père.Qu’ajouter ? Mario Piredda est un réalisateur à garder en mémoire. Quant à son film il faut le voir dès que possible.

Avec Californie de Casey Kauffman et Alessandro Cassigoli Voici un film à la limite du documentaire, nous suivons Khadija une jeune fille qui n’arrive pas trop bien à s’intégrer et qui cherche le chemin pour le faire, et comme elle le démontre, bien qu’à peine adolescente, sait se débrouiller dans la vie et chercher son chemin. C’est une belle tranche de vie d’une jeune qui sait ce qu’elle ne veut pas, mais qui veut naïvement. Quelle énergie chez cette gamine !

A Chiara de Jonas Carpiniano sort au mois d’avril en France, voici son synopsis : Chiara, 16 ans, vit dans une petite ville de Calabre. Claudio, son père, part sans laisser de trace. Elle décide alors de mener l’enquête pour le retrouver. Mais plus elle s’approche de la vérité qui entoure le mystère de cette disparition, plus son propre destin se dessine. Et voici un film de facture classique sur le sujet de la mafia ou de la camorra…et dont les conclusions sont dans la lignée de celle de Léonardo Sciascia. (écrivain Sicilien 1921-1989)

Punta Sacra de Francesca Mazzoleni en sa présence. Ce documentaire, sur les traces de Pasolini à Naples est un chef-d’œuvre. Pasolini n’y apparaît pas… Mais la réalisatrice se pose dans la zone où il a séjourné et été assassiné. En revanche, il est question des habitants, des pauvres et des projets qu’on forme pour eux (ailleurs !). Aux habitants qui visionnaient ce film et le commentaient en disant : Ce film n’est pas politique ! Elle répondit : il le sera ! Quant à Pasolini il y est en filigramme, on y retrouve son engagement et sa démarche et son esthétisme. Avec l’enthousiasme d’un ami italien de Pasolini, David Grieco présent dans la salle.

(David Grieco à réalisé entre autres, Notarangelo : ladro di anime, (voleur d’âmes) un magnifique documentaire).

Viva Il Cinéma de Tours 2022 (9ème édition)

Nous voici donc dans cette belle ville de Tours pour sa 9e édition du Festival Viva Il Cinema, un événement national. Joyeux d’y assister de nouveau, dehors il y a un air de Printemps, nous sommes un peu en Italie.

Nous ne voulions pas louper la soirée d’ouverture, et c’était « Tornare » en présence de Christina Comencini, le dernier film de sa longue liste de réalisations, un film trop longtemps privé de salle pour cause de Covid. Et c’est ainsi que nous avons retrouvé la salle Thélème. Cette salle immense vient d’être entièrement rénovée, car elle était inconfortable, elle l’est demeurée. Le mieux serait d’avoir des jambes amovibles. « Tornare » c’est film qui a eu la malheur de couvrir toute la période COVID, C.Comencini fait le pari impossible qui consiste à faire vivre et dialoguer l’enfant, l’adolescente et l’adulte d’un même personnage, au même moment, dans une même situation. Tout cela ponctué d’une musique tenace et lancinante. Je ne suis pas amateur de cette forme de film.

Le lendemain succède « Il Legionaro » de Hlep Papou en présence de Germano Gentile c’est l’acteur principal il a le physique de l’emploi et le talent en plus. Nous sommes conviés à partager la vie d’un CRS, l’esprit de corps CRS, la fraternité CRS, tout se passe pour le mieux dans les meilleurs des mondes matraqueurs possibles, jusqu’au jour où survient un conflit de loyauté ! Ce film est bien vu, il a du rythme, mais ce n’est sans doute pas le meilleur de la sélection.

Palazzo di giustizia (palais de justice) de Chiara Bellosi, oui Cristina était à l’honneur, mais avouons que les femmes dans le cinéma italien ne sont pas majoritaires. La réalisatrice était là pour parler de son film. Alors peut-on encore faire un film original sur un palais de justice ? Essayons de taper la requête « procès ou film au tribunal » sur notre clavier, et nous allons rapidement être débordés. Mais Chiara Bellosi a su contourner tout cela avec maestria. Qu’est-ce qu’un procès, c’est d’abord un lieu d’attente mais que se passe-t-il dans cet entre-deux ? La caméra va de la salle du tribunal à la salle d’attente. Dans l’une et l’autre salle, nous voyons par touches légères se produire des choses essentielles. Je ne vais pas vous raconter le film, mon désir serait que ce film soit diffusé en France. Vous allez aimer ce film !

Piccolo corpo (petit corps) un film de Laura Samani, ce film est actuellement distribué en France, il passe en ce moment, et les cramés de la bobine l’ont déjà sélectionné pour le mois d’avril. Dépaysement garanti, l’actrice Celeste Cescuti tout à fait étonnante, les paysages sont étrangement beaux. Et le jury des jeunes spectateurs de Tours lui a décerné son prix…

Aria ferma Leonardo di Costanzo (prison). Tout comme « Palazzo di giustizia » le thème de la prison est courant. Mais là encore le réalisateur arrive à faire du neuf. Une prison au milieu d’un vaste somptueux décor ferme ses portes. Pour des raisons qu’on ignore, douze prisonniers doivent attendre leur transfert. Une aile de la prison demeure en fonction et une brigade de gardien est requise sous la responsabilité du plus ancien d’entre eux. Un homme qui n’avait jamais eu de responsabilité de commandement. Toni Servillo, Silvio Orlando sont les deux principaux personnages.

Il nous reste qu’à espérer que ces films seront distribués en France, et que nous pourrons les visionner ici-même à l’Alticiné aux Cramés de la Bobine.

A suivre…

Vu à l’Alticiné : Maigret de Patrice Leconte

Inhabituel format du commissaire Jules Maigret qui n’a jamais aussi mal porté son nom et qui ressemble davantage au détective Néro Wolfe de Rex Stout. Les deux sont psychologues, mais autant Néro est visuel que Maigret auditif. Comment procédez-vous pour enquêter ? J’écoute ! dit le commissaire. Sans doute Jean Gabin était plus fidèle au physique, mais Patrice Leconte ne peut pas faire d’erreur. Souvenons nous de son Monsieur Hire. Gérard Depardieu saisi l’essence même du personnage. C’est son géni. Le personnage de Maigret décrit par Simenon, c’est un costaud musculeux et plein d’aisance qui en impose. Mais qui écrit ? C’est Simenon.

Et Simenon en dépit de ses bonnes intentions, dès qu’il a une feuille de papier devant lui est saisi par la « glauquitude » des choses. Celle des lieux, celle des passions humaines souvent tristes. Il y a les décors d’après guerre, ceux luxueux aux relents de marché noir ou de collaboration, et la pauvreté qui affleure partout ailleurs, les pavés mouillés, les quartiers perdus qui sont des personnages à part entière tant ils reflètent les gens qui y vivent. Et puis, il y a la fatigue d’un vieux commissaire qui va devoir décrocher, et qui sait ce que signifie décrocher. Et dans tout cela sa compassion pour les filles perdues ou en train de se perdre, fragiles, évanescentes…les proies. Je ferais toutefois un reproche à Patrice Leconte, il va désormais m’être difficile d’imaginer Maigret autrement qu’en Depardieu

Ouistreham d’Emmanuel Carrère

Emmanuel Carrère avait écrit des scénarios pour ses propres romans, « la Classe des neiges » réalisée par Claude Miller, et « l’Adversaire » par Nicole Garcia. Cette fois-ci, il est réalisateur et scénariste du récit d’une autre, Florence Aubenas journaliste, reporter internationale, et sans  aucun doute avec « le Quai de Ouistreham », écrivaine.

Adapter c’est toujours se donner une liberté, Florence Aubenas a d’ailleurs laissé carte blanche à Emmanuel Carrere. Comme toujours, il y a ce que peut un livre et ce que peut un film. On sait les limites de l’adaptation du roman au film, rien ne peut rendre la tonalité parfois moqueuse du livre, particulièrement à l’adresse des employeurs. De son côté le cinéma restitue tout d’un même mouvement, les personnages, leurs expressions, les clapotis de la mer, les entrepôts, les petits matins fuligineux, la cigarette qu’on fume avant de rejoindre le ferry… Dans les deux cas, il s’agit de la condition de femmes de ménage. Elles sont des travailleuses horaires, précaires, pauvres, corvéables, silencieuses et invisibles.

Une interpretation aussi libre fut-elle n’est réussie que si elle conserve l’esprit du livre.

Sur ce plan, Ouistreham a été apprécié par la critique et particulièrement celle du masque et la plume mais il a parfois été mal reçu, à l’exemple de « la grande table critique de France Culture » :

Une part de cette critique questionne la vraisemblance du film, telle l’apparence de Juliette Binoche, pas bien habillée, pas maquillée pour faire vrai, alors que ses « collègues » femmes de ménage sont bien habillées et maquillées. C’est un mauvais procès. Florence Aubenas dit elle-même qu’elle était habillée comme à l’ordinaire et qu’elle était la moins bien vêtue, la seule pas maquillée etc.

Ouistreham est une mise en abîme à tous les étages, Florence Aubenas observe ses « collègues » femmes de ménage et Emmanuel Carrere observe sous le nom de Marianne Winkler, une réplique d’Aubenas en train d’observer les Femmes de ménage, tandis que Juliette Binoche joue une journaliste qui joue la femme de ménage.

Le dernier tiers du film met l’accent sur le subterfuge de l’infiltration. Il questionne cette tromperie qui consiste à se faire passer pour ce qu’on n’est pas. Même si cette tromperie a un mobile altruiste, il regarde comme le dit Eric Neuhoff : « A quel point les journalistes sont capables d’aller pour trouver un sujet ». C’est un virage du film. Etait-il souhaitable ? 

Emmanuel Carrere est sensible à cette question de la vérité et du mensonge, de la trahison et de la duplicité. Dans l’un de ses romans : « un roman russe » il parle de son grand-père fusillé à la fin de la guerre pour fait de collaboration. Dans l’adversaire, il s’intéresse à Jean-Claude Roman, ce fabulateur qui fait croire durant 18 ans qu’il est médecin chercheur, avant que, risquant d’être découvert, il trucide toute sa famille. Dans « le Royaume » il s’imagine un instant infiltrer un groupe de pellerins se rendant dans un lieu saint avant de prendre conscience qu’il désapprouvait cette technique et qu’il ne pourrait pas faire ça.

Il nous montre que celle qui dit ce qu’elle n’est pas, même pour la bonne cause, est un être qui laisse une empreinte affective ambivalente auprès des gens qu’elle a trompés. Il montre aussi l’asymétrie sociale du mécanisme. Aucune des personnes trompées ne peut prendre la place de l’imposteur. Jamais Christelle ne pourra être Marianne Winkler ! Il met donc en lumière le point de vue bourgeois dominant de cette expérience sociale. 

Et Juliette Binoche cette magnifique actrice qui très souvent prend des risques, joue à merveille quelqu’un qui joue un rôle (elle l’avait déjà fait cela dans Sils Maria d’O.Asayas), parmi les vrais agents d’entretien et faux acteurs, elle est naturellement crédible à la fois comme femme de ménage puis comme bourgeoise intellectuelle dominante.

Certes, on peut discuter la qualité cinématographique du film, que pour ma part je trouve bonne,  ces actrices de circonstance sont formidables. Toutefois on ne peut pas en éliminer ce qui en fait le propos, les gens ne sont pas des moyens au service de fins. Mais si leurs employeurs avaient eu cette éthique, ce livre et ce film seraient sans objet.

Demeure cette question : Infiltrer ou ne pas infiltrer ? Ici il s’agissait de l’infiltration de gens sympahtiques et on voit le problème que ça pose. Sur ce plan, Emmanuel Carrere avec ses excès vise juste, dans une interview Florence Aubenas rend compte des effets de sa duperie et nous constatons que le stratagème blesse l’affectivité de ces femmes.  

Mais, cette pratique existe depuis toujours dans le journalisme elle a produit non pas de banales nouvelles mais des révélations explosives où des systèmes et parfois des personnes sont mises en cause. Il nous faut alors concevoir que les infiltrés sont aussi des gens ne veulent surtout pas l’être, à l’image du film BlacKkKlansman.

Le film arrive au moment où l’enquête « les fossoyeurs » tombe !  Les films sur le thème de l’infiltration ne manquent pas, quelque chose nous dit que ce ne sera jamais le cas.

Georges

La Pièce Rapportée-Antonin Peretjatko

De tous les films des cramés de la bobine « la pièce rapportée » cette tranche de vie de la riche famille des Château-Têtard, est un film d’un genre assez inhabituel, il est burlesque, drôle, ce qui est une rareté dans la distribution d’aujourd’hui.

Le film s’ouvre sur une considération absurde digne de Monty Python « Par souci d’équité, le générique comporte autant de voyelles que de consonnes ». Bon début pour un film qui parle d’inégalité !

Comment en parler sans en faire un film politique dénonciateur, véhément, acrimonieux tel un essai des Pinçon-Charlot ? On les remplace un instant par les richissimes Château-Tétard. « La pièce rapportée » est leur histoire, elle est rythmée de canulards, gags en tous genres, principalement visuels. Ils sont parfois fins, le plus souvent gros. Curieusement les plus gros donnent au film sa légèreté et sa puissance critique. S’y arrêter pour les commenter, c’est leur faire perdre leur drôlerie. Mais après tout, ce blog parle aux « Cramés de la Bobine » qui ont vu le film, alors je me propose d’en commenter quatre, tant pis pour vous qui lisez ces lignes !

Ça commence par un flash-back, une scène de chasse, elle est figurée avec l’apparat un peu ridicule des chasses seigneuriales : chasseurs, meute de chiens, rabatteurs, cor de chasse, chevaux… Les tireurs tous excités ouvrent le feu de concert, rageusement. Lorsque cesse le feu, gisent au sol de pauvres rabatteurs en gilet jaune. Quant à Adélaïde, la Reine Mère (Josiane Balasko) blessée au dos par une balle, elle vivra le reste de sa vie en chaise roulante et deviendra despotique. Mais qu’à cela ne tienne ! Ce gag permet de rapprocher, de condenser les choses disparates : La Sologne et ses chasses en enclos … Avec la question des gilets jaunes qui a suscité des passions et commentaires violents (superposables à ceux utilisés en son temps contre la Commune (cf Flaubert, Madame de Sévigné). 

On revient ensuite à ici et maintenant avec l’arrivée d’Ava (Anaïs Demoustier) à son travail. Elle est hôtesse d’accueil dans une station de métro. Le jour où nous la voyons elle n’a pas composté son billet. Malheur ! Des contrôleurs l’arrêtent, « je suis votre collègue » leur dit-elle. Désolé, mais le devoir c’est le devoir ! Répond le contrôleur. ll la verbalise et se paie immédiatement en passant un détecteur sans contact devant le sac à main d’Ava contenant sa carte bleue. Ce gag obéit au même système que le précédent, simultanément il décrit des agents au fonctionnement bureaucratique et en même temps montre que l’argent numérique finit par échapper à son détenteur contre son gré. Il souligne ainsi une des authentiques menaces liées à ces formes de monnaies numériques. (Une monnaie qu’on peut soustraire rapidement à son possesseur et qui pourrait même disparaître un jour de nos comptes, d’un simple clic sur un ordinateur).

La question de l’enrichissement des Château-Tétard est présentée d’une manière drôle, les ascenseurs, le monte-personne « Pinochet », l’invention de la valise à roulette. Derrière l’humour, on distingue aussi certains mécanismes d’enrichissement. Tels l’opportunisme qui consiste à vendre n’importe quoi à n’importe qui pourvu que ça rapporte et… L’invention de la valise à roulette. La valise à roulette nous raconte celle plus sérieuse du brevet industriel qui est central dans la société marchande. Le brevet est pourvoyeur de rentes. Parfois, il prime l’intérêt général, c’est un débat actuel.

Paul (Philippe Katerine) offre le champagne pour fêter la suppression de l’impôt sur la fortune. C’est une manière de dire que pour les 400 contribuables les plus aisés, 0,1 % de leur richesse annuelle déclarée représente désormais le montant de leur impôt sur la fortune.

En écrivant ces lignes, je suis bien conscient du caractère rasoir du propos, en revanche le comique est un excellent moyen de le faire. Et ce film est comique. Quelles sont les qualités morales pour devenir chauffeur chez les Château-Tétard ? Comment renouvelle-t-on sa garde-robe lorsqu’on est Directeur d’une agence de détective ? etc…Tout est dans le film.

On peut également voir dans les scènes de détective une parodie de Baisers volés (1968) et justement, l’humour d’Antonin Pertjatko est tout à fait celui des années soixante, nous y reviendrons. Cet humour est devenu quasi impossible dans la société actuelle de 2022 où la censure n’est plus directement celle du pouvoir mais celle des mœurs, de l’intériorisation par nous tous du « convenable » (et de notre aveuglement face à l’indécent).

Pour autant ce film, contrairement à beaucoup est contemporain. Nul besoin de se plonger dans le passé. Ce qu’on nous montre se passe ici et maintenant et c’est assez rare pour le souligner. Voyons cette rolls blanche qui circule sur le périphérique, regardons les campements de ceux qui y vivent ! (en attendant le ruissellement?) Peu de films ont cette caractéristique d’actualité, nombre films d’aujourd’hui regardent soit ailleurs, soit dans le rétroviseur soit les deux !

Ajoutons que les acteurs du film sont tous remarquables pour ne citer qu’Anaïs Demoustier avec sa fraicheur et sa grâce, Philippe Katerine et son « doux » parlé snob, la distinction même ! Ecoutons Josiane Balasko l’authentique Reine Mère…(dont le mépris de classe transpire à chaque mot, particulièrement envers Ava.)

Anaïs Demoustier, Philippe Katerine, William Lebghil, Josiane Balasko

Antonin Peretjatko renouvelle l’humour Énorme, celui des « Raisins Verts (1) » et il le fait d’une manière sympathique, sauf dans le premier plan et d’une manière allégorique, il n’y a pas de cibles humaines. Laurence remarquait justement qu’à la fin du film, la voie d’Ava était en tout point ressemblante à celle de la Reine Mère. Ava se glisse dans le confort offert par Paul son époux. Ce ne sont pas des personnes que vise le réalisateur, elles sont dans un système, celui des héritiers, il s’attache à le montrer.

(1) Les raisins verts Jean Christophe Averty années 60