» Les oiseaux de passage »de Ciro Guerra et Cristina Gallego

Film ethnique, thriller, drame antique et contemporain ?

Une première vision dimanche soir, un peu décevante, j’avais trouvé le film un peu long, un peu inégal et pas toujours clair sur la description certes brillante de cette ethnie mais aussi sur le rôle de l’ultra violence, tous ces morts, cette vengeance qui semble contredire les principes d’existence de la communauté.

La deuxième vision, mardi soir, m’a paru plus claire et cohérente, le drame prenait sens. Le début du film est très séduisant avec ces belles femmes habillées de superbes robes aux couleurs vives. Cet environnement attractif pour nous autres occidentaux, cette nature ( pas toujours facile ) ces beaux objets  » ethniques » que les touristes aiment tant rapporter de leur voyage (sans parler des photos !) et cette superbe introduction en forme de cérémonie pré-nuptiale, un vrai régal. Tout va bien jusqu’au meutre de Moisé par Rapayet son  » frère » et meilleur ami. Le crime a été commis créant la déchirure, la souillure et ne sera « compensé » que par d’autres meurtres.

L’apogée du clan est bien dépeinte pendant la période de prospérité financière ( l’argent de la drogue ) surtout matérielle ( belle maison incongrue en plein désert, camions à foison, alcool à flot et montres bling bling, pistes d’atterrissage, et flingues avec port d’armes ! ). Les deux derniers chapitres ne se remplissent plus que des meurtres, de sang, de détonations et de descente aux enfers pour la famille. Les cadavres jonchent les plans, la maison explose, les sentiments se réduisent à la vengeance et la mort physique mais aussi culturelle, civilisationnelle plane sur tout le film. Rapayer dit avant de mourir  » de toute façon, nous sommes déjà morts » et sa femme Rahia rappelle à sa mère  » qu’il ne sert à rien de vivre en Wajùu si l’on meurt ».

On peut avoir en mémoire les plans de début du film; colorés, joyeux, bavards, le bonheur arrive. Et les derniers où un chant nous raconte cette triste histoire et dans l’image on voit Indira petite fille perdue au milieu du désert avec trois chèvres ! la perte du paradis et la porte de l’enfer..

Sur le sens chacun y verra que la tribu des Wajùus est mortelle comme la Colombie et peut être l’Humanité ?

Pour le cinéma on retiendra des images splendides de femmes, d’hommes d’enfants, d’animaux de paysages, tout ce qui fait la beauté du monde et en lien permanent avec une musique formidable qui comme avec les percussions se fond avec l’image. C’est du grand cinéma.

AGA- Milko Lazarov

 

Grand Prix au Festival du film de Cabourg

Du 24 au 29 janvier 2019

Soirée débat mardi 29 à 20h30
Autres séances jeudi et dimanche en fin d’après-midi et mardi après-midi
Film bulgare (vo, novembre 2018, 1h37) de Milko Lazarov aAvec Mikhail Aprosimov, Feodosia Ivanova et Galina Tikhonova

Distributeur : Arizona Distribution

Présenté par Mireille Lhormoy avec Émilie Maj spécialiste de la Yakoutie

Synopsis : La cinquantaine, Nanouk et Sedna vivent harmonieusement le quotidien traditionnel d’un couple du Grand Nord. Jour après jour, le rythme séculaire qui ordonnait leur vie et celle de leurs ancêtres vacille.
Nanouk et Sedna vont devoir se confronter à un nouveau monde qui leur est inconnu.

un homme et une femme seuls dans l’immensité de l’hiver yakoute. Une leçon de vie.

C’est un très beau film, rare, une pépite dans l’océan de productions cinématographiques ordinaires.
Film tourné en Iakoutie région de la Fédération de Russie située au nord-est, non loin du cercle polaire ( Sakha de leur nom d’origine). Film interprété par des acteurs professionnels Iakoutes, dans ce véritable désert glacé par des températures descendant jusqu’à moins 40 degrés. Mais l’histoire racontée n’est pas celle de véritables Iakoutes qui sont traditionnellement des éleveurs de chevaux ou de rennes, mais celle d’Inuits ( peuples vivant dans les régions polaires du nord ).

Et les images de ce film évoquent tout de suite l’admirable film tourné en 1922 par l’explorateur Robert Flaherty  » Nanouk l’Esquimau » qui fictionnait la vie réelle des Inuits canadiens ( un chef – d’oeuvre ).
Aga, se situe dans cette lignée de films d’exception qui révèlent l’Homme face à son destin, face à la nature, face à lui-même.
Tout est silence, blancheur des paysages glacés de l’hiver, une neige profonde et un peu chaotique, s’offre au regard, une ligne d’horizon qui se dérobe entre ciel et terre.

Cet univers silencieux et blanc est dépeint avec de larges plans-séquences, la caméra fixe enregistrant les quelques mouvements de vie, traîneau, animal, qui entrent dans la cadre, traversent le plan, et ressortent à l’autre bord du cadre. Enregistrement de la lenteur et de la rareté de la vie dans cet univers.

Au milieu de ce nulle part, se dresse une yourte artisanale, construite de perches de bois et de peaux de bêtes. Habitat traditionnel de ces peuples éleveurs nomades, qui se révèle fragile lorsque la tempête se déchaîne.
Un homme, une femme et leur chien habitent cette yourte et leur intimité nous est révélée avec de nombreux gros plans de leur visage, de leur repas frugaux, de leur corps ensommeillés, habillés encore de peaux et nous écoutons le bruit de leur respiration.

Nous suivons avec précision et lenteur la vie de ce couple dans leur vie ou survie quotidienne, la pêche et la chasse aléatoires, les parcours en traîneau, les poissons et les peaux qui sèchent dehors, leurs difficultés de tous les jours.

Mais aussi leur sérénité, calme, tendresse rentrée l’un vis à vis de l’autre, leur nécessaire solidarité. Tout est montré avec beaucoup de pudeur et de retenue. La violence est celle de la nature mais les hommes ont une grande maîtrise d’eux-mêmes.

Voir les quelques plans qui nous montrent la femme malade et la progression de la maladie jusqu’à sa mort quasi inattendue.
Ce plan presque furtif où l’on voit le corps de la femme allongée, les yeux clos, et contre-champ sur les yeux rougis et en pleurs de son compagnon.
Ici tout n’est pas expliqué, pourquoi Aga à-t-elle quitté ses parents ( photo du bonheur perdu avec leur fille) que leur a-t-elle fait de mal ? La visite du fils qui vient apporter le bois et l’essence.
Enfin il faut parler de la bande-son, magistrale, qui pendant une grande partie du film ne comprend que quelques échanges rares du couple et à l’unisson de la nature elle aussi discrète et quasi silencieuse.

Ce désert blanc et sonore est cependant de temps à autre perturbé par les bruits propres à la  » civilisation urbaine et matérialiste  » ceux des réacteurs des avions et de leurs lignes blanches tracées dans le ciel, le passage d’un hélicoptère ou le bruit de la moto-neige du fils.
Deux mondes co-existent, celui du film Aga, qui est celui du rêve, de la fable et d’une réalité humaine et culturelle disparue et celui de notre monde moderne. Que l’Inuit du film découvre peu à peu en allant à la recherche de sa fille qui habite bien loin et travaille dans une mine de diamant.
Plan fabuleux à la fin qui montre ce père dans ses habits de peaux avec son visage buriné isolé, minuscule, désemparé au milieu d’une énorme mine traversé de machines découvrant le monde mécanisé, minéral, urbain, dans lequel vit sa fille.
Mais sa fille pleure, elle reconnaît son père.  En même temps que les retrouvailles et le pardon,  elle discerne  en lui,  l’époux qui  annonce la mort de l’épouse, qui par sa simple présence silencieuse lui dit :  » tu n’as plus de  mère » « et moi, je ne peux plus être là bas, je suis déraciné, mais maintenant je suis près de toi ». Tandis que nous, nous voyons  l’humanité qui parcourt tous les êtres humains de tous les temps et tous les espaces.

 

Avec nos remerciements à Emilie Maj notre présentatrice  pour sa sympathie, sa générosité et sa science durant cette belle soirée

 

Amanda – Miakhaël Hers

Prix Jean renoir des lycéens 2018/2019
Du 3 au 8 janvier 2019
Soirée débat mardi 8 à 20h30
Autres séances jeudi et dimanche en fin d’après-midi et lundi après-midi
Film français (novembre 2018, 1h47) de Mikhaël Hers avec Vincent Lacoste, Isaure Multrier, Stacy Martin et Ophélia Kolb

Distributeur : Pyramide

 

Présenté par Françoise Fouillé

Synopsis : Paris, de nos jours. David, 24 ans, vit au présent. Il jongle entre différents petits boulots et recule, pour un temps encore, l’heure des choix plus engageants. Le cours tranquille des choses vole en éclats quand sa sœur aînée meurt brutalement. Il se retrouve alors en charge de sa nièce de 7 ans, Amanda.

Pourquoi on peut aimer ou pas Amanda ?

– Pour le beau couple de cinéma formé par David et Amanda. David, adolescent prolongé, un peu timide, poli, insouciant, souriant, vivant au jour le jour et vivant de l’élagage des arbres parisiens ainsi que de la gestion de studios pour Airbnb.
Un gentil garçon, toujours pressé et en retard à ses rendez-vous. Un corps jeune, filmé marchant et vélocipédant ( néologisme !!) dans les rues parisiennes.
Amanda, petite blondinette aux beaux yeux bleus expressifs, aux rondeurs nourries par les Paris-brest, nièce de David.
Ils sont de nombreux plans, côte à côte, de dos, de profil, de face.
Montrer leur visage en gros plans, filmer leurs pleurs, grimaces est-ce du sentimentalisme comme le dit Michel Ciment ?
je ne sais pas ? C’est pourquoi on s’attache à eux parce qu’on les voit de près, on touche leur souffrance, ça sert à ça le gros plan. Et les filmer ensemble puisqu’ils sont unis dans leur deuil et se renforcent, s’épaulent mutuellement.

– Pour le beau Paris ( certes très personnel de M.Hers) filmé l’été, avec plein de verdure, de feuilles. Paris vu d’un vélo, reconnaître les monuments ( effet visite touristique ). En tout cas, les images traduisent un sentiment de liberté, de respiration, de vie.

-Pour la mise en scène  » sans aspérité, sans force » selon Michel Ciment, mais elle est délicate, lisse, étale parce que justement elle refuse le spectaculaire, le trop visible, l’extériorisation et fait le choix de l’intérieur ( au propre et figuré) des émotions.
D’où le refus de mouvements de caméra trop appuyés, pas de plans séquence, pas de brusquerie, d’effets.
Le réalisateur (je crois, hypothèse ) préfère montrer les sentiments de ses personnages par l’humanité de leur visage ( ceux des assassins sont invisibles ).
Il y a quelque chose de feutré, d’ordinaire, de banal mais justement comme la vie l’est, M. Hers ne filme pas des héros mais des gens comme vous et moi, ordinaires, mais dont la vie bascule du jour au lendemain.

-Pour le réalisme à l’oeuvre dans tout le film et la justesse du ton. Que ce soit par la description de la vie quotidienne, des objets, meubles, dans les appartements de Sandrine ou de Maud. Il y a beaucoup de détails, des gestes et parcours précis ( par exemple la salle de bain de Sandrine ).

-Pour la fin du film, poétique, la référence à Rohmer  » le rayon vert », pour la phrase dite par Amanda  » Elvis has left the building » .

Ce que l’on peut moins ou pas du tout aimer..

– Certaines scènes assez surjouées par les deux protagonistes ( lors du match de foot avec son copain Alex )

– Le Paris montré, dénué de tout bruit, pollution, voitures klaxonnant, enfin moi quand je vais dans le XII° c’est pas tout à fait pareil !!
C’est plus déréalisé et sublimé..que réel, pas mal d’onirisme.

– La première partie, trop heureuse, dansante et chantante.

– Les violons un peu trop présents par moments.

J’ai moins d’arguments pour cette partie ..

Finalement on peut conclure en disant que c’est un beau film, sensible, mettant en scène de belles personnes ( comme on dit ! ) à voir et qui a le mérite de susciter le débat.

Girl-Lukas Dhont (2)

Du 14 au 20 novembre 2018
Soirée débat mardi 20 à 20h30
Autres séances le jeudi, dimanche et mardi après-midi


Film belge (octobre 2018, 1h45) de Lukas Dhont avec Victor Polster, Arieh Worthalter et Oliver Bodart 

Distributeur : Diaphana

Présenté par Françoise Fouillé

( Petit) retour sur Girl

Lukas Dont est un très jeune réalisateur ( 26 ans ) lorsque il réalise le film, visiblement doté d’une sensibilité hors du commun. Le sujet est dans l’air du temps mais pour le moins très délicat à traiter.
Comment un jeune garçon de 15 ans, ne peut désirer qu’une chose dans la vie, perdre cette identité masculine pour se transformer en fille et atteindre son rêve, danseuse étoile !
Le défi semble inhumain et irréaliste, alors que cet adolescent a tout pour lui, une famille aimante ( en tout cas son père à défaut de mère ) un petit frère très proche, une sécurité matérielle, des amis, bref tout mais…l’ âge de l’adolescence est bien celui de tous les périls.
Ce que la critique et les spectateurs semblent avoir apprécié dans ce premier film c’est la délicatesse, la justesse, la sensibilité à fleur de peau qui se dégage de ces images.
Lukas Dont doit avoir une grande maturité et richesse intérieure pour diriger le très jeune Victor Poster, et arriver à nous faire sentir le corps de l’acteur ( qui est formidable) ses gestes, sa chair. Cette palette d’émotions qui surgit de cet être meurtri, isolé et prisonnier de son corps masculin maudit dont personne n’arrive à le délivrer.
Ce qui n’est pas à la portée du premier venu. Il lui a fallu presque dix ans pour mûrir ce projet et trois ans pour écrire le scénario et tourner le film.
Si l’on compare ce film à la production moyenne, on voit quand même que l’on est dans un véritable cinéma d’auteur qui sait porter en images et sons son monde intérieur.

Françoise

Jeune femme de Léonor Serraille (2)

De la solitude contemporaine dans une grande ville

Sous-titre : métamorphose d’une jeune fille en jeune femme, d’un statut d’objet à celui de sujet.

C’est l’histoire de Paula ( magistralement interprétée par Laetitia Dosch ) trentenaire qui vient d’être larguée par son compagnon Joaquim Deloche ( photographe à la cinquantaine célèbre ) après dix années passées au Mexique et alors qu’ils sont revenus dans la ville – lumière.
Plan d’ouverture : Paula au fond d’un couloir gueule  » ouvre-moi  » et tambourine de toutes ses forces avec ses poings puis son front qu’elle blesse ( une jolie cicatrice témoigne de ces tragiques instants).
Résultat, une suite de plans aux urgences face à un médecin psy qui pour lui remonter le moral lui balance:  » vous êtes une jeune femme libre  » phrase qui déclenche un nouvel élan de violente colère ( elle casse une vitre). Mais d’où vient cette violence ? de Paula ou de son ex qui l’a jetée comme un kleenex ? elle explique au médecin que sa vulnérabilité est banale, normale, issue des violences ( familiales, masculines ) qu’elle a subies.
Ensuite nous assistons à la déambulation de Paula ( et du chat persan/chinchilla blanc aux trois milliards de poils qu’elle a volé sciemment à Joaquim) à travers un Paris hivernal, venteux et peu accueillant à ceux qui n’ont ni gîte ni couvert !
Paula, grande rousse élancée, énergique, qui parle vite et de façon heurtée. Paula c’est une silhouette solitaire, vêtue d’un imper brique, son sac à l’épaule et le chat persan dans les bras.
Paula déambule, dort dans de minables chambres d’hôtel et rencontre plein de gens. Mais chaque nouvelle rencontre débouche invariablement sur un plan où Paula se retrouve à la rue avec imper, sac et chat.
Paula n’est pas une victime, elle se bat, elle apprend de ses rencontres, elle se corrige et se construit au gré de ses erreurs. Paula est généreuse, sincère, et pleine d’empathie pour les humains qu’elle croise.
Elle s’interroge sur elle-même et sur les autres, certes de façon peu conventionnelle, cherche-t-on à connaître les états d’âme de sa gynécologue ? à voir ce qui se cache derrière la peau noire du vigile ( ils sont tous noirs les vigiles ) qui se révèle super-diplômé et authentique.
Toutes ces rencontres révèlent la solitude de Paula mais aussi ce qu’elle est ou pas.
Ainsi lorsqu’elle garde Lilas, la petite fille d’une bourgeoise qui vit dans un appartement cossu ( qu’elle aime davantage que le père de l’enfant ) Paula se rend compte sincèrement qu’elle ne répond pas aux attentes normées de la mère ( moins de bonbons et de sorties et plus de travail scolaire ).
Sa sincérité et son attachement aux autres éclate quand elle demande à Lilas pourquoi elle ne l’aime pas ou quand elle joue avec ses cheveux pour cacher son désarroi lorsque Lilas lui dit que sa mère cherche une nouvelle baby-sitter.
Paula veut rompre avec sa solitude, elle s’engouffre dans toutes les brèches qui s’ouvrent, une jeune inconnue croisée dans le métro, la rampe d’escalier chez sa mère ( scène très forte entre la fille et la mère ) elle s’accroche au chat..qui ne la quitte plus.
Mais peu à peu elle apprend à se connaître, à s’estimer elle qui prétendait être  » limitée intellectuellement « .
Dans le dernier tiers du film Paula s’affirme, se construit, sans violence.
Quand l’amie rencontrée dans le métro qui l’a hébergée découvre que Paula n’est pas son amie d’enfance, Paula répond à sa colère par des gestes doux, elle passe sa main dans les cheveux de son amie pour découvrir sous la perruque ses cheveux crépus.
Elle devient capable de résister à son ex compagnon, alors qu’elle est enceinte de lui, et d’affronter son passé de façon critique.  » Dix ans et tu ne me connais pas »  » tu aurais pu m’apprendre quelque chose en dix ans au lieu de me photographier ».
Paula prend la décision d’avorter et de tourner la page avec Joaquim qui lui s’accroche..
Elle devient ce qu’elle est, sans accepter les normes des autres ( normes qui imposent un bon travail, un bon couple, une bonne relation de famille ).
Paula est vivante sous nos yeux et peut maintenant vivre sa vie à elle.

Françoise

Carré 35 de Eric Caravaca (2)

RETOUR SUR CARRE 35, UNE SI BELLE OEUVRE.

Je reviens sur ce film, classé documentaire mais qui est un véritable film d’auteur, unique, sensible, intelligent.
Car parler de sa vie intime, des secrets de sa famille, filmer de si près, sa mère, son père ( même le corps du père mort ) approcher en gros plans le visage de ses parents, montrer les photos de la vie passée, des générations qui se suivent et disparaissent, ce ne doit pas être un exercice facile.
Parler ( c’est la voix d’Eric Caravaca que nous entendons commenter les images et questionner sa famille ) et approcher toutes ces vies perdues et si chères, est-ce une douleur et en même temps une sauvegarde. Grâce à ce film la mémoire de la petite fille est restituée et peut vivre dans le souvenir de sa mère et de ses frères.
L’autre richesse et audace du film consiste à élargir la mémoire et l’histoire familiale à la grande Histoire. Pas seulement celle ( évidente ) de la décolonisation du pays où vécurent les parents ( l’Algérie) mais aussi d’étendre le champ du sujet ( le déni de la mort d’une fillette trisomique dans les années 60 ) à d’autres refoulements collectifs ( les malades mentaux torturés et tués par les nazis) ou les cadavres embaumés de Palerme.
Ici il y a la mort, la mort d’une enfant et la mort d’une enfant pas comme les autres.
Que font les parents devant une telle catastrophe, la mère en l’occurrence, elle efface de sa mémoire et de l’histoire familiale cette existence qui l’a tourmentée.
Que font les sociétés dites civilisées devant des pans de leur Histoire qui ne leur conviennent pas ou devant des êtres qui les gênent et bien on efface et on fait semblant .. en attendant des jours meilleurs.
Eric Caravaca, réussit à rétablir la filiation de sa famille, et il nous a fait le cadeau d’un superbe film.

Françoise

DJAM de Tony Gatlif (2)

 

TONY GATLIF, cinéaste en statue de la liberté des peuples.

 

Il sait de quoi il parle, lui qui à l’âge de douze ans a quitté son pays natal, l’Algérie pour une terre inconnue, la France et ses grandes villes. Il dit se souvenir des milliers de  » pieds noirs » débarquant à Marseille avec juste une valise, seul héritage de plusieurs générations d’instituteurs, de petits employés, petits fonctionnaires, pour qui l’Algérie était leur patrie.
Il a 14 ans et cette vision ne le quittera plus. Cette jeunesse chaotique, dans les rues et maisons de redressement, enracine dans son âme l’idée que l’identité d’un être et d’un peuple est supérieure à tout, qu’il faut rester soi-même. Gatlif explique que les gens dans leur exil n’emmène avec eux qu’une petite valise mais qu’il porte en eux leur culture qu’ils vont garder ( ici chant, musique et danse avec le rébétiko )
C’est pourquoi après de multiples films sur l’exil, l’enfermement, en 2017, il parle légitimement de la Grèce, matrice des valeurs européennes mais bafouée et martyrisée par les banques mondiales et européennes.
Ce n’est pas un hasard si l’héroïne, du film Djam, est une rebelle, elle refuse l’ordre établi, elle met en valeur la pauvreté plutôt que la richesse. Si elle s’habille plutôt en homme ( même si elle n’oublie pas le sexe !!) si elle est brusque, décidée mais surtout fidèle à ce qu’elle est, c’est le résultat de son histoire. Une orpheline (sa mère est morte, en exil à Paris, mais on ne parle jamais du père ) qui a reporté son affection sur ses racines, son beau-père  » l’oncle Kakourgos Simon Abkarian et l’île de Lesbos avec son port Mytilène. C’est un être en révolte, contre l’injustice,congtre son grand-père collabo de la dictature des colonels, contre les huissiers des banques qui volent le bien du peuple.
Comment montrer le martyre du peuple grec, l’exil de ses forces vives ? L’idée du road- movie et du voyage à Istanbul pour chercher la bielle magique, permet au scénario de répondre à la question.
Avec la rencontre d’Avril (Maryne Cayon) jeune ado paumée, issue de la banlieue qui cherche son destin vers d’improbables horizons
et rêve d’un islam libérateur, proie facile pour les recruteurs islamiques. La rencontre avec Djam, solide, fantasque, lui permet de se trouver et d’éclairer sa conscience.
Surtout T. Gatlif ne donne pas de leçon avec les mots ce n’est pas un moralisateur (comme dans les médias  » Fais pas ci, fais pas ça » ) il donne juste à voir, des images, de longs plans fixes, beaucoup de gros plans sur les visages, sans commentaire ; juste voir; la gare vide et fermée, les hôtels vides, les bateaux en rade, les chiens errants, et on voit la crise économique.

Très belle idée aussi, que celle du personnage grec, Pano, qui a tout perdu à cause des banques mais qui veut mourir debout, dans la tombe qu’il se creuse, qui pleure sur son futur exil en Norvège lorsque la chanson évoque l’attachement à son village mais qui comme tant d’autres ne pourra pas partir. Il n’y a plus d’avenir, il n’y a plus d’espoir.
Idem pour les réfugiés dans l’île de Lesbos, qui pendant des années sont arrivés par milliers de Syrie via la Turquie, quelques plans sur les gilets de sauvetage suffisent à la prise de conscience d’Avril.
Gatlif respecte une certaine éthique, il a refusé de filmer les chaussures d’enfants trouvées sur les plages, il dit que  » ça aurait été tire larmes et qu’on ne fait pas de cinéma avec une catastrophe humanitaire « .
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ce film poignant, sur le rébétiko, musique de l’exil et comment la musique, le chant et la danse (superbe scène de danse avec Kakourgos/Abkarian) accompagne la vie de ces grecs.
Pour terminer laissons parler l’auteur : » Quand je tournais, les Grecs et bien sûr Daphné Patakia (Djam) me parlaient de l’histoire de leur famille. Ils me disaient combien c’était important de garder la tête haute dans des moments aussi terribles : perdre sa maison, sa terre, son port. C’est ça le film; il répète que l’important, c’est d’être ensemble, que c’est tout ce qui nous reste. Être ensemble pour ne pas se retourner en masse contre un chef, mais pour parler, raconter.
Quand on fait un film, une musique, on attend que les gens viennent le voir ou l’écouter ».

Françoise

 

Impressions de Prades juillet 2017….

 

Comme tous les ans c’est un énorme plaisir de retrouver les personnes qui nous accueillent avec tant de gentillesse à l’Hostalrich et au cinéma le Lido, de prendre nos repas et de flâner dans ce jardin paradisiaque et surtout de se retrouver tous ensemble les Cramés de Montargis, autour de ces pique-niques en soirée.

Maintenant un peu de cinéma – une année assez inégale, mêlant d’impérissables chefs-d’œuvre bien sûr certains films de G.W.Pabst dont «Loulou» «La rue sans joie» et inconnu mais génial «La tragédie de la mine» et d’autres films plus décevants-

Dans la rubrique « belles découvertes », il y a tous les films de Rafi Pitts dont le très beau «Sanam» une belle œuvre, colorée, déchirante sur le plan humain, et bien en correspondance avec cet homme exilé au pays de Trump qui nous parle si bien de ses films de son pays l’Iran et des autres pays d’exil.

Les plus belles pépites viennent d’un réalisateur chevronné, Tony Gatlif et d’une très jeune réalisatrice italienne, Irène Dionisio.

Cette jeune femme qui s’exprime parfaitement en français et qui après des documentaires s’est lancée dans un premier long de fiction «Le ultime cose» nous livre au travers de trois portraits de turinois, tous plus ou moins en difficulté une peinture acerbe et humaniste de la société italienne, de ses travers, de ses mutations au travers d’un mont-de-piété et des objets mis en gage (un cadre, un manteau de fourrure, des bijoux).
Un couple âgé à la retraite, mais qui n’arrive pas à joindre les deux bouts et dont le mari arrive à des magouilles financières pour s’en sortir et aussi aider sa fille et son petit-fils.
Un transsexuel (très émouvant) qui se débat avec un passé douloureux, les problèmes quotidiens d’argent, une mère distante, et se résout à abandonner une partie de sa vie plus heureuse.
Et un jeune expert qui découvre comment une banque et ses dirigeants dépouillent sciemment les plus pauvres de cette ville. Un film plus complexe qu’il n’y paraît, et qui habilement, par l’intermédiaire des objets (La dernière chose) nous parle des humains aux prises avec la crise de la société, de l’économie.
Une jeune réalisatrice qui filme à la bonne distance, qui sait où elle va, ce qu’elle veut. Vraiment une belle rencontre.

Enfin une mention spéciale pour le dernier film de Tony Gatlif «Djam», une pépite même si le rythme du film est inégal (dans la première partie). Ce portrait d’une jeune femme qui danse, chante, le rébétiko, et déambule de la Turquie à la Grèce, occasion de multiples rencontres est haut en couleur, dynamique (l’actrice est formidable).
Surtout sur un sujet dramatique, l’exil et le dénuement matériel, le film grâce à son énergie, à ses couleurs, sa musique, est porteur d’espoir et nous donne une pêche d’enfer.

Merci à tous ces réalisateurs d’exister, sans qui notre vie et nos imaginaires seraient bien pauvres.

Paris la blanche, une histoire d’exil et d’amour.

Prix France Bleu au Festival International du Film de Saint-Jean-de-Luz
Du 11 au 16 mai 2017
Soirée-débat mardi 16 à 20h30

Présenté par Françoise Fouillé
Film français (mars 2017, 1h26) de Lidia Terki avec Tassadit Mandi, Zahir Bouzerar, Karole Rocher, Sébastien Houbani, Dan Herzberg et Marie Denarnaud
Titre original : Toivon tuolla puolen
Distributeur : ARP Sélection
PREMIER LONG MÉTRAGE

Synopsis : Sans nouvelles de son mari, Rekia, soixante-dix ans, quitte pour la première fois l’Algérie pour ramener Nour au village. Mais l’homme qu’elle finit par retrouver est devenu un étranger.

Voici un modeste film, rare et profond, qui n’occupera pas les salles longtemps, n’affiche aucun nom connu, de réalisateur, acteur ou autre star du cinéma. Et pourtant, avec de petits moyens, la réalisatrice, Lidia Leber Terki, franco-algérienne, nous livre une belle histoire, dramatique et sentimentale, qui raconte un peu celle de ses propres parents, une histoire d’exil, de trajet au-delà des mers, de la découverte d’une terre inconnue et de cette nouvelle vie, non choisie mais imposée par les circonstances de l’Histoire.
Nous avons donc Rekia, une femme kabyle âgée de 70 ans, qui n’a visiblement jamais quitté son Algérie natale, et qui se lance dans improbable voyage qui la mène d’Alger à Marseille en bateau ( ce qui nous vaut de très jolis plans larges sur cette belle mer bleue) et une furtive rencontre avec une dame qui dit que  » les Français n’ont pas été très propres » sous-entendu pendant la guerre d’Algérie, à quoi ReKia répond que pendant les guerres personne n’est propre..).
Arrivée à Marseille, où Rekia est filmée de façon incongrue, vue d’en haut perdue dans ce nouvel espace, ou dans un plan traversé par une passerelle. Ensuite traversée de la France en TGV et arrivée dans la capitale, dans un de ces quartiers de l’est qui abritent encore des immigrés.
C’est lorsque Rekia quitte l’hôtel où elle cherche son mari, que j’ai remarqué pour la première fois le bruit. Celui des roulettes de sa valise, sans aucun autre son ajouté, qui revient dans la bande-son, lancinant, dans le couloir du foyer par exemple, le bruit de la valise, le bruit de l’exil.
Paradoxalement c’est à Paris que Rekia fait ses plus belles rencontres, avec des immigrés qui vont l’aider, un Syrien, une jeune française aussi, Tara, qui montre que la solidarité existe, que le monde mondialisé n’est pas aussi noir que les médias nous le disent. A Paris beaucoup d’associations, de riverains apportent spontanément leur aide à ces réfugiés en détresse . ( J’ai la voix de François Ruffin qui parle à France-inter ! ).
Donc après ces beaux portraits de gens ordinaires, Rekia arrive enfin dans une banlieue industrielle à retrouver Nour son cher et bien aimé mari, dont elle est séparée pour cause de travail depuis 48 ans (chiffre que les nouveaux exilés n’arrivent pas à croire). Et comme Rekia nous découvrons, l’environnement industriel et chaotique, la chambre minuscule, avec vue sur le béton qu’habite Nour depuis sa retraite ( 3 -4 ans). Et comme elle, nous observons les objets, la petite plaque de cuisson, le lit, le lavabo qui sert aussi d’évier, la minuscule penderie, et là nous pensons comme Rekia que Nour vivrait bien mieux dans sa maison, perdue dans les montagnes et la verdure de Kabylie.
Mais voilà trop de temps a passé, Nour ne connaît pas ses propres enfants, aperçus au cours des vacances au bled, il ne connaît plus ce pays dont il parle la langue, qui était le sien, la Kabylie mais relégué dans ces foyers perdus, il ne connaît pas non plus son pays  » d’accueil » la France et Paris dont il n’a même pas visité le monument le plus emblématique et mondialisé la Tour Eiffel.
Le film peu à peu monte en puissance émotionnelle, à partir du voyage en bus, qui fait symboliquement le tour, la boucle et emporte deux êtres qui s’aiment, mais qui savent en s’étreignant sur un quai de la gare de Lyon, qu’ils ne se reverront jamais, de toute éternité.
Oui c’était un beau film, simple et ténu qui parle de nous-mêmes.

Défense et illustration de  » JOURS DE FRANCE  » de Jérôme Reybaud

Dimanche 2 Avril à 14h
En présence du réalisateur
Animé par Alain Riou
Dimanche 2 Avril à 14h

Film français (mars 2017, 2h21) de Jérôme Reybaud avec Pascal Cervo, Arthur Igual, Fabienne Babe, Nathalie Richard, Laetitia Dosch, Liliane Montevecchi, Jean-Christophe Bouvet et Marie-France

Synopsis : Au petit matin, Pierre quitte Paul. Au volant de son Alfa Roméo, il traverse la France, ses plaines, ses montagnes, sans destination précise. Pierre utilise Grindr, une application de son téléphone portable qui recense et localise pour lui les occasions de drague. Mais Paul y a recours aussi pour mieux le suivre. Au terme de quatre jours et quatre nuits de rencontres – sexuelles ou non – parviendront-ils à se retrouver ?

Ce jeune cinéaste est homosexuel et il ne le cache certes pas, il en fait même la matière de son premier long métrage de fiction.

On peut à juste titre trouver que 2h20 est un peu long ( j’en conviens ) mais comme il nous propose un voyage à travers monts et merveilles de France on peut ne pas s’ennuyer.

On ne connaît pas les raisons qui poussent Pierre à quitter Paul en catimini à l’aube parisienne. Mais on découvre que Paul ne peut se résoudre à la fuite de son compagnon et met tout en oeuvre pour le retrouver.
Commence alors ce joli tour et détour de France, de la campagne profonde ( Montargis est même évoqué !) du Berry profond, du Centre, jusqu’aux belles pentes enneigées et montagneuses des Alpes. Là réside un des puissants attraits du film, ces plans de paysages vus de la voiture ou de l’extérieur accompagné d’une bande-son sophistiquée ( le montage et les collages sonores sont le fruit d’une coproduction entre France Musique- France Culture -Vinci Autoroutes) musique classique elle-même mêlée aux bruits de moteur .. Et quand il filme les paysages de France, Jérôme Reybaud montre son sens de l’image, de la lumière, celle du petit matin ou du soir ou de la nuit en longs plans séquences muets. Et nous avons déjà tous fait l’expérience de vie, de force que peut donner un trajet en voiture la nuit avec une belle musique.
Il y a aussi les villages, perdus, noyés dans la campagne, ces banlieue étendues et éclairées la nuit qui donnent la sensation de perte des repères, un peu comme si on était dans un pays étranger que l’on découvre.
Et puis il y a surtout ces rencontres, de femmes, d’hommes, la plupart isolés, éparpillés dans le territoire et tissant une toile de solitudes plus ou moins tristes (la chanteuse de maison de retraite, la libraire, la paysanne, le charcutier et son fils énigmatique, le jeune homosexuel.. ).
On ne voit qu’une minuscule partie de la vie de ces gens, dans leur milieu, leur ville, village, paysage et lieu de travail ou de vie. Pierre ne fait que passer, cherchant juste à fuir Paris et Paul.
Mais peut-on disparaître dans le monde d’aujourd’hui envahi par l’usage du portable et les possibilités de rencontres qu’il permet?
Sans doute si on jette son portable alors plus de traçabilité, mais ici Pierre recherche au contraire les rencontres à travers l’espace, la distance grâce à son portable.
Ajoutons les courts mais percutants moments d’humour, la photo du sexe de Paul !! le charcutier qui ne veut rien vendre, la vieille dame bigote etc.
Donc une expérience de cinéma intéressante, et un cinéaste qui arrive assez bien à mettre en images et en sons ce qu’il ressent.

Françoise